LE FOI
— Tes jalousies?
— Au sujet de ta liaison intime avec Hermine de Grigny, la sœur du baron.
— Liaison qui m'a rendue bien malheureuse par moments, à cause des fureurs injustes d'une certaine Camille, qui était toujours entière dans ses haines et dans ses affections.
— Et qui l'est toujours! répondit madame de Maleval d'un rire moitié joyeux moitié sombre.
— Te souvient-il que, pour effacer tout nuage entre nous, il me fallut l'apprendre l'amour de M.deGii pour moi, et les ménagements que j'avais à garder envers sa sœur?
— Dont tu avais fait une de tes confidentes.
— Oui, fit Léona en soupirant. Armand tint sa parole. Sous prétexte de voir sa sœur, il obtint l'entrée du parloir. Grâce à Hermine, nul, excepté toi, ne se douta de notre amour. Du reste, cet amour n'avait rien de repréhensible que ses apparences mystérieuses. Le nom d'Armand valait le mien : sa fortune est considérable et solidement établie. Rien ne pouvait, dans l'avenir, empêcher notre union ; nous nous aimions avec la certitude que, dans un jour prochain, nos deux familles autoriseraient notre bonheur.
Mais, hélas! il devait en être autrement.
Les rêves avec lesquels nous nous bercions si complaisamment devaient être brutalement effacés par une triste réalité.
Un profond soupir souleva sa poitrine, elle baissa la tête et demeura pensive.
— Courage ! lui dit doucement Camille en l'embrassant.
Leona se redressa, un éclair jaillit de sa prunelle.
— Tuas raison, dit-elle d'une voix sourde mais ferme et accentuée, écoute donc ce qui me reste à Rapprendre.
J'avais dix-sept ans lorsque, sans me prévenir, mon père vint me retirer du couvent, sous prétexte que mon éducation était terminée et qu'il était temps que je fisse mon entrée dans le monde.
Deux jours agrès mon arrivée au château, mon père donna un bal auquel fut invitée toute la haute noblesse de la province.
Le baron de Grigny assistait à ce bal.
Il avait été averti par sa sœur de mon départ du couvent, et s'était empressé de répondre à l'invitation qu'il avait reçue comme tous les autres gentils hommes des environs, visiteurs habituels du château.
En dansa ni avec moi, i) me fit part de son intention d'adresser au plus vite la demande de ma main à mon père. Comme je me récriais sur cette nâte
que rien ne motivait en apparence, il secoua tristement la tête et me répondit:
— Ma chère Léona, je comprends combien cette démarche a le droit de vous sembler intempestive, lorsque vous êtes à peine revenue dans votre famille; mais, je ne sais pourquoi j'ai de sinistres pressentiments, je crains pour notre bonheur. Il court certains bruits qu'il est inutile de vous rapporter ; aussi rien ne m'empêchera de prendre les devants et de presser ma demande.
— Que voulez-vous dire ? m'écriai-je inquiète malgré moi du ton dont ces paroles avaient été prononcées. Je ne vous comprends pas, expliquezvous?
— N'insistez pas, je vous prie. Mieux vaut que vous ignoriez tout, dit-il tristement.
— Je vous en conjure, répondis-je avec prière, parlez!
— Vous le voulez?
— Je vous en supplie.
— Que votre volonté soit donc faite, murmura -t-il avec amertume. Le bruit court que votre père songe à vous marier avec le marquis de Bois-Tracy !...
— Oh! fls-je avec dédain, cela n'est pas possible, vousêt^s fou! Comment mon père, si entiché de sa noblesse, consentirait-il à commettre une telle mésalliance I
LEfFORT DUQUESNE 341
— 11 est marquis! dit Armand avec une [joignante ironie.
— Mais c'est le fils d'un traitant, enrichi dans des spéculations hasardeuses, dont le nom est méprisé par tout le moude.
— C'est possible, fit-il avec une insistance triste, mais cet homme est huit ou dix fois millionnaire
— Qu'importe 1... mon père ne consentira jamais à s'allier à un sac d'écus, si gros qu'il soit!
— Vous êtes jeune, presque une enfant, ma chère Léona, vous ne savez pas le premier mot de la vie.
— Que m'importe la vie? C'est vous, Armand, vous que j'aime, et...
