‹ Le Fort DuquesneChapitre 2 sur 32 · LE MAJOR WASHINGTON · texte numérisé non relu

LE MAJOR WASHINGTON

Abandonnons le détachement commandé par le comte de Jumonville et devançons les deux coureurs des bois chargés d'explorer les environs du campement français ; prions le lecteur de nous accompagner dans les ruines d'un village huron, situées à quelques lieues plus loin sur les rives de l'Ohio.

Là se trouvaient provisoirement réunies certaines personnes avec lesquelles il importe que nous lui fassions lier connaissance, pour l'intelligence des faits qui vont suivre.

Ce village bâti sur une accore verdoyante de la rive gauche du fleuve, avait longtemps servi de station aux Indiens pendant leurs chasses de printemps.

La position même le mettait à l'abri d'un coup de main.

Le fort duquj

D'un côté, il dominait le cours capricieux de la Belle Rivière en amont et en aval, tandis que de l'autre, il était garanti de toute surprise par une pente escarpée.

Déjà, depuis plusieurs années, les Indiens l'avaient délaissé pour s'enfoncer dans les terres.

Le gibier devenant d'une rareté extrême, ils s'étaient mis à la recherche d'autres territoires de chasse.

Aussi,, les palissades destinées jadis à lui servir de remparts se trouvaient-elles détruites presque partout, et les rares cabanes encore debout donnaient plutôt asile au vent et à la pluie qu'aux malheureux conduits de ce côté par le hasard ou leur mauvaise étoile.

Cependant, le jour où commence notre histoire, la plus grande animation régnait dans ce village, ordinairement désert et silencieux.

Vers sept heures du soir, une troupe de soldats anglais, forte de trois cents hommes, tant blancs que sauvages, gravissait la colline, entrait dans le village et s'y retranchait solidement pour y passer la nuit.

Cette troupe avait été envoyée par Dinwidie, gouverneur de la Virginie. Elle faisait partie du détachement chargé de s'emparer des terres de l'Ohio et d'y construire un fort, détachement que les Français avaient malmené si rudement pour leur apprendre a

faire Mtière de toutes les lois qui régissent les peuples civilisés.

Dans une cabane un peu moins ruinée que les autres, réparée à la hâte et rendue presque habitable, se trouvaient deux officiers anglais.

C'étaient le commandant du détachement et son lieutenant.

Assis en face l'un de l'autre, devant un feu que la fraîcheur de la nuit rendait nécessaire, ils causaient tout en soupant d'un quartier de venaison rôtie, arrosé de wis&y coupé dans de l'eau.

Le commandant, jeune homme de vingt- deux ans à peine, encore imberbe, n'était autre que le major des milices virginiennes, Washington, le Washington qui plus tard devint si justement célèbre en affranchissant son pays de la suzeraineté de l'Angleterre.

Seulement à cette époque, le major anglais Washington était loin de se douter du rôle que la Providence l'appelait à jouer dans l'avenir.

li sortait a peine de l'adolescence.

Sa taille haute et bien prise, ses manières élégantes-et ses gestes pleins de grâce et d'harmonie, en faisaient déjà un homme remarquable à tous égards, un gentleman accompli.

Ses traits étaient beaux.

Un nez grée, des yeux au regard pensif et mélancolique, une 1 oucne aux lèvres minces, surmontan*

un menton accusé et annonçant un caractère résolu, donnaient à sa physionomie une rare expression de dignité.

A première vue, il inspirait le respect.

11 portait avec une grande aisance le costume militaire et, malgré son extrême jeunesse, on reconnaissait réellement en lui le chef de tous ces hommes.

L'enseigne Ward, son lieutenant, formait avec lui le contraste le plus complet.

C'était un soldat, dans toute la force du terme.

Grand, sec, maigre, froid et brave comme son épée, il possédait tout juste l'intelligence nécessaire pour s'acquitter strictement de ses devoirs.

Ajoutons ceci, pour compléter le portrait de ce digne officier.

L'enseigne Ward, imbu comme tous les Européens de cette époque des absurdes préjugés de race et de caste, se trouvait intérieurement blessé de se voir sous les ordres du major Washington.

Non pas que lui, homme de cinquante ans, répugnât à obéir à un jeune homme de vingt ans ; mais parce que, lui Anglais, il servait sous un créole, fait qui ne s'était jamais vu depuis la fondation des colonies anglaises en Amérique.

