Le forestier
Il n'est pas de contrée plus sévère et plus saisissante que la chaîne forestière reliant le Maine à la Beauce, de Montmirail à Authon. C'est une immense étendue de bois rattachés entre eux par des lignes étroites que couvre l'herbe drue, vierge des mains de l'homme, ce qui a fait donner à toute cette région le nom pittoresque de Pays des Chemins Verts. La sohtude y est absolue; les villages sont jetés tout au loin, sur les
crêtes. Le principal hameau est Grez-sur-Roc; ^ cette appellation indique à elle seule la nature sauvage et tourmentée de ce coin de province^ Plus près, aux premières chutes des mamelons étages, quelques chaumières éparses s'accroupissent parmi les ajoncs d'or, déroulant vers la forêt leurs sentiers obliques et plongeants, pareils à des couleuvres que lâche la main d'une sorcière.
Le massif boisé commence à mi-côte, reflue dans la vallée en s'élargissant, gravit le versant opposé et s'étend paresseusement sur le vaste platenu beauceron, vers Chapelle-Guillaume, où ses halliers extrêmes — glissant avec une dernière ondulation du sol — se mirent dans l'eau dormante des étangs.
Une rivière, surgissant des contreforts, descend dans le vallon raviné et décrit sous bois ses courbes capricieuses. Là des arbres renversés d'une rive à l'autre sous le feston flottant des viornes servent de passerelle aux forestiers.
Ces gens-là sont robustes, sauvages, taciturnes A la tombée du jour, l'un regagne sa cabane, perdue au fond de la lande, sur les bordures.
Tautre a dressé sa hutte sous la futaie et s'y enferme. Charbonniers campés près de leur place , avec les lueurs étouffées du fourneau se jouant sur les visages noirs; sabotiers accroupis sur un lit de copeaux, au seuil des loges; bûcheron voûté qui pend sa gibecière à l'érable et brise à coups de sabot les digitales du talus pour faire sa sieste à l'aise : tous existent et s'agitent là, sans bruit et sans expansion. La parole est. au vent, qui gémit dans les grandes ramées; les rayons du soleil, qui percent par échappées la voûte pour iriser au-dessous la pâle verdure, parlent seuls de joie et d'épanouissement dans la crypte immense.
La chanson n'est pas dans les mœurs du bois. Il n'y a que l'oiseau qui élève la voix dans ce calme grave ; et encore doit-on remarquer que tous les oiseaux du couvert ont le chant mélancolique.
La forêt ne ressemble qu'à elle-même, mais par ses aspects grandioses elle est comparable à la mer, dont elle a l'infini, les successions de vagues ondulées, les murmures profonds et les lempêtes. Voyez ces chênes aux branches sécutaires; leplus robuste paysan est moins qu'une
fourmi à leur pied. Or, qu'une trombe s'abatte sur les Chemins Verts : en quelques mini»tes elle aura marqué son passage par un effrayant sillon de ces arbres énormes, tordus et culbutés comme -des brindilles. C'est ainsi que dans sa placidité ou dans son courroux la forêt domine l'homme, et que l'homme — dans ce désert imposant — se tait malgré lui et se recueille.
Les gens du pays vivent à travers leurs bois exactement ainsi que vivaient les aïeux. Ce n'est pas la misère, c'est le mépris du bien-être. La coupe doit tout fournir au monde de chez nous, telle est leur devise. Le maraudage est proclamé légitime; le sentiment du tien et du mien a disparu dès qu'il s'agit de la forêt. On n'y vole pas, on prend.
Ces étranges théories sur la propriété, dues aux traditions les plus lontaines, semblent justi fiées par l'étonnante fécondité des zones boisées. Le père, un sac sur le dos, emporte les prunes sauvages pour sa boisson ou charge dans sa brouette les glands dont il nourrira le porc, espoir de son hiver; le fils rapporte un cœur de frêne afin de creuser, à la veillée, l'écuelle et les tasses de la famille. La mère est revenue
chargée d'un faix de bois mort; il faut un lit de plus au logis? elle va, sa faucille à la main, couper les guinches dans la saulaie. La grande fille aux jambes nues fait la cueillette des champignons, pendant que la petite sœur remplit de sentines le panier tressé depuis la veille. Les jeunes garçons nettoient la mousse fine après le dîner de noisettes et le vieillard va d'un pas chancelant couper au taillis sa béquille.
