‹ Le fort et le château Saint-LouisChapitre 15 sur 21 · LA GITEEKE I)E SEPT ANS · texte numérisé non relu

LA GITEEKE I)E SEPT ANS

trouvant à une faible distance du Dunkerque , navire anglais de soixante canons, le commandant fit crier par un de ses officiers : “ — Sommes-nous en paix ou en guerre On répondit que l’on était trop éloigné

pour entendre, et M. Hocquart lui-même ayant répété la question, le capitaine du Dunkerque répondit à deux reprises: — ■“ La paix,, la paix . .Le dialogue se poursuivait encore et Y Alcide ne se trouvait plus qu’à une demi-portée de pistolet du vaisseau anglais lorsque celui-ci lui lâcha une bordée formidable, chaque canon ayant, été chargé de deux boulets et de mitraille.

L’équipage de Y Alcide se défendit avec ardeur et ne cessa de combattre qu’a près l’arrivée de cinq autres vaisseaux anglais h

“ La guerre, sans être formellement déclarée — dit le publiciste néo-écossais Ilaliburton — commença par cet événement ; mais pour n’avoir point observé les formalités ordinaires, l’Angleterre fut accusée de trahison et de piraterie par les puissances neutres.”

Ce fut dans ces fâcheuses circonstances que le marquis Pierre de Vaudreuil de Cavagnal, fils de l’ancien gouverneur Philippe de V audreuil, succéda au marquis Duquesne. Il débarqua à Québec, sa ville natale, au commencement de l’été de 1755, et son arrivée causa une allégresse générale parmi les Canadiens, ses compatriotes ; car il y avait pour ainsi dire deux sociétés distinctes dans la colonie à cette époque : les Français de la vieille France et les Français du Canada.

C’est sans doute à cause du nouveau gouverneur, qu’ils chérissaient, que les Canadiens endurèrent sans se soulever

1 Juin 1755. Ce fut cette même année qu'eurent lieu le guet-apens de Grand-Pré et l’odieuse dispersion des Acadiens du Bassin des Minas.

la. rudesse des militaires, les tyranniques ordonnancés de l’intendant et les odieux accaparements des associés de la Friponne \

Pour porter un jugement éclairé sur les événements qui ont marqué les dernières années du régime français en Canada et laisser à chacun la part de responsabilités qui lui incombe, il est deux documents qu il importe de bien connaître ; la commission du gouverneur-général et la commission de l’intendant.

Le gouverneur-général occupait le premier rang dans la colonie, dont il était avant tout le chef militaire. L’extrait suivant de la lettre de nomination du dernier gouverneur de la Nouvelle-France fait voir quelles étaient ses attributions :

“ . A ces causes et autres à ce nous mouvans, nous

avons le dit sieur de Vaudreuil de Cavagnal fait, constitué, ordonné et établi, et par ces présentes signées de notre main, faisons, constituons, ordonnons et établissons gouverneur et notre lieutenant-général en Canada, la Louisiane, Isle Royale, Isle Saint-Jean et autres isles, terres et pays de l’Amérique Septentrionale, pour avoir commandement sur tous nos gouverneurs et lieutenans établis dans nos dits pays, comme aussi sur les officiers des conseils supérieurs et sur les vaisseaux français qui y navigueront, soit de guerre à nous appartenans, soit de marchands ; assembler quand besoin sera les communautés, leur faire prendre les armes ; composer et accommoder tous différends nés et à naître dans les dits pays, soit entre les seigneurs et principaux d’iceux, soit entre les particuliers

1 Voyez, au sujet des rapports entre Français et Canadiens français dans les dernières années de l’ancien régime, le chapitre XYI de l’ouvrage de M. Ch. Gailly de Taurines intitulé : La Nation Canadinne. — • È. Plon, Nourrit et Cie, éditeurs, Paris, 1894.

LA GUERRE DE SEPT ANS

habitans ; assiéger et prendre les places et châteaux selon la nécessité qu'il y aura de le faire ; faire conduire et exploiter des pièces d’artillerie, établir des garnisons où l’importance des lieux le demandera, commander tant aux peuples des dits pays qu’à tous nos autres sujets, ecclésiastiques, nobles et gens de guerre et autres, de quelque qualité e.t condition qu’ils soient, y demeurant ; appeler les peuples non convertis, par toutes les voies les plus douces qu’il se pourra, à la connaissance de Dieu et aux lumières de la religion catholique, apostolique et romaine, et en établir l’exercice à l’exclusion de toute autre ; défendre les dits lieux de tout son pouvoir, maintenir et conserver les dits peuples en paix, repos et tranquillité et commander tant par mer que par terre ; ordonner et faire exécuter tout ce que lui ou ceux qu’il commettra jugeront devoir et pouvoir faire pour l’étendue et conservation des dits lieux sous notre autorité et notre obéissance, et généralement, faire et ordonner par lui tout ce qui appartient à la dite charge de gouverneur et notre lieutenant-général aux dits . ”

Cette commission fut donnée à Versailles et signée par Louis XV le 1er janvier 1755.

L’intendant prenait rang immédiatement après le gouverneur-général. Ses pouvoirs étaient extrêmement étendus. Voici la partie principtale de la commission de l’intendant François Bigot,, signée par le roi le 1er janvier 1748, — document qui est, trop peu connu de la plupart des lecteurs :

“ .... A ces causes et antres à ce nous mouvans, nous vous avons commis, ordonné et député, et par ces présentes, signées de notre main, commettons, ordonnons et députons intendant de justice, de police, finances et marine en nos pays de Canada, la Louisiane et dans toutes les terres et

isles dépendantes de la Nouvelle-France, pour vous trouver, en cette fonction, aux conseils de guerre qui y seront tenus ; ouïr les plaintes qui vous seront faites par nos peuples des dits pays, par les gens de guerre et tous autres, sur tous excès, torts et violences, leur rendre bonne et briève justice ; informer de toutes entreprises, pratiques et menées faites contre notre service ; procéder contre les coupables de tous crimes, de quelque qualité ou condition qu’ils soient, leur faire et parfaire le procès jusqu’à jugement définitif et exécution d’icelui inclusivement ; appeler avec vous le nombre de juges et gradués porté dans nos ordonnances, et généralement connaître de tous crimes et délits, abus et malversations qui pourraient être commis dans nos dits pays par quelque personne que ce puisse être; présider au conseil supérieur, demander des avis, recueillir les voix, prononcer et signer les arrêts ; tenir la main à ce que tous les juges inférieurs de nos dits pays, et tous nos officiers soient maintenus en leurs fonctions, sans y être troublés par le conseil supérieur, auquel vous présiderez, ainsi que dit est; juger toutes matières, tant civiles que criminelles, conformément à nos édits et ordonnances et à la coutume de notre bonne ville, prévôté et vicomté de Paris ; faire avec le conseil supérieur tous règlemens que vous estimerez nécessaires pour la police générale des dits pays, ensemble pour les foires et marchés, ventes, achats et débits de toutes denrées et marchandises, lesquels règlemens généraux vous ferez exécuter par les juges subalternes qui connoîtront de la police particulière dans l’étendue de leurs juridictions ; et en cas que vous estimiez plus à propos nécessaire pour le bien de notre service, soit pour les difficultés ou le retardement, de faire les dits règlemens sans le dit conseil supérieur, nous vous donnons pouvoir et faculté par ces présentes de les faire seul en