Tout ce qui précède rendait l'enseigne Ward aussi honteux que malheureux.

Il avait beau faire, il ne parvenait pas à cacher les froissements de son orgueil et de sa vanité.

Fait prisonnier par les Français, lors de l'attaque du Petit-Fort, élevé sur l'Ohio, il avait donné sa parole de ne pas s'évader du fort Duquesne où on l'avait interné.

Naturellement, selon les habitudes anglaises en Amérique, il ne s'était gêné en rien pour la tenir.

Il s'était donc échappé depuis une huitaine de jours seulement et venait de rejoindre les troupes anglaises tout chaud encore de i»échec subi par lui et les siens.

Sa mauvaise humeur s'était accrue de ses scrupules de conscience rétrospectifs, car tout fils d'Albion qu'il fût, le brave enseigne ne pouvait s'empêcher d'en avoir.

Ward n'aspirait qu'au moment où il se verrait en mesure de tirer une vengeance éclatante des maux qu'il prétendait avoir soufferts durant une captivité de quarante huit heures qu'il avait passée libre sur parole.

Mais les Français étaient de si cruels et de si félons ennemis de l'Angleterre !

Tout en achevant de souper, l'enseigne racontait à son commandant pour la vingtième fois au moins les vexations auxquelles il avait été en butte pendant sa captivité et les péripéties émouvantes de sa fuite à travers le désert.

Le major Washington l'écoutait en apparence avec une profonde attention, mais un fin sourire plissait de temps en temps le coin de ses 1 enseigne

échauffé par l'action de soq récit ne se doutait pas que derrière cette fausse attention se cachait une volonté ne manquant jamais son but.

Si le jeune officier n'avait pas eu une raison sérieuse pour écouter les bavardages du vieux soudard, depuis déjcà longtemps il lui eût donné un ordre dilatoire et s'en fut débarrassé.

Quand Ward eut fini, son chef lui laissa le temps de réfléchir à toutes ses mésaventures passées.

Le souper tirait lui-même à sa fin.

— Ainsi , monsieur, dit froidement Washington, vous avez beaucoup souffert par la faute des Français?

— Oui, monsieur le major, répondit l'enseigne avec chaleur, beaucoup!

— Et vous leur en voulez ?

— Comme tout bon Anglais doit le faire.

Le jeune officier réprima un sourire sardonique.

Il pensait peut-être à part lui que si les Anglais se croyaient en droit d'exécrer les Français, les Américains de leur côté ne raisonnaient pas d'une façon insensée en croyant fondée leur haine contre les Anglais.

Le vieil enseigne continua:

— J'ai juré une haine implacable à ces damnés mangeurs de soupe et j'espère bien la satisfaire un de ces jours.

— Quand? demanda Washington sur le même ton Indifférent.

— Dame! Aussitôt que la guerre sera déclarée.

— Vous dites, monsieur Ward?

— Je dis : aussitôt que la guerre...

Le jeune homme ne laissa pas achever la phrase de l'enseigne qui tout effaré de l'attitude de son chef, cherchait quelle sottise il pouvait bien avoir lâchée.

— La guerre n'est donc pas déclarée entre la France etl'Angleterre? a'écria-t-il avec une surprise parfaitement jouée.

— Mais, pas que je sache, balbutia Ward; et je ne vois pas comment, en temps de paix ou tout au moins d'armistice, je pourrai...

— En temps de paix, Monsieur? Mais nous sommes en pleine guerre.

— En pleine guerre?

— Certes.

— Ma foi ! la chose c'est faite pendant que je me promenais dans la forêt.. .Vous m'excuserez si je ne suis pas tenu au courant.

-— Je vous excuse, tout en ne comprenant pas bien votre ignorance et votre stupéfaction.

— Ainsi, la guerre existe?

36 LE FORT DUQUESSE

— Parfaitement.

Ward se frotta joyeusement les mains.

Son chef le regardait du coin de l'œil. 11 réfléchit quelques instants, puis reprenant la parole avec un Imperceptible accent de raillerie :

— Mon cher lieutenant, lui dit-il, je vois avec peine que vous manquez complètement de mémoire.