— Pauvre Léona ! fit-il en soupirant, que vous êtes ignorante des choses du monde 1 Apprenez donc la vérité tout entière : mieux vaut vous la révéler si cruelle qu'elle soit que vous laisser plus longtemps dans cette erreur. 11 m'en coûte d'accuser votre père devant vous ; mais, puisque vous avez provoqué cette explication, il faut, dans votre intérêt même, qu'elle soit complète; il importe que vous puissiez prendre une résolution pour l'avenir. On dit, remarquez que je n'affirme rien, on dit que le duc de Beauregard est ruiné !
— Ruiné, m'écriai-je ; lui ?... mon père?
— Oui. A ma connaissance même, il a, depuis
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quelque temps, fait au jeu des perîes considérables ; d'autres raison-, que je dois taire et que votre innocence ne vous permettrait ni de comprendre ni d'apprécier, ont hâté on, pour mieux dire, complété la ruine de votre père, qui est réduit aujourd'hui aux expédients les plus fâcheux!
— Oh! c'est impossible!
— Hélas ! reprit-il, la situation du duc de Beauregard est encore plus affreuse que je ne vous le dis et que vous ne le pouvez soupçonner.
— Mais, lui demandai-je avec angoisse, qu'est-ce que le marquis de Bois-Tracy a de commun avec cette ruine dont vous parlez ?
— Le marquis de Bois-Tracy, ma pauvre et chère Léona, murmura-t-il d'une voix brisée par la douleur, est aujourd'hui le seul créancier du duc, dont il a fait racheter secrètement par un homme à lui toutes les créances.
— Ces dettes sont considérables?
— Elles s'élèvent à plus de deux millions de livres, me répondit-il en baissant les yeux, et d'une voix tellement basse, que je l'entendis à peine.
Quelle que lût alors mon ignorance financier cette affreuse révélation je sentis mes forces m'aban- ^on' ' rmand ne m'avait :
tombée sur le parquet.
Cependant l'intensité môme de la douleur amena ine réaction.
Des pas se firent entendre.
— Voici mon père, dis-je au baron avec une énergie dont un instant auparavant je ne me serais pas ;rue capable, pas un mot de plus.
— Et ma 'demande? murmura-Mi a mon oreille. Faites-la, je vous en conjure ; il nous faut à tout prix connaître la résolution prise par voire père.
— Demain, sans plus tarder.
En ce moment, le duc entra dans la pièce où nous nous trouvions, Après avoir légèrement salué le baron, il prit mon bras et m'obligea à le suivre dans in autre salon; et là sans préambules, ni me laisser le temps de me reconnaître :
— Ma chère enfant! me dit-il en s'arrêtant devant un homme d'une cinquantaine d'années, magnifiquement vêtu, dont les traits, assez communs, ne manquaient cependant pas d'une certaine régularité, je vous présente M. le marquis de Bois-Tracy, mon meilleur ami.
En entendant ces paroles, la douleur que j'éprouvai fut tellement vive que je perdis contenance. Je chancelai, j'étais pâle comme un cadavre.
— Mon Dieu! s'écria le marquis en s'élançaU vers moi, mademoiselle se trouve mai.
Le son de cette voix m'acheva, et, comme pour
donner raison à cet homme, je perdis complètement connaissance.
1ère me fit transporter dans mon appartement et me mit aux mains de mes femmes.
Le bal fut interrompu ; on se retira.
Il était environ deux heures du matin, lorsque mon père se fit annoncer et entra dans ma chambre à coucher.
J'étais étendue sur un sofa ; j'avais repris mes sens depuis une demi-heure à peine, je pleurais.
Mon père me considéra un instant sans parler, puis il s'assit près de moi, et me prenant la main :
— Vous souffrez, ma fille, me dit-il ; qu'avezvous?
Je ne répondis pas. Qu'aurais-je pu répondre? Il fronça le sourcil.
— Aussi bien, murmura-t-il comme s'il se parlait à lui-même, puisque nous devons avoir une explication, mieux vaut que ce soit à présent que plus tard Ecoutez-moi, ma fille, vous allez connaître ma volonté... mon désir!
Ces mots furent prononcés avec un tel accent de rudesse, que je frissonnai de crainte.
