AU CHATEAU DE MALEVAL
Nos lecteurs nous permettront de retourner sur nos aas, afin de leur présenter un nouveau et important personnage de ce récit.
Ce que nous allons leur raconter se passait peu de temps avant le départ du fort Duquesne des six aventuriers envoyés en mission par M. de Contrecœur.
Us voudront bien perdre de vue, pour un moment, les environs du fort Duquesne, et nous suivre sur les bords du fleuve Saint-Laurent.
Le Saint-Laurent fut ainsi nommé par Jacques Cartier, qui le remonta le premier en 1535. Ce fleuve est l'un des plus majestueux de l'univers, son cours dépasse trois mille kilomètres.
A l'endroit où il se jette dans le golfe qui porte son nom. à l'ouest de l'île Anticosti, entre le cap du Chat
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et le cap des monts Pelés, sa largeur moyenne est de quarante kilomètres. Au cap Rosier, où il se confond avec l'Océan Atlantique, ses deux rives sont à cent vingt kilomètres l'une de l'autre.
Dans les deux tiers de son cours, il est navigabla pour les bâtiments de haut bord.
Aucune description ne saurait donner une idée complètement exacte de la magnificence de ce fleuve, dont les rives offrent les sites les plus pittoresques aux regards charmés des voyageurs.
Accidenté par une multitude d'îles et de rochers, coupé par des cataractes imposantes, traversant une chaîne de lacs, profondes masses d'eau, vastes comme des mers intérieures, le Saint-Laurent change plusieurs fois d'aspect dans son cours immense.
Du sommet des hauteurs qui bordent ce fleuve, on découvre une infinité de baies aux sinueux contours, de caps qui s'avancent fièrement et de larges rivières dont les unes coulent, silencieuses, jusqu'à lui, tandis .iue d'autres s'y précipitent furieuses et mugissantes.
Puis ce sont des forêts vierges, sombres et mystérieuses, se déroulant à l'infini; des prairies dont les hautes herbes ondulent au moindre souffle de la brise ; des villes, des villages, épars çà et là, semblant surgir du fouillis de verdure qui les enserre de toutes parts.
Aujourd'hui, les rives du Saint-Laurent, frangées de
riches plantations, de cités magnifiques, ont presque changé d'aspect.
Mais, à l'époque où se passe notre histoire, ses eaux n'étaient encore sillonnées que par de rares bâtiments de guerre et de» pirogues indiennes.
L'empreinte sublime du doigt tout - puissant du Créateur était visiblement marquée sur cette nature majestueusement sauvage.
Ce paysage empruntait une étrangeté grandiose à cette privation d'industrie et de mouvement commercial qui, aujourd'hui, Ta complètement transformé, ou, pour être plus juste, déformé en le rapetissant.
Parmi les nombreux affluents du Saint-Laurent, se trouve la rivière de Montmorency.
Gette rivière, fort peu importante par elle-même, possède un cours très-irrégulier qui traverse un pays boisé, sur un lit de rochers aigus.
Les eaux arrivent enfin à un précipice; et là, ne rencontrant aucun obstacle , elles s'élancent d'une hauteur de deux cent cinquante pieds, formant cette magnifique chute du Montmorency, à laquelle la chute du Niagara elle-même ne saurait être comparée.
Au sommet de la cataracte, la largeur de la rivière ne dépasse pas cinquante pieds.
Au-dessous, les eaux sont retenues dans un bassin formé dans un rocher, monolithe gigantesque occupant la largeur entière de la cataracte
De ce bassin, elles s'échappent et coulent doucement dans le fleuve Saint- Laurent.
Soit qu'on remonte, soit qu'on descende le fleuve, le spectacle qui s'offre aux regards de tout voyageur arrivé en face de ia cataracte est d'une majesté sublime.
Dans la saison des débordements, la chute d'eau est grandiose.
Cela est facile à comprendre.
Mais, même dans les saisons ordinaires, où le volume de la rivière est peu considérable, la masse liquide se trouve considérablement accrue par l'écume résultant d'un frottement incessant.
Alors se produit une nappe d'eau ressemblant, à s'y méprendre, à une nappe de neige.
Joignez à cela la vapeur qui s'élève lentement et toujours du gouffre, ajoutez l'auréole dont l'entourent les rayonnements du soleil, et vous aurez une vague idée de ce prisme aux mille couleurs.
Sur les bords de la rivière, à pic en plusieurs endroits s'élèvent des pins séculaires dont les cimes penchent vers l'abîme.
Spectacle sauvage, poétique, étrange, qui porterait l'âme la plus prosaïque à la rêverie et à la contemplation.
A l'époque de notre récit, en face même de la chute de Montmorency, au centre d'une verte prairie, était bâti un château de forte et belle apparence.
Un large fossé en défendait les approches.
Cette demeure quasi-féodale portait le nom du comte de Maleval, qui l'avait construite une vingtaine d'années auparavant.
Par lettres-patentes du roi, M. de Maleval l'avait érigée en seigneurie.
Elle avait été choisie comme lieu de retraite par la comtesse lors de l'abandon de M. de Villiers.
La courte distance existant entre le château de Maleval et Québec permettait à madame de Maleval de se rendre à la ville aussi souvent que ses affaires ou ses plaisirs le lui demandaient.
Du reste, elle ne profitait guère de cette facilité de communication, le désir de vivre dans la solitude la plus absolue étant le seul qu'elle éprouvât.
De la sorte, elle s'était délivrée de l'incessante curiosité, de l'espionnage malveillant des oisifs et des jaloux.
C'est dans cette demeure que nous conduirons le lecteur huit jours après le départ précipité du comte Louis Coulon de Villiers pour le fort Duquesne.
Bien que la saison fût peu avancée, ce jour-là le soleil s'était levé voilé de nuages.
A peine, par éclaircies, laissait-il tomber sur la terre quelques rayons pâles et sans chaleur.
Vers le soir, le vent avait commencé à souffler violemment à travers les arbres, dont les brancnes
sentre-choquaient avec de lugubres murmures semblables à des plaintes humaines.
Tout présageait un orage terrible, imminent, devant crever vers le milieu de la nuit.
Dans une chambre servant de boudoir, meublée avec un luxe rococo,- c'est-à-dire coquet et maniéré, une femme se tenait sur un lit de repos.
En face du lit, dans une vaste cheminée, flambait un feu clair et répandant une douce chaleur dans ce délicieux réduit.
Dans cette femme, nous retrouvons la comtesse de Maie val.
Sa tête pensive, appuyée dans sa main, avait une expression de tristesse morne et concentrée.
