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LE MUR DU F RATER

Le soleil avait baissé. Tout à coup le cri de la hiaue retentit dans l'éloignement, faible et confus. Au bout de quelques minutes une autre note plaintive s'éleva plus distincte; une autre encore.

— Malheur! s'écria-t-il, c'est le Petit Parisien. L'enfant leur a échappé et me cherche.

De sa voix perçante il imita à son tour l'oiseau de proie; un long sifflement fut jeté en réponse : Jacques l'avait entendu.

Habitués à se retrouver malgré la distance, ils marchaient l'un vers l'autre, lançant tour à tour le miaulement de la buse et marchant en ligne droite dans la direction des appels.

Les deux amis se rencontrèrent à l'entrée de la grande coupe.

L'orphelin, les vêtements en désordre, les traits bouleversés, bégaya longtemps avant de pouvoir prononcer un seul mot.

— Jean, Jean, qu'as-lu fait?

— Sois tranquille; il me reste encore de la poudre.

— 0 mon frère, tu ne comprends pas? Mais les hommes aux longs sabres remplissent le bourg, entends-tu? Ils disent que Marcel répond de ce qui se passe en forêt puisqu'il est le garde; et ils l'ont envoyé prendre pour le fusiller devant l'église. Le chef a dit qu'on brûlera aussi sa maison, pour l'exemple.

Le grimpeur devint livide.

— * C'est pas juste de tuer Marcel pasque je défends l'entrée des bois !

— Non, pas juste. Mais ils le font... On l'a pris devant moi, on lui a donné une heure pour te livrer.

— Et 1 ûemoiselle?

— Ah! Si tu savais... Elle se roulait par terre et elle disait comme ça :

— Mon père ou Renaud? Messieurs, plutôt

moi!

Le braconnier se tenait la lete à deux mains, cherchant à i assembler ses idées. Enfin il demanda :

— L'heure est-elle passée?

— Il y aura bientôt une heure. Sauve le père d'Henriette, Jean, comme à l'incendie!

Pienaud réfléchissait :

— JDes choses, pareilles ne peuvent pas arriver. Non, c'est sûr, elles n'arriveront pas.

Mon cher petit frère, viens m'.embrasser.

Il serra l'enfant contre son cœur avec une tendresse surhumaine; en couvrit les joues, le cou, les cheveux de baisers sauvages, le déposa à terre, le reprit etl'étreignit encore...

— A présent, va-t'en. Cache-toi dans le fournit delaVolige.

— Moi, Jean? Je ne te quitterai jamais.

— Ya-t'en! cria le braconnier d'une voix terrible. Je ne veux pas que tu viennes où j'irai.

Il prit sa course à travers bois, si vite que nul au monde n'aurait pu le suivre.

Lorsque le fils de la Dreuse atteignit les bordures de sa chère forêt, le courage lui manqua.

LE FORESTIER 'àob

Il couvrit d'un long regard les vieux arbres bardés de lierre, la sente et le ravin, les voûtes profondes; cueillit pieusement une branchette de houx ^t la passa sous le ruban de son chapeau, comme les jeunes garçons qui vont à la louée. Tne larme glissa sur sa joue; il dit tout haut :

— Adieu !

Sauta hors du bois, son fusil à la main, et gagna le chemin du bourg.

La montée est âpre et rocailleuse ; il s'avance d'un pas ferme, il approche. La Yolige, caché derrière une haie, l'appelle tout bas.

— Malheureux, ne va pas de ce côté-là ; le mercier t'a dénoncé. Rentre sous le couvert.

— Non, camarade, c'est là-haut que je dois me rendre.

c — Es-tu bêteîYiens avec moi; si les gueux touchent à nos arbres, on sera deux pour les porter de nuit dans la marnière.

Renaud ne l'écoute plus et monte toujours. Le voici qui s'arrête à l'entrée du village.

La désolation est grande; une bande d'Allemands occupe la place depuis l'église jusqu'à Té-

cole. Des habitants effarés passent furtivement la tête derrière les volets entre-baillés. Un riche fermier se lient, son bonnet à la main, près de l'officier et lui offre un logement chez lui. Le vieil instituteur pleure de rage, les bras croisés, devant sa porte, et répond à un soldat ivre :

— Vous pouvez tout prendre, je ne donnerai rien.

A l'autre extrémité de la place une rumeur s'élève. C'est Marcel qu'on amène, poussé à coups de crosse. Le garde a du sang au visage, ses dents claquent. Maîtresse Marcel, plus morte que vive, porte le chapeau tombé en route; la demoiselle paraît ensuite, se tordant les bras.

' — Au mur! crie une voix impérieuse.

Jean Renaud épaule vivement son arme. Il ajuste le chef, puis ceux qui entraînent l'homme du Plantis. Où tirer? Il va en tuer deux, sans nul doute; mais après? Cent resteront et Marcel n'en mourra pas moins.

— Ren de bon à faire! murmure le forestier.

L'infortuné laisse retomber son fusil, le premier ami, le compagnon fidèle. Un sanglot soulève sa poitrine lorsqu'il appuie l'arme contre son genou. Mais ses bras se raidissent, le bois

éclate, c'en est fait. Ce fusil-là, voyez-vous, ne doit pas servir à d'autre qu'à Renaud rAfîût!

Le puits banal est à deux pas, le long des jardins. Jean se penche et lui confie le dépôt sacré. Un petit clapotement, et plus rien : l'eau gardera le secret du grimpeur.