LA GUERRE DE SERT ANS

matières civiles, et de tout ordonner ainsi que vous verrez être juste et à propos, validant, dès à présent connue pour lors, les jugemens, règlemens et ordonnances qui seront ainsi par vous rendus, tout ainsi que s’ils étaient émanés de nos cours supérieures, nonobstant toutes récusations, prise's-à-partie, édits, ordonnances et autres choses à ce contraires ; voulons aussi que vous ayez la direction du maniement et distribution de nos deniers destinés, et qui le seront ci-après, pour l’entretien des gens de guerre, comme aussi des vivres et munitions, réparations, fortifications, parties - inopinées, emprunts et contributions qui pourroient avoir été et être faites pour les dépenses d’icelles et autres frais qui y seront à faire pour notre service ; vous faire représenter les extraits des montres et revues, les contrôles et registres, et* en tout ce que dessus, circonstances et dépendances.

u Comme aussi nous voulons que vous ayez seul la connaissance et juridiction souveraine de tout ce qui concerne la levée et perception des droits de notre domaine d’Occident en Canada, et de tous autres droits qui se lèvent à notre profit dans" tous les dits pays, circonstances et dépendances, tant en matière civile, de quelque nature, qu elle puisse être, qu’en matière criminelle, sur laquelle toutefois, en cas de peine afflictive, vous prendrez le nombre de gradués porté par nos ordonnances ; voulons que nos juge mens soient exécutés comme arrêts de nos cours souveraines, nonobstant toutes oppositions, appellations, prisesà-partie, récusations, et autres empêchemens quelconques ; voulons de plus que vous commissiez de la distribution des deniers provenant de la levée des dits droits, suivant et conformément aux états que nous vous enverrons pai chacun an ; et au surplus que vous puissiez faire et ordonner ce que vous verrez être nécessaire et à propos

pour le bien et avantage de notre service, et qui dépendra de la fonction et exercice de la dite charge d’intendant de justice, police, finances et marine en nos dits pays, de laquelle nous entendons que vous jouissiez aux honneurs, pouvoirs, autorités, prérogatives, prééminences qui y appartiennent et aux appointera ens qui vous seront par nous ordonnés ; de ce faire vous donnons pouvoir, autorité, Commission et mandement spécial. .

Le dualisme d’autorité qui ressort des documents qui précèdent datait de loin. Des tiraillements et même des conflits sérieux avaient déjà eu lieu à plusieurs reprises, notamment sous MM. de Beauharnois et Dupuy ; mais l’intégrité des parties contentieuses et la sagesse du gouvernement de la métropole avaient, dans le passé, pallié jusqu’à un certain point le vice du système.

En réalité l’intendant était le gouverneur civil de la colonie, et en temps de paix son autorité s’exercait plus souvent que celle du gouverneur-général. On a vu plus haut qu’il pouvait remplir plusieurs fonctions importantes sans le concours du Conseil Supérieur si tel était son bon plaisir ; ajoutons que l’intendant comme le gouverneur était “ homme du roi.” Si l'un de ces hauts fonctionnaires abusait de son pouvoir et ne voulait pas entendre de conseils, l’autre était .impuissant à le contrecarrer, à moins d’avoir en France des influences qui, elles-mêmes, pouvaient être tenues en échec par des influences contraires.

M. de Vaudreuil évita d’entrer en conflit avec M. Bigot, qui était né en France et y avait de puissantes protections. Le gouverneur avait d’ailleurs d’autres luttes à soutenir dans le monde officiel. Il n’aimait pas Montcalm et n’en était pas aimé. Leurs relations devinrent tellement tendues qu'il demanda, en 1758, le rappel du général et son remplacement par le chevalier de Lévis. Bien loin

LA GUEBBE DE SEPT ANS

de se rendre à son désir, le gouvernement donna plus de latitude à l’initiative du général et restreignit celle du gouverneur.

Il ne nous appartient pas de signaler dans cette monographie toutes les phases du grand drame où furent jouées les destinées de la Nouvelle-France, ni de raconter cette série de combats qui commence avec la victoire de la Belle- Rivière pour se terminer avec celle de Sainte-Foy. Nous ne dirons pas l’arrivée à Québec de Montcalm, de Lévis, de Bougainville, de Bourlamaque 1 et de tous ces brillants officiers qui, avec les régiments de la Reine, de Royal- Roussillon, de- Languedoc, de Béarn, de La Sarre, de Guienne, de Berri, les troupes de mer et les milices canadiennes, se couvrirent de gloire, les uns à Chouaguen ou au Fort-George, d’autres à Montmorency, tous à Carillon, dans la victoire du 8 juillet 1758 2.

1 13 mai 1756. — L’année même de l’arrivée de Montcalm à Québec, la France, par le fatal traité de Versailles, s’allia à l’Autriche, qu’elle avait toujours combattue, “ et se laissa entraîner dans une guerre continentale par Marie-Thérèse, qui, voulant reprendre la Silésie 'au roi de Prusse, flattait adroitement la marquise de Pompadour avec qui elle entretenait un commerce de lettres, et qu’elle appelait sa chère amie. La France eut à combattre à la fois sur terre et sur mer, quoique l’expérience lui eût enseigné depuis longtemps qu’elle devait éviter soigneusement cette double lutte et que Machault s’efforçât de le faire comprendre à Louis XV ; mais la favorite tenait â l’alliance de l’impératrice-reine ; le ministre de la guerre et les courtisans, étrangers au service de mer, tenaient à la gloire qui s’offrait â eux dans les armées de terre ; le gouvernement oublia la guerre contre l’Angleterre, la seule importante, la seule où la France eût été provoquée, et il dirigea ses principales forces vers le nord de l’Europe, abandonnant â peu près â elles-mêmes ses vastes possessions de l’Amérique septentrionale.” — ■ F.-X. Garne.au. — Hist. du Canada.