Les longues et soyeuses tresses de ses cheveux noirs, flottant en désordre autour de son visage, en faisaient ressortir la pâleur mate.
Ses yeux cerclés de bistre, brillaient d'une flamme sombre.
A chaque instant, ils se fixaient avec une impatience fébrile sur le cadran d'une pendule en marqueterie posée au-dessus de la cheminée, entre deux merveilleuses glaces de Venise.
Un roman nouveau, que la jeune femme venait de commencer, gisait sur le tapis qui se trouvait au pied de son lit de repos, ne courant guère le risque de se voir achevé par la belle dédaigneuse.
Le bruit sec, produit par l'échappement du timbre se fit entendre, et îa demie après neuf heures sonna.
La comtesse se redressa comme si elle avait reçu une commotion électrique.
Elle s'approcha de la cheminée et s'occupa activement à réparer le désordre de sa toilette.
Un pas léger résonna dans une pièce voisine, la portière fut soulevée, et une jeune servante parut.
— Eh bien? demanda la comtesse sans se retourner et en continuant à se regarder dans la glace qui se trouvait le plus près d'elle.
— Il est là, répondit la suivante,
— Seul?
— Oui et non, madame.
— Comment... que voulez-vous dire ! s'écria-t-elie en se retournant brusquement.
— Je veux dire, madame, qu'il est venu seul à la vérité ; mais il paraît qu'à la porte il s'est rencontré avec une autre personne et que cette personne est rentrée avec lui,
— Comment le service est-il donc fait chez moi ? dit-elle avec colère. Chacun peut-i] ainsi, malgré ma volonté, s'y introduire ? Prévenez Jean que je le chasse.
— Pardonnez au pauvre Jean, madame, reprit humblement la suivante : s'il a péché en cette circonstance, c'est par excès de zèle.
— Par excès de zèle... que signifie cette énigtne?
— Il paraît, madame, que la personne a ms^té pour qu'on lui livrât passage, prenant toute la faute sur elle, et répondant à Jean que, dès que madame connaîtrait son nom, au lieu de reproches ce seraient des compliments et des remerciements que madame lui adresserait.
— Que me chantez-vous là, petite? vous vous moquez sans doute... Quelque fat! quelque sot!...
— Oh ! madame peut-elle supposer que j'ose...
— C'est bien, assez! inlerrompit-elle avec violence. Voyons, dites-moi ce nom qui doit produire un si grand prodige.
— Je l'ignore, madame, mais il paraît qu'il est écrit sur ces tablettes.
— Donnez-les donc, au lieu de tant bavarder I
La jeune fille présenta alors en tremblant un charmant carnet à coins d'or à la comtesse. Celle-ci le lui arracha presque des mains et l'ouvrit avec un geste d'impatience.
Tout à coup elle poussa un cri étouffé de surprise, et, refermant les tablettes :
— Julie, dit-elle d'une voix dont elle essavau vainement de dissimuler le tremblement, faites entrer ceHe personne !
— Oui, madame. Et Jean?
— Eh bien ! quoi... Jean?
— Madame lui pardonne?
La comtesse sourit.
— Oui, répondit-elle, Jean est un bon serviteur, intelligent et dévoué ; il a eu raison d'agir aiosi qu'il Ta fait.
— Oh ! que vous êtes bonne, madame ! dit Julie avec un visage radieux.
M)le Julie s'intéressait profondément à M. Jean. Elle fit quelques pas pour sortir, puis :
— Ah I s'écria-t-elle en s'arrêtant sur le seuil.
— Quoi encore ? repartit la comtesse.
— Et la personne que madame attendait et qui est là, que lui dirai-je?
— Qu'elle attende !
La suivante sortit, réfléchissant sans doute sur les caprices de sa maîtresse.
— Qui peut l'amener en ce pays ? murmura la comtesse lorsqu'elle fut seule. Est-ce un ami ou un ennemi que le hasard m'envoie si à l'improviste ? Avant dix minutes, je le saurai, il le faut !
La portière fut de nouveau soulevée, et la personne annoncée par la jeune fille entra dans le boudoir. Un chapeau à larges ailes éta?t enfoncé sur son front, et les plis d'un épais manteau l'enveloppaient jusqu'aux yeux.
Cette personne s'inclina en silence devant la comtesse, mais demeura immobile à la place où elle se trouvait jusqu'à ce que, sur un geste de sa maltresse,
LE FORT DUQUESNli
Ja servante se fût retirée, eût laissé retomber la portière et refermé la porte derrière elle.
Alors l'inconnu se débarrassa vivement de son manteau, jeta au loin son chapeau, et s'élança vers la comtesse, qui lui tendit les bras et le tint un instant pressé sur son cœur.
Le chapeau, en tombant, avait découvert un délicieux visage de femme de vingt-deux ans au plus, encadré dans de magnifiques cheveux blonds qui s'échappèrent en touffes soyeuses et s'éparpillèrent sur ses épaules.
Grande, svelte, admirablement faite, cette personne portait avec une aisance remarquable et une désinvolture singulière le costume de cavalier qu'il lui avait plu d'endosser; et n'eût été la délicatesse et la régularité de ses traits, la finesse de sa peau et la grâce toute féminine de ses mouvements, sa tournure aurait pu passer complètement pour celle d'un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans.
L'embrassement des deux jeunes femmes fut long, affectueux, et renouvelé à plusieurs reprises, avani qu'une seule parole eût été échangée entre elles.
Enfin, la comtesse se dégagea de l'étreinte passionnée de son amie, et la faisant asseoir à ses côtés sur le lit dp r°pos :
— - Réchauffe-toi d'abord, lui dit-elle ; tu dois avoir
• ORT OLQUL:: ffiî
un froid d'enfer. As-tu besoin de quelque chose ? as-tu faim? as-tu soif?
- Tout ce que tu voudras; je suis gelée, rompue de fatigue, et je meurs de faim. Laisse-moi passer ma soif sous silence.
La comtesse fit un mouvement pour se lever; son amie l'arrêta.
— Où vas-tu? lui demanda- t-elle.
— Sonner, pour qu'on te serve; nous souperons de compagnie. Depuis que tu es près de moi, je m'aperçois que j'ai oublié de dîner et que j'ai grand appétit.
— Un instant ! es-tu sûre de tes gens?
— Pourquoi cette question ?
— Parce qu'il faut que ma présence ici soit ignorée.
— Ce que tu me demandes est assez difficile; plusieurs d'entre eux t'ont vu entrer.
