ROBERT, JOSÉPHINE
RODERT. Qii'esl-ce qu'il a donc, Balthasar, je lui trouve un air tout drôle; on dirait que c'est h contre-cœur qu'il me rend un service.
JOSEPHINE. Pouvez-vous le croire? vous, son meilleur ami.
ROBERT. C'est ce que je me dis, et au moment où je m'occupe de lui, encore.
JOSÉPHINE. Vous avez donc fait ma commission?.., vous avez \u tout notre monde...
ROBERT. Vous ne risquez rien de préparer un dîner «olide et de faire plus d'un voyage à la cave; pas un ne manquera \ l'appel. .. et j' dis qu'ca fera un joli tableau : six bon? lurons, le verre en main!., hein, quel coup d'œil! l'amitié célébrant la fêle de l'amour.
JOSÉPHINE. Je vous remercie, Robert.
ROBERT. Et de quoi donc, s'il vous plait?.. n'rs^-ce pas service pour service ?. . ce cher Balthasar qui est si bon pour moi !
JOSÉPHINE. Et il y a d'autant plus de mérite , qu'il ne semble pas approuver votre détermination à quitter le service.
ROBERT. En vérité!., mais je l'excuse, parce qu'il ne sait pas mes motifs.
JOSÉPHINE. Puisque vous en faites un mystère à tout le monde.
ROBERT. Ah! c'est un reproche ^a, madame Balthasar; et jo veux vous prouver que j'y suis sensible.
JOSÉPHINE. Comment cola.
ROBERT. En tous apprenant mon secret... mais avant tout il faut, jusqu'à nouvel ordre, me promettre la plus grande discrétion.
JOSÉPHINE, s'asseyant. Oh! mon Dieu 1 c'est donc bien sérieux.
ROBERT, se mettant près d'elle. Excessivement sérieux. JOSÉPHINE. Alors, je vous écoute.
ROBERT. M'y voilà... les bons exemples ça n'est jamais perdu, et la preuve c'est qu'à force de voir mon vieux camarade Balthasar, aussi heureux , aussi content dans son ménage , j'ai résolu de faire comme lui... oui madame Balthasar, je songe à me marier.
JOSÉPHINE, Wanf. Vous marier, vous, Robert?
ROBERT. Ah! ça VOUS étonne, n'est-ce pas .^. . un franc militaire, un gros sans-souci comme moi... je vais bien plus vous surprendre en vous disant que je suis amoureux.
JOSÉPHINE. Amoureux.
ROBERT. Ne riez pa-s ou je garde l'autre moitié de mon secret...
JOSÉPHINE. Je vous prête la plus sérieuse attention.
ROBERT. Oh! c'est que c'est un petit roman, je vous en préviens... Il y a sept mois environ, je revenais de Nantes ou j'avais été passer un semestre auprès de ma vieille mère,lorsqu'en longeant la Touraine, sur les bords de la Loire, je tombai un beau soir au milieu d'une fête de village ; on dansait , on valsait, c'était un bruit, unemusique à faire ressusciterun mort; ma foi, je l'avoue, la vue d'une jolie fille et le son d'un mauvais crin crin, en voila plus qu'il n'en faut pour me monter l'imagination...
JOSÉPHINE. Jusqu'ici le roman n'est pas très compliqué.
ROBERT. Attendez donc. .. voici le dramatique... cédant à ma démangeaison, je m'étais élancé au milieu du bal champêtre, j'avais saisi la main d'une petite villageoise et je me préparais à en découdre, quand un grand diable de cuirassier s'en vient se placer sans façon entre ma danseuse et moi, et, je ne sais à quel propos, se met à me chercher querelle; je ne suis pas très endurant de ma nature, vous savez; bref, de mots en mots, on s'échauffe, et bientôt on finit par ne plus s'entendre, alors moi pour en finir, je dis poliment au camarade : assez causé, l'ancien... je suis du métier, et si ça peut vous faire plaisir de TOUS raffraichir avec moi d'un couple sabre. . .
JOSÉPHINE, se rapprochant. Ah ! mon Dieu î
ROBERT. L'n instant oprès, sur la berge du flcuTC , par ui. clair de lune superbe, nous entamions la connaissance... '" , deux... Il, paré... à toi... à moi... v'ian, louché... c'était moi.
JOSÉPlllXE. Vous !
ROBEPiT. Une grande estafilade à la jambe, rien que ça... farceur de cuirassier, va! je ne lui demandai pas mon reste.
JOSÉPlllXE. Quel affreux événement!
ROBERT. Du tout, au contraire ; c'est le plus beau de ma vie ! vous dire ce qui se passa sur le coup , je n'en .sais rien ; je n'étais plus de ce monde; mais quand je revins à moi, figurci-vous une chambre superbe avec du papier à images, un lit magnifique à baldaquin, des matclats doux comme miel, des oreillers , un édredon , enfin un vrai lit de chanoine. .. j'étais chez le curé de l'endroit; mais ce n'est pas tout : représentez-vous, si vous pouvez, 1 j , auprès de ce fameux lit, un ange agenouillé les mains jointes les yeux tournés vers le ciel et priant pour le pauvre blessé! tenez, madame Balthasar, vous êtes bien jolie, eh bien ! cet ange-là était presque aussi joli que vous.
JOSÉPHINE, se rapprochant de lui. Vraiment.
J^OBERT f f^ravement. Ma parole d'honneur ! moi d'abord je me croyais dans le paradis.
JOSÉPHINE. Et votre blessure?
ROBERT. Oh 1 je n'y pensais plus... c'est-à-dire si, j'y pensais... et pendant les trois semaines que je fus obligé de garder le lit je n'avais plus qu'une seule crainte, c'était de guérir trop vite; c'est au point que je fus le plus heureux des hommes, lorsqu'un jour le chirurgien déclara qu'il faudrait peut-être me couper la jambe.
JOSEPHINE. Ah! par exemple !
ROBERT. Malheureusement je guéris, et un matin, j'eus beau vouloir persuader au brave homme du bon Dieu que je souffrais encore horriblement, il fallut me remettre en route.
JOSÉPHINE, se levant. Ainsi vous étiez amoureux ?
ROBERT, ^« même. Comme un fou! et voilà précisément pourquoi 4e veux quitter le service , ramasser mes petites épargnes, et reprendre le chemin de laïourainc, pour les déposer avec mon cœur aux pieds de ma petite garde-malade... et l'obtenir de ce digne et brave curé... quand je devrais pour ça lui servir la messe... jugez si ca presse.
Air : Le roi et la reine (L, Puget)
Oui, je quitte le service ;
La gloire a bien des attraits ,
JMais j'en fais le sacrifice
Et j'y renonce à jamais.
Adieu sans retour, brillante épaulette
Que je rêvais quelquefois , Car, pour t'obtenir, il faut d'ia trompette
Trop long-temps subir les lois.
Non, non, non, non, plus de chaîne , L'amour m'appelle en Touraine ; J'en suis bien fâché , ma foi , Je veux vivre un peu pour moi.
Suivant la chance commune, Je pourrais peut-être un jour Arriver à la fortune Aux dépens de mon amour.
J' pourrais, des grandeurs savourant i'ivresse, Encenser ma vanité.
Mais pour obtenir honneurs et richesse , Oo donne sa liberté.
Non , etc.
JOSÉPHINE, lui tendant la main. Paurre Robert.