Les Chemins Verts sont si vastes que toute cette population s'y répand à l'aise sans en troubler la solitude. A peine de loin en loin un tintement de clochettes annonce une bande de petits chevaux de charbonnier, enseliés sous la poche, cagneux et marchant l'amble. Le bruit étouffé du sabot se perd dans le tapis de feuilles, et c'est tout. Quant aux ramasseux, on n'en trouve pas. Ils se dérobent, silencieux, dans l'invisible.
Les habitants sont amoureux de leurs bois. C'est une passion inconsciente, mais incurable, lis ne respirent bien que sous le gaulis. Sans doute, chaque année, l'homme consent à s'éloigner durant quelques semaines afin de faire la moisson en Beauce, ce qui lui permet d'amasser un petit pécule pour mener jusqu'à l'été suivant
sa vie frugale à travers les sentes, avec son tabac assuré et une blouse neuve. Mais à peine les travaux de la plaine sont-ils achevés, qu'il cache hâtivement son argent dans un coin noué du mouchoir, pend sa pierre à aiguiser aux lanières de la ceinture, jette allègrement sur l'épaule sa faux démanchée et revient à grande erre vers sa forêt. Dès qu'il se trouve en vue de la futaie, il s'arrête. Sans savoir pourquoi, il est content.
— Tiens, véci le gars qui a Uni son août, dit la vieille voisine en l'apercevant.
— Oui, ma Beauce est faite, répond-il, regardant avec lenteur autour de lui. Me voilà, pas moins !
Pas moins, c'est le superlatif de : enfm; c'est l'exclamation par excellence.
On ne saurait nier cet amour, qui partout accompagne le forestier et cause la nostalgie des bois. C'est un sentiment héréditaire qui se développe chez l'enfant avec l'instinct et grandit en même temps que lui.
La mythologie, qui contient le plus parfait symbolisme de la Nature, avait admirablement incarné la passion forestière dans ses Sylvains, dans ses Hamadryades. L'homme des bois a sur-
vécu au mythe et les Chemins Yerts Font connu de nos jours. L'hisloh^e de Renaud-l'Affùt est leur légende.
Un mince filet d'eau courait de sa cabane à la lisière du bois, formant une petite mare à michemin. C'est là qu'il venait s'asseoir, enfant de cinq ans, tenant à la main son morceau de pain de seigle, avec un bout de fromage de bique étendu dans la mie creusée. Il avait sur ses genoux une baguette feuillue, parce qu'il gardait ses oies, mais au fond ne s'en inquiétait mie. Il contemplait, bouche béante, la lande rose coupée de genévriers sombres; puis, à ses pieds, les grenouilles qui se glissaient sous la canetée et fixaient sur lui leurs gros yeux bombés. Les coupoles de la forêt s'étalaient à l'horizon, dans leur éternelle mobilité: et au-dessus de Grandes buses planaient.
Le bambin examinait toutes ces choses, l'une après l'autre; c'était sa naissance intellectuelle. II se roulait dans la terre sablonneusj, ainsi que font les poules, la tête ébouriffée, son pied nu sorti du sabot; n'ayant pour tout vêlement, outre sa chemise de toile rude, qu'un pantalon rapiécé, trop court par en bas, trop long par en
haut, pendu à des bretelles de corde. Son ornement principal, son objet de luxe, sa joie, c'était son beau couteau jaune de trois sous, appelé dans le pays un eustache, attaché au-dessus de la poche par une ficelle. Avec cet ami-là on s'apprenait à découper les glands du chêne en forme de corbeille à jours, ou à tailler dans une écorce d'orme le mignon radeau mis ensuite à flot sur la mare, avec un chargement de fourmis inquiètes.
Renaud, assis dans le sentier, avait la grâce du jeune chat qui s'amuse. Tout le monde eût dit : (( Voilà un bel enfant. » Lorsqu'il se relevait pour partir, l'impression première se changeait en tristesse : le pauvre être était infirme, il boitait. Une de ses jambes, plus courte que l'autre et déviée, le forçait à se renverser le corps en marchant. Cette difformité lui donnait alors une apparence dolente et chétive.
La tristesse ne lui venait pas que de là ; on lui faisait la vie dure au logis. Sa mère, devenue veuve peu de temps après sa naissance, s'était remariée avec un bûcheron presque aussi rude qu'elle-même. Des petits leur étaient nés, et ces deux êtres, dans leur bestialité, ne considéraient
Renaud que comme une bouche inutile. Jamais un mot d*amitié ; pas une caresse. Le Dreux et la Dreuse, ainsi qu'on les dénommait suivant l'usage du pays, ne faisaient pas trop bon ménage. On se battait en rentrant du bois, le bruit était grand; l'enfant avait peur et ne se trouvait heureux qu'en plein air, tout seul. Quand le bûcheron lui avait crié brutalement :
— Allons, vilain bancal, tu as mangé, tire-toi de là...