— Pardon, mon amie, ils ont vu entrer un cavalier, un homme quelconque; mais ils ignorent que cet homme est la marquise Léona de Bois-Tracy.
— C'est juste. Tu désires qu'on te garde le secret !
— Oui. Il est de la plus haute importance pour moi que ma présence en ce pays ne soit connue de personne.
— Sois tranquille ; mes gens me sont dévoués, non peut-être par affection, mais par intérêt, par amour des bénéfices qu'ils trouvent a mon service. Quant à
Julie, ma suivante, c'est la fille de ma nourrice; je réponds d'elle.
— Voilà qui me rassure. Sonne maintenant.
— Qu'y a-t-il donc ? demanda curieusement la comtesse.
— Tu les auras avant peu ; je suis venue pour tout te dire.
— Mais depuis quand es-tu donc à Québec ?
— Depuis aujourd'hui à midi. Tu vois que je n'ai pas perdu de temps. A peine débarquée, j'ai fait porter mes bagages dans une auberge borgne de la basse ville, je me suis adroitement informée de ta demeure; on m'a appris que tu vivais retirée, seule, en ce château. Alors sans m' arrêter, j'ai pris un guide, et je suis venue.
— Mais ce guide, qu'en as-tu fait ? Quel est-il ?
— C'est un espèce de grand sacripant à trogne rouge et à mine patibulaire, affectant des façons de gentilhomme, mais qui doit être un affreux coupe-jarret, li se trouvait en même temps que moi dans l'auberge ; il a manifesté l'intention de se rendre ici. Je lui ai proposé de m'accompagner, moyennant finances, bien entendu; il a accepté et nous sommes venus de compagnie. Voilà tout ! Seulement je ne suis pas bien sûre qu'il ne m'ait pas reconnue, malgré mon déguisement. Il m'a lancé deux ou trois plaisanteries...
— Bon ! je connais l'homme : c'est le capitaine
Palamède ; il est à mon service. C'est un pauvre hère qui a fait tous les métiers, excepté je crois celui d'honnête homme; un drôle à pendre et à dépendre, auquel j'avais effectivement donné l'ordre de se rendre ici ce soir.
— Il est là.
— Je le sais. Peu importe qu'il te connaisse ou non. Pour de l'argent il sera muet comme un poisson.
— Alors tout est pour le mieux ; tu peux appeler ta camériste.
La comtesse sonna.
La suivante parut presque aussitôt.
Elle ne put réprimer un geste de surprise en reconnaissant que l'homme qu'elle avait introduit auprès de sa maîtresse était une femme.
— Julie, lui dit madame de Maleval, je vous ai élevée près de moi, toujours j'ai pris grand soin de vous; je crois que vous m'êtes dévouée.
— Oh! madame, en doutez-vous? répondit la jeune fille avec émotion.
— Non, mon enfant, aussi je veux vous donner ]une grande preuve de confiance. La présence de madame doit être ignorée de la livrée; pour tous mes
gens, pour tous, vous me comprenez bien, la personne arrivée ce soir ici est le vicomte Léon de Rostiring, mon neveu. Ceci semblera d'autant plus na-
tureU ajouta la comtesse en se tournant vers son amie, que j'attendais, en effet, mon neveu; mais une indisposition sérieuse le retiendra un mois encore à Montréal. J'en ai été informée aujourd'hui môme par une lettre.
— C'est parfait I dit la marquise en souriant. Dans un mois, nous lui permettrons de revenir à la santé.
— Vous entendez bien, petite, n'est-ce pas? reprit la comtesse. Il nous faut la discrétion la plus absolue.
— Oh i ne craignez rien, madame; on me tuera plutôt que de me faire parler.
— Maintenant servez-nous à souper ici le pius promptement possible.
— Oui, madame, mais... il y a une autre personne qui attend les ordres et le bon plaisir de madame la comtesse.
— C'est vrai, je l'avais oubliée. Dites-lui que je ne puis la recevoir ce soir, qu'on lui donne à boire et à manger, si elle le désire, et qu'on mette une chambre à sa disposition. Demain matin, je la ferai demander.
— Cela sera fait, madame.
— À propos 1 vous dresserez un lit dans ma chambre pour madame 1 allez, Julie.
La suivante sortit pour exécuter les différents ordres que lui avait donnés sa maîtresse.
L* RECIT DK LE0X4
Grâce à l'activité de la suivante de madame aj Maleval, peu de minutes après, un en cas dos plu? Gns fut dressé sur un guéridon et placé devant la cheminée.
Les deux amies s'assirent en face l'une de l'autre et commencèrent à souper de bon appétit.
Julie les servait si adroitement qu'on ne s'apercevait pas pour ainsi dire de sa présence.
Tout en mangeant, la nouvelle venue et la châtelaine de Maleval causaient, mais elles ne causaient que de choses indifférentes.
On ne se défiait pas de Julie, mais on ne tenait pas à lui en trop apprendre.
Sans avoir l'air d'y attacher grande importance, la comtesse demanda comment le capitaine avait pris le retard qu'on venait de lui signifier.
— A merveille, madame, répondit la carriériste, on a conduit le senor capitaine dans une chambre où se trouvaient bon lit et bonne table; il a fait une grimace de plaisir au lit, et à la table son salut le plus respectueux.
— Bien, mais ensuite?
— Ensuite, sa seigneurie, buvant comme une éponge et mangeant plus qu'un ogre, s'est déclarée le très-humble serviteur de madame la comtesse.
— C'est quelque chose.
— Ajoutant, continua Julie, que si on doit le traiter toujours ainsi, il n'est pas nécessaire que madame la comtesse se gêne en rien pour lui. Il saura attendre patiemment son bon plaisir et ses ordres, même les plus éloignés.
Les deux dames rirent quelque peu de la résignation du digne aventurier.
Le souper tirait à sa fin.
Dans l'impatience où elles étaient de se retrouver seules, la comtesse donna l'ordre de desservir à Julie, qui, malgré tout son désir d'entendre le récit de l'amie de sa maîtresse, enleva le guéridon et se retira discrètement.
Madame de Maleval et son amie demeurèrent en tête-à-tête.
Il était onze heures du soir.
Au dehors, depuis quelques moments.
LE FORT DTJQUESNE 313
fl; avec violence, la pluie fouettait les vitres; les bruits de l'ouragan se mêlaient avec des plaintes siaistres à la basse continue de la chute du Montmorency.
