CHAPITRE PREMIER
Les bois dans leur lutte pour Texistence
En pénétrant dans un bois de haute futaie, Tobservateur remarque au pied d'un arbre sur le retour de rage, quoique vigoureux encore, un ou plusieurs jeunes arbres différents du premier, tous très robustes, aux pousses allongées, bien fournies, au feuillage fort beau, au teint parfait bien que tenus sous un couvert épais et absolument privés d'air et de soleil.
Les racines d'un arbre en dépérissement sont en partie atteintes par des suppurations chancreuses percées de trous microscopiques d'où la sève en décomposition coule en abondance. Les extrémités des racines meurent, le mal s'accroît sensiblement et se rapproche du tronc. Le même progrès du mal se fait sentir sur la flèche d'abord^ puis de grosses branches meurent, ne recevant plus en quantité suffisante leur substance nutritive des racines malades avec
lesquelles elles sont en corrélation. Les racines en putréfaction de Tarbre mourant saturent et infectent complètement le sol de matières nuisibles aux arbres du même 'genre que l'on tenterait d*y transplanter. Par contre ces matières en putréfaction fournissent un aliment fécond très favorable aux radicelles des arbres de semis venus d'aventure ; les radicelles de CCS arbres grossissent peu à peu, deviennent racines et prennent la place de celles de l'arbre dont les dépouilles servent à leur alimentation.
Le sol végétal étant perforé de part en part par les insectes, leurs innombrables galeries maintiennent l'air et la température nécessaires à la végétation ; sans ces myriades d'insectes de toutes les espèces, visibles et invisibles, il n'existerait point de végétation. Le bois mort, gris et léger, s'il n'était pas pulvérisé par des insectes qui déposent des acides en le broyant, ne contiendrait aucune substance nutritive à Tavantage des arbres venus de semis ou plantés. Si les insectes sont nuisibles aux récoltes des arbres à fruits et à tous les végétaux tenus en servitude, ils ne le sont point aux végétaux en pleine liberté venus d'eux-mêmes. On remarque, il est vrai, des plantations forestières artificielles, vigoureuses d'abord, qui meurent presque toutes à la fois des suites de piqûres d'insectes. Après examen de cet état de choses on n en sera nullement étonné; le sol ne contenant plus aucune nourriture favorable à l'essence existante, les arbres s'atrophient et provoquent eux-mêmes la formation des insectes qui les perforent, absolument
comme un animal malade atteint mortellement auquel les vers donnent le coup de grâce.
Un arbre quelconque, plein de vie, assez gros pour son âge, ne peut faire supposer de prime abord qu'il est atteint de maladie, mais si on l'examine de plus près, on peut voir par places des écoulements d'un liquide noir et nauséabond, parfois cristallisé, dissimulé sous la mousse entre les fissures de l'écorce, tandis que les arbres voisins, différents ou du même genre, ne sont atteints d'aucune espèce d'affection en raison de leur vitalité et de l'emplacement suffisant que la nature a réservé à leur libre développement. Cet arbre dans la forêt, condamné à disparaître avant sa maturité, mettra plus longtemps à se décomposer que s'il était mort de vieillesse. Il est lentement broyé, réduit en poussière nutritive absorbée par les végétaux voisins. Vigoureux encore, il cède difficilement sa place, les dépouilles ne produisent pas d'abondantes matières putrides comme s'il était parvenu à l'âge de maturité. Dans l'intérieur du tronc se sont formées des cavités assez larges et profondes pour abriter de nombreuses nichées d'oiseaux insectivores trop souvent croqués par les fouines et les chats marrons, véritable fléau des agriculteurs et des chasseurs. Les excréments, les débris des nids remplis de pellicules des petits biseaux, heureusement envolés à la recherche des insectes sous la conduite de leurs parents, tombent au pied de l'arbre. Les rongeurs y creusent de spacieuses galeries dans lesquelles ils déposent une quantité de matières fécondantes qui se
mêlent avec les dépouilles des arbres en décomposition, au grand avantage des arbres à demeure, bien récompensés des peines qu'ils ont prises à faire disparaître des voisins superflus. En supprimant ces derniers on prive les premiers de leurs dépouilles sans activer en rien la croissance de ceux-ci. Abattus et laissés sur place il se produit trop de matières fertilisantes à la fois et il en résulte une perturbation dans l'ensemble du bois; la végétation y devient pléthorique pendant quelque temps, puis maigre à l'excès quand elle ne trouve plus la même quantité de nourriture à laquelle elle était habituée. Il est donc préférable de laisser les végétaux à leur propre antagonisme. Mieux que le plus habile forestier, ils savent choisir eux-mêmes; il leur faut la lutte pour Texistence. Dans la forêt c'est tout un monde qui combat pour vivre; c'est une existence qui succède à une autre existence. La difiérence n'est que dans le genre de Farbre succédant à ceux qui périssent. Dès la quatrième année qui suit la coupe d'une futaie ou d'un taillis, les brins extrêmement serrés forment un tourré impénétrable. Il en est de même d'une plantation, nouvelle âgée de dix ans : le rapprochement des brins détermine une lutte muette mais terrible, suivie de mort fatale pour le vaincu. Tant que la protondeur du sol végétal le permet, les brins montent avec une extrême rapidité; ceux qui ne peuvent suivre cette course vertigineuse sont impitoyablement étouffés par leurs voisins fort aises de s'emparer de leurs dépouilles et de la place qu'ils occupaient.
