‹ Le Fort DuquesneChapitre 4 sur 32 · LAMOUR AU DESERT · texte numérisé non relu

LAMOUR AU DESERT

L'officier demeurait immobile, frappé de stupeur et regardant d'un oeil atone Je cadavre étendu à ses pieds.

11 croyait à un miracle, tant la mort à laquelle il venait d'échapper providentiellement lui avait paru inévitable.

De son côté, mis sur pied par la détonation, le soldat était accouru auprès de son capitaine pour le défendre ou se faire tuer à ses côtés.

Encore mai éveillé, le brave garçon se frottait les yeux en jetant à droite et à gauche des regards effarés.

Fatalement, ses yeux revenaient sur le Peau-Rouge qui tenait toujours serré, dans sa main crispée, le couteau à scalper. Néanmoins, ce fut lui qui reprit le premier l'usage de ses sen§.

78 LE FORT DUQUESXE

Son officier était encore sous le coup de l'émotion terrible qu'il venait de subir.

Le soldat, beaucoup moins impressionné que son chef, retrouva plus vite la parole et la gaîié.

— Bien tiré, mon capitaine, lit-il d'un ton de bonne humeur. Joii poisson que vous venez de pécher. Et quelle bonne aubaine! Vous attendez des truites, il vous tombe des Peaux-Rouges sous la main. Sur mou âme, voilà un fameux coup de pistolet ! Un rude hameçon !

— Cette balle là n'est point partie du canon de mes pistolets, répondit le capitaine en relevant la tête et en essuyant son front inondé d'une sueur froide.

— Ah! bah ! s'écria le soldat étonné.

— ISon. J'ai laissé mes armes dans la pirogue. Elles y sont encore. Ce n'est pas moi qui ai tiré sur cet Indien.

— Qui donc alors ?

— - Je pensais que c'était toi, Rameau-d'Or, répliqua l'officier qui croyait à une plaisanterie de son ordonnance.

— Moi ! mon capitaine, je le voudrais i Malheu- I rendement je dormais trop bien pour me livrer a ce \ joyeux exercice sur la peau de ce sale sauvage.

— Ainsi ce n'est pas toi?

— Non, capitaine.

-— Cependant je n'ai pas rêvé, fit l'officier en réflé-

LËIFOKT blQlEjNE

hissant. Attaqué à Fimproviste par cet homme, je „e suis vu terrassé en un ctin-d' œil.

-Gueusard, grommela Rameau-d'Or en crossant lu pied le corps de l'Indien.

-Son couteau, rapide comme l'éclair, continua le -apitaine, descendait sur nia poitrine, quand un coup ae feu retentit et mou assassin roula sans vie âmes

pieds.

— Voilà qui est un peu fort!

— Tu sais le reste î

— Et vous ne soupçonnez pas l'ami inconnu qui L nous est venu en aide si à point!... Pardon, capitaine, je dis nous, car après vous c'était mon tour.

-Très probablement, mon pauvre Rameau-dOr. L toutes façons, quel que soit cet ami, .je m'étonne qu'après m'avoir rendu un service aussi signalé, il ne 3c lasse pas connaître.

La modestie sans doute, dit eu riant le soldat.

— Belle raison !

-Il est clair que s'il paraissait, il ne serait pas

trop mal reçu.

A coup sûr ce silence, cette abstention ont un

motif.

L'officier et le soldat réfléchirent quelques instants.

Rameau-d'Or reprit :

- Etes-vous bien sûr, mon capitaine, que d'autres [ eaux-Rouges no soient pas caches aux environs?

80 LE FORTJDUQUESNE

— Je n'y ai seulement pas songé.

- Ces herbes et ces broussailles sont traîtresses eu diable.

— Raison de plus pour que notre sauveur se joigne à nous dans notre commun intérêt.

— Dame, oui! on n'est jamais trop pour écraser cette vermine.

— Cordieu ! continua l'officier, je n'en aurai pas le démenti, etdussé-je rester uu mois ici, je découvrirai cet ami mystérieux.

— Et vous ferez bien, mon capitaine.

— Suis-moi, Rameau-d'Or, s'écria le capitaine en prenant une soudaine résolution.

— Où voulez-vous aller?

— Suis-moi, te dis-je.