Les deux dames se pelotonnèrent dans des fauteuils capitonnés, placés à chaque angle de la cheminée, dont le feu avait été renouvelé; alors, certaines de ne pas être dérangées, elles redevinrent graves et semblèrent, pendant quelques minutes, s'abîmer dans leurs pensées.
La comtesse releva enfin la tête, et, s'adressant à son amie :
— Maintenant que nous sommes seules, ma chère Léona, dit-elle d'une voix douce, je suis prête à entendre la confidence que tu m 'as promise.
— Ma chère Camille, répondit celle qu'on venait de nommer Léona, en fixant avec tristesse son regard pensif sur madame de Maleval, cette confidence sera longue. Je dois te raconter ma vie tout entière, afin que tu comprennes bien les motifs de l'étrange dé termination que j'ai prise en quittant la France et en abandonnant la cour pour venir en ce pays; je ne doute pas de ton amitié, mais je ne suis pas sûre de ta patience. Auras-tu le courage d'écouter jusqu'au bout le long et douloureux récit que je désire te faire ?
— Peux-tu me dire de pareilles choses, Léona, toi,
2 \ — LE r'ORT DUQTJKSNE. — T, IV.
mon amie la plus chère, la compagne de mon enfance, que j'aime comme une sœur? répondit la comtesse d'un ton de doux reproche.
— Pardonne-moi, ma chère Camille, j'ai tort, en effet; mais, si tu savais ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore !...
— Parle, je t'écoute. La nuit commence à peine, nul ne viendra nous interrompre ; et, puisque cette confi-ence pèse si fort sur ton cœur, mieux vaut en finir tout de suite avec elle. Nous serons deux a nous en partager le faix.
— C'est mon plus vif désir, et si, dès mon arrivée à Québec, j'ai cherché à te rejoindre immédiatement, c'est que je voulais épancher mes douleurs dans ton sein, et te demander certains conseils, que, j'en suis convaincue, tu ne refuseras pas de me donner.
— Je suis à ton entière discrétion pour tout ce que tu exigeras de moi, ma chère Léona ; moi aussi je souffre plus que je ne saurais dire, et j'ai besoin d'un cœur ami, qui me console et me donne le courage dont parfois je manque, hélas ! murmura la comtesse en étouffant un soupir.
Léona regarda son amie avec étonnement.
— Tu es malheureuse, toi, Camille ? s'écria-t-elle. Oh! c'est impossible!
— Et pourquoi donc? dit Camille avec un sourire triste.
LE FORT DUQUES>TE 31o
— Comment! tu es jeune, tu es belle, tu es libre, et tu...
— Oui, interrompit-elle d'une voix nerveuse, moi, oui; je suis tout cela, et de plus je suis malheureuse, je te le répète; mais ee n'est pas de moi qu'il s'agit en ce moment, c est de toi seule. Mon histoire viendra en son temps, car il faut que tu la connaisses; alors tu jugeras si j'ai tort de me dire malheureuse plus que toi peut-êfre, pauvre chèie, qui as aussi la beauté., la jeunesse et... Mais parie d'abord ; j'ai hâte de te consoler si cela m'est possible.
— Merci, écoute-moi dune. Tu as raison, mieux vaut en finir tout de suite. Je ne te parlerai que peu de ma famille dont l'ancienneté et 1 illustration te sont d'autant mieux connues que nous sommes parentes. 11 me suffira de constater que c'est une des plus nobles et des plus puissantes du Poitou. Mon père, le duc de Beauregard, ne vit que les dernières années du règne du grand roi : il passa pour un des gentilshommes les plus élégants de cette époque. A la mort de Louis XIV il quitta la cour et se retira dans ses terres, pour mettre, s'il était possible, un peu d'ordre dans sa fortune, fort dérangée par le luxe que son séjour à Versailles l'obligeait à afficher. À cette époque, mon père était jeune encore, il avait a peine trente ans. il ne passa que quelques semaines à Beauregard. Après avoir tiré le plus d'argent possible de
s s tenanciers, et s'être entendu avec son intendant, afin que celui-ci ne l'en laissât pas manquer, ii repartit pour Paris où le régent le mandait, Plusieurs années s'écoulèrent; le duc d'Orléans mourut, et fut
m placé au ministère par le duc de Bourbon. In jmir, les vassaux de Beauregard, qui, depuis longtemps déjà, n'attendaient plus leur seigneur, furent tout étonnés en apprenant que non-seulement il était
■ retour dans son château, mais encore que ce retour .tait définitif; le duc venait de déclarer que désor- : dis il vivrait dans ses terres. Le duc amenait avec lui une charmante femme de dix-neuf ans au plus, tille du comte deCommercy, qu'il avait épousée un au auparavant, à Paris. La duchesse était enceinte; un mois après son arrivée au château, elle accoucha d'un Ois qui fut nommé Philippe-Gaston.
— Ton frère aîné? dit la comtesse.
— Oui, répondit son amie; tu te le rappelles ?
— Pauvre Gaston! lit la comtesse avec un soupir; quelle mort cruelle !
— Plus cruelle que tu ne le supposes. Jamais les circonstances qui ont amené cette mort n'ont été
i connues ; notre famille étouffa cette affaire. Bientôt tu sauras comment les choses se sont réellement passées, nui ne connut jamais la vérité.
— Que veux- tu dire?
— Laisse-moi contiuuer, je t'en prie. Si tu m'ia-
terrômps, je ne sais si j'aurai la force d'aller jusqu'au bout de mou récit.
La comtesse s'inclina silencieusement. La narratrice reprit après quelques secondes: — La naissance de mon frère combia mon père de joie. Il avait enfin un héritier de son nom. Le cardinal de Fleury venait d'être nommé premier ministre à la place du duc de Bourbon, en 1727. Le cardinal félicita mon père au nom du roi et lui envoya, pour son fils, un brevet de colouel. Le duc était complètement heureux, tout lui souriait. Grâce a son mariage, il avait rétabli dans son ancienne splendeur sa fortune si sérieusement compromise par les débordements d'une jeunesse orageuse. Cela t'étonne de m'entendre ainsi parler de mon père, mais je ne suis que i'écho de tout ce qui se disait devant moi lorsque j'étais enfant. On croyait que certaines paroles n'avaient pour inoi aucune importance, aucune signification. Donc, mon père, assuré de la faveur du roi et de l'appui tout-puissant du premier ministre, comptait que l'avenir ne lui réservait que des jours exempts de nuages. Le fils du duc entrait dans sa septième année; il était passé des mains des femmes celles d'un gouverneur, pour commencer ses exercices, lorsque, au grand dépit de mon père, la duchesse se trouva enceinte une seconde fois. L'accouchement fut laborieux. Elle donna ie jour a une
fille si chétive et si malingre, que les médecins la déclarèrent non viable.