2 Montcalm, en digne fils de la noble France, fit arborer sur le point culminant du champ de bataille de Carillon une grande croix de bois devant laquelle chacun vint se prosterner, pendant que toute l’armée chantait le Te Deum. Cette croix portait l’inscription suivante, composée par le général après la victoire :

Quid dux ? Quid miles ? Quid strata ingentia ligna ?

En 'Signum ! En victor ! Deus hic, Deus ipse triumphat !

Le lecteur connaît déjà les faits principaux de cette lutte inégale dans laquelle l’héroïsme français sut tenir si longtemps contre le nombre, l’or, la valeur et les gros vaisseaux. Ce serait aussi trop nous éloigner de notre sujet que de parler des éléments de discorde qui régnaient dans les hautes sphères du gouvernement civil et de l'armée, de rappeler les fêtes auxquelles on se livrait à Québec et à Montréal pendant les hivers de 1756-57, 1757-58 et même 1758-59, alors que les classes populaires de la colonie souffraient de foutes sortes de privations.

Hâtons-nous de dire que les habitants du château Saint- Louis, à Québec, et du château Vaudreuil, à Montréal, ne prenaient aucune part à ces fêtes insensées. Le gouverneur-général était un homme rangé, dévoué à son pays et digne de toute estime. Il possédait des qualités qui, en d’autres circonstances, eussent suffi pour le rendre illustre et faire le bonheur du peuple canadien. jBa correspondance révèle un jugement droit, un grand désintéressement et une inaltérable dignité ; mais il eut tout contre lui, tout : — quatre années de famine, les fautes passées de la politique franco-canadienne, l’indiscrétion et l’esprit d’insubordination de plusieurs de ceux qui l’entouraient, et par dessus tout, l’incroyable aveuglement du gouvernement de l’ancienne France et la ferme détermination de

“ Qu’a fait le général ? Qu’ont fait les soldats ? A quoi ont servi ces arbres énormes renversés ? Voici le vrai étendard ! Voici le vainqueur ! Ici. c’est Dieu, c’est Dieu même qui triomphe ! ”

Pendant ce temps-là, le cynique Voltaire ciselait ses odieuses rimes en l’honneur de Frédéric II, vainqueur des Français, et Antoinette Poisson recevait les hommages des courtisans de Versailles. Où était alors la France chrétienne, la France de Clovis et de saint Louis ? Sans doute on la retrouvait encore au sein de bien des foyers dans notre ancienne mère-patrie ; mais c’est d’un incomparable éclat qu’elle brillait dans cette scène grandiose des bords du lac Champlain. au milieu de ces vastes contrées du Nouveau-Monde que ses enfants' avaient colonisées, évangélisées et fécondées de leur sang.

LA GUERRE DE SEI>T ANS

Pitt, le ministre anglais, de s’emparer du Canada, à quelque prix que ce fût. Voici la notice biographique que lui consacre d’Hozier dans Y Armorial de France. Elle est consignée au volume VI de cet ouvrage, — volume publié en 1768, du vivant même de M. de Vaudreuil :

“ Pierre de Rigaud de Vaudreuil, connu d’abord sous le nom de Cabanial , et appelé depuis le marquis de Vaudreuil ne a Québec le 22 novembre 1698, commença à servir dans la compagnie des Gentilshommes-Gardes de la Marine, et fut nommé successivement Enseigne des Troupes détachées de la Marine en 1706 1, Lieutenant en 1 * 09, Capitaine en 1715, Major Général des Troupes en 1726, Lieutenant des Vaisseaux du Roi, et Chevalier de l’Ordre Royal et Militaire de St-Louis en 1729, Gouverneur des Trois-Rivières en Canada en 1732, Gouverneur de la Louisiane en 1742, Capitaine des Vaisseaux du Roi en 1746, Gouverneur et Lieutenant Général de la Rouvelle-Erance en 1755, Commandeur de l’Ordre Militaire de St-Louis en 1757, et Grand’ Croix du dit Ordre en 1758. Le Marquis de Vaudreuil, élevé sous les yeux de son père, et destiné à occuper un jour la même place, avait acquis dès sa jeunesse une connaissance parfaite des nations sauvages voisines du Canada ; mais pour qu’il connût toutes les parties de ce Gouvernement Général, M. le Comte de Maurepas, alors Ministre et Secrétaire d’Etat de la Marine, le fit nommer Gouverneur Particulier de la Province de la Louisiane où il passa en 1743. Il en revint dix ans après, regretté généralement de toute la colonie. De retour en Erance, il fut nommé au Gouvernement général du Canada, et ne put y passer qu’en 1755. A son arrivée, il trouva le pays attaqué par quatre armées

l II avait alors huit ans. — E. G.

anglaises \ il fit face a tout, et le succès couronna la sagesse de ses mesures. Les campagnes 'suivantes de 1756, 57 et 58 furent glorieuses aux armes du Roi dans ce pays-, là. La prise de Chouaguen, l’une des plus importantes expéditions que l'on ait pu faire dans l’Amérique Septentrionale, et celle du Fort Georges ou Guillaume-Henri, situé sur le Lac St-Sacrement, sont dues en partie à la sagesse et à l’habileté avec lesquelles le marquis de Vaudreuil en concerta toutes les dispositions, et aussi à l’activité et l’intelligence du marquis de Montcalm qui fut chargé de l’exécution de ces deux expéditions. En 1759 le mauvais état de notre marine ne permit pas de faire passer en Canada les secours nécessaires ; les Anglais profitant de cette circonstance, envoyèrent devant Québec une nombreuse flotte chargée de troupes, tandis que d’autres corps d’armée tâchaient de pénétrer dans le pays par différents endroits. Ils trouvèrent partout la résistance la plus opiniâtre : malheureusement sur la fin de la campagne les ennemis ayant réussi à faire une descente au-dessus de Québec, le marquis de Montcalm, qui s’y était transport^ sur le champ avec une partie des troupes, crut devoir les attaquer sans attendre d’autre renfort ; la bataille fut perdue, et ce général blessé à mort se retira à Québec. Cette ville peu susceptible de défense se rendit bientôt après' : ce revers n’abattit, pas le courage des nôtres ; on fit de nouveaux efforts et on épuisa toutes les ressources de la colonie pour pouvoir reprendre Québec au printemps de 1760. Le Gouverneur de la place, instruit de notre projet assez à temps pour nôtre pas surpris, fit sortir les troupes de la ville aussitôt qu’il eut nouvelle de l’approche de notre armée, et l’attendit dans un poste très avantageux. Les nôtres, quoique fatigués de leur marche, les attaquèrent en arrivant et réussirent, après un combat

LA GITEKHE DE SEPT ANS

très meurtrier, à les repousser dans la ville dont nous formâmes le siège ; mais le manque de grosse artillerie et de munitions de guerre ne nous permettait pas de le pousser avec vigueur. On n’avait formé cette entreprise que dans l’espérance de recevoir quelques secours de France ; mais n’en ayant eu aucun, et les vaisseaux anglais étant arrivés devant Québec, il fallut se retirer vers Montréal où, au commencement d’octobre \ n’ayant plus ni vivres, ni munitions de guerre, ni aucun moyen de défense, le marquis de Vaudreuil fut obligé do céder à la supériorité la plus accablante.