Le pauvre petit, plaçant vivement son bras au-dessus de sa tête, plongeait sous le soufflet inévitable pour se réfugier au bout de sa lande. Ses pieds se glaçaient d'ailleurs sur l'aire du taudis où ne pénétrait jamais un rayon de soleil. Et comment s'y placer à l'abri des gourmades? Tout l'espace était occupé parle lit, la couchette des quenailles et la huche. Les outils encombraient quasiment chaque coin; le devant de la haute cheminée était pris par les langes séchant sur le dos des deux chaises ; le banc logé contre la table empêchait de passer.
Parfois cependant, lorsqu'il rentrait avant les autres pour le repas de midi, le garçonnet admirait quelque chose dans ce logis sombre : un
fusil, rouillé el hors d'usage, pendait à la paroi, entre le croisilloa et la porte. Vite il s'emparait d'une des chaises et grimpait dessus pour mieux voir. D'un coup de bonnet il enlevait craintivement une toile d'araignée, sans cesse reconstruite, qui s'étendait du clou jusqu'à la poutre. Et alors il regardait avec délices l'objet bizarre qui saillait sur le fond terreux du colombage.
— Que ça doit être amusant de tenir cette chose-là! murmura- t-il ; mais comment qu'on fait avec?
11 s'exerçait, comme près de la mare, à comprendre, à éclore. Un vague instinct l'avertissait que ce fusil, ainsi que le reste, avait un sens; et cette petite bouche, qui ne savait pas sourire, balbutiait des mots indistincts pour donner un corps à la première pensée.
Tout à coup la voix brutale du bûcheron se faisait entendre au dehors. L'enfant remettait précipitamment la chaise en place et s'abritait derrière la table.
— Encore toi, failli gars! Faut donc toujours l'avoir dans les jambes?
RenauJ recevait les horions sans jamais pieu-
rer. On ne pleure, peut-être, que lorsqu'on a l'espoir d'être consolé.
Mais il s'éloignait plus pensif, en boitant, et la Dreuse lui criait de loin :
— Tiens, ton pain. Crois-lu que je vas te le porter? Ob î les mioches, que ça coûte!
Quelquefois un vieil écorceur s'approchait du pauvre hère, lui demandant :
— C'est encore ton pas père qui t'a battu? Cet homme-là, le seul qui marquât un peu
d'amitié àrinnocent, était le grand-père Renaud, un ancien soldat de la jeune garde au temps des débâcles. Ses soixante ans ne lui pesaient pas plus qu'autrefois son havresac; n'eussent été ses rides et ses cheveux blancs, les filles auraient encore laissé tomber de son côté leurs branches d'épines, à la promenade de Pâques Fleuries. Il aimait le petiot et l'eût voulu plus heureux; mais, mal venu chez son ancienne bru, il n'avait pas voix au chapitre. Il se contentait donc d'aider à l'entretien du fieux par quelques menus cadeaux, au Guillâné et à la fête patronale.
Le bonhomme, qui était dévot, venait voir le ûls de son fils chaque dimanche au sortir de la messe. On causait dans la sente. Mais le bambin
i2 LE FORESTIER
se montrait réfractaire à toute explication d'ordre abstrait. Il voulait voir. L'idée devait passer par ses yeux pour arriver à son intelligence. Jamais l'aïeul ne put lui enseigner sa prière.
— Notre père qui êtes aux cieux? disait-il; nenni, j'aperçois ben le ciel, qui est tout bleu; mais n'y a ren dedans.
11 détournait la tête, ennuyé. Les yeux fixés sur sa chère mare, il suivait une salamandre à ventre rose, s'élevant de la vase à la surface et marquant sa respiration par une bulle flottante. Gela, c'était la vie palpable, la nature; il comprenait cette fois.
■ — Mon Jean, tu as bientôt sept ans et c'est une honte de te voir la tête si mal garnie. La chose me taquine. J'irai, l'an qui vient, faire une Beauce afin de payer ton école.
A cette époque, ayant pris des forces, le gars s'aventura plus loin, jusqu'à l'orée des bois. Il s'attaquait aux grosses haies, disputant les mûres à la grive, revenant de là les mains en sang et la figure barbouillée de taches violettes. Enfin son courage s'accrut; avec une émotion inexprimable il se risqua sous le couvert. Les révélations y furent pour lui multiples, intenses. Il décou-
vrait un monde nouveau; sa vie commença. Bientôt, rôdeur passionné, il devint un terrible dénicheur; les oiseaux n'eurent plus de retraite sûre contre lui.