— Moi, major, je n'oublie rien... de ce que je sais... répondit Ward offensé dans son amour-propre.

— Cela ne suffit pas, fit Washington sur le même ton. 11 faut deviner ce que vous ne savez pas.

— Expliquez-vous, major.

— Pourquoi sommes-nous ici?

— Pourquoi?

— Oui.

— En mon âme et con-cience, major, je vous jure que je l'ignore.

— C'est impossibla.

— Sur mon honneur, c'est ainsi.

— Si vous ne me comprenez pas, monsieur Ward, c'est que vous ne voulez pas me comprendre, dit le jeune homme avec un geste de mauvaise humeur mal dissimulée.

— Je vous demande humblement pardon, Monsieur, je fais au coniraire tous mes efforts pour cela, mais vous avez trop bonne opinion de ma perspicacité.

— Je vais dune vous mettre les points sur les i.

LE FORT DUQUESXE 37

L'enseigne Ward ouvrit curieusement les yeux et tendit les oreilles.

— Vous admettez, n'est-ce pas, Monsieur Ward, que nous nou?- trouvons sur le territoire français?

— Cela ne fait pas l'ombre d'un doute.

— Bon, y sommes-nous de gré on de force?

— Dame ! hésita le vieil officier.

— Répondez.

— Il me semble que i'on ne nous a pas invités à...

— Vous y êtes. D'autre part, n'avons-nous pas, il y a quelque temps, essayé de nous retrancher sur l'Ohio et de nous y établir?

- Cela est d'autant plus vrai que vous m'avez faii l'honneur de me confier ia garde de cet établissement.

— Les Français vous ont-ils attaqué?

— Oui, major.

— Détruit votre poste ?

— De fond en comble.

— Vous ont-ils emmenés prisonniers, vous et vos soldats?

— Je ne peux pas prétendre le contraire.

— Eh bien? ajouta froidement Washingtoi

— Il est évident que..., répondit Ward avec timidité.

— Gela constitue selon moi un commencement d'hostilités bien caractérisé.

— Un commencement, oui.

— Et bien, que «ans déclaration préalable, la guerre me parait parfaitement exister.

Nous soulignons ces dernières paroles qui furent textuellement prononcées par Washington en cette circonstance.

Ward réfléchit quelques instants et répliqua

— La guerre existe de notre côté.

— Comment ! de notre côté ? se récria le major. Estce donc nous qui avons commencé la lutte?

— Non.

— Alors?

— Mais c'est nous qui sans autorisation, avons envahi le territoire de nos voisins.

— Vous dites?

— Et essayé de nous y établir malgré eux, continua Ward qui, tout en manquant à sa parole et en fermant les yeux sur sa propre forfaiture, savait distinguer le vrai du faux quand il s'agissait des autres et surtout de ses supérieurs.

Washington demeura un instant confondu.

Il ne s'attendait pas à pareille réponse de la part d'un homme qu'ii regardait comme une brute habituée à se courber devant les commandements et les avis de ses chefs.

Mais, se remettant presqu'aussitôt :

— Mon cher enseigne, dit-il avec ironie, vous êtes

un brave soldat, un excellent officier. Mais, avouez-le, vous n'entendez absolument rien à la diplomatie, à la politique.

— Je ne m'en suis jamais occupé, major, îépondit simplement l'enseigne.

— Et vous avez eu tort, sans cela vous comprendriez qu'il est de l'intérêt de l'Angleterre de reprendre ces riches contrées aux Français.

— Je comprends cela, major.

— Et que tous les moyens sont bons pour obtenir un résultat aussi important.

— Hum ! fit Ward.

— C'est ainsi.

Le vieil officier baissa la tête sans répondre. Washington, feignant de prendre son silence pour un assentiment, continua :

— Vous voilà convaincu, Monsieur, comme tout bon Anglais le serait à votre place et, toute discussion cessant, laissez-moi vous apprendre une nouvelle qui, j'en suis certain, vous causera une grande joie.

— Quelle nouvelle?

— Celle-ci : Mes coureurs et mes batteurs d'estrade m'informent qu'un détachement français vient de quitter le fort Duquesne.

— Ah! ah!

— Ce détachement, composé d'une quarantaine d'hommes, remonte l'Ohio et se dirige de ce côt \

40 LE FORT DUQUES^E

— C est bien improbable,

— Cela est, pourtant.