Arrivés à la hauteur déterminée par le sol, les brins déjà forts, presque des arbres, se refriient sur euxmêmes et ne montent presque plus; de Yerticales qu'étaient les branches, elles s'inclinent et s'aUongent horizontalement en tous sens. Les brindilles poussent innombrables, le feuillage fournit un ombrage compact d'une certaine élévation. Depuis le sol fosqu'aux maîtresses branches, une deuxième lutte, non moins terrible que la première mais de courte durée, s'engage dès qu'il existe un contact de branche à branche entre un sujet très vigoureux et un sujet déjà atteint de maladie mortelle. Dans les futaies, les arbres vainqueurs se reposent sur leurs lauriers, la place de chacun étant bien fixée tous vivent en bonne intelligence aux dépens des vaincus dont les dépouilles couvrent le sol d'une couche épaisse perméable et très riche en humus. L'existence de chacun est devenue solidaire de celle des autres, le fort ne saurait impunément attaquer le faible; celui-ci, mort dans une lutte intempestive, le premier serait dans l'impossibilité de combler le vide relativement considérable qu'il aurait créé; le soleil pouvant pénétrer dans la brèche d'humus, l'humidité qui en sortirait exposerait les arbres environnants à une grande sécheresse et ils auraient fort à faire pour défendre leur nourriture contre les pousses nouvelles qui pren* draient naissance dans la place laissée libre* Actuellement le bois s'est transformé de lui-même en haute et pleine futaie; son existence peut devenir plusieurs fois séculaire. Les tronçons des arbres qui ont péri
sont entrecroisés en tous sens avec les branches basses des arbres vivants; sous le couvert, elles produisent un aspect très pittoresque. Par un temps calme, le silence n'est interrompu que par le bruissement des feuilles mortes sous la marche sautillante des rongeurs, un bruit étrange que l'on entend à peine règne dans la forêt; l'impression qu'il produit pour la première fois sur des gens non habitués est indescriptible. Les voûtes de verdure sont fort élevées au-dessus des troncs d'arbres qui forment des piliers, et iDus les tronçons morts ressemblent à des squelettes menaçants au déclin du soleil, l'obscurité grandissante contraste d'une façon étrange avec la lumière vive et éclatante des rayons du soleil couchant qui atteignent le haut des arbres et font ressortir le feuillage sous des couleurs inimitables. Sans cesse poursuivi par ce bruit insaisissable que l'on croit être une musique de démons, on ignore que ce chant est exécuté par des millions d'insectes travaillant sur le bois mort qu'ils réduisent en poussière; on est saisi d'un malaise étrange que l'on ne peut vaincre; après quelques moments hors du bois, la vue du ciel accomplit un changement sur les sens, la frayeur ressentie dans la forêt se change en une douce volupté qui oblige à retourner au bois.
Il y a des gens qui prétendent que l'air doit librement circuler dans la futaie et la font éclaircir en conséquence. Les lois physiologiques sur les forêts sont absolument contraires à toutes espèces d'éclaircles; s'il s'établit un vide de plusieurs mètres de
hauteur en forme de voûte, depuis le pied des arbres jusqu'aux maîtresses branches latérales recouvrant le sol, l'air qui circule dans cet espace, quelquefois accompagné de rayons solaires, ne doit jamais péné* trer à ras du sol, la couche d'humus en partie volatil se perdrait sous l'action dissolvante de Tair et du soleil. Les sous-bois variés si agréablement prennent naissance sous les grands arbres dès qu'il y a assez d'air pour leur croissance; ils couvrent leur pied d'un fourré bas très serré qui évite l'évaporation de Thumus et prolonge l'existence des vieux arbres auxquels l'ombrage des branches éclaircies par la mort ne sont plus suffisantes pour couvrir le sol.
Pendant un temps déterminé sur tel emplacement, c'est le chêne qui a vécu dans l'opulence, comme roi de la forêt, et il est devenu plusieurs fois séculaire; sa longue vie est terminée, ce n'est plus qu'un squelette qui s'efïrite, bientôt remplacé par un arbre de moindre valeur, soit par l'élégant bouleau ou le modeste érable champêtre, tandis que ses congénères, jeunes et pleins de vie, à quelques pas de distance, entourent et couvrent des arbres malades différents du genre pour s'emparer de leurs dépouilles. Tour à tour les essences font échange de place; il est bien reconnu que l'on ne voit jamais un chêne de semis prendre naissance au pied d'un vieux chêne en décomposition, il en est de même des tilleuls, ormes, charmes, bouleaux, et des arbres verts quelle que soit l'espèce ; le seul arbre de nos forêts que je sache qui fait exception à la règle c'est le châtaignier, dans un
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RÊTURNED TO J. P.