“ Le marquis de Vaudreuil de retour du Canada où il n’avait été chargé que d’une administration purement militaire et dont il s’était acquitté avec honneur et de la manière la plus distinguée, ne devait guère s’attendre, après avoir donné les preuves les plus éclatantes de son désintéressement dans les différentes places qu’il avait occupées, à être compris dans une procédure dont l’objet était de discuter l’administration des finances et l’emploi des deniers du Roi ; il y fut cependant appelé, moins à la vérité comme un accusé réduit à se justifier que comme un témoin grave et dont l’autorité devait être d’un grand poids dans les faits sur lesquels il pouvait être instruit ; aussi fut-il justifié complètement par le tribunal que le Roi avait chargé de la discussion de cette affaire 2. Nous joindrons ici la copie d’une lettre que M. le duc de Choiseul écrivit au marquis de Vaudreuil peu de temps après ce jugement.

i Septembre. — • E. G.

1 Bigot et Varia furent bannis de France fl perpétuité et leurs biens confisqués. Il y eut d’autres bannissements, mais non perpétuels, et d’autres confiscations. Cadet dut restituer G millions. - — E. G.

“ A Versailles, le 8 mai 1764.

“ Le Roi s’étant fait, Monsieur, rendre un compte par- “ ticulier de l’affaire du Canada, pour l’instruction de “ laquelle vous avez été détenu à la Bastille, Sa Majesté a “ reconnu avec plaisir que la conduite que vous avez tenue “ dans 1" administration qui vous a été confiée, a été “ exempte de tous reproches ; et sur ce que j’ai fait con- “ naître à Sa Majesté que votre désintéressement et votre “ probité vous avaient mis dans le cas d’avoir besoin de “ secours, elle a bien voulu vous accorder comme une “ marque qu’elle a de la satisfaction de vos services, une “ pension de six mille livres sur les fonds des Colonies, “ indépendamment de celle qui vous a été accordée de “ même somme, et qui est attachée à la Grand’Croix de “ l’Ordre de St-Louis dont Sa Majesté a bien voulu vous “ décorer. Je joins ici le brevet qui vous a été expédié “ pour la pension dont vous jouirez sur les fonds des Co- “ lonies, et qui vous sera payée d’année en année, à compter “ du premier janvier dernier. C’est avec plaisir que j’ai “ contribué à vous procurer cette marque de récompense “ de la part de Sa Majesté.”

“ J’ai l’honneur d’être, etc.

(signé) Le duc de Choisetje.”

Mous avons vu que le marquis et la marquise de Vaudreuil quittèrent Québec le 18 octobre 1760, à bord de Y Aventure. Mous les retrouvons le 12 avril 1768 dans la capitale de la France, en leur hôtel de la rue des Deux- Boules, paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois h

i Archives du département des Terres de la Couronne à Québec.

LA GUERHE 1)E SEPT ANS

L’ancien gouverneur se trouvait encore à Paris en 1765, ■connue on peut le voir par la pièce suivante :

Copie du certificat donné à Madame la baronne de Longueuil par M. le Marquis de Vaudreuil, etc., etc.

“ Pierre Iligaud, marquis de Vaudreuil, Grand’ Croix de l’Ordre Royal et militaire de Saint-Louis, ancien gouverneur, lieutenant-général pour le Roy et toute la JSTouyelle-Prance, terres et pays de la Louisiane.

“ Ayant jugé, de concert avec M. le marquis de Lévis, dans l’hiver de 1759 et 1760, que l’Isle Ste-IIélène, située en face de la ville de Montréal, pourrait, par sa position, servir utilement à deffendre les approches de cette ville par eau, et la garantir du feu des vaisseaux ennemis en y plaçant des troupes et de l’artillerie, certifions avoir mis opposition à la coupe de bois de chauffage que Madame la baronne de Longueuil, propriétaire de la dite isle, se proposoit d’y faire et de vendre au Roy, conformément à des prix avantageux.

“ Certifions en outi'e qu’à la fin de la campagne de 1760, Madame de Longueuil nous ayant remis, conjointement avec M. Bigot, un mémoire appuyé du certificat de M. Daillebout, lieutenant du Roy à Montréal, commandant les troupes campées dans l’Isle Ste-IIélène, sur les dommages que le séjour de ses troupes avait occasionnes dans la dite isle, nous lui promîmes alors de nous joindre à M. l’intendant pour lui obtenir de la cour une indemnité proportionnée aux torts qu’elle avait soufferts.

“ En foy de quoy nous avons signé le présent et à y celuy fait apposer le sceau de nos armes a 1 aris, le L juin 1765.”

(cachet)

(signé) Vaudreuil.

“ Je certifie avoir les mêmes connaissances au sujet des représentations qu’a faites Mme la baronne de Longueuil à M. le marquis de Vaudreuil.

“ En foy de quoy j’ai signé le présent de ma main, à Paris, le 13 juin 1765.”

(signé) Levis.

Madame la marquise Pierre de Vaudreuil (Jeanne- Charlotte Fleury de la Gorgendière) mourut dans l’automne de 1763. Elle avait un peu plus de quatre-vingts ans, et était de près de seize ans plus âgée que son mari.

Sa nièce et belle-sœur, madame Pierre-François de Rigaud de Vaudreuil (Louise-Thérèse Fleury de la Gorgendière) mourut à Saint-Domingue au mois de février 1775 h

Le marquis Pierre de Vaudreuil paraît, avoir séjourné à Paris jusqu’à sa mort, arrivée, à Paris même, le 4 août 1778. (Il avait alors quatre-vingts ans.) Monsieur A.-C. de Léry Macdonald a publié dans la Revue Canadienne de 1884, un article intitulé Le Château Vaudreuil , dans lequel il cite des extraits de lettres écrites par le dernier gouverneur de la Nouvelle-France, le 30 octobre 1772, le 19 mars Il 73, le 31 mars 1776 et le 2 mars 1778 : toutes sont- datées de Paris.

Après la mort de sa femme, le chevalier de Rigaud vint demeurer avec son frère.