— Quel motif les pousse à se risquer en aussi petit nombre dans ces parages qu'ils savent occupés par des forces supérieures?

— Je ne vous répondrai rien à ce sujet. Leur secret est bien gardé. Nos espions n'ont rien découvert

— Quel est leur but ostensible?

— Ils prétendent, me dit-on, être envoyés en parlementaires auprès de moi pour me sommer d'avoir à me retirer immédiatement en Virginie...

— Ah!

— Et d'évacuer ce qu'ils appellent le territoire fran çais indûment envahi par les troupes de Sa Majesté britannique.

— Les insolents ! grommela Ward.

— Mais, continua Washington avec une certaine animation, vous le comprenez, cet envoi d'un parlementaire n'est qu'un prétexte.

— Vous croyez, major?

— Cet envoi cache des projets qu*Vi me paraît nécessaire de déjouer.

— Il est certain que s'il cache.,.

— D'ailleurs un parlementaire ne se serait pas fait Accompagner d'une aussi grosse troupe.

— Peuhl quarante hommes!

— Il serait venu avec un guide, un interprète et un

trompette, escorte suffisante pour un officier chargé d'une mission toute pacifique.

— Vous avez raison, major, cependant...

— Cependant, quoi?

— Si l'envoi de ce parlementaire était réel.

— Il ne l'est pas.

— Je crois avoir entendu parler de quelque chose comme cela, tandis que j'étais détenu au fort Duquesne.

— Rien ne m'ôtera de l'idée que cet officier vient dans une tout autre intention que celle qu'il avoue.

— En ce cas...

— La prudence exige que nous prenions certaine» précautions afin de ne pas nous laisser surprendre.

—Oh! fit l'enseigne en riant dédaigneusement, nous sommes huit fois plus nombreux que ces mendiants. Je ne vois pas ce que nous pouvons craindre.

— Nous pouvons craindre qu'ils nous tuent un certain nombre d'hommes, ce que je veux éviter à tout prix.

— C'est difficile.

i — À tout prix, répéta Washington, vous m'entendez ?

— Alors nous les attaquerons?

— Certes.

— Le cas est grave.

— Eh quoi !

— Si nous noas trompons, major?

— Je prends sur moi Ja responsabilité de cet acte, répondit sèchement le jeune officier.

L'enseigne s'inclina avec respect.

— Vos ordres? dit-il.

— Les voici : lever le camp à minuit , descendre dans la plaine, pénétrer dans la forêt sur trois colonnes distancées à cent cinquante pas et reliées entre elles par une ligne de tirailleurs indigènes, puis pousser en avant, de façon à prendre tout ce qui se trouvera dans la forêt comme dans un vaste filet.

— Cela sera fait ainsi, Monsieur.

— Bien, maintenant, mon cher monsieur Ward, je vais essayer de dormir quelques heures. Vous me réveillerez lorsqu'il en sera temps. Bonsoir. N'oubliez pas, je vous prie, de faire visiter les fusils et changer îes amorces.

Le jeune officier s'enveloppa alors dans son manteau, et le dos appuyé au mur croulant de la cabane, il allongea ses pieds devant le feu, ferma les yeux et feignit de s'endormir.

De la sorte, il n'avait plus à subir les scrupules ou les interrogatoires de son lieutenant.

Ce dernier, resté seul éveillé, alluma un cigare et se mita fumer tout en réfléchissant aux ordres qu'il venait de recevoir.

LE FORT DUQLIESÀL 1,3

L'enseigne Ward était un de ces hommes qui ne savent jamais s'ils doivent être contents ou mécontents.

Une demandait pas mieux que déjouer un mauvais our aux Français, ses ennemis détestés; mais il senait bien que dans l'occurrence présente, lui et les siens dlaient pêcher en eau trouble.

Entre deux bouffées de tabac, il laissa enfin échap- >er ces paroles qui résumaient sa pensée :

— Après tout, je suis bien bon de me casser la tête ur cette pierre-la. Arrive que pourra; je m'en lave es mains. J'ai un chef, j'exécute ses ordres, et voilà !

Le majorWashington entendit-il ce court monologue iu dormait-ii réellement? cela aurait été difficile à ertifier et à distinguer.

Toujours pouvons-nous affirmer qu'il ne sourcilla >oint.