Mon père continua:
— Ma fille, dit-il, je vous ai fait quitter le couvent parce que je veux vous marier.
— Me marier ! inécriai-je avec épouvante.
— Ooi, un de mes amis intimes, gentilhomme fort riche et surtout fort honorable, m'a t'ait l'honneur de me demander votre main, et je lui ai engagé ma parole. Cette union est avantageuse sous tous les rapports. Préparez-vous donc à la contracter. Dans deux jours, vous épouserez le marquis de Bois-Tracy.
— Ohl rn'écriai-je avec désespoir, cela est impossible....
— Pourquoi donc, s'il vous plaît? reprit-il froidement. Ce qu'on m'a rapporté serait-il vrai? En aimeriez-vous un autre?
— Et quand cela serait, monsieur? dis-je avec une fermeté qui l'étonna.
— J'en serais désespéré, me répondit-il sèchement, mais ma parole est donnée ; rien ne m'y fera manquer.
— Mon père! fls-je en tombant à ses genoux, je vous en conjure, ne me condamnez pas à un malheur éternel. Je ne connais pas cet homme... 11 a le triple de mon âge... Je ne puis l'aimer enfin !
— Vous êtes folle ! me dit-il d'une voix brève. Relevez-vous?... Voyons! relevez-vous, enfant que vous êtes !
— Au nom de ma mè*e, je vous en supplie.... Mon père pâlit, il hésita. J'eus une lueur d'espoir. Je saisis ses mains, que je baisai et que je mouillai
de mes larmes.
— Non ! o'écria-t-il tout à coup en me repoussant rudement, il le faut I Dans deux jours, vous épouserez le marquis.
Le duc quitta la chambre à pas précipités, me laissant à demi morte de douleur, étendue sur le plancher.
Mes femmes me relevèrent et me mirent au lit.
J'étais en proie à une fièvre violente, je délirais.
Je restai pendant un mois entier entre la vie et la mort; enfin, ma jeunesse triompha de la maladie: j'entrai en convalescence.
Depuis le jour où il m'avait si durement signifié sa volonté, mon père n'était plus rentré dans ma chambre. Mon frère seul était venu plusieurs fois ; mais, au lieu de trouver en lui l'appui que j'espérais, je reconnus bientôt qu'il désirait aussi vivement que mon père l'union à laquelle j'avais été condamnée. Il devait en être ainsi d'ailleurs; leurs intérêts à tous deux n'étaient-ils pas les mêmes ?
Le mariage, forcément reculé par ma maladie, avait été définitivement fixé au dimanche suivant. Nous étions au jeudi : deux jours seulement me restaient.
Je n'avais pas reçu de nouvelles d'Armand; j'ignorais s'il avait fait sa demande à mon père et quelles avaient été les suites de cette démarche.
C'était le soir, au moment où je me préparais a me
mettre au lit; une*demes femmes, tout passer un peignoir, me glissa un billet dans la main en posant un doigt sur sa bouche pour me recommander le silence.
— De sa part ! murmura-t-elle à mon oreille.
Dès que je fus seule, j'ouvris ce billet : il était d'Armand en effet. Il me suppliait de lui accorder un rendez-vous le soir même, à onze heures ; il voulait me faire ses adieux. Il m'attendait dans le parc, auprès des volières.
Sa prière était si touchante, son billet si respectueux, mon amour pour lui si pur et si profond, je me sentais si malheureuse et si abandonnée de tous, que je n'hésitai pas.
Il était dix heures et demie passées; je me rhabillai à la hâte, je m'enveloppai dans une mante, et, sans davantage réfléchir, je quittai ma chambre et je me glissai dans le parc.
La nuit était tiède, le ciel diamanté d'étoiles; toutes les lumières du château étaient éteintes, ses habitants dormaient ou semblaient dormir.
La nuit nous favorisait.
Onze heures sonnaient au moment, où j'atteignis le lieu du rendez- vous. Au môme instant, un léger bruit se fit entendre et une porte percée dans le mur du parc s'e m t t'ouvrit.
Un hou une entra. Cet homme était Armand,
Il se précipita à mes pieds. #
— Je vous revois donc enfin, Léona! s'écria-t-L. Merci d'être venue et de m'avoir sauvé du désespoir !
