‹ Le forestierChapitre 2 sur 21 · LES INSTINCTS · texte numérisé non relu

LES INSTINCTS

Sa jeunesse se passa de la sorte. Il devenait beau et robuste, s'épanouissait à l'aise dans les profondeurs de ses Chemins Verts. Qu'il aimait le grand désert d'arbres! Le matin, au premier chant du merle, il s'avançait, les pieds dans la rosée, humant l'air frais comme un fauve. Chaque recoin était connu de lui. Ici la butte stérile où l'écorce blanche du bouleau se détache sur un fond de noirs mélèzes. Plus loin le val marécageux, tapissé de lichens rampants qui servent de collerette aux fougères élancées. C'est là que dans le mystère des roseaux tremblants dorment les sarcelles fatiguées, quand Novembre a glacé les grands lacs du Nord.

Voici les hautes futaies. Le houx mûrit à leur

ombre ses grains de corail. Les chênes avancent l'un vers l'autre des bras verdoyants qui s'enlacent, et lorsque le vent les agite on entend au loin le choc sec et grêle, pareil au bruit d'un combat de morts dans les ténèbres.

Renaud sentait pour ce monde animé la tendresse qui s'ignore. Il allait, le cœur dilaté, les yeux avides. Se main s'arrêtait sur tel hêtre et caressait le tronc lisse. Impuissant à l'envelopper d'une étreinte, il en faisait le tour, amoureusement.

Au crépuscule, il revenait par les vieux semis, au sommet desquels les résineux gémissent en secouant leurs aiguilles. Et derrière la touffe d'herbes blanches une belette allongeait sa tête curieuse.

Plus loin le sentier a disparu. Qu'est-ce donc? Un talus s'est éboulé sous l'effort des eaux et l'ormeau creux à perdu l'équilibre, enlevant la terre dans les mailles de ses racines surplombantes. C'est un ami de moins... Et Jean s'accroupit auprès, pour écouter la plainte lugubre du chat-huant.

Lorsqu'il eut atteint ses dix-huit ans, la Dreuse, veuve pour la seconde fois et fort misérable, me-

naça de le mettre à la porle s'il ne s'embauchait pas comme ouvrier.

— N'est-il point temps que tu travailles, propre-à-rien? As-tu peur que la cognée de ton père t'écorche les mains? glapissait aigrement la forestière, le poing sur la hanche.

Sa beauté sauvage effrayait; ses cheveux incultes s*échappaient en sombres spirales du serretête pointu.

— N'est-ce pas une honte, dis, de nous laisser pâtir pareillement pendant que tu trames tes grègues?

Le reproche n'était qu'en partie mérité, car le boiteux ne rentrait guère sans apporter quelque butin au logis, des fruits, des cèpes, du miel. Il fabriquait d'autre part des paniers d'osier et les vendait remplis de faînes ou de fraises. Son industrie ne s'arrêtait pas là : plus d'une fois la Dreuse était venue s'asseoir sur le placis, plumant des oiseaux de forêt ou dépouillant quelque bête sauvage.

Renaud braconnier? Oui bien. Il Tavait toujours été. Cette passion-là lui était venue inconsciemment, comme le reste : conséquence rationnelle de sa vie rustique. Plus l'être se rapproche

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de l'étal de nature, plus il demeure soumis aux instincts simples et primordiaux. Un besoin impérieux de lutte, d'embuscade, d'appréhension brutale le sollicite. Les animaux farouches se meuvent autour de lui à toute heure : une sorte de convoitise carnassière dirige irrésistiblement ses yeux sur eux. Ils se cachent? Lui les découvre. Ils rusent? Lui les devine. Prennent-ils la fuite? Sans savoir pourquoi, lui court après.