Le marquis de Vaudreuil était peu fortuné. Ayant disposé de ses propriétés situées en Canada, il put cependant acheter, en 1776, le joli domaine de Collier, commune de Muides, Loir-et-Cher, occupé aujourd’hui nar M. Amable de Gélis, ancien maire de Muides.

i A.-C. cle Léry Macdonald.

LA GUERRE DE SEPT ANS

L’extrait suivant, des archives de Collier nous a été obligeamment communiqué par M. de Gélis :

Contrat passé dorant MM. Man pat et Legras, l’un et l'autre notaires à Paris (1778).

“ Appert Monsieur Jeanne Philippe, chevalier de Bêla, Seigneur de Saint-Engrâce en Navarre, la Ihan et autres lieux, brigadier des armées du Roi, chambellan du Roi de Pologne.

“ Avoir vendu, cédé et délaissé au très-haut et très-puissant Seigneur Pierre de Rigaud, marquis de Vaudreuil, grand’ croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien gouverneur et lieutenant général pour le Roi en la Louisiane, le lieu et château de Collier, assis au-dessus de Saint-Dyé, en la paroisse de Muides, et le lieu et métairie de la Chaumette, situés en la même paroisse.

“ Desquels objets plusieurs parties sont en fiefs relevants partie du comté de Cheverny, et partie de la seigneurie de Muides.

“ Pour, par mon dit Seigneur marquis de Vaudreuil, jouir, faire et disposer des dits biens comme de chose lui appartenant en toute propriété ; a commencé la jouissance à compter du dit jour 13 avril 1776.”

Dans cette pièce, l’acquéreur n’est pas désigné par son titre d’ancien gouverneur du Canada, titre qui rappelait tant de malheurs personnels et publics. On se souvient que Pierre de Rigaud, marquis de Vaudreuil de Cavagnal, avait été gouverneur de la Louisiane et qu’il était grand’eroix de l’ordre de Saint-Louis. Son frère Pierre- François de Rigaud, avait été gouverneur de Montréal et n’était que simple chevalier de Saint-Louis.

A la mort de l’ancien gouverneur-général (4 août 1778), Pierre-François de Kigau d prit le titre de marquis. Il mourut au château de Collier le 24 août 1779, comme on peut le voir par le document suivant :

Extrait du Registre de |s Actes de Décès de la Commune de Muides pour Vannée 1779.

(Sceau de la République Française.)

Département de Loir-et-Cher, Arrondissement de Blois. Canton de Bracieux.

Sépulture de Pierre F. de Pigault.

“ L’an mil sept cent soixante-et-dix-neuf, le vingt-cinq “ août, le corps de Messire Pierre-rFrançois de Pigault, “ marquis de Vaudreuil, chevalier de Saint-Louis, ancien “ gouverneur de Montréal, en Canada, âgé d’environ soi- “ xante-et-dix-sept ans, veuf de défunte Louise Fleury “ de la Gorgendière, muni du sacrement de l’Extrême- “ Onction, n’ayant pu recevoir les autres faute de can- “ naissance, décédé hier au château de Collier, de cette “ paroisse, a été par nous, curé soussigné, inhumé au cime- “ tière, en présence de Françoise-Charlotte Al avoine, u veuve Dailleboust, cousine du côté de Monsieur Dailleu houst, son mary, de Mademoiselle Madeleine Fieffet, cle u Monsieur Cécile-Eléonor Guyon de Desiers, seigneur de “ Montlivault, de Monsieur Gabriel Dumont, chevalier de “ Saint-Louis, de François Beaudin de Boisrenard, sei- “ gneur de Boisrenard, Louis- Joseph Thibault, notaire “ royal, Pierre Guérin, tous amis qui ont signé :

“ Ve Dailleboust Guyon de Desiers, Fieffé, Dumont, “ Boisrenard, Thibault, Thibault, curé.”

Pour copie certifiée conforme.

Mairie de Muides, le 13 décembre 1893.

(Sceau de la mairie de Muides). Le Maire.

(signé) Clément.

LA GUEBRE DE SEPT ANS

M. de Rigaud avait été un intrépide coureur de bois, un militaire plein de courage et d’audace. A la tête de partis composés de Français, de Canadiens et de Sauvages, il avait, à maintes reprises, rendu d’importants services à la colonie, traversant les rivières à la nage, pénétrant dans les fourrés les plus épais, faisant, l’hiver, sur la glace des lacs et dans les sentiers des forêts, des courses de vingt, trente et même soixante lieues, les raquettes aux pieds. Il s’était surtout signalé à Fort-Henry et à Ohouagueii.

Madame d’Ailleboust (Françoise-Charlotte Alavoine), dont on vient de lire le nom, était la légataire universelle du marquis Pierre de Vaudreuil de Cavagnal. Elle était canadienne, née aux Trois-Rivières.

Lorsque mourut le dernier gouverneur de la Houvelle- Franee,- le général Haldimaiid habitait le château Saint- Louis depuis quelques jours. Il était soucieux,, inquiet, préoccupé, et prêtait constamment l’oreille aux bruits de la lutte qui se poursuivait du côté des anciennes colonies anglo-américaines.

M. de Vaudreuil avait été tenu au courant des événements canadiens par les membres de la famille de Lotbinière, et il avait dû connaître les bons procédés de Guy Carleton à notre égard. Hui doute qu’il vit sans surprise les colons de la Nouvelle- Angleterre s’insurger contre leur métropole : c’était la conséquence de la chute de la domination française en Canada, — conséquence prévue par Choiseul, par le général Murray et par Montcalm luimême.

Québec assiégé. — Bataille de Montmorency. — Bataille des Plaines d’ Abraham. — Mort de Wolfe et de Montcalm. — Conseil de guerre. — Capitulation de Québec. — Knox et le fort Saint-Louis. — Bataille de Sainte-Foy. — Capitulation de Montréal. — Causes de la chute de la domination française. — Emigration. — Le clergé et le peuple.

■X était au commencement de septembre de l'année

■ w 1759. Wolfe, arrivé devant Québec vers la fin du mois de juin, avec une flotte de pas moins de trois cents voiles et. dix mille hommes de débarquement, faisait le siège de la ville depuis deux mois. Le bombardement sc poursuivait sans relâche. Le château Saint-Louis se dressait toujours sur ses bases solides, mais la façade qui donnait sur la rade était criblée de boulets, ('ont quatrevingts maisons et quelques édifices publics avaient été détruits par le feu de l’ennemi.