— Oh, les médecins ! fit en souriant ironiquement Mme de Maleval.
— On se bâta, continua Léona, de la faire baptiser souf les noms de Léona- Adèle-Lucie.
— Et tu es là pour donner un démenti vivant à leur tri^e prédiction.
— En effet, chère Camille; c'était moi qu'on venait de chasser &i légèrement de cette vallée de misères.
Quinze jours après ma naissance, ma mère mourut par suite d'une imprudence commise pendant sa fièvre de lait.
Sa mort fut ma condamnation à la plus triste des existences.
Le duc adorait sa femme.
Sa douleur fut immense, son désespoir profond.
Deux mois durant, il demeura enfermé dans ses appartements , iriste , morose, désolé, refusant de recevoir même ses amis les plus intimes.
— Je comprends cela, fit Camille ; à certaines douleurs, la solitude seule apporte un soulagement. Continua
— Quant à moi, cause innocente de la mort de ma mère, j'étais destinée a supporter toutes les conséquences de ce crime involontaire.
LE FORT Dl
Je devins un. objet de lie.
Par son ordre, non-seu on nïéloigna du
château de Beauregard, mais on en vint jusqu'à me reléguer dans la misérable cabane habitée par Ja paysanne chargée de me nourrir. Je fus élevée ainsi, loindea yeux de mon père, sans qu'il se souciât de moi le moins du monde ou parût se souvenir de mon existence.
L'abandon dans lequel me laissait ma famille n'avait, je dois l'avouer, rien de désagréable pour moi. Chérie des pauvres paysans qui inélevaient, Taisant toutes mes volontés, j'étais en réalité une enfant très -heureuse, toujours à courir par monts et par vaux, j'étais devenue forte et hardie. Bref, je vivais comme les oiseaux, sans souci de l'avenir, et jouissant du présent, qui me semblait beau et joyeux. J'atteignis ainsi ma huitième année, sans avoir été victime, grâce à la vie que je menais, d'une seule de c^s maladies qui affligent la première enfance; pour me servir d'une expression un peu triviale de ma bonne nourrice, « je poussais comme un vrai champignon, » je chantais comme une alouette, et bataillais comme un véritable garçon.
Un jour, un vieil abbé, que je n'avais jamais vu, entra flans la chaumière et me demanda; j'étais, en ce moment, occupée à jouer avec d'autres enfants de mon âge, que j'aimais beaucoup. Ma nourrice m'ap
pela, et. après Dr avoir débarbouillée, elle me présenta à L'abbé Coimans — ainsi se nommait ce personnage, li m'annonça qu'il était chargé par mon père de m'apprendre à lire, à écrire, etc. Les ieçons commencèrent le jour même. Tous les matins, l'abbé venait, me donnait une leçon d'une heure; puis il se retirait pour reparaître le lendemain. Quelques mois plus tard, un nouveau professeur lui fut adjoint : c'était une femme d'un certain âge, d'une figure douce et intelligente, pour laquelle je me semis tout de buite prise d'une vive amitié. Sa mission consistait à m'enseigner à coudre, à broder, à dessiner et a faire de la tapisserie.
Peu à peu, grâce a l'argent que mon père donnait aux paysans qui nïélevaient, ceux-ci avaient agrandi leur chaumière, acheté de la terre, des bestiaux, et, de misérables qu'ils étaient, ils avaient senti un certain bien-être entrer chez eux. Les pauvres paysans s'étaient insensiblement métamorphosés en fermiers aisés, leurs enfants avaient profité des leçons que je recevais, et qui leur étaient données gratuitement. Le bonheur était donc entré avec moi dans cette famille, dont tous les membres se feraient tuer sur un de mes gestes.
Ils me considéraient et, je puis ajouter qu'ils me considèrent encore comme leur bon génie. Aujourd'hui Pierre, le fils aîné, est un des gros cultivateurs
du pays , Jeanne, ma sœur de lait, est mariée à un riche fermier, et André, le plus jeune, n'a jamais voulu me quitter. Lorsque je lui ai fait part de mon projet de me rendre à la Nouvelle-France, il a tout abandonné pour me suivre, malgré mes observations et mes remontrances. Je te dis tout cela, parce que, je ne sais pourquoi, j'éprouve une joie douce et pure à revenir à cette époque bien heureuse de mon enfance, où, °xcepté ma famille, tout ce qui m'entourait me chérissait ; je te demande pardon pour ces détails, qui doivent te sembler bien futiles, mais...
— Au contraire, mon amie, ce sont de doux et calmes souvenirs; je comprends combien ils sont chers à ton cœur, aujourd'hui que le malheur est venu fondre sur toi.
— Tu es bonne, ma chère Camille, merci, répondit Léona en l'embrassant avec effusion.
La comtesse lui rendit son étreinte. Son amie continua :
— Tu le vois, ma chérie, excepté de sa tendresse, mon père ne me laissait manquer de rien. Il veillait avec sollicitude à mon bien-être matériel ; cependant il s'obstinait à me tenir loin de lui, et, depuis ma naissance, je n'avais jamais vu ni lui, ni mon frère aîné, ni personne de notre famille.
J'atteignis ainsi ma treizième année. J'étais grande, bien faîte, ma santé était admirable. J'avais conservé
;22 LE FORT BUQUESNE
l'habitude de vivre comme mes frères de lait, de courir la campagne, soit seule, soit avec eux, pour surveiller les troupeaux et visiter les champs, surtout lor: qu'approchait l'époque de la moisson et de la rentrée des foins.
Du jour, il était environ trois heures de l'aprèsmidi, je retournais à la maison ; ce matin-là. j'étais allée visiter une pauvre femme malade, dont la chaumière se trouvait à deux lieues à peu près de la ferme, et a laquelle je portais quelques secours. Je suivais un sentier, encaissé entre deux haies hautes et touffues, comme il s'en trouve beaucoup dans notre pays. Je n'étais plus qu'à quelques centaines de pas de la maison, lorsque j'entendis derrière moi le trot d'un cheval. Je me retournai machinalement pour voir qu< be était la personne qui suivait la même route que moi, supposant que c'était un métayer de mun père nourricier. Je me trompais; le cavalier qui se rapprochait rapidement était un beau jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, vêtu d'un costume de cha^e, ri monté sur un superbe alezan, qu'il conduisait avec une grâce inimitable.