— Dans ce désert, il n'existe ni grande route, ni chemin de traverse, nous nous perdrons!

— Je suivrai la direction du coup de feu.

— C'est une idée comme une autre, grommela le soldat qui ajouta tout haut :

— Pardon, attendez-moi un instant, capitaine.

— Où vas-tu?

— Chercher vos pistolets et mon fusil. Nous ne savons qui nous rencontrerons dans ces arbres.

— Va.

— Il faut nous trouver en état de répondre aux questions qu'on nous adressera.

LE FORT DUQUESSE 81

— rais vite.

— Je vole et je suis à vous, capitaine. Rameau-d'Or partit comme un trait dans la diiec-

tion de la pirogue. •

Peu de temps après, il revenait avec les armes à feu.

— Maintenant, dit-il, viennent les sauvages! on les recevra avec la politesse et les égards qui leur sont lus. Où allons-nous, mon capitaine?

L'officier passa les pistolets à la ceinture et après ivoir examiné attentivement la blessure de l'indien 3t la façon dont il était tombé.

— Allons par là î c'est de là que le coup de feu esi parti ; répondit-il en désignant du doigt le haut de la petite Rivière.

Les deux hommes s'enfoncèrent dans les halliers.

Tout en marchant a grands pas, ils sondaient attentivement de l'œil les herbes et les fourrés que leur direction les obligeait de fouler aux pieds ou de traverser.

Aussi braves l'un que l'autre, ils allaient résolument, la main sur leurs armes, prêts à tout.

lis avaient fait depuis longtemps leur noviciat de la vie des forêts. Pour eux, chaque tronc d'arbre cachait une embûche, chaque frémissement de feuilles ou de lianes amoncelées et entremêlées au-dessus de leur? têtes dénonçait la présence d'un ennemi occulte.

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Us n'éprouvaient aucun sentiment de crainte.

Ils se gardaient, voila tout.

Mais aucun ennemi ne parut.

L'Indien qui venait de payer de sa vie sa tentative d'assassinat n'avait pas de complices.

C'était un de ces rôdeurs comme on en rencontre tant près des frontières.

Traversant la forêt, sans but déterminé, il avait aperçu les deux soldats.

Sa haine pour la race blanche s'était soudain éveillée.

L'occasion était si belle I

Nul risque à courir.

Le temps de frapper deux coups de couteau, d'attacher deux chevelures à sa ceinture et de se remettre en chasse !

Il n'en fallait pas davantage pour mettre en jeu ses instincts féroces et sanglants.

Mais les choses n'avaient pas tourné selon ses espérances, et le chasseur venait de tomber aux pieds du gibier.

L'officier et le soldat suivaient le bord de la rivière autant que le leur permettait la sinuosité du terrain.

En peu de temps, l'esnace qui les séparait de la jeune fille se trouva franchi.

Ils aperçurent la pirogue et s'arrêtèrent.

— Un bateau! Faut-il tomber en arrêt, mon capitaine? demanda Rameau-d'Or en riant.

— Oui.

Rameau-d'Or s'approcha de la pirogue, son fusil armé, et cherchant à découvrir le maître de l'embarcation.

— Je ne vois rien?

— Le bateau est vide?

— Il faut croire , mon capitaine...

— C'est pourtant cette embarcation qui a amené mon sauveur.

A moins qu'il ne soit tombé à l'eau, je ne vois pas...

Le soldat parlait et agissait en même temps.

il tirait sur l'amarre pour amener l'embarcation au rivage.

Tout à coup il poussa une exclamation de surprise.

L'officier se vit forcé de saisir à la volée la corde que Rameau-d'Or venait de laisser échapper.

— Es-tu fou? s'écria- t-il avec colère.

— Non, capitaine, regardez.

— Où?

— Dans la pirogue, là, tenez...

Et le soldat effaré montrait le fond de la pirogue.

— Quoi?

— Une jeune fille.

— - Une enfant, s'écria le capitaine, blessée, inanimée!,..

Et ne se donnant pas le temps d'attirer l'embarcation jusqu'à lui, il se précipita dedans au risque de la l'aire chavirer.

Rameau-d:Oren fît autant pour rétablir l'équilibre.

- Par tous les saints ! dit-il avec admiration, c'est elle qui a tiré. Tenez, capitaine, elle serre encore sa carabine dans ses mains crispées. C'est elle... la vaillante fille.