Québec résistait vaillamment. Et pourtant on ne l’avait guère mis en état de soutenir un siège ; le gouvernement français, qui avait fait construire les forts de la Présenta-

LA GUERRE DE SEPT ANS

tion, de Frontenac, de Toronto, de Niagara, de Pi’esqn'île, de Détroit, des Miami s, de la Rivière-aux-Bœufs, de Maclianlt, de Duquesne, de Saint- Joseph, de Chicago, de Crèvecœur, de Chartres, sur le Mississipi, avait négligé de fortifier les hauteurs de Lévis, qui font face au cap Diamant, et la citadelle de la capitale de la Nouvelle- France était dans un état déplorable. Mais l’activité et le bon vouloir des troupes franco-canadiennes avaient suppléé à tout du côté qui semblait le plus menacé. Des retranchements considérables, flanqués de dix redoutes garnies de canons, avaient été construits sur la côte qui s’étend de l’embouchure de la rivière Lairet à la cataracte de la Montmorency, et les efforts de l’ennemi pour opérer un débarquement sur la plage de Beauport avaient été repoussés avec perte.

Les Anglais avaient même essuyé une déroute complète au gué de la Montmorency, le 31 juillet, et perdu près de six cents hommes dans cet engagement, ainsi que deux vaisseaux, échoués sur le rivage et qu’ils avaient brûlés en se retirant.

La p>erte des Français et des Canadiens dans cette affaire n’avait été que de trente hommes, dont dix tués et vingt blessés.

Un nouveau corps de deux mille Anglais tenta de reprendre l’offensive et voulut traverser le gué ; mais, s’apercevant qu’il s’engageait sur un terrain dangereux, il se retira aussitôt, fort heureusement pour les Français, qui n’avaient plus de poudre. Après le combat, les Franco-Canadiens donnèrent la sépulture à quatre-vingttrois soldats anglais.

Les assiégeants commençaient à songer a la retraite. Cependant ils occupaient la côte de Lévis, et vingt-deux

de leurs bâtiments, en longeant la rive droite du fleuve, avaient réussi à le remonter jusqu’à Sillery et au delà, malgré le feu des batteries du fort Saint-Louis et de la citadelle du cap Diamant.

Une descente avait été vainement tentée à Deschambault. Les Anglais y avaient perdu une vingtaine d’hommes. Du côté des Français, un seul homme avait été légèrement blessé. D’auitres tentatives de débarciuement sur la rive nord du fleuve avaient également échoué.

Le 12 septembre, Wolfe dit à ses officiers découragés: — Mous allons risquer cette nuit une descente à Sillery, et si nous ne réussissons pas à nous établir sur les Hauteurs d’ Abraham, je vous promets que la flotte lèvera 1 ancre dès demain.

Le général n’avait guère foi dans cette nouvelle opération, et il se sentait envahi par un grand sentiment de tristesse. Le lendemain, il expirait sur le champ de bataille des Plaines d’Abraham, au moment où les lauriers de la victoire allaient ceindre son front, et Montcalm, son adversaire, rentrait dans Québec, mortellement blessé.

Le combat du 13 septembre 1759 est un événement considérable dans l’histoire, non pas par lui-même et pris isolément, mais à cause de l’inexplicable capitulation qui le suivit à cinq jours d’intervalle. Les deux événements sont bien distincts l’un de l’autre ; à distance, cependant, ils semblent n’en former qu’un seul et le premier grandit de toute l’importance du second.

Les conséquences en furent très graves.

“ La bataille des Plaines d’Abraham, considérée au point de vue du nombre, dit l’abbé Casgrain, ne fut qu’une sanglante escarmouche puisque les deux armées réunies ne formaient pas dix mille hommes. Mais, observée au

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point de vue des résultats, elle est un événement dans le X Ville siècle. Elle a sonné l’heure de l’indépendance américaine, d’où est née la grande République qui tend aujourd'hui à déplacer le centre de la civilisation.

“ Les Anglais n'avaient eu que six cent soixante-quatre hommes tués, blessés et manquants. Les régiments qui avaient le plus souffert étaient ceux des Iliglûanders, du Royal American et AAnstrutlier, les trois qui s’étaient battus contre les Canadiens. La perte des Français n’avait guère été plus considérable que celle des Anglais. Elle était de sept à Luit cents hommes, tués, pris ou blessés, d'après le Journal tenu à Vannée ; seulement de six cents soldats et quarante officiers, au rapport de Vaudreuil,”

Afontcalm, mortellement atteint, rentra dans la ville, soutenu sut son cheval par trois grenadiers. Des femmes qui le rencontrèrent sur la rue Saint-Louis, voyant son sang couler de ses blessures, se mirent à pleurer en s’écriant : ■ — “ Oh mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué ! " Toujours affable, et s’efforçant de sourire, le général leur, dit: — “ Ce n’est rien! ce n’est rien! Xe vous affligez pas pour moi, nies bonnes amies.”

On le déposa chez le chirurgien Arnoux, rue Saint- Louis, où un personnage ecclésiastique s’empressa de se rendre pour lui administrer les derniers sacrements.

Le vainqueur de Carillon mourut en soldat chrétien et édifia tous ceux qui l’entouraient par ses sentiments religieux. Sa dernière préoccupation terrestre fut pour ses soldats malades et blessés. Il fit adresser a Townsliend, successeur de Wolfe dans le commandement de l’armée ennemie, une lettre dans laquelle il les recommandait toutspécialement à ses “ bontés,” et rappelait aussi le “ traité d’échange convenu entre Sa Majesté très chrétienne et Sa Maj esté Britannique.”

Le général mourut à cinq heures du matin, le 14 septembre, chez le chirurgien Arnoux, à peu de distance de la chapelle des Frsnlinesj que 1 artillerie anglaise n avait pas détruite, et où il fut inhumé.

11 avait quarante-sept ans.

“ Ce fut le soir même du 14, vers les neuf heures, à la lueur des flambeaux, dit l’auteur de Y Histoire des Ursulines de Québec, que se ht la cérémonie funèbre; les ténèbres et le silence planaient tristement sur les ruines de la cité, pendant que dédiait, du château Saint- Louis aux Ursulines, le lugubre cortège, composé du clergé, des officiers civils et militaires, auxquels se joignirent, chemin faisant, les hommes, les femmes et les enfants qui erraient ça et là au milieu des décombres. Les cloches restèrent muettes, le canon ne résonna point, i et les clairons furent sans adieu pour le plus vaillant des soldats L”

Ramezay, le commandant de la place, réunit un conseil de guerre le 15 septembre, pour y discuter l’opportunité de livrer à l’ennemi la ville, en partie détruite, dont la population exténuée souffrait de la faim. Ce conseil se composait de ÙOl. de Ramezay, 'président, de Bernetz, Bonis, d'Ailleboust-Cerry, de Pellegrin, de Lusignan (dis), de Marcel, de Parfouru, de Saint-Vincent, D'Aubrepy, Daurillaut, de l’Estang de Celles, de Johannes, de Fiedmont, de Brigart, — presque tous des ofdciers de second rang. On y dt connaître la recommandation de

1 On a bien voulu nous communiquer les annales manuscrites des Ursulines de l’époque. Nulle part il y est dit que Montcalm inourut ou fut transporté au château Saint-Louis. Il est probable que la narratrice de 1860 n’a indiqué le château comme le lieu de la mort du héros (page 7. vol. ni) que d’après un auteur moderne, — auteur d’ordinaire bien informé, mais qui nous paraît s’être trompé sur ce point.