Jean Renaud connaissait l'histoire du couvert mieux que personne. C'était plus qu'fin rôdeur, un voyant. Porto vers la contemplation, il eût vécu inoffensif au milieu d'êtres confiants et paisibles; mais ses appétits s'éveillaient au spectacle de leurs rapines, de leurs finesses irritantes, des fuites soupçonneuses. C'était comme un duel : il fut agité de l'apre désir de vaincre, s'y voua ardemment, et, devenant passionné, devint féroce.

11 possédait le génie du braconnage, mais les moyens lui manquaient. Pas d'arme. Il recourut aux engins les plus primitifs, qu'il perfectionna par intuition. Il débuta par la pierre jetée, confectionna ensuite une fronde grossière. Un peu plus tard, il façonna des logettes à porte mobile pour prendre les petits oiseaux. Les filaments

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d'écorce, découpés en minces lanières, servirent à sa première tendue de collets. Mais l'ennemi brisait trop facilement le nœud coulant; il en vint à songer au fil de lailon et guetta Cinel.

Cinet, c'était le petit mercier. Dans ces régions éloignées de tout village, le mercier, qu'on appelle aussi le messager ou le marchand, est un personnage nécessaire et important. Établi dans quelque bourg distant du bois, cet individu confie à sa femme la boutique où tous les genres de commerce s'amalgament, et part en tournée avec la carriole recouverte d'une bâche, qui contient par un prodige de tassement tout ce dont on peut avoir besoin au fond des campagnes : du fil et des aiguilles, de la chandelle, des bas, des fromages, des almanachs, des souliers, du poisson salé. Il sillonne tous les chemins de traverse, passant partout où fume une cheminée; poursuit sa course gyrovague, se battant aux barrières avec les chiens de ferme, hélant les femmes qui lavent au doué; offrant ses articles, connaissant les besoins de chacun, se chargeant des commissions après sa vente faite.

Il porte à la main une règle sur laquelle sont marqués : d'un côté un mètre, de faut reune

es LE FOKESTIEK

aune, et mesure en goguenard, au pied de réchalier, le ruban aux jeunes filles qui doivent danser dimanche à l'Assemblée. Cet homme-là fait aussi des achats de vieilleries recherchées à la ville, et même des échanges : contre une couple de poulets il livre la demi-douzaine d'assiettes en faïence à fleurs bleues. Volontiers encore, il débite le tabac en cachette ou se fait le receveur usuraire des braconniers. Ses tournées sont invariables, sa réussite vient de là. On se dit à la ferme ou chez le sabotier : -

— C'est aujourd'hui jeudi, le mercier passe à la Croix Blanche; j'aurai mon savon à la relevée.

Grâce à la carriole de l'ambulant, le monde est tranquille et le désert a sa manne.

Le messager des Chemins Yerts s'appelait François. Dans ce pays-là, François se change en Ginet, par abréviation, après être devenu au préalable Francis, puis Francinet; et Ginet devient souvent, pour l'homme ainsi transmuté, un véritable nom de famille. On en a même fait un verbe et Ton dit couramment aux vieillards :

— Excusez-moi de vous cineter.

Renaud guetta le mercier qu'il connaissait de

longue date, échangea avec lui un paquet de fil de laiton contre des paniers tressés et à dater de ce jour devint coUeteur.

Le jeune forestier s'épanouit de la sorte dans son milieu, avec un développement extraordinaire de sa force physique et de ses instincts. Il était devenu infatigable; le froid ni la pluie n'avaient prise sur lui. Il connaissait tous les arbres de la forêt, savait l'histoire de ses bruits et de ses silences. Dans les ténèbres, l'odeur d'une plante lui suffisait pour se diriger à coup sûr.

Il fuvait l'homme d'habitude.

— Pourqué que tu t'en vas toujoux dans le piquant? lui demandait-on.

— C'est une idée comme ça. Je me plais ben mieux quand je se tout seul.

Il passait outre, regardant les feuilles, observant les bêtes.