— Hélas! répondis-je, j'ai eu tort de consentir a cette entrevue, qui ne peut que redoubler nos regret?. Dans deux jours, ne serai-je pas la femme d'un autre que je hais?
— C'est vrai,fU-il d'une voix sombre en se relevant. Oh! maudit ce nom de père qui permet a cet homme de me braver 1
— Armand, murmurai-je, nous sommes condamnés à souffrir.
— Et pourtant, reprit-il aubout d un instant, si vous m'aimiez comme je vous aime, Léona, peut-être tout ne serait-il pas perdu ?
— Oh ! doutez-vous donc de mon amour?
— Non, Léona, je ne doute pas de votre amour; je doute de votre courage, de votre énergie.
— Parlez, que faut-il faire ?
— Les instants sont précieux, Léona, écoutez-moi, u
faut nous presser J'ai demandé votre main à votre
père, j'ai mis ma fortune tout entière à sa disposition ; il m'a dédaigneusement refusé. Je me suis retiré, le cœur brisé.
— Eh bien? dis-je d'une voix basse et tremblante.
— 11 ne me reste plus d'espoir qu'en vous, reprit-il; tout dépend de votre volonté.
— Oh ! alors rien n'est perdu.
— Attendez, pour me répondre, que je vous aie tout dit, Léona.
— Parlez, au nom du ciel! Et, si ce que vous demandez dépend de moi, je le ferai...
— Il nous reste deux jours. C'est plus qu'Une nous en faut. Demain, à cette même heure, venez ici, une voiture nous attendra. Je vous conduirai chez moi. Un prêtre consacrera notre union. Je vous jure, sur mon honneur de gentilhomme, que je vous ramènerai moimême à votre père, qui alors ne pourra plus s'opposer à notre bonheur, et qui nous pardonnera.
Je baissai la tête avec accablement.
— Léona, reprit-il avec instance, il s'agit de notre amour 1 de notre bonheur !
— Hélas! je le sais, mon ami, murmurai-je avec douleur, mais que faire?
— Fuir!
— Oh î non, jamais, mon ami, m'écriai-je en me redressant subitement, fuir, moi? c'est impossible ! je ne veux pas que plus tard vous rougissiez de moi.
— C'est mon arrêt de mort que vous venez de prononcer, Léona, vous ne m'avez jamais aimé I s'écriat-il avec désespoir,
— Adieu, madame, ajouta-t-il; vousêtes libre. Et s'inclinant tristement devant moi :
— Oui ! fit une voix railleuse qui arrêta le sang
dans mes veines; oui, mademoiselle de Beauregard est libre f... mais tous ne l'êtes pas vous, monsieur le baron de Grigny.
Des torches allumées jaillirent de tous côtés, portées par des valets.
Mon père et mon frère parurent à la fois.
Le premier était sombre et silencieux.
Le second, — c'était lui qui venait d'apostropher Armand, — le second avait le sourire aux lèvres, mais un sourire de rage et d'ironie.
La terre se dérobait sous moi.
Je voyais, j'entendais comme dans un rêve.
Armand ne paraissait ni ému ni surpris.
— Un guet-apens? fit-il avec mépris... En vérité, ajouta-t-il en se tournant de mon côté, je ne sais à qui m'en prendre de cette lâche trahison !
— C'est vous qui êtes un traître et un lâche, baron de Grigny ! hurla mon frère.
Armand sourit, tira son épée, la brisa sur son genou et en jeta les morceaux aux pieds du duc et du marquis de Beauregard.
— Soit!... du reste je ne me donnerai pas la peine de chercher. Est-ce un piège? Assassinez -moi, messieurs!... Est-ce une rencontre que vous voulez? Pas devant elle!... Laissez-moi passer, demain je vous ierai raison.
Et il les écarta froidement d'un geste.
PuiF, se tournant vers moi :
— Leona, me dit-il, vous ne m'avez pas répondu?
— Oh! m'écriai-je avec douleur, ô Armand! comment me demandez-vous la seule chose que je ne peux vous accorder ? Fuir avec vous, me perdre aux yeux du monde ! Ah ! cela est impossible ! Après un tel scandale, vous-même refuseriez de m'accepter pour votre femme.
— Léona, au nom du ciel ! c'est le sacrifice de votre vie eDtière qu'on exige de vous... le malheur de la mienne i
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