Il allait pensivement, observait sans s'en rendre compte, percevait avec discernement les voix de la forêt, surprenait un à un ses mystères. L'acuité de ses sens prenait un développement sinc:ulier dans cette existence demi-sauvaoe ; l'éclosion inconsciente se produisait à ce contact incessant de la nature et de la solitude.
S'étant rompu de la sorte et bien vite aux plus longues courses, aux plus rudes escalades, il devenait vigoureux et sa claudication était modifiée. A son insu, sollicité par le besoin de la locomotion, il avait contracté l'habitude de sauter d'une façon particulière, prenant un élan rapide lorsqu'il s'appuyait sur la jambe plus courte pour allonger démesurément le parcours de l'autre. Et comme son pas était d'autant plus sûr qu'il répétait plus vivement ces impulsions inégales, Renaud avait adopté une allure extraordinaire, tenant plus de la course que de la marche, dont chaque enjambée se résumait dans un bond
Ce garçon, à dix ans, ne ressemblait à personne; déjà l'homme des bois vivait en lui. C'est à celle époque-là que son père-grand le fit entrer à l'école.
L'instituteur écrivit sur un petit registre : € Septembre 1852, Jean Renaud, âgé de dix ans » ; lui dit : (( Va t'asseoir », et tourna le dos, pour ailler sa plume près de la fenêtre.
Ce fut une effrayante nouveauté. L'enfant, qui ne concevait au monde que le mouvement dans l'espace libre, se trouva cloué tout à coup sur un banc gluant, serré au milieu de gamins dont les chuchotements sournois l'assourdissaient. La salle était laide, enfumée, avec une acre odeur de renfermé. Sur le mur s'étalait un tableau des poids et mesures dont les lignes noires attristaient; comme pendant, les deux hémisphères, avec des mouches écrasées sur FOcéan. Le sol était jonché çà et là de boulettes de pain sali et de pelures de pommes qui faisaient glisser. Tout respirait l'ennui et la vie captive. L'immobilité était ordonnée; ceux qui avaient remué trop fort leurs sabots devaient s'agenouiller devant la chaire. On ne pouvait penser, puisque les moniteurs forçaient à chantonner en chœur des syl-
labes, tandis que l'instituteur, grand homme sec à redingote olive, brandissait sa règle en signe d'encouragement ou de menace et faisait claquer ses galoches sur les carreaux disjoints.
Jean Renaud endurait un supplice véritable, d'autant qu'il lui était impossible de rien comprendre. Lui qui devinait l'histoire d'un oiseau au seul déplacement d'une ramée, ne put jamais saisir les plus simples combinaisons de la lecture. Sa bonne volonté était évidenle, en dépit de la nostalgie, mais son intelligence demeura rétive. Jamais il ne distingua un A d'un B. Le maître lui infligea d'abord des punitions; il les subit avec docilité, sans même s'inquiéter des rires méchants. Puis le grand homme se lassa. Le 2:ars alors tomba dans Tenorourdissement. De temps à autre, il jetait un regard furtif vers la fenêtre dont les vitres encrassées voilaient imparfaitement l'horizon vert. Il se répétait tout bas :
— Plus que trois jours et ça sera dimanche. J'irai dans le bois.
Ses camarades, l'estimant plus niais qu'eux puisqu'il était le dernier, n'éprouvaient aucune crainte avec lui. Ils en avaient fait leur souffre-
douleur. Et comme tous les êtres, à l'état de réunion, deviennent plus cruels, ceux-ci s'acharnaient davantage contre Jean Renaud, le voyant infirme. Sa démarche était l'objet de leurs risées,
— Hue! va donc, bancroche. Bonnet d'âne, tire ta patte.
Tout le long du chemin, en revenant le soir, ils lui jetaient des pierres.
Il en battit d'abord quelques-uns, mais les criailleries l'écœuraient. Cette promiscuité, d'ailleurs, lui était odieuse. Le souvenir de ses journées en forêt le harcelait, violent et impérieux : il fit l'école buissonnière. Sonpas père le ramena au bourg par les oreilles, bleu de coups. Mais enfin l'instituteur ayant déclaré que le garçon était trop borné pour apprendre, qu'avec lui on perdait son temps et son argent, le bonhomme Renaud renonça tristement à ses visées. L'enlant, alors âgé de douze ans, fut rendu à la liberté; il rentra plein de joie dans la forêt, cette fois pour n'en plus sortir.