Tout en trottant, il s'amusait avec un fouet garni d'argent a abattre les feuilles des arbres, et regardait autour de lui d'nu air qui, sans être positivement inquiet, témoignait d'un certain embarras.
Et m'apercevant, il poussa un cri de joie et se dirigea vers moi en pressant l'ailure de son cheval.
Voyant qu'il me voulait parler, je m'étais arrêtée pour l'attendre. En effet, bientôt il fut près de moi et retint la bride de sa monture.
— Ma belle enfant, me dit-il d'un air dégagé, en portant légèrement la main à son chapeau, vous êtes de ce pays, sans cloute ?
Je me sentis rougira cette question, cependant bien simple.
— Oui, monsieur, répondis-je en baissant lesyeux. Le regard du jeune homme pesait sur moi et me
remplissait de trouble.
— Vive Dieu ! s'écria-t-il joyeusement, la délicieuse créature! J'en ferai mes compliments A mon ami le marquis de Beauregard. Si toutes ses vassales ressemblent à celle-ci, sur ma foi de gentilhomme ! c'est un heureux seigneur.
Bien que ces paroles eussent été prononcées comme en aparté, il me fut impossible de ne pas les entendre. Elles me froissèrent. L'inconnu, trompé par mon costume, me prenait pour une paysanne, .le souris doucement, et je résolus de me venger de cette irrévérence en me moquant de lui de mon mieux.
— Que désirez-vous, mo] idis-je en prenant un air gauche propre a le maintenir dans son erreur.
— Dd simple renseignement, ma belle fille, me répliqua-t-il gaiement... faute de mieux 1
— Lequel?
— Je suis étranger en ce pays. Invité par le marquis de Beauregard à une grande chasse à courre qui doit avoir lieu demain, j'ai eu la maladresse d'oublier les indications qui m'ont été données sur la route à suivre pour arriver à Beauregard, de sorte que je suis égaré. Parti ce matin de mon château, éloigné de cinq ou six lieues au plus de celui de mon ami, je crois que, si vous ne me venez pas en aide, jamais je n'arriverai où je suis attendu.
Cette confession fut faite d'un ton tragi-comique si drôle que je me sentis prise d'une folle envie de répondre sur le même ton, envie à laquelle je ne pus résister; et, ma foi! j'éclatai d'un joyeux éclat de rire au nez du jeune homme.
Celui-ci prit gaiement son parti et m'imita franchement. Il faut le dire à sa louange, il ne se fâcha pas un instant.
— Pardieu ! ma toute belle, me dit-il dès qu'il eut repris son sérieux, il faut avouer que vous n'êtes guère charitable t Je vous conte une lamentable histoire, et, au lieu de me plaindre comme je l'espérais, vous vous moquez de moi !
— J'ai tort, monsieur, répondis-je avec une révérence, mais le mal n'est pas aussi grand que vous le
craignez, et, si vous vouiez me suivre pendant cinq minutes, j'espère vous mettre hors de péril.
— Du persiflage, reprit-il en riant; allons! de mieux en mieux. Marchons! petit lutin : foi de gentilhomme ! je vous suivrai, fût-ce en enfer!
— Je ne vous conduirai pas aussi loin, repartis-je sur le même ton.
Et je me remis à marcher.
11 me suivit.
Notre conversation continua ainsi, à hâtons rompus: lui me prenant toujours pour une paysanne, et moi nf appliquant à le maintenir dans son erreur.
Le chemin creux que nous suivions débouchait précisément en face de la ferme. Je m'arrêtai devant la porte.
— Sommes-nous donc déjà arrivés ? me demandât-il. Ce serait dommage.
— Me voici chez moi, répondis-je en lui montrant les bâtiments de la ferme de ma nourrice, dont je n'étais plus qu'à quelques pas. Quant à vous, monsieur, continuez à marcher tout droit; lorsque vous atteindrez le sommet de cette colline, vous verrez, à une lieue et demie devant vous, au plus, le château de Beau regard, où vous vous rendez.
— Merci, mon enfant! me dit-il en se penchant sur sa selle pour me prendre par la taille. Un baiser sur Ci s Sèvres de corail, et au revoir !
Ji ai vivement. Il en fut pour ses frais Je
galanterie,
— Ah ! la petite farouche ! cria-t-il d'uu air dépité ; ne me direz-vous pas votre nom, au moins ?
— A quoi bon?
— Pour que j'en conserve précieusement le souvenir dans mon cœur.
Je hochai la tête.
— Vous èies un brillant seigneur de la cour, sans doute, lui répondis-je; vous n'avez pas souci de mon nom.
— Peut-être, fit-il. excité par cette escarmouche. Au surplus, et pour vous mettre à Taise, je vous dirai le mien ; quand vous le connaîtrez, vous ne refuserez pas, je l'espère, de me dire le vôtre. Je suis le baron Armand de Grigny.
Et il me salua gracieusement.
Je fis une profonde révérence:
— Ami du marquis de Beauregard?
— Oui, ami intime.
— Eh bien ! monsieur le baron, lui dis-je avec un grand sérieux, lorsque vous verrez votre ami, vous pourrez lui annoncer que vous avez été secouru dans votre détresse par sa sœ^ Léona de Beauregard.
Et. profitant de la stupéfaction du jeune nomme, je m'élançai d'un bond dans la maison, dont je termai la porte derrière moi.
Je m'empressai fie monter à ma chambre, dans laqu enfermai à triple verrou, et je m ctppro-
chai de la fenêtre, dont je soulevai doucement le rideau.
Le cavalier était toujours à ia môme place; il semblait ne pas avoir conscience de l'état dans lequel il se trouvait. Ma déclaration l'avait littéralement pétrifié.
Enfin il sortit de son immobilité.
Il releva brusquement la tète et la tourna du côté de la ferme.
Son visage était pâle, ému.
Après avoir hésité quelques instants, il sembla prendre une résolution subite.
Enfonçant les éperons dané les flancs de son cheval, il partit ventre à terre.
Je le suivis 1 ongtemps des yeux dans sa course rapide.
Puis le rideau de ma fenêtre retomba.
Je me mis à pleurer sans savoir pourquoi et me trouvai bien seule dans ma chambre, où pourtant je restai enfermée tout le reste de la journée.
Je rêvai...
A quoi ?
Alors je n'aurais su le dire.
Aujourd'hui je regrette de le savoir.
Léona se tut.
Sou amie la laissa libre de revivre quelques minutes dans ce passé, dont les souvenirs lui tenaient si îortement au cœur.
i>eux heures sonnaient.
L'ouragan redoublait d'intensité.