Lorsqu'il en fut arrivé à prendre des lièvres au collet traînant, sa passion, ainsi qu'il arrive toujours, recula ses désirs au delà de l'objet possédé ; il ne se contenta plus de ce qu'il avait, soupirant après ce qu'il n'avait pas. Ses yeux se fixaient avec une ardeur étrange sur les empreintes du gros gibier. Il avait aperçu plus d'une

fois des animaux de grande taille au traverser d'un ligne ou dans quelque bondissement subit sous la futaie. Son cœur avait tressauté.

— Ohî les rudes bêtes! Voilà qui doit être malin à happer...

Ses pierres et ses collets n'y pouvaient rien. Il en rêvait la nuit.

Cependant ses camarades d'école commençaient à chanter du gosier dans les tourne-bride, le chapeau sur l'oreille, et à embrasser les servantes de ferme au retour du bureau de tabac. Lui ne changeait pas. Ils le méprisaient, lui les avait oubliés.

Au temps des Avents, par une matinée brumeuse, le gars suivait la bordure intérieure d'un faux chemin — il ne marchait que sous bois, c'était son goût — quand un spectacle tout nouveau le frappa de surprise. Un homme à longue barbe, coiffé d'une casquette en cuir bouilli, vêtu d'un habit vert et chaussé de bottes jaunes, s'avançait lentement dans la ligne, le corps penché et la tête baissée. De temps à autre il s'agenouillait, examinait le sol, scrutait les feuilles du bout de l'ongle, reprenait sa marche traînante. Près de ui un 2:rand chien blanc à taches oranges, aux

larges oreilles flottantes, avec une queue nerveuse redressée en rasoir sur un rein puissant. L'animal portait à lajambe antérieure une guêtre lacée et Thomme le conduisait au moven d'un léger cordeau dont l'extrémité formait collier.

Tout ceci était peu ordinaire, mais le plus étonnant c'est que l'homme parlait au chien.

— Ah! mon brave Printanneau, tu fais le dégoûté? De vieux pieds, tout cela! Voyons, nos grognards sont donc introuvables, dis?

Le quadrupède flairait, agitait nonchalamment les oreilles, mais sa queue demeurait immobile.

Renaud émerveillé se montra; l'étranger l'aperçut.

— Hé, mon jeune drôle, pourais-tu m'enseigner où les sangliers se tiennent d'habitude dans ces bois-ci?

— Ça serait tout de même une chose pas impossible.

— Eh bien, indique-moi cela un peu.

— Pourrait se faire qu'il y en aurait pas tant si loin.

— Veux-tu m'y conduire, alors?

— Pourqué donc que je vous y mènerais pas?

Côte à côte ils s'enfoncèrent dans le taillis.

Renaud admirait les bottes et le chien. L'émotion le rendit bavard, lui l'être muet par excellence.

— Vous été donc un chasseux, sans vous commander?

— Précisément, mon brave. Je suis piqueur et fais le bois pour détourner ces Messieurs.

Rien de plus répandu que la plaisanterie campagnarde faite sur le porc : un Monsieur habillé de soie. Par suite d'une extension flatteuse, les sangliers sont des messieurs, dans le langage des forestiers.

— Eh ben, et cte bête-là, quoi faire que vous l'attachez?

— Celui-là? répondit en riant le piqueur, content de jaser; c'est mon limier Printanneau, qui doit me. conduire à la bauge sans bruit, comme un sournois.

— 11 est donc ben instruit?

— Pas mal et toi?

— Quoi donc que je pourrais savoi;'^ mé?

La conversation des paysans se conduit toujours de la sorte, par questions et par réponses interrogatives. Cette règle de prudente dôllance

est peut-être un legs de Fancien asservissement.

— Parbleu, tu pourrais savoir où sont mes animaux.

— Y a apparence que je connais ça, quoique je ne connaisse ren, car voilà leur travail de la nuitéô.

