‹ Le Fort DuquesneChapitre 5 sur 32 · BOULEVARD SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-MICHEL

LA BELLE RIVIÈRE

l'amour au désert (Suite)

La jeune fille reput :

— Je ne sais quel nom donner au sentiment que j'éprouve.

— Expliquez-vous.

— Sans cesse vous occupez ma pensée ! Votre souvenir se mêle à mes prières, et cela malgré mo

— Méchante!

— Oh ! je ne suis pas méchante, puisque je vous aime... Le croyez-vous?

— Je le crois.

— Vous faites bien. Je n'ai jamais menti. Dans nos forêts on n'a pas besoin de mentir comme dans vos villes, où Ton se trompe à qui mieux mieux.

— Je ne vous tromperai pas, moi!

— Hum I hum ! pensa Rameau-d"Or dans son coin.

— Voyez-vous, mon ami. continua reniant, votre Image est toujours là clans ma tète et dans mon cœur. Absent ou présent, je vous vois, je vous sens toujours auprès de moi !

— Mais, c'est mieux que de l'amitié, cela !

— Mieux ? non.

— Plus, peut-être.

— C'est possible, fit-elle rêveuse ; j'aime mon père aussi; je l'aime de toute mon âme, et cependant je ne l'aime pas comme vous. Ce n'est pas ia même chose.

— Pourquoi cela? répartit le jeune homme qui, tout en désirant s'éclairer sur les sentiments de la jeune fille, ne voulait pas risquer de la blesser dans son amour filial ou de froisser sa pudeur instinctive.

— Je suis toujours tranquille, insouciante et calme auprès de mon père, mais auprès de vous il n'en est pas ainsi. A votre vue, en vous entendant parler, je ressens une émotion qui me rend triste et joyeuse à la fois. L'espoir de vous rencontrer me serre le cœur à me le briser, et pourtant je suis heureuse de désirer vous revoir. Je tremble en venant ici et j'y viens.

A ces paroles si simples, le jeune homme ne trouva rien à répondre. Il n'était certes pas timide, et plus d'une fois, on pouvait en jurer hardiment, il avait eu affaire à des coquettes émérites qui lui avaient tenu un langage ressemblant fort à celui de la jeune Canadienne sans qu'il eût manqué d'en profiter.

Lfi FORT DUQUÈSNti i03

Mais il ne s'était jamais trouvé à pareille fête de candeur audacieuse.

La naïveié pure, l'innocente ignorance de l'être angélique qui se tenait calme et souriante devant lui le séduisait et le charmait à la fois.

Au contact de cette âme d'élite, une passion soudaine envahissait son âme ; passion chaste et noble comme celle qui l'inspirait; passion, il le comprenait bien, qui ne devait 5nir qu'avec sa vie.

Il avait sur les lèvres tous les termes de l'amour le plus ardent et il les retenait.

A quoi lui eût servi de dire brutalement ce que ses yeux faisaient si bien comprendre?

Ces mots:

— Je vous adore !

Qu'il avait répétés mille fois, ne devaient pas trouver aussi facilement, que son silence respectueux le chemin du cœur de cette douce et chaste enfant.

Ils se regardaient tous deux, sans un mot, sans un geste, comme dans une extase enchanteresse semblable à ces sommeils bienfaisants, à ces ivresses orientales, qui font descendre du ciel sur la terre et conduisent insensiblement à une mort pleine de jouissances idéales et de bonheur éthéré.

Rameau-d'Or, malgré son scepticisme militaire, le prosaïsme de ses coutumes amoureuses, s'essuyait les yeux en se demandant ce que signifiait cette nu-

midité anormale de son orbite et de sa glande lacrymale.

— Tout ça, c'est... des bêtises! grommelait-il; mon capitaine tombe en enfance ! Je ne comprends rien à toutes ces gingineries silencieuses... mais c'est égal, ça me touche!... si je sais pourquoi! par exemple, je veux qu'on me torde le cou aussi fort que ma blanchisseuse tordra demain le mouchoir que voilà.

Effectivement, il tira de sa poche un mouchoir qui, pour la première fois, recueillit les précieuses larmes que l'attendrissement et le il ne savait pas quoi ni pourquoi, faisaient couler le long de ses joues brûlées par le soleil américain.

Les deux amoureux retrouvaient la parole.

Le soldat se tut de plus belle.

— Comment vous nommez-vous, demanda la canadienne à l'officier?

— Louis.

— Louis! C'est un beau nom; je l'aime, fit-elle en battant des mains.

— Pourquoi?

— N'a-t-il pas été porté par un saint roit

— En effet.

— Un roi de France?

— Vous savez cela ! fit le jeune homme étonné.

— Je sais tout ce qui concerne la France.

— Vous êtes donc d'origine française

— Oui.

— Oh! tant mieux! Et vous chère enfant, quel est votre nom?

— Angèle. Vous convient-il?

■— Angèle. Certes.

— Je suis heureuse qu'il vous plaise, s'écria-t-elle.

— Aucun nom n'était plus digne de vous.

— Pourquoi? demanda-t-elle avec naïveté

— Angèle ne vient-il pas d'ange, répondit l'officier en lui baisant ceile de ses mains qu'il tenait dans les siennes.

— Vous vous moquez de moi?

— N'en croyez rien 1

Elle le regarda bien en face et lut dans ses yeux qu'il disait vrai.

— Vous aimiez la pêche? reprit-elle.

— Faute de mieux.