Son cigare entièrement fumé, l'enseigne Ward s'enveloppa à son tour dans son manteau et s' endormit du yiumeil de Ponce-Pilate.

ni

L'A Si AS 6. N AT

Telle était la position des deux détachement».

D'un côté la loyauté et la confiance.

De l'autre, la ruse, la trahison de parti pris.

Mais, nous le répéterons sans cesse, à quoi bon s'6tonner? C'est de cette façon que la guerre s'est toujours faite en Amérique, entre les Anglais et nous.

Il était trois heures du matin.

Le hibou chantait.

Le ciel commençait à s'éclaircir vers le levant.

Les étoiles disparaissaient les unes après les autres.

Une bris' glaciale passant mystérieusement à tra vers les hautes branches des arbres, les faisait s'entre-choquer avec de sourds frémissements semblables à des plaintes humaines.

Excepté les deux sentinelles chargées d'entretenir

les feux et de veiller au salut commun, tous dormaient dans le camp français.

Le comte de Jumonville avait fait comme tous les siens.

Soudain, une main se posa sur son épaule.

Si léger que fut cet attouchement, il suffu pour éveiller le chef du détachement français.

Il se dressa vivement sur son séant et jeta un regard inquiet sur la clairière.

Tout était tranquille et silencieux; le chasseur canadien se tenait debout devant lui.

— Ah 1 tu es de retour, Berger? dit-il en étouffant un bâillement.

— Oui, monsieur le comte.

— Qu'y a-t-il? Est-ce donc déjà l'heure de se remettre en route?

— L'heure est peut-être passée.

— Hein 1 fit le capitaine en chassant les dernières vapeurs du sommeil, que veux-tu dire ? Quelle heure est-il ?

— Trois heures.

— 11 y a du nouveau?

— Oui, monsieur. Je vous l'apprendrai aussitôt que aurai donné l'ordre du départ.

— Tu es fou, Berger ! sur mon âme, tu es fou !

— Monsieur, repondit le coureur des bois avec une

LE FORTHDUQUESNE 47

ndicible expression de tristesse, il vous faut retour - 1er sur vos pas, au plus vite.

— Hein!

— Si vous ne voulez tomber victime du plus odieux fuet-apens.

— Que se passe-t-il? s'écria le capitaine en se evant avec vivacité.

— Écoutez-moi. monsieur le comte.

— Parle.

— Dieu veuille que vous ajoutiez foi à mes paroles, linon vous êtes perdu.

— Bah!

— Et nous avec vous,

— Cela est plus grave. Dis-moi. D'où viens- tu?

— D'explorer la forêt.

— Seul?

— En compagnie de Kouha-Handé, le chef huron Lont vous connaissez la prudence et la sagacité.

— Eh bien ?

— La forêt est pleine d'Anglais.

— Si ce n'est que cela !

— Ils s'avancent par trois colonnes, dans le but de rous entourer et de vous surprendre.

— Attendons-les.

— Faites cela et nous sommes tous perdus.

— Tu te trompes, mon vieil ami, tu te trompes, t M. de Jumonville avec une grande conviction.

48 LEfFORT-DUQUESNE

— Je voudrais le croire comme vous, monsieur, mais ce que je vous dis est la vérité pure. Je me suis mêlé aux Anglais, j'ai marché dans leurs rangs près d'une demi-heure. Ils ne se sont pas gênés de causer devant moi, me prenant pour un de leurs alliés.

— Dis.

— Ils nous savent ici et s'avancent à coup sûr. Instruits de notre petit nombre, ils feignent de nous prendre pour des espions et nous traiteront comme tels.

— C'est impossible I

— Je vous le répète, monsieur, mettons-nous en retraite à l'instant môme. Je vous guiderai par des sentes inconnues où nul ne nous suivra. Une fois à l'abri sous les canons du fort Duquesne, nous aviserons ; marcher en avant ou rester ici, c'est se vouer à une mort inutile et certaine.

Il y eut un silence.

M. de Jumonville hésitait.

Berger eut un tressaillement de joie intérieure.

11 crut l'avoir emporté.

Hélas 1 son espérance se trouva vite déçue.

Le jeune homme venait de prendre une décision irrévocable.