Et il montrait au veneur la terre labourée par places; plus loin des creux moulés dans la vase. A deux pas de là l'écorce d'un arbre portait des plaques de boue, avec des brins de poil pinces dans les fentes.

— C'est ma foi vrai ; il a fouillé et s'est vautré là, même qu'il a gratté son échine contre le hêtre.

— Ils sont trois, voyez les marques des pieds;

mais guère gros.

Le limier se rabattit brusquement, sentit à la branche et tira de toutes ses forces sur la laisse.

— Parfait, parfait, murmura l'homme aux bottes jaunes. Pourvu que ces bêtes-là n'aient pas filé à tous les diables!

— Ayez pas peur. Si la chose vous plaît, je vas vous conduire droit à leur couchée.

— Tu as donc revu les piqués plus loin?

— Nenni, mais ces gaillards-là, je les connais.

Quand le vent est haut et que le froid doit prendre, ils se tiennent toujours dans un défaut de côte où il y a des genêts, là-bas.

— Je suis curieux devoir la chose. Allons-y.

Ils s'avancèrent en ligne droite. Renaud se coulait si aisément dans le fourré que son compagnon avait peine à le suivre.

Au bout d'une heure ils arrivèrent au sommet d'un tertre couvert de jeunes pins. Le fils de la Dreuse indiquant du doigt une gorge étroite :

— Tenez, ils suivent ce marécage-là et vont se relaisser en face, à mi-côte. Leur rentrée est aux environs des trois saules qui ont le pied moussu.

Le piqueur se rendit sans bruit au point désigné, où Printanneaud*une queue fiévreuse mar- (jua le passage du gibier.

L'homme contourna l'enceinte : les sangliers n'étaient pas sortis.

— Tu as de l'instinct, mon garçon, malgré ton air godiche. Je cours au rapport, à présent; le maître va être content.

— Ousqu'il est, le maître?

— Il déjeune à la croix du Saut-de-Loup en m'attendant.

Renaud laissa partir son compagnon sans lui

demander autre chose; mais, ayant bien vite mangé son pain près d'une source et serré le reste de son hareng dans la gibecière de toile, il enfila une allée de la sapinière et se dirigea vers la Croix pour voir à son aise des chasseux.

Près d'un feu allumé au centre du carrefour, de joyeux veneurs déjeunaient, assis sur de grosses pierres placées en cercle. Quelques-uns avaient le tablier de peau de bique bouclé sur les houseaux et la trompe en sautoir. D'autres, en veste courte, étaient ceints de la cartouchière et leurs fusils pendaient aux branches d'un ormeau.

Quelque peu en arrière, sur le chemin, un grand valet guêtre, le fouet à la main, contenait une vingtaine de chiens retenus deux à deux par des couples de crin : les uns, mis en bardes au moyen de cordes qui les fixaient au pied d'un arbre, debout et grondant; les autres philosophiquement accroupis, la joue affaissée et l'œil à demi clos.

Un homme du bourg promenait plus loin des chevauxàrinquiéteallure, qui mâchaient à vide et faisaient tinter leur gourmette. Les caoutchoucs, bouclés sur le devant des selles, craquaient sourdement au mouvement de la marche.

La fille d'un charbonnier, mise en réquisi lion, faisait chauffer le café au milieu de plaisanteries bruyantes qu'elle n'essayait pas de comprendre.

— Ah, bravo! s'écria tout à coup le maître de l'équipage en tendant son verre vide au voisin placé près du panier de vivres, voici l'Andouiller qui se montre. Eh bien, nous apportes-tu quelque bonne nouvelle?

Le piqueur s'approcha, digne et compassé, sa casquette à la main et le limier collé à la botte. Il marqua un temps, après quoi d'une voix lente il fit son rapport :

— Nous avons détourné trois animaux qui s'accompagnent; deux bêtes de compagnie à mon estime et un ragot à son tiers an. J'ai mes sangHers sousla main, rembûchés dans un buisson de genêts.