Rameau-d'Or disait vrai.

Voilà ce qui s'était passé :

A la vue du danger terrible couru par l'officier, la jeune Canadienne avait tiré sur l'Indien qui le menaçait.

Mais, cela fait, après avoir obéi au cri de son cœur, une réaction terrible s'était opérée en elle, et elle avait été prise d'une violente crise nerveuse.

Elle était tombée sans connaissance au fond de la pirogue, sans avoir ni le temps ni le courage d'examiner le résulat de son heureuse hardiesse^ de son inspiration audacieuse.

C'en était fait peut-être de la généreuse enfant, si l'officier n'avait pas eu le désir de remercier celui qu'il supposait lui avoir sauvé la vie.

Le premier soin des deux Français fut de s'assurer que la jeune fille respirait encore.

Une fois la certitude acquise qu'elle n'était en proie qu'à un simple évanouissement, ils s'empressèrent

de la sortir de la pirogue et de la transporter à terre.

Puis, avec les plus grandes précautions, ils la déposèrent sur l'herbe épaisse au pied d'un arbre au feuillage touffu.

— De l'eau, demanda l'officier qui, s'agenouillant devant la jeune fille, lui souleva doucement la tète qu'il appuya sur son genou.

Rameau-d'Or remplit d'eau une calebasse, et, le plus délicatement possible, il lui en jeta goutte sur goutte au visage.

Plusieurs minutes s'écoulèrent; l'évanouissement persistait ; l'officier français commençait a frissonner sous le coup d'une anxiété terrible.

— Si elle allait ne pas revenir à elle! murmuraitil, tout en saisissant une des mains mignonnes de la jeune Canadienne, et en la couvrant involontairement de baisers ardents.

— Elle reviendra, ne craignez rien, mon capitaine, répliqua Rameau-d'Or qui continuait son opération hydrothérapique; les jeunes filles reviennent toujours.

— La ravissante créature !

— Pour ça, oui ; elle est ta croquer les yeux fermés. Qu'est-ce que ce sera donc quand elle aura ouvert ses deux fenêtres.

— Elle ne bouge pas.

— Attendez, ça viendra.

— C'est à peine si elle respire !

— Connu î fit le soldat d'un ton important ; ces petits êtres-là, ça a l'air de tenir à un fi] et c'est attaché à la vie par des cordes comme mon bras. N'ayez pas peur, mon capitaine, je vous réponds d'elle.

La pauvre enfant poussa un faible soupir, comme pour donner raison au brave garçon.

— Vous voyez, * oilà que ça vient.

— Pauvre chère créature.

— Ah! dame... mon capitaine, elle a dû pas<=PT par une suite d'émotions qui vous désarçonnent le tempérament. Ecoutez donc, une jeunesse comme ça ne doit pas toujours tirer d'aussi gros gibier. Et puis, franchement, faire une si belle mouche, il y a bien un peu de quoi se trouver mal de joie.

— Si jeune ! si belle! murmuraiU'ofGcier. S'il lui était arrivé malheur, je ne me le serais jamais pardonné.

— Avec ça qu'il y aurait eu de notre faute... Ah f voilà qu'elle bong&

— Crois-tu?

— Oui, le bras, regardez... elle ouvre les yeux... Là, vous êtes content, j'espère, mon capitaine.

— Plus bas ! tais-toi ! tu vas l'effrayer.

— Ahl ouiche... grommela Rameau-d'Or, le plus souvent. Je n'ai jamais fait peur aux femmes, ajoutat-il avec fatuité.

La jeune Canadienne reprenait ses sens.

Elle en Couvrit les yeux.

Son premier regard tomba sur le jeune homme agenouillé auprès d'elle.

Ce fut comme une commotion électrique.

Elle se redressa subitement, sans effort, sans secours.

Ses yeux se fixèrent sur ceux de l'officier français. C'était la première fois qu'ils échangeaient un regard. Cela suffit. Une flamme, un éclair, et tout fut dit. Dans cet échange, ils avaient mis toute leur âme.

Ils s'aimaient et pour toute leur vie.

Pas un mot ne s'échappa de la bouche du jeune homme.

Les lèvres frémissantes de la jeune fille n'exhalèrent même pas un souffle.