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Vaudreuil de ne pas attendre 'au dernier moment pour capituler si la chose devenait nécessaire, mais de tâcher d’obtenir les meilleures conditions possibles. Tous optèrent pour la capitulation immédiate, à l’exception de Fiedmont. Toutefois, après que Vaudreuil eut contremandé ses instructions antérieures et fait savoir qu’il envoyait des secours à la ville, Joliannès insista auprès de Ramezay pour arrêter les pourparlers engagés avec le général anglais ou les traîner en longueur. La Roche-Beaueour, arrivé avec des provisions de bouche, insista à son tour pour faire revenir le commandant sur sa détermination évidente; mais des vaisseaux anglais s’étant rapprochés de la ville, Ramezay, croyant que le b ombârd entent allait recommencer, et s’appuyant sur les premières instructions de Vaudreuil, ouvrit les portes de Québec, après la signature d’un acte de capitulation qui sauvegardait les droits religieux et civils du peuple et stipulait que la garnison de la place sortirait avec les honneurs de la guerre et serait transportée en France.

Lévis, Vaudreuil et le gros de l’année franco-canadienne, partis de Jacques-Cartier pour venir attaquer les assiégeants, étaient alors à la Poin.te-aux-Trembles ou à Saint-Augustin, et devaient arriver le lendemain à Sainte- Foy. Bougainville était déjà rendu à Charlesbourg, prêt à secourir la ville. Townshend, qui allait se trouver pris entre dei;x feux, accueillit les ouvertures de Ramezay avec empressement et se montra facile sur les articles de la capitulation.

“ Le 18, avant le coucher du soleil, les portes de la cité furent ouvertes. Le général Townshend, avec son étatmajor, suivi de trois compagnies de grenadiers et d’un détachement d’artillerie traînant une pièce de campagne

sur laquelle flottait le drapeau britannique, traversa la haute-ville et s’arrêta en face du château Saint-Louis. Le commandant de la place qui l’y attendait, lui en remit les clefs. Les blancs uniformes de France s’alignèrent une dernière fois devant leé portes et défilèrent en silence pour faire place aux sentinelles anglaises h”

Le capitaine Ivnox, dans son journal de la campagne de 1759, donne le nom de “ citadelle ” au fort Saint-Louis, qu’il trouva “ curieusement ” situé. Quant à la citadelle proprement dite, il en parle avec autant de mépris que M'ontcalm, qui était loin d’admirer les travaux de défense érigés sur le cap Diamant. Voici comment s’exprime le capitaine anglais :

“ The Castle, or citadel, and résidence of the Governor- General, fronting the Recollets’ College and Church, and situated on the grand parade, whicli is a spacious place surrounded with fair buildings, is curiously erected on the top of a précipice, south of the épiscopal house, and overlooks the low town and hason, whence you hâve a most extensive and delightful prospect of the river dowmvards and the country on botli sides for a very considérable distance. This palace called Fort Saint-Louis, was the rendez-vous of the grand council of the eolony. There is, besides, another citadel on the summit of the eminence of Cape Diamond, with a few gnns mounted in it ; but, excepting its commanding view of the circumjacent country for a great extent, and of the npper as well as lower river for many leagues, it is otherwise mean and contemptible. Most of the other public buildings carry a striking appearance, particrdarly the Jesuits’ college, Ursulines and

i L’abbé Casgrain. — Montcalm et Lévis.

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Hôtel-de-Dieu couvents witli tlieir cluirclies ; tlie Bisliop's palace and chapel of ease adjoining, and above al], the superb palace of tlie late French Intendant, with its outoffices and spacions area, would be ornaments to any city in Enrope ; but tlie résidence of tlie Bisliop, by its situation on tlie top of tlie précipice between tlie bigh and low town suffered very considerably from our batteries, as did tliat of tlie G overnor-G eneral before mentioned, which are both built of brick a, tbey being conspicuously exposed to our view from tlie soutb side of tbc river.’’

La deuxième bataille des Plaines d’ Abraham, ou bataille de Sainte-Foy, livrée le 28 avril 1760, fut plus meurtrière que le combat du 13 septembre 1759. Les Anglais y perdirent quinze cents hommes, et se retirèrent précipitamment dans Québec. La perte des Français fut de sept cents hommes. Ce fut le dernier combat livré entre les deux nations sur la terre canadienne, et ce fut une victoire française.

Le chevalier de Lévis s’y montra, comme toujours, le sage des sages et le brave des braves.

L’arrivée de vaisseaux anglais décida du sort de la colonie. Retirés dans la ville de Montréal, les quelques Français et Canadiens que commandaient Vaudreuil et Lévis surent, par leur attitude, se faire respecter des trois armées qui dirigeaient contre eux leurs efforts réunis ; et ce fut cette poignée de braves qui dicta les principaux articles de la capitulation du 8 septembre.

Les causes de la chute de la puissance française dans l’Amérique du Mord sont très multiples. Il en est de

1 Knox fait erreur sur ce point. Le château et le palais épiscopal, de même que le collège des Jésuites, le séminaire et les autres édifices publics, étaient construits en pierre.

prochaines et il en est d’éloignées. Pour bien apprécier cet événement historique, il faut étudier tout le règne de Louis XV et la politique européenne du dernier de nos rois de l’ancien régime.

Les premières causes éloignées de la chute de Québec sont l’ambition de Marie-Thérèse d’Autriche et la confiance de Louis XV dans le génie politique de Madame d’Etioles h Le roi se laissa entraîner dans des luttes qui affaiblirent la France et la mirent inutilement en conflit avec l’Angleterre. Celle-ci, vaincue d’abord, se releva et porta la guerre en Amérique alors que toutes les ressources de la France étaient requises pour faire face aux exigences de la guerre continentale européenne dans laquelle elle était engagée.