— Eh bien, messieurs, vous entendez? Les journées sont courtes; je crois qu'il convient de partir.

L'Andouiller dévora hâtivement les reliefs du repas tandis que les chasseurs se mettaient en marche, précédés de la meute. Il décrocha ensuite sa carabine et sa corne d'appel, déposées le matin dans une loge, et s'élança d'un pas rapide pour

LE FORESTIER 3t

rejoindre la troupe tapageuse qui s'allongeait au loin sur la ligne verte.

Renaud, embusqué derrière une cepée, n*avait rien perdu de la scène. Hors d'état de résister à la fascination, il se mit à filer sous bois, parallèlement au piqueur.

Cette arme qui reluisait au soleil, avec sa crosse damasquinée, lui causait des éblouissements. Il la dévorait des yeux, tout en courant, avec une attention si prodigieuse que, pour la première fois de sa vie, il heurta lourdement une ramée.

Le chasseur s'arrêta net au bruit et l'aperçut.

— Ah, ah î c'est mon boiteux de ce matin. Qu'astu donc à m' examiner comme une bête curieuse?

Le forestier, se voyant découvert, avait sauté dans la ligne et s'approchait gauchement.

— Tiens, pardi, c'est-y pas votre [lingot que je regarde !

11 contemplait l'objet de tout près, pièce à pièce, avec une convoitise admirative, poussant l'exclamation la plus véhémente des gens de cette contrée :

— Ilélas-mon-Dieu.

En chantant sur la seconde syllabe, d'où l's disparaît pour faire place à un accent circonflexe.

— Oh, dites, voulez-vous ben que j'y louche? Il passa doucement la main sur le canon lisse,

s'essuya le front du revers de sa manche et de lon«^temps ne put parler.

Ils avaient rejoint les veneurs. On ne fit pas attention à lui tout d'abord, car les ouvriers de forêt surgissaient de tous côtés en curieux et s'attroupaient sur les berges, pour voir passer « la grande chasse ».

Le lieutenant de louveterie interpella son piqueur qui le dépassait pour aller aux chiens.

— As-tu été content de Prinlanneau, ce matin?

— Je n'ai rien à en dire, monsieur, car j'ai fait mon bois sans lui.

— Comment cela?

— C'est le garçon que voici qui m'a livré la besogne toute prête.

L'étranger considéra Renaud qui, les cheveux en broussaille, courait à côté du cheval, de son allure détraquée.

— Voilà un bon type de limier, fit-il en souriant. Et comment t'appelles-tu, petit sauvage?

— Jean Renaud, pardi. Le fils à la Dreuse, pour vous obéir.

— Tu ferais un fameux piqueur, reprit le cava-

lier qu'amusait la mine effarouchée du gars. Yeux-tu que je t'emmène dans mon pays?

— Ben sûr que non. Je ne veux point m'en aller quant et des bourgeois.

— Et pourquoi cela?

— Dame, pas que...

— Parce que quoi?

— J'aime mieux être tout seul dans le bois, donc!

— Et qu'est-ce que tu y fais, dans le boisl

— Ren. Je vas devant moi, de côté et d'autre; ça me plaît tout de même.

— Ah? Et à quoi penses-tu, dans tes promenades?

— Je sais pas. Et à que que vous pensez, vous? Le louvetier se demanda si la naïveté du petit

paysan n'était pas mélangée d'une pointe de malice goguenarde et rit de bon cœur.

— Yoyons, Renaud, il faut que nous soyons une paire d'amis. C'est toi qui as trouvé mes sangliers, il est trop juste que je t'en remercie. Prends ceci pour ta peine, et si je reviens jamais ici, je compterai sur toi pour ne pas faire buisson creux.

Ce disant, le maître veneur avait mis la main à sa poche et tendait un louis au boiteux.