Le roi de la futaie en dix enjambées se trouve au milieu de la place. Il refoule de sa main puissante habitants et soldats :

— Arrêtez. Marcel ne vous a ren fait; qu'on le lâche! C'est moi qui vous ai pourchassés, malgré lui. Me voilà.

Le petit Cinet glapit d'une voix doucereuse :

— Oui, c'est ça le braconnier. Il est seul coupable parmi nous tous, mes bons messieurs.

Et, pour se faire bien voir, il ajoute avec un sourire :

— Ya, Ya.

Quelques-uns le regardent. Alors de dire avec empressement :

— Bonne eau-de-vie, moi ; pas bien cher. Un écorceur lui montre le poing.

Renaud est entouré.

— Franc-tireur, franc-tireur, hurlent les Allemands.

Les uns le saisissent, d'autres le frappent ; un philanthrope des Villes Libres le couche en joue.

L'enfant du bois n'a pas répondu, pas fait un geste. Son visage est calme, son attitude celle d'un homme que les misères humaines ne peuvent atteindre.

— Oh ! le choli franc-tireur, fraiment ! dit un jeune officier; il est poiteux! »

Beaucoup éclatent de rire.

Jean répond sans s'émouvoir :

— Oui, il est boiteux; mais les gars à bonnet pointu qui sont passés devant son fusil n'ont pus de jambes I

On le bouscule à coups de plat de sabre. Une des manches de sa blouse est déchirée et la chemise paraît à découvert, portant des gouttelettes de sang près des trous de balles.

— Laissez aller cet homme, commande l'officier en désignant Marcel. Toi, prigant, tu fas être passé par les armes. On s'occupera de la contribution après.

Le régisseur est libre, sa maison est sauve : il respire. Jean Renaud regarde Henriette et lui sourit.

— Je suis content comme ça, se dit-il.

Et, dans son renoncement stoïque, il interroge familièrement le chef ennemi :

— Où faut-y que je me mette?

— Emmenez-le là-bas, dans l'enfoncement de la ruelle.

L'homme de la forêt marche d'un pas assuré. Il connaît l'endroit : c'est le mur de la maison du [rater qui le rasait les dimanches matins.

La demoiselle s'est élancée vers lui, elle barre le passage. Son père la tire brutalement par le l)ras.

— Allons-nous-en. Tant pis pour lui, après tout. Il l'a voulu.

Marcel s'interrompt : le regard sombre et énergique de la jeune fille lui impose.

— Viens, on croirait que nous sommes ses complices, ajoute-t-il plus doucement.

— Assez, mon père. Gelui-la vous a encore sauvé la vie. Je dois lui payer notre dette, au moins, moi !

— Bonsoir, la mère Massiquet, dit Renaud à une femme qui le croise, tout courante. Pas vrai que la Chauvin l'avait ben dans son idée que je ne mourrais point dans mon lit? Ne manquez toujours pas de faire mes honnestés à votre garçon.

Il aperçoit alors la demoiselle arrêtée devanl lui et sourit encore.

— Méfiez-vous du pont quand vous passerez le ruisseau du val. Je voulais le consolider, j'ai pas eu le temps.

— Jean, dit-elle marchant à ses côtés, adieu, bon cœur, mon seul ami. Pars tranquille. Je ne me marierai jamais; jamais, entends-tu bien? Je vivrai pour me souvenir de toi, dans ta forêt. Je serai la gardienne de Jacques, la mère de ton fils... Je tâcherai qu'il te ressemble, Jean. Ta main, mon pauvre garçon: allons, une poignée de main avant de mourir.

Le roi de la futaie regarde sa main : elle est si souillée de boue et de sang qu'il n'ose la tendre. Ses lèvres s'agitent sans qu'il puisse parler.

Elle s'est approchée davantage.

— Ta main, mon Jean!

Un coup de crosse éloigne violemment le grimpeur et le colle au mur.

L'appréhension des coups de fusil met en fuite les derniers curieux. En arrière de ce mouvement de recul éclate un cri perçant.

Le forestier reconnaît la voix du Petit Parisiec^. et s'exclame avec force :

— Qu'on l'empôche de voir.

Henriette reçoit l'enfant dans ses bras. Il arrivait tout haletant. Son orrand frère était venu si vite : il n'avait pu le rejoindre,

— C'est lui qui descend par la ruelle, devant des gendarmes noirs? Je veux mon Jean, moi; je le veux!

La demoiselle attire précipitamment contre elle le petit êtreéploré et regarde, les yeux secs, du côté du mur...

Renaud l'Affût contemplait, tête haute, les cîmes de sa forêt.

Elle le vit tomber.

La jambe plus courte, habituée à bondir, frémissait encore.

Un Poméranien cria en riant :

— Franc-tireur, capout !

Et se pencha pour donner le coup de grâce dans l'oreille.

— Mon père, fit Henriette, allez tout droit au Plantis. Je veux m'en aller par le bois, moi. C'est par là qu'il est venu.

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Le petit garçon s'était évanoui. Elle remporta dans ses bras.

A moitié de la côte, la demoiselle tomba sur les cailloux avec l'enfant près de son cœur.

Lorsque l'infortuné revint à lui :

— Jacques, lui dit-elle, à présent c'est moi qui suis ta mère, ton frère, ton Jean.

Tous deux, appuyés l'un sur l'autre, s'avancèrent lentement parmi les herbes jaunies.

La futaie inclinait la tête sous les gémissements du vent d'automne et répandait devant leurs pas ses feuilles mortes, qui sont les larmes des forêts.

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