Le vent mugissait avec rage; des éclairs se succédaient presque sans interruption, zébrant d'une lueur blafarde les ténèbres qu'ils rendaient plus profondes.
Madame de Maleval, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus religieuse attention le récit de sa compagne d'enfance, tenait ses deux mains emprisonnées dans les siennes, et lorsqu'elle la sentait faiblir, elle les lui baisait tendrement en lui disant, d'une voix douce et sympathique, ce seul mot :
— Courage !
Cette fois, Léona paraissait sur le point de s'évanouir.
Les yeux à demi-clos, le corps affaissé, la tête penchée en arrière, les traits pâles et contractés, elle demeurait immobile comme une statue de marbre.
La comtesse, justement effrayée de l'état dans lequel se trouvait son amie, voulut lui porter un secours efficace ; elle se leva et lui abandonna les mains.
— Où vas-tu ? lui demanda Léona d'une voix basse et inarticulée en la sentant se lever et s'éloigner d'elle.
— Prendre un flacon de sels , répondit-elle.
— Non, c'est mutile ; je me sens mieux, merci !
— Peut- être vaudrait-il mieux que tu prisses un peu de repos? la fatigue te brise et t'accable,
— Non; il faut que je termine, cette nuit même, mon
récit, mon amie ; si je l'interrompais, je n'aurais pas, je le sens, la force le continuer plus tard.
- Oui, tu as raison, mon amie, mieux vaut en finir une fois pour toutes, dit-elle en l'embrassant.
Quelques minutes s'écoulèrent.
La jeune femme surmonta sa faiblesse momentanée.
Une rougeur fébrile envahit son visage et y ramena le sang qui l'avait fui .
Elle reprit d'une voix tremblante encore mais qui se raffermit peu à peu :
— Je me suis interrompue, ma chérie, parce que j'arrivais au moment où se termine la partie heureuse de ma vie. Je ne puis pas entrer brusquement sans transition, dans la suite des douleurs qui m'ont frappée. Tu dois le comprendre , Camille, ces souvenirs si calmes et si purs de ma première enfance, ont ravivé, par leur douceur, l'amertume de mes soucis et de mes maux présents.
Quinze jours s'étaient passés depuis la matinée où j'avais si fortuitement rencontré M. de Grigny.
Je ne l'avais pas revu.
Nul ne rue parlait de lui, et je n'osais m'informer à aucun des paysans qui m'entouraient.
Un sentiment secret,, indéfinissable, me défendait de prononcer même son nom.
Cette rencontre et ces réflexions contribuèrenl beaucoup à me rendre femme avant l'âge.
L'enfant n'existait plus en moi.
Uu matin, un carrosse tout brillant de dorures, atieié de quatre chevaux bais, s'arrêta à la porie d'entrée de ia Terme.
Un des laquais, qui se tenaient sur le marchepied de derrière, se hâta de descendre et d'ouvrir la portière.
En apercevant le carrosse, mou père nourricier, sa femme et ses enfants, s'étaient précipités au dehors et respectueusement rangés devant la ferme.
Quant à moi, réfugiée dans ma chambre, je regardais, cachée derrière mes rideaux.
Je me sentais triste, inquiète, agitée de sombres pressentiments et convaincue qu'un grand changement allait se faire dans mon existence.
Jusque là rien n'était venu donner l'éveil à mes soupçons et exciter ma curiosité.
On personnage d'un certain âge, aux traits majestueux, à la démarche noble et élégante, qui révélait le gentil homme de haut lieu, descendit du carrosse.
Ce personnage répondit avec bonté aux saluts empressés de la famille de mon père nourricier, et il entra dans la ferme.
Le cœur me battait à rompre ma poitrine, j'étais pâle et tremblante; jamais je n'avais vu mon père, et pourtant, en apercevant ce gentilhomme si richement vêtu, nortant les grands cordo. u roi, et
devant lequel on s'inclinait si bas, je le reconnus.
J'entendis monter rapidement les quelques marches qui conduisaient à ma chambre, et on gratta doucement à ma porte.
— Qui est là? demandai-je en m'appuyant sur ud meuble, tant je me sentais faible et émue.
— Ouvrez, mademoiselle, répondit ma nourrice ouvrez, tout de suite.
J'ouvris.
Ma nourrice s'effaça respectueusement pour livrer passage à une personne qui la suivait.
Le gentilhomme âgé qu'un instant auparavant j'avais vu descendre du carrosse, pénétra dans ma chambre.
En l'apercevant, par un élan du cœur irrésistible, je m'élançai vers lui, je tombai à ses genoux, je saisis ses mains, que je baisai, et je m'écriai en fondant en larmes :
— Mon père ! mon père î
Le duc de Beauregard, — c'était lui, en effet, mon cœur ne m'avait point trompée, — me releva avec bonté ; il me regarda un instant, les yeux pleins de larmes, et il me pressa sur sa poitrine.
— Ma fille! enfin! s'écria-t-il avec une expression de tendresse et de joie douloureuse si navrante, que maigre moi je sentis redoubler mes pleurs, bien que jamais je ne me fusse sentie si heureuse.
Le duc maîtrisa le premier son émotion, et me conduisant à un siège :
— Asseyez-vous, mademoiselle, me dit-il avec douceur ; vous avez besoin de vous remettre de la surprise bien réellement imprévue que je vous ai causée.
IJ ordonna à ma nourrice de sortir et s'assit auprès de moi.
Nous restâmes seuls près l'un de l'autre.
Mon père me considéra silencie^ement pendant plusieurs minutes : il était pâle; des larmes coulaient lentement le long de ses joues, sans qu'il songeât a les essuyer.
— Comme elle ressemble à sa mère ! murmura-t-il avec un profond soupir.
Je le regardais en souriant : son visage redevint caime et austère.
Hélas! au lieu de me servir, la réflexion qu'il venait de faire me fut nuisible; elle renouvela ses regrets et réveilla son antipathie.
— Voici la première fois que vous me voyez, me dit-il d'un ton glacé. Qui vous a révélé que je suis votre père?
— Mon cœur, répondisse avec émotion.
il y eut un moment de silence. J'attendis en tremblant.
— Ma fille, reprit-il en étouffant un soupir, des
raisons que plus tard vous connaîtrez m'ont contraint à vous éloigner de ma présence; ces raisons, ajoutat-il avec tristesse, n'existent plus aujourd'hui. J'ai voulu venir moi-même vous chercher pour vous rendre le rang et la position auxquels vous appellent votre nom et votre naissance. Préparez-vous à me suivre non pas à mon château, mais dans un couvent où j'ai décidé que se terminerait votre éducation, trop longtemps négligée. Nous allons partir.