Une pièce d*orî Le garron n'en avait jamais vu. Il se tira une mèche de cheveux sur le front, genre de salut auqu,^! ont recours les petits indigènes surpris nu-tête , murmura le mot sacramentel :

— C'est ben de Thonnesté de votre part.

Et tourna cent fois la pièce entre ses doigts pour la faire briller. Mais il n'avait jamais vu que des pièces de vingt sous et ne saisissait pas la relation qui peut exister entre For et Targent.

— Comben de vingt sous que ça vaut, ça? demanda-t-il tout bas au piqueur.

Celui-ci avait la tentation de gouailler, mais tant de candeur le toucha. Il fournit donc l'explication.

Renaud enferma le louis dans un coin noué de son mouchoir, coula le mouchoir dans sa pannetière où il le fixa à l'aide d'une grosse épingle ramassée sur la place du bourg; et tranquille de ce côté reprit sa course.

On était arrivé au hallier profond que l'Andouiller taxait dédaigneusement de buisson pour demeurer fidèle aux règles du langage cynégétique. Le classique piqueur posta la meute un peu en arrière; les cavaliers gardèrent les lignes, pour sonner et suivre; les tireurs enveloppèrent l'en-

ceinte; un grand silence se fît, chacun cessa de fumer.

Le louvetier Ot alors découpler quatre chiens des plus entreprenants, qu'il adjoignit à Piintanneau, doyen et moniteur de la bande; les fit couler au fourré, dans les foulées du ragot, et l'Andouiller pénétra derrière eux sur la lisière pour les appuyer.

Les chiens recueillirent quelques émanations ^ur l'herbe, puis aux branches, et partirent d'assurance en poussant à pleine gorge leurs note^ prolongées. Le rapprocher magistral se poursuivit durant quelques minutes, puis soudain les aboiements s'altérèrent, devinrent plus rauques et se iirent entendre toujours à la même place.

— Les voilà à la bauge, vociféra le piqueur pour prévenir son monde; ils le butent.

Peu après un cri perçant, puis un silence.

— Il renvoie les chiens!

— Marche à leur secours, criait le maître de l'équipage.

— Monsieur, c'est un fourré impénétrable; le diable n'y passerait pas.

Bientôt l'un des tireurs vit apparaître dans le rentier Printanneau la langue allongée, avec une

entaille saignante à la cuisse. Se jugeant hors de combat, le vieux routier quittait la partie, réfléchissant que l'Andouiller avait l'habitude de le recoudre et comptant sur ses frères d'armes pour le venger.

Le drame se prolongeait dans le mystère inextricable des hautes broussailles : abois furieux interrompus par les déroutes. Les ragots abusent de leur jeunesse pour être hargneux et leur défense droite est la plus tranchante.

D'autres éclopés sortirent de l'enceinte.

Le piqueur, qui piétinait sur place malgré d'incroyables efforts, éleva de nouveau la voix :

— Il refuse de marcher. Qu'on lâche tout.

Cependant le valet de chenil avait déhardé et tous les chiens s'éparpillaient en hurlant dans la direction du combat. On entendait de longs frôlements dans le taillis; bientôt un terrible mouvement offensif se dessina. Le sanglier, en face de ses nombreux adversaires, conçut enfin quelque inquiétude et détala. Mais c'était un rude logicien ; il estima sans doute que sa promenade nocturne l'autorisait à dormir le jour et que ces intrus étaient sans droit pour le déranger de la sorte dans son fort. En conséquence, au bout d'une

centaine de mètres il s'arc-bouta contre une roche tapissée de lierre et lit tête. Les chiens menèrent grand tapage autour de lui, mais l'absence trop explicable de leur capitaine Printanneau inspirait à tous de tristes pressentiments et peu à peu Fatlaque devint plus molle.

L'Andouiller, enlacé mieux que jamais dans son fouillis de ronces, jurait comme un païen à l'autre extrémité du champ-clos; et la meute, n'étant pas appuyée, lâchait pied visiblement.