Il releva fièrement la tête et s'adressant d'une voii affectueuse au chasseur ;

— Merci, Berger, merci, mon ami, lui dit-il; tu m'as volontairement accompagné, retire-toi ^

LE FORT DUQUES>E

— Vous dites?

— Retire-toi, je t'y autorise.

— Et vous?

— Je marche en avant.

— iMais . -

— Je marche en avant, répéta le comte.

— Partir sans vous?... mais vous ne comprenez donc pas, monsieur...

— Pas un mot de plus, mon ami, fit le jeune homme. J'ai Thonneur d'être officier de Sa Majesté le roi de France. Je me suis chargé d'une mission... Cette mission , je la remplirai, quoi qu'il advienne.

— Bon!

— Ainsi, brisons-là. Dis-moi adieu et séparons-nous.

— Adieu ! pourquoi faire? Je reste.

— Mais...

— A votre tour, pas un mot de plus, monsieur le comte. Ce n'est pas sérieusement, je l'espère, que vous me proposez de vous abandonner, répondit le chasseur avec une pointe de tristesse. Ma place est près de vous, je la garderai quoi qu'il advienne aussi. Vous voulez mourir, soit! on mourra avec vous.

— Tu es un brave cœur. Je savais bien que tu ne t'éloignerais pas.

— Malheureusement ma présence ne vous sauvera point.

— Rassure-toi. Le danger n'est pas aussi grand que

30 LE FORT MJQÏÎESNE

tu le supposes. Les Anglais, j'en conviens, nous exècrent, mais ce sont des adversaires braves et combattant au grand soleil.

— Je le veux bien.

— Ils n'assassinent pas. Leurs officiers sont des nommes comme nous et non des bêtes fauves ou des Indiens féroces.

— Les Indiens respectent leur hôte. Un parlementaire est l'hôte de la nation vers laquelle on l'envoie.

Je préférerais avoir affaire à ces Indiens féroces, plu-

* tôt qu'aux soldats civilisés en face desquels nous

allons nous trouver.

— Soit, mon ami. à la garde de Dieu! Ma détermina- /ion est prise. Je ne faillirai point à ma tâche. Si je suis tué pendant l'accomplissement de ma mission, je tomberai en homme, léguant la honte de ma mort à mes assassins. Et crois-moi, Berger, quel que soitle sort qui les attende, plus tard ce stygmate sanglant leur restera au cœur et au front.

— Oui, mais...

— Éveille nos hommes, ajouta M. de Jumon ville, et marchons au-devant des Anglais.

— C'est bien résolu ? demanda le chasseur une dernière fois.

— Oui, évitons-leur la moitié du chemin. Berger s'inclina respectueusement devant le jeune

homme.

Il maudissait a part lai l'aveuglement qui poussait le jeune officier à sa perte, mais tout en maugréant, il se voyait contraint d'admirer son noble caractère.

Ayant lui-même pris la résolution de ne pas reculer d'une semelle, il se hâta de donner aux chasseurs et aux Indiens le signal du réveil.

En peu de minutes, chacun fut debout et prêt à marcher.

Le capitaine de Jumonville prit la tête de sa colonne expéditionnaire accompagné du fidèle Canadien qui le suivait pas à pas, comme son ombre.

On sortit de la clairière et on marcha en avant.

Kouha-Handé servait de guide.

11 se tenait a vingt pas environ du détachement.

En passant devant le chasseur, le Sachem avait échangé un coup d'œil avec lui.

Ce simple coup d'œil suffit entre les deux hommes pour se comprendre, conclure et sceller un pacte de dévouement.

Cependant l'aube apparaissait.

Le soleil, en se levant, avait rendu aux Français toute leur insouciance et leur galté.

Ils s'avançaient en riant et causant dans la forêt, lorsque I I heures du matin, au moment où

M. do Jumonville allait commander une halte de quelques instants, le guide qui jusque-la s'était tou-

jours maintenu à Pavant-garde, s'arrêta, hésita. sembla prêter l'oreille, puis finit par se replier vivement en arrière.

— Qu'avez-vous, chef? demanda l'officier.

— Yankees, répondit laconiquement le Huron.

— Ce mot Yankees est la corruption du mot Englihs que les Indiens ne peuvent prononcer.

Il est devenu le terme qui, dans le Nouveau-Monde, sert à désigner les Américains du Nord.