Mais dans le cœur du premier se disait une ardente prière d'action de grâces.

Elle vivait!

Il remerciait le Seigneur de la lui avoir donnée et rendue tout à la fois dans le môme moment.

Dans la tête de la seconde, un étrange et délicieux travail se faisait. Elle le voyait à travers un nuage, comme dans un rêve... et pourtant, la main étendue, elle pouvait le toucher.

Celui qui depuis quelque temps se trouvait à son in?u l'objet de toutes ses pensées était là, tout auprès

d'elle, sauvé de la mort la plus affreuse et sauvé par elle!

De tout cela elle n'était pas encore sûre, mais la mémoire lui revenait peu à peu avec la vie. Eile se rendait compte de ce qui venait de se passer, et une sensation suave d'abord, pénible, déchirante ensuite, lui traversa le cœur.

Si ce qu'elle croyait une réalité n'était qu'un rêve?

Si elle allait se réveiller, sortir de sa faiblesse, de son évanouissement avec la certitude que sa vision bénie n'était que l'enfant cbéri de son désir?

Toutes ces impressions se reproduisirent sur son visage mobile et délicat.

Un frissonnement général agita son corps.

Un sanglot déchira sa gorge.

Elle fondit en larmes.

C'était la fin de la crise.

Le jeune officier, tremblant pour elle, désespéré de voir ce charmant visage inondé de pleurs, les prenait pour l'expression de la douleur et ne savait plus où donner de la tête.

Le soldat, plus calme, plus froid et qui ne voyait dans la jeune Canadienne qu'une enfant comme les autres, jugea à propos d'intervenir sans être interpellé.

— Mon capitaine, fit-il, calmez-vous.

— Eh ! ne la vois-tu pas ?

— Parfaitement... et je ne m'en plains pas.

— Elle souffre, die pleure !

— Elle pleure ! oui... mais quant à souffrir, il ne faut pas vous y fier. Chez les femmes de cet âge-là, comme de tous les autres âges, les larmes sont aussi près de la joie que de la douleur.

— Puisses-tu dire vrai !

— Ce que vous prenez pour de la tristesse, de la souffrance, n'est que l'effet des nerfs... tenez, avec de l'eau, on en vient toujours à bout. Buvez, mon enfant, bfcvez.

Il tendit la calebasse à la jeune fille. Celle-ci but avidement.

— Là, là, continua Rameau-d'Or, en voilà assez,.. tout à l'heure quelques gouttes suffisaient comme remède externe, maintenant deux ou trois gorgées doivent suffirent à l'intérieur. On n'a pas été infirmier pour rien. Je sais à quoi m'en tenir, quoiqu'à vrai dire ce n'étaient pas des malades aussi tendres que j'ai eu l'habitude de soigner. Ça va-t-il mieux, ma belle enfant?

— Merci, lui répondit la jeune fille.

— Vous voyez, capitaine, elle parle.

Celui-ci, sourd aux beaux raisonnements du soldat, se désolait de n'être bon à rien.

Mais quand il l'entendit parler, il fut sur le point de sauter au cou de Rameau-d'Or qui, ne se départant point de son flegme habituel, ajouta :

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— Vous inquiétez pas, cette pauvre petite avait le cœur gonflé. C'est l'effet d'un épanchement lacrvmatoire plus ou moins prolongé et puis on n'v pensera plus. Tenez, voyez plutôt. La voilà qui vous sourit à travers ses pleurs et qui vous tend les deux mains. Eh bien! que faites -vous-la, droit comme un// Mais, mon capitaine, réveillez-vous! Jour de Dieu! mais c'est vous qui allez vous trouver mal à présent. Il ne vous manquerait plus que ça.

Rameau-d'Or avait raison.

L'officier^ voyant que la jeune fille était complètement revenue à la vie, avait ressenti une émotion, une joie si profonde Qu'il demeurait immobile devant elle sans voix et sans pensées; tout à son bonheur.

L'enfant lui tendait les mains et, lui, il ne les prenait pas.

Enûn une voix mélodieuse comme un chant d'oiseau retentit a son oreille.

La voix disait :

— C'est lui... sainte Mère de Dieu ! c'est bien lui., vivant... sauvé!

— Et sauvé par vous, s'écria-t-ii avec une joie ineffable.