Le seul qui eut de l'agrément, c'était Renaud. Comme son cœur battait! Il avait grimpé dans un arbre afin de jouir plus amplement de la chasse. A vrai dire l'impatience le gagnait au spectacle de ce méchant pourcé qui renvoyait à lui seul vingt braillards bien endentés. Suivant lui, le monsieur était crâne, mais les clabauds pas assez.

Au même moment il aperçut quelque chose de blanc qui surgissait à fleur de broussaille : c'était un malheureux chien projeté en l'air par le rude boutoir. La colère le prit.

— Ah? C'est comme ça quel u te comportes, brigand, et tu ne veux pas marcher? Attends, je vas te faire couri, moi !

Il dégringola de son arbre, coupa vivement

un bâton et se jeta sous le couvert. Il savait glisser comme un fauve, lui, à. travers ces végétations emmêlées et se maintenait dans la direction voulue avec une sagacité surprenante. Il arriva en un clin d'œil près du lieu de l'escarmouche, fit halte et retint son haleine. Quelques chiens criaient en se reculant, d'autres se tenaient sur leur séant, plus en arrière. Les dents du ragot claquaient et produisaient ce bruit caractéristique qui fait dire : — Le sanglier n'est pas dans ses bonnes; il casse des noisettes.

Tantôt celui-ci se couchait au pied de la roche^ froissant violemment les branchages : alors les chiens se rapprochaient, plus ardents; tantôt il se relevait brusquement, ramassé sur lui-même, comme pour charger : et le cercle s'élargissait aussitôt. A chaque nouvelle alerte quelques timides décampaient en tapinois pour ne plus revenir. '

Enfin Renaud aperçut le ragot; ses narines se dilatèrent. X la bonne heure ; c'était du gibier, cela. Il chercha du regard un passage, prit son élan et se ruant sur la bête sauvage avec une rapidité inconcevable, lui jeta violemment son bâton sur le dos

LE FOHtSTIEK 3»

— Yas-tu couri? vas-tu hentôt couri? criait-il comme un forcené.

Le sanglier ne se le fit pas dire davantage. Gel animal éprouve à l'aspect de l'homme la terreur instinctive qu'il inspire au chien.

Donc le ragot épouvanté filait cette fois en ligne droite; et les bêtes de meute, réconfortées par ce secours inattendu, retrouvaient leur ardeur pour le suivre. La chasse dès lors marcha grand train.

Il vida l'enceinte. Plusieurs coups de fusil le saluèrent inutilement, au saut de la ligne. Sa terreur s'en accrut; aussi roulant comme une énorme boule à traver le pays sauvage, emmena-t-il si loin les derniers chiens valides, que cavaliers et tireurs, semés à l'aventure parmi les ravins sourds, ne suient jamais par où il était passé.

C'était une rude menée et qui l'eût pu voir s'en fût souvenu. En effet, au milieu de la petite meute bondissait le forestier boiteux, avec ses sautillements fantastiques. Son bâton levé, la face empourprée, les cheveux tordus par le venl, il passait partout, droit devant lui, jetant des cris gutturaux, affolé. On eût dit du génie des

bois, au temps des vieilles légendes de Thibaud le Chasseur.

L'Andouiller, errant au hasard et désespéré, le rejoignit quatre heures plus tard, en avant des hurleurs sans voix qui haletaient.

— Tu es donc enragé?

Le gars n'écoutait rien. Les coudes au corps il courait plus vite.

— Je veux le lasser, moi, je veux le lasser! Enfin ils arrivèrent au Châtelier où la bête se

fit battre, puis la meute tint les abois à l'entrée d'un marais.

— Parlons bas, murmura l'homme. Le lascar veut souffler un brin et s'accule par mauvais caractère, mais il n'est pas fatigué pour si peu et se déroberait au moindre bruit. Or j'en ai assez, moi; tous ces messieurs ont perdu la chasse, ils n'avaient pas le vent : je vais tâcher de servir ce gaillard-là.