— Les Anglais, fit le capitaine. Où sont-ils?

— Là, partout, répliqua le chef en désignant les quatre points cardinaux;

— Je vous avais prévenu ; nous sommes cernés, ajouta Berger avec la plus profonde tranquillité.

Le comte de Jumonville fronça le sourcil. H commençait à soupçonner une trahison.

Cependant son front ne pâlit pas. Son visage demeura calme, sa voix ferme.

— Halte! enfants! cria-t-il.

Puis, se tournant vers Berger qui s'arrêta sur place comme les autres :

— Voici ceux que nous cherchons, ajouta-t-il. Berger, sortez, le drapeau de sa gaine et remettez-le moi.

Le Canadien obéit.

— Faut-il prendre nos dispositions pour répondre à l'ennemi, en cas de besoin? demanda-t-il.

— Non, mon vieil ami, non. Les braves gens qui

me suivent n'ont rien à démêler aujourd'hui avec les Anglais. Faites désarmer les fusils, et attendons, la crosse en terre.

Berger, qui avait pris la résolution de ne plus se permettre une observation, fit exécuter l'ordre de M. de Jumonville.

Cela fait, le jeune homme lui tendit un papier qu'il venait de tirer de sa poitrine.

C'était la sommation que le chasseur devait traduire en anglais.

— Faut-il aller trouver le chef anglais, monsieur ?

— Non, attendez mon ordre. Voyons-les venir.

— Us sont tout arrivés, grommela le chasseur, regardez.

En effet, un grand bruit retentissait dans les broussailles qui s'écartèrent brusquement.

Les Anglais parurent de trois côtés à la fois.

Leurs dispositions avaient été prises de telle sorte que les Français se trouvèrent tout à coup enserrés dans un cercle de fer infranchissable.

En voyant leurs ennemis ou ceux qu'ils considéraient comme tels, la crosee de leurs fusils à terre, dans une attente pacifique, les Anglais s'arrêtèrent étonnés.

Le comte de Jumonville profita de leur hésitation pour demander à parler à leur chef.

Washington s'avança l'épée à la main.

54 LE FORT DUQUESSE

Il se tint froid et impassible quelques pas eu avant de ses soldats.

L'officier français pria Berger qui parlait anglais de commencer la lecture de la sommation.

Cependant lui, de côté, le sabre au fourreau et sans se presser autrement, il déploya le drapeau de la France.

Un sourire de dédain glissa sur les lèvres du major anglo-américain.

La rougeur monta au front du comte de Jumonville.

Se redressant de toute sa hauteur, la main droite appuyée sur son drapeau, il cria d'une voix vibrante au chasseur :

— Lisez.

Celui-ci commençait à peine la lecture de la sommation que la voix lente et imprévue du major Washington répondit :

— Soldats, préparez vos armes !

Faisant deux pas en avant, le comte de Jumonville arriva presque face à face avec le commandant de la troupe ennemie.

— Je suis l'envoyé de la France, monsieur, que signifie ceci ?

L'autre leva son épée, et commanda :

— Feu I

Les fusils anglais s'abaissent.

Un ouragan de fer et de flamme passa comme un vent de mort sur les Français pétrifiés de stupeur, en se voyant victimes d'un si lâche guet apens.

— Traître! fit le comte de Jumonville, qui roula sur le sol et tomba raide mort enveloppé dans les plis du drapeau parlementaire tout rougi de son sang.

Une balle venait de le frapper à la tête.

Sept des siens gisaient couchés autour de lui.

Le reste se débanda.

Les ADglais poussèrent un formidable hurrah!

Et grisés par la vue du sang qu'ils venaient de ver-

., ils croisèrent 3a baïonnette et s'élancèrent au pas de charge sur les malheureux compagnons du comte de Jumonville.

Un massacre horrible allait avoir lieu.

Mais alors il se passa un fait étrange, unique dans l'histoire de ces guerres sans pitié comme sans merci.

Les Indiens auxiliaires des Anglais, indignés de leur conduite déloyale, se jetant résolument entre les bourreaux et les victimes, leur barrèrent le passage.

Le major Washington lui-môme s'interposa.

Avait-il atteint son but en réduisant pour toujours au silence le porteur des ordres du comte de Contrecœur, commandant du fort Duquesne ?