— Reviendrez-vous quelquefois pêcher ici ?

— Tous les jours.

— Bon, quand vous serez fatigué de pêcher ou de lire, vous penserez à moi.

— Vous ne viendrez donc plus? demanda-t-il, inquiet.

— Oh! si, mais je ne vous dérangerai pas. Je ferai comme je faisais, je vous regarderai.

Rameau-d'Or, pour le coup, laissa échapper un

sifflement qui contenait à la fois une exclamation de surprise et un joyeux éclat de rire.

Le jeune homme répondit vivement :

— Mais je n'entends pas cela.

— Quoi?

— Je veux, je désire que vous troubliez ma lecture, à laquelle je tiens peu, et ma pêche à laquelle je ne tiens pas du tout. Vous voyez, ajouta-t-il en riant, que je ne vous sacrifie pas grand'chose.

— Soit, je viendrai m'asseoir près de vous.

— Et nous causerons?

— Comme aujourd'hui. Vous habitez donc près d'ici?

— A quelques milles.

— Où cela?

— Je fais partie de la garnison du fort Duquesne.

— Le fort Duquesne? Je ne le connais pas; mail j'en ai entendu parler souvent.

— Par qui?...

— Par... par mon père, répondit la jeune fille, après une légère hésitation.

— Votre père ! que fait-il ? C'est un colon, sans doute ? A cette question si simple, si naturelle, elle devint

pensive et elle pâlit malgré son désir de ne pas laisser voir d'émotion.

— Vous ne voulez pas me faire de peine, Louis?

— Dieu me garde

LE FORT DUQUESXE 107

— Alors, ne me parlez jamais de... de mon père. Toute question peut être un danger pour lui. Tout ce que je suis autorisée à vous dire est ceci : Nous vivons seuls au fond des bois. Il met tous ses soins à satisfaire le moindre de mes désirs. Un sourire de moi le rend heureux. Dans la retraite où nous vivons, nous nous aimons et nous sommes tranquilles. Dans votre intérêt comme dans le mien, Louis, je vous en supplie, promettez-moi de ne jamais chercher à découvrir cette retraite.

— Je vous le jure, Angèle.

— Merci.

— Pourtant, si des circonstances imprévues nous mettaient lui et moi en présence?

— Dieu l'aurait voulu, et je ne vous en adresserais pas de reproche. Tout ce que Dieu veut est bien.

— Ainsi, demain, vous viendrez ici?

— Demain et tous les jours. Maintenant il faut nous séparer.

— Déjàl fit tristement Louis.

— Il le faut, mon ami. J'ai une longue route à faire pour rentrer a la maison. Si mon père rentrait, il serait inquiet; il me chercherait, et je tremble rien qu'a l'idée qu'il pourrait nous trouver ensemble.

— Quel mal faisons-nous?

La question était tout au moins singulière, venant du jeune et brillant capitaine de Rameau-d'Or. Elle

était sincère pourtant, l'amour étant un enchanteur qui prend plaisir à donner de l'esprit aux imbéciles et à rendre bêtes les gens d'esprit.

— Aucun, répliqua Angèle en souriant, mais je me sens si heureuse auprès de vous, que je redoute tout ce qui pourrait m'em pêcher de revenir près de vous.

— Vous êtes adorable ! s'écria-t-il.

— Non, je vous aime bien, et cela me rend prudente et sage. Penserez-vous à moi, d'ici à demain?

— Me le demander est une injure.

— Moi, je penserai à vous, j'en suis sûre. Ainsi, quoique séparés, nous resterons ensemble. Quel don céleste que celui de la pensée et de la mémoire!

Elle se dégagea de ses mains.

Alerte et joyeuse, elle sauta dans sa pirogue et saisissant ses rames :

— A demain, Louis, cria-t-elle encore une fois

— Angèle, à demain.

— Bon voyage, fit Rameau-d'Or.

La pirogue s'éloigna et ne tarda pas à disparaître derrière un coude de la rivière.

L'officier demeurait sur la rive, immobile, en proie à une émotion étrange.

— Je l'aime, je l'aime, s'écria-t-il, sans faire attention à son ordonnance qui venait de se rapprocher de lui j'en suis fou !

— Et vous avez raison, mon capitaine. La jeune

personne vaut bien îa peine qu'on perde un peu la tête pour elle ; mais ce n'est peut-être pas une raison pour ne pas retourner au fort Duquesne.

— Soit, partons... mais demain!

— Nous reviendrons et de bon matin, fît Rameaud'Or avec son rire le plus malin.

— Au revoir, Angèle ! au revoir ! cria le capitaine comme si la jeune fille eût pu l'entendre.

— Oh i les amoureux ! les amoureux ! grogna sourdement le soldat... Ça a beau changer, c'est toujours la môme chanson.

Après ce dernier adieu jeté aux échos de la rive, les deux hommes regagnèrent leur embarcation sans s'occuper autrement du Peau-Rouge dont le cadavre resta abandonné aux vautours.

— Une heure plus tard, ils atteignaient le fort Duquesne.

Un changement complet s'était opéré dans l'humeur jusque là insouciante du jeune officier.

Les événements qui venaient de se passer donnaient un but à sa vie.

Il aimait comme il n'avait jamais aimé.

11 lui semblait avoir vécu un siècle en quelques heures.

Tout son passé disparaissait.

Un avenir inattendu , plein de lumière et de joie, s'ouvrait devant lui.

Vf

©u l'on prouve qu'une jolie femme ne doit

Page 1