11 fit basculer son fusil et glissa dans le canon deux cartouches suifées.

— Maintenant attends-moi ici sans bouger. Le piqueur se traîna sur les genoux, masqué

par une rangée d'arbres. Advenu à la hauteur des chiens, il leva lentement la tète et chercha.

LE FORKSTIER il

La meule occupait une ancienne chaussée coupée de rigoles, dont la terre détrempée s'éboulait sous les piétinements. En avant de la bande mouvante un large buisson d'osmondes et d'églantiers se dressait entre les saules rabougris. Le regard ne découvrait rien à travers répaisseur de ces enlacements. Mais tous les hurlements s'adressaient là, quelques tiges supérieures s'agitaient par instants, et l'eau du marécage refluait en ondulations blanchâtres tout autour.

L'Andouiller, assis sur ses talons, le cou rentré dans les épaules et son fusil tendu, s'était collé derrière un frêne. Il ne passait qu'un œil et cherchait toujours, maison vain.

La main de Renaud s'appesantit sur son bras. Le gars, poussé par la passion, s'était approché en rampant, avec tant de légèreté que l'autre ne l'avait pas entendu.

— S'il vous plaît, piqueur, ne le voyez-vous point? Je le vois, moi. Y a une de ses oreilles qui passe, en face delà troisième branche du second pied de ronce à gauche de l'aune écorcé.

— Je n'aperçois rien. Tais-toi.

— Monsieur, chuchota tout à coup le forestier

42 LE FOllESTIER

dont la respiration était devenue sifflante, je vous en prie comme le bon Dieu, baillez-moi votre flingot pour que je tire sus cette béte-là!

— Mais tu ne sais pas?

— Eh ben, je vas apprendre, donc. Oh, dites... faut pas me refuser!

Il joignit les mains et retint son souffle pour ■entendre la réponse.

— Je ne prête ma carabine à personne; tu m'embêtes.

A ce moment un chien, poussé par les autres, sauta malgré lui dans la vase, vers le buisson. Aussitôt les ronces dansèrent et le tronc d'un arbuste nain fut secoué.

Le piqueur s'aplatit tout à fait contre le sol, inclinant obliquement la tête à droite et à gauche, puis enfin approcha la carabine de son épaule.

Renaud, allongé près de lui, la bouche entrebâillée, l'œil démesurément ouvert, regardait Tarme dévotement.

Quand le cou partit il huma l'air avec force.

— Oh î la poudre, soupira-t-il, que ça sent bon!

L^ ragot était mort; la meute aboyait avec

fureur autour du cadavre que les plus iiardis houspillaient déjà. L'Andouiller lui liait les pattes de derrière pour le traîner jusqu'à la terre ferme.

— Viens donc me donner un coup de main, garçon, cria-t-il.

Mais le fils de la Dreuse ne se souciait plus du sanglier, vraiment; il tenait la carabine, en faisait jouer la batterie, flairait Torifice du canon, ajustait, appuyait amoureusement sa joue contre la crosse.

— Dites donc, Thomme, c'est-y vrai qu'avec le louis d'or du monsieur je pourrais acheter un flingot comme celui-là?

— En voilà d'une autre ! ma carabine pour vingt francs? Et le pouce avec, je te prie de croire.

— Quoi donc que ça veut dire : Et le pouce?

— Gela signifie que tu n'auras jamais de fusil pareil, l'homme aux vingt francs.

— Mais une supposition que ça ne serait pas si beau que ce petit-là, et que ça tuerait tout de même le gibier?

— N*y compte pas.

Renaud sentit son cœur se serrer. Il murmura :

— Oh pourtant que je voudrais donc avoir un flingot, pour couri avec !

11 déposa l'arme avec précaution sur Therbe, lui jeta un dernier regard et silencieuse'.nenl s'enfonça dans la coupe.

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