Ou ressentait-il déjà le remords de son acte inqualifiable?

56 LE FORT DUQUESXE

Toujours est-il qu'il désarma les siens et que les survivants de la troupe française furent sauvés.

Il va sans dire qu'on les retint prisonniers de guerre.

Nous n'appuierons pas davantage sur cet épouvantable attentat.

On n'invente pas de pareils faits, lorsqu'il s'agil d'une grande figure historique comme celle de Washington.

Seulement, nous sommes obligé d'affirmer à no? lecteurs que ce récit est vrai de point en point. (1).

Deux hommes avaient profité du tumulte et du désordre jeté par l'intervention des Indiens pour tirer au large et s'échapper.

Ces deux hommes étaient : Berger, le chasseui canadien, et Kouha-Handé, le chef huron.

Lorsque les Anglais se furent retirés, emmenani leurs prisonniers et ne daignant même pas donner la sépulture aux victimes de leur félonie, les deux amis sortirent avec précaution des fourrés dans lesquels jusque-là ils s'étaient réfugiés et tenus aux aguets.

Leur premier soin fut de s'assurer que les assassins du comte de Jumonville avaient effectivement quitte ta place.

(i) Voir, pour plus de détails, Bancroft, Archives de la Marine, G. A.

LE FORT DUQUESN'E o"

Cela fait, Berger alla pieusement s'agenouiller auprès du corps du jeune officier, et il pria.

La prière du chasseur en valait bien une autre.

Laissant le Canadien s'abandonner à sa douleur, respectant le dernier témoignage d'amitié qu'il donnait au capitaine français, Kouha-Handé s'arma d'un de ces larges couteaux nommés bowie-knives, pendu à sa ceinture, et se mit à creuser activement la terre, encore humide de sang.

C'était par amitié pour le chasseur que le chef se livrait à cette rude besogne; de M. de Jumonville, il ne se souciait pas plus qu'un Peau-Rouge ne se soucie d'un blanc.

Le Canadien se releva, et, contemplant les restes de l'officier français :

— Pauvre enfant ! murmurait-il , tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues brunies : si jeune ! si beau! si brave ! finir ainsi! au coin d'un bois, au mépris de toutes les lois divines et humaines. C'est affreux. Pauvre enfant!...

11 souleva doucement la tète du capitaine, lui coupa une boucle de cheveux, enleva un double médaillon suspendu à son cou par une fine chaîne d'acier, prit ses papiers, et, le baisant au front, il reposa son corps à terre.

— Que dirai-je à son frère? pensait-il, tout en s'occupant de ces derniers soins"!" Comment lui annoncer

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cette affreuse nouvelle! En aurai-je la force seulement?

Il demeura un instant absorbé par le flot de pensées qui brûlaient son cerveau.

Cependant la besogne du chef était terminée.

Kouha-Handé vint tirer le chasseur de son amère rêverie.

— Vous avez fini, chef?

— Oui.

— Allons, mettons les malheureux dans leur dernière demeure. Ici du moins, ils ne craindront plus les trahisons des hommes, ici ils jouiront d'un éternel ri :

Alors, enveloppant respectueusement le comte de Jumonville dans les plis du drapeau qui lavait si peu protégé, Berger le déposa auprès des autres cadavres, dans la fosse creusée par le chef Indien.

Glorieux linceul pour le jeune homme!

Les Anglais n'avaient pas songé à le lui arracher des mains.

Peut-être même, honteux de leur lâcheté, avaientils reculé devant cette dernière profanation.

Les deux hommes rejetèrent la terre sur les cadavres, puis ils amoncelèrent de lourdes pierres sur la tombe.

De la sorte ils étaient certains que les bêtes fauves ne viendraient pas profaner le dernier asile où repo-

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salent ces hommes assassinés par d'autres hommes, leurs frères, mais plus féroces quelles.

Ce devoir accompli, ie chasseur canadien se releva le front pâle, les sourcils froncés et le bras étendu ?ur la fosse fraîchement fermée , il s'écria :

— Dormez en paix, nobles victimes, vous sere? vengées!

Le chef inclina silencieusement la tête en signe d'approbation et les deux hommes s'éloignèrent d'un pas rapide à travers les sentes ignorées de la forêt.

Un silence funèbre plana alors sur cette place redevenue solitaire et désormais maudite.

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