— Oh! que je suis heureuse! murmura-t-elïe doucement en portant la main a son cœur.

Le charme était rompu, Rameau-d'Or poussa un ;

— Allons donc \ Qui mit le feu aux poudres.

Le jeune nomme saisit dans ses deux mains celles delà ravissante enfant et il lui murmura doucement et de façon à ce que ses paroles ne fussent entendues que d'elle :

— Oui, vous êtes mon ange gardien 1 Dieu vous a placée là pour me conserver une vie que je jure le vous consacrer.

— Le croyez-vous ? lui répondit- elle.

Et la réponse fut accentuée aussi bas que la serment de l'officier.

Dne sainte et instinctive pudeur les avertissait que la commnnionde leurs âmes ne devait appartenir qu'à eux seuls.

Rameau-d'Or se sentit de trop.

i,e brave garçon se mit à l'écart sans affectation.

Tant il est vrai que le contact de deux êtres délicats force les natures les plus rudes à la délicatesse.

— Dites, le croyez-vous? répéta la jeune fille.

— Sur mon âme, telle est ma conviction.

— Merci... Moi aussi je le crois... Dieu est bon., je savais bien qu'il exaucerait mes vœux.

— Vos vœux, fit-il étonné.

— Oui, je l'ai souvent prié pour vous ! L'officier la contemplait, stupéfait, ravi.

— Vous me connaissiez déjà? lui demanda-t-il.

— Il y a longtemps.

— Je ne vous comprends pas, chère enfant.

92 LE FORT DUQtJESNE

— Comment me serais-je trouvée là ? reprit-elle avec une adorable expression de reproche, Le hasard n'est pour rien dans tout cela : Tous les jours depuis cm mois qui m'a paru bien court, vous venez vous reposer ou péchera cette même place.

— En effet, il y a si peu de distractious dans cette garnison isolée de tout.

— Je vous ai vu.

— Vous demeurez donc...

— Près d'ici, oui... et tous les jours, je venais, je m'arrêtais à cette pointe du fleuve et je vous regardais a travers le feuillage.

— Et moi qui n'ai rien deviné I

— Oh! je me cachais bien... j'étais si contente, mais si coutente de vous regarder, de vous voir.

Il y avait tant de pureté, tant d'innocence dans cette déclaration faite à brûle-pourpoint, que ie jeune Français restaitmuet. le cœur béant, charmé, et ne trouvait rien à répondre.

Rameau-d'Or, qui saisissait par ci, par là, des bribes de leur entretien, baissait les yeux d'un air sournois et se demandait en se mordillant la moustache :

— Cordiable! se moquerait-elle de nous? faudra voir.

Et il écoutait de son mieux sans avoir Fair de rien entendre.

De plus en plus gagné, entraîné par cette grâce naïve et touchante, le capitaine dit à la jeune Canadienne :

— Ainsi, vous pensiez à moi ?

— Nuit et joar.

— Et pourquoi ne pas me le faire savoir

— Comment?

— D'une façon détournée... par un signe, un mot, un message.

— Je n'osais pas!

— Ou d'une façon plus directe, comme en ce moment.

— Ah! c'est bien autre chose en ce moment.

— Pourquoi ? interrogea l'officier en souriant.

— Maintenant, il me semble que je vous connais depuis que je suis au monde.

— En vérité?

— Je me demande même comment j'ai pu vivre sans vous connaître.

— Chère enfant! il faut donc que je vous aime par un double motif,..

— Oh! oui, aimez-moi! interrompit-elle vivement.

— Par un double motif, répéta le jeune homme.

— Quel motif?

— Vous m'avez sauvé la vie.

— Oh ! celui-là ne compte pas. C'est pour moi que j'ai tiré sur cet horrible Indien.

04 LE FORTjBUQUESNE

— Et vous m'aimez?

— Certainement, je vous aime ! répondit la Canadienne avec la plus grande simplicité.

— D'amour ou d'amitié?

— D'amour ! fit-elle interdite, et cherchant ce que ce mot pouvait signifier.

— Oui!

— Je ne sais pas.

— Je veux qu'on me pende si je crois un mot de ce que ces deux tourtereaux se racontent ! grommela Rameau-d'Or qui taillandait des copeaux pour se donner une contenance

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