— Tout de suite, monsieur?... murmurai-je. Mon père sourit doucement.
— Non, ma fille, répcndit-il; je ne prétends pas vous enlever ainsi. Vous avez deux heures pour faire vos adieux à ceux que vous aimez et qui ont pris soin de votre enfance; je ne veux pas que vous soyez ingrate envers eux. Ils ont été bons pour vous, vous ont chérie comme leur enfant; vous devez vous montrer reconnaissante. Allez, vous êtes libre pendant ces deux heures ; je causerai avec ces braves gens, et je leur donnerai la récompense à laquelle ils ont droit.
Je voulus baiser de nouveau la main de mon père; il m'attira dans ses bras et me serra sur son cœur, puis il ouvrit la porte.
Je m'envolai, légère comme si j'avais eu des ailes. (
Où allais-je? je ne le savais pas.
j'obéissais à un impérieux besoin de revoir, une fois encore, tous ces lieux où mon enfance s'était
écoulée si calme et si heureuse; de dire adieu à ces valions, témoins de mes premiers jeux; aux oiseaux que j'aimais, à la source où souvent je m'étais d< térée ; aux arbres qui m'avaient prêté leur ombrage ; a tout ce que ; en un mot.
Dans ce moude inconnu où j'allais entrer, serais-je aussi libre, aussi heureuse que dans ce village, coin de terre ignoré, où toutes les heures, pour moi, avaient été des heures de soleil et de lumière?
J'errais ainsi, à l'aventure : regardant, admirant, cueillant des fleurs; pariant aux arbres et aux ois* vieux amis que je connaissais si bien, lorsque, au détour d'un sentier, je me trouvai tout à coup en lace d'un jeune homme. Je poussai un cri de surprise en reconnaissant le baron de Grigny.
Il s'inclina respectueusement devant moi
— Me pardonnerez- vous jamais, mademoiselle! me dit-il avec émotion. Ma conduite envers vous, ma grossière erreur, sont, hélas! sans excuses, mais vous devez avoir l'âme si bonne...
— Monsieur! répondis-je en rougissant comme la première fois que je l'avais rencontré.
— Un mot de pardon, un seul, reprit-il avec feu, si vous ne voulez faire de moi le plus malheureux des hommes. Comment oserai-je paraître de nouveau à vos yeux, si vous refusez de m'accorder le généreux oardon que je reclame de votre bonté.
— Ce pardon que vous me paraissez désirer si vivement, répondis-je en baissant les yeux et en devenant pourpre comme une fraise, je vous raccorde, monsieur, et ceia d'autant plus facilement que cette fois est la dernière que nous nous verrons... Du moins, est-ce probable !
— Que voulez-vous dire, mademoiselle ? s'écria-t-il avec émotion.
— Je pars, monsieur, répondis-je simplement. Mon père me rappelle auprès de lui.
— Ah ! fit-il avec une joie contenue, vous rentrez donc enfin dans votre famille?
— Helas! non, murmurai-je,mon père a décidé que j'entrerais aujourd'hui môme au couvent.
Le jeune homme pâlit, il chancela, et fut sur le point de tomber.
•— Mon Dieu ! s'écria-t-il avec douleur, ne vo*u* ai-je donc retrouvée que pour vous perdre !
J'étais une enfant gaie et insouciante, ignorante encore des choses du cœur; cependant la tristesse de ce beau gentilhomme me parut si vraie, sa douleur si poignante, que je me sentis émue malgré moi, et que j'éprouvai le besoin de le consoler.
— Pourquoi parler ainsi! lui dis-je avec une feinte gaieté; n'êtes-vous pas l'ami de mon frère?
— C'est vrai, fit-il en relevant la tête. Ainsi vous me permettez de vous revoir, mademoiselle ?
— Je n'ai le droit de rien vous permettre, ni de rien vous défendre, monsieur ; d'ailleurs, ajoutai-je avec une légère ironie, ce n'est pas au château, mais c'est au couvent que je vais... je viens de
dire.
— Au couvent!... C'est vrai ! fit-il en se frappant le front avec désespoir; dans lequel?
— Je l'ignore.
— Oh ! je le saurai, moi! s'écria-t-il avec feu; je ïe saurai ! Vous m'avez pardonné; merci, mademoiselle. J'emporte du bonheur pour une existence entière. Vous êtes bonne, vous avez eu pitié de moi. Rien ne saurait m'empècher de vous revoir ! A bientôt, mademoiselle, à bientôt!
Après avoir prononcé ces paroles avec une exaltation qui m'effraya presque, le jeune homme s'enfuit à travers les haies et les buissons, et disparut.
Je ne comprenais rien à sa conduite, je le crus fou.
Cette rencontre imprévue me causa une émotion étrange, incompréhensible ; je repris, toute pensive, le chemin de la ferme.
Les deux heures étaient écoulées. Je fis mes adieux à la famille de mon père nourricier; j'avais le cœur serré en quittant ces braves gens, qui m'aimaient si réellement et pleuraient en se séparant de moi. André, dont je t'ai parlé déjà, voulut absolument m'accompagner. A ma prière, mon père consentit à l em-
mener; il fit plus : il l'attacha spécialement à m personne. Le pauvre garçon ne se sentait pas de joie; en moins de dix minutes, il eut fait un paquet d j ses modestes hardes, et il monta gaiement sur le siège, auprès du cocher.
Par les soins de mon père, tous nos parents avaient été réunis au château. Je fus présentée officiellement à la famille. Je vis mon frère Philippe : c'était alors un beau gentilhomme, aux traits hautains, à la moustache naissante, au regard d'aigle. Il m'embrassa avec effusion, et parut charmé de me voir
Deux jours plus tard, j'étais au couvent.
Ce couvent, ma chère belle, tu le connais aussi bien que moi. C'est de là que date l'inaltérable amitié que nous nous sommes jurée...
— Et qui, interrompit la comtesse, est aujourd'hui, après tant d'années, aussi vive qu'au premier jour, n'est-ce pas, ma Léona?
- Ma présence chez toi, n'en est-elle pas la preuve, ma chère Camille?
— Oui, c'est vrai, continue, ma toute belle. Mais glisse sur notre séjour au couvent; sur ce sujet-là, tu n'as pas grand'chose à m'apprendre, repartit finement la comtesse.
— Mauvaise i
— Oh ! n'allons pas recommencer nos auerelles d'autrefois.