‹ Le For-L'évêque, vaudeville anecdotique en deux actesChapitre 9 sur 33 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

MOLÉ, M'" CLAIRON, M"*^ DlJiMESNIL,

chacune dans une chaise d porteur^ Soldats du guet, s€ tenant au [çud.

LE FOR-L'iVÊQtJjE. 9

MOLÉ^ accompagnant les deux chaises.

Air : Un soir revenait Cadet.

D'un air à peu prés content,

Bravant la censure ,

Trois prisonniers en cliantant

Marchent sans murmure

Et se moquent en secret

Du guet, qu'ils trouvent très laid !

La bonne aventure

Au guet!

La bonne aventure !..

Tout le tkéàtre aujourd'hui

Se sauve en voiture.

Mais ij vous laisse après lui

Sa pauvre doublure ;

Au public si ça déplaît

II n'a qu'a silller le guet !..

La bonne aventure Au guet

La bonne aventure.

Pendant ces deux couplets , mesdemoiselles Clairon et Dumesnil, sont sorties des chaises a porteur qu'on emmène.

'LE SERGENT. Mesdames, ayez la complaisance d'attendre, on va prévenir le concierge.

Un soldat entre au For-L'évûque

MOLÉ. Ohînousnesommespaspressés.Eh bien ! mesdames, nous voilà arrivés, votre désespoir est-il enfin caUné?

M^^' CLAIRON, <2r^câf/i,''72tic'. Non, monsieur, et je ne pardonnerai de ma vie à monsieur l'intendant de Paris, l'insolente punition qu'il m'ose infliger, et nous faire arrêter un vendredi, encore... jour de malheiu*!..

m''" DUMESNIL. En effet, ma chère Clairon, tu crois au vendredi, tu '«s supertitieuse comme un enfant!., mais tu prends la chose d'une manière trop tragique, trop fougueuse, moi j'en suis presque consolée.

m''* CLAIRON. Mademoiselle Dumesnil, vous ne jouez ni dans le monde, ni à la Comédie-Française, le même rôle que moi?..

m"*' DUMESNIL , avec intention. C'est vrai , mais que veux-tu?., ce n'est pas ma faute si tu es mon ancienne!

MOLÉ , Bas à mademoiselle Dumesnil. Très bien!. [Haut.) Et puis j'estime que notre détention ne sera pas de longue durée. On ne peut pas se passer de nous au théâtre... à moins que messieurs les gentilshommes de la chambre, ne consentent à jouer la comédie à notre place !..

m"*DUMESNIL.11s ne la jouent que le matin à Versailles ; du reste, si nous sommes arrêtés, c'est le public seul qui en a donué l'ordre cette fois.

LE MàGASIN TniATRAL.

m"'' clairon. Le public?., je voudrais bien voir qu'il se permît!..

MOLE. Par la corbleu, il ne s'est pas gêné!., mais tu n'as donc pas appris au^juste comment l'événement était arrivé?

m'" clairon. Non, sans doute, j'étais restée chez moi...

MOLÉ. ïu sais que nous avions chassé notre camarade Dubois, la semaine dernière, pour une faute grave ; sa fille s'est adressée au roi, et il a décidé que Dubois reprendrait son rôle dans le siège de Calais, qu'on avait affiché hier; en apprenant cette nouvelle, Lekain, et Brizard ont été indignés, et nous' ont fait dire à trois heures qu'ils ne joueraient pas.

m"** clairon. Ils m'en avaient prévenue le matin, c'est ce qui fait que je ne suis point venue au théâtre.

MOLÉ. Nous étions tous dans le plus grand embarras; car on ouvrait les portes, et la salle était déjà envahie; après un retard de plus d'une heure, je fais lever le rideau, je m'avance etiei^ro^ose Le Joueur à la place de la tragédie nouvelle; mais on refuse de m'entendre, et au milieu des cris du parterre, je distingue parfaitement ces mots : « Le Siège de Calais , Le Siège de Calais et Clairon en prison!»

M^^" CLAIRON. Les insolens !..

MOLÉ. Brizard, et Lekain se sont cachés à la campagne, et l'on nous a saisis tous les trois en attendant qu'on retrouve nos illustres camarades.

M"" DUMESNïL. Telle est, ma chère amie, la relation historique de ce qui s'est passé.

M"' CLAIRON, avec aigreur. Voilà un public bien élevé!., de bonne compagnie, et surtout fort reconnaissant de ce qu'on fait toute l'année pour Ini plaire!..

MOLÉ. Que veux-tu? Dorât l'a dit dans la Feinte par amour :

oLe public trop léger, qu'un changement réveille, «Brise eu riant l'autel qu'il encensait la veille.»

^^ M"* CLAIRON. Eh bien! je me vengerai en quittant la Comédie-Française.

M^'" DUMESNIL. Prends-y garde, Clairon, tu serais bientôt oubliée!..

Air de Partie et revanche, La favoiite se remplace Au théâtre, comme à la cour, Et pour prix de cette disgrâce, T(^s amans fuiraient sans retour; Ils.

Le public te mit sur un trône, Attends encor ses ordres absolu» Et tu lui rendras sa couronne Quand les amours n'en voudront plus, (fis,

MOLÉ. Elle la gardera long- temps encore et d'ailleur.s, son Margrave pourrait lui en offrir une autre.

M'^'' CLAIRON. Molé, je vous prie de faire trêve à vos épigrammes sur ce sujet ; le prince Frédéric est toujours le but de vos plaisanteries de mauvais goût.

MOLÉ. C'est que ton Margrave est si riche en ridicules qu'ils les jette par les fenêtres, et ma foi...

m"^ DUMESNIL. Molé s'amuse à les ramasser pour les lui rendre.

m"* CLAIRON. C'est très mal , car vous savez que je l'aime, que je lui suis fidèle.

MOLÉ. C'est-à-dire, nous le savons, parce que tu nous le dis; mais c'est bien invraisemblable... un amour qui parle allemand!.. D'ailleurs, j'en veux à ton petit souverain, il a cherché plusieurs fois à me brouiller avec ma chère Dumesnil.

M^'" DUMESNIL. A désunir deux cœurs si bien faits pour s'entendre.

M^'*CLAiRON.Ilyatrois mois que cela dure, il croyait peut-être vous rendre service à tous les deux!..

MOLÉ. Ah! voilà qui est bien méchant par exemple!..

Page 1