Les causes immédiates furent aussi nombreuses que frappantes. On reste surpris, en étudiant nos annales historiques, des conséquences graves qu’eurent souvent des circonstances tout accidentelles, peu importantes en apparence, et faciles à écarter. A un certain moment, tout le monde semble frappé d’aveuglement, d’impuissance ou d incurie. L’illustre héros de Carillon lui-même livre hâtivement, malgré les représentations de Vaudreuil, la bataille des Plaines d’ Abraham avec une partie seulement des troupes dont il peut disposer i 2. Bougainville, chargé de surveiller la rive du Saint-Laurent, passe la

i M. de Gaspé dit, dans ses Mémoires : “ C’est une chose assez remarquable que je n’aie jamais entendu un homme du peuple accuser Louis XV des désastres des Canadiens, par suite de l’abandon de la colonie à ses propres ressources. Si quelqu’un jetait le blâme sur le monarque : Bah ! bah ! ripostait Jean-Baptiste, c’est la Pompadour qui a vendu le pays à l’Anglais ! Et ils se répandaient en reproches contre elle. ”

2 Lévis, le seul homme qui eût de l’ascendant sur l’esprit de Montcalm, était absent.

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nuit au Cap-Rouge tandis que les Anglais débarquent audessus de Sillery; il ignore le drame qui se joue à deux lieues de distance, et reste longtemps inactif avec l’élite des troupes françaises pendant que les soldats de Montcalm, déjà fatigués par une marche de deux heures, sont •écrasés sur les Plaines. Enfin Ramezay perd la tête et livre à des assiégeants privés de leur chef ordinaire, une ville qui n’était pas investie.

Au printemps de 1760, un soldat français, surpris par un accident, est entraîné sur un glaçon dans le fleuve Saint-Laurent ; il est recueilli à demi mort de faim et de froid, vis-à-vis de Québec, dans la nuit du 27 avril, et apprend au général Murray que Lévis est au Cap-Rouge, presque sous les murs de la ville, avec son armée. Cette révélation épargne aux Anglais une surprise qui eût pu rendre plus désastreuse encore la journée du lendemain.

Qui sait si cet accident si simple, si léger en apparence, n’a pas eu son influence sur les destinées de notre continent ?

Qui sait si toxites les causes que nous venons d’indiquer n’ont pas influé sur les destinées de l’Europe elle-même ?

Sans la conquête du Canada par l’Angleterre, les Etats- Unis d’Amérique n’eussent pas déclaré leur indépendance en 1775; sans l’expédition de Rochambeau et de La- Eayette en Amérique, les idées républicaines n’eussent pas été soudainement mises en honneur en France sous le règne de Louis XVI; sans la pefte de sa vaste colonie de l’Amérique du Xord, notre ancienne mère-patrie eût pu nous envoyer le trop plein de sa population — la plus remuante et la moins respectable — et éviter peut-être les jures excès de 1793. . . .

Il y a sans doute beaucoup d’incertain et de-risqué dans

ces hypothèses; mais ce qui est incontestable, c’est qu’aucun homme au monde n’eût été assez puissant pour parer aux causes multiples des profondes modifications que le Canada devait subir; c’est que la divine Providence, en nous séparant du pays toujours aimé de nos ancêtres, — ce que nous croyions être le suprême malheur — nous a traités avec bonté et nous a épargné des maux incalculables.

Pendant les dernières années du régime français en Canada, tous ceux qui, dans ce pays, avaient de la fortune en abusaient. L’intendant et ses créatures spéculaient, festoyaient, entassaient de l’or; les officiers se battaient bravement en été, mais jouaient tout l’hiver d’une manière effrénée. Toute la population frivole — heureusement peu nombreuse — de Québec et de Montréal, qui vivait dans des fêtes continuelles pendant que les habitants des campagnes multipliaient les sacrifices pour faire face aux événements, quitta la colonie après la conquête, de même que les personnages officiels et un certain nombre de familles qui avaient en France de proches parents relativement à l’aise. Une partie périt dans le naufrage de 1 ’ Auguste, sur les côtes du Cap Breton, en 1761. Les militaires s’embarquèrent pour la France en 1759 et en 1760. Une dernière émigration, comprenant plusieurs familles de négociants, eut lieu après la signature du traité de Paris, en 1763 et en 1764; elle se dirigea partie vers la France, partie vers Saint-Domingue. Parmi les personnes qui durent ainsi quitter la colonie, un grand nombre étaient dignes d’estime et même d’admiration, et si cet exode fut une expurgation pour la société canadienne, par rapport à certains sujets, il causa en même temps un affaiblissement regrettable dans la partie saine

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de la population. Les arts et les sciences, qui étaient très avancés à Québec et à Montréal, disparurent presque tout à fait, et ce n’est que vers le milieu du dix-neuvième siècle que nous avons pu reconquérir tout le terrain perdu de ce côté. La langue française reçut aussi dès l’inauguration du nouveau régime les premiers assauts qu’elle eut à subir en ce pays, par le fait de l’importation de marchandises portant des noms anglais et par le contact fréquent de la population de nos villes avec des artisans et des marchands ne parlant que la langue anglaise.

De 1760 à 1766, il n’y eut pas d’évêque en Canada, et, partant, pas d’ordinations. Humainement, Murray tenait le sort de l’Eglise canadienne d$ns ses mains, et il lui rendit un service inappréciable en favorisant la consécration de l’illustre Monseigneur Briand. Le nombre de prêtres catholiques dans tout le Canada descendit au chiffre de 138 h Les dernières années n’avaient pas été désastreuses seulement par la famine et par la guerre: les écoles primaires, florissantes au 'temps de Philippe de Vaudreuil et de Beauharnois, avaient été fermées; les collèges classiques étaient déserts; le nombre des religieuses de tout ordre était considérablement diminué. Pendant neuf ans, il n’entra aucune novice chez les Ursulines, à Québec. Ecrasés sous le nombre, ruinés par l’incendie, les massacres et le pillage sous toutes ses formes, les Canadiens avaient oublié de s’occuper des écoles.

Immédiatement après la conquête, notre clergé dut suffire à toutes les tâches. Il le fit par ses conseils, par son initiative sage et prudente, par son esprit de sacrifice, par

1 Juillet 1766. Au mois de septembre 1758, il y avait, dit Mgr H. Têtu, 181 prêtres dans le diocèse de Québec.

l’exemple du plus pur patriotisme et des plus austères vertus.

La loi martiale, établie tout d’abord dans la colonie, eut pour effet d’engager les habitants à :s’ adresser aux curés pour régler leurs différends. Plus que jamais le prêtre fut considéré comme l’ami, le protecteur et le guide du peuple. La forte organisation paroissiale créée par Monseigneur de" Saint-V allier sut résister au choc qui ébranlait tout l’édifice de notre nationalité. Grâce à cette organisation, les familles franco-canadiennes vécurent de leur vie propre et se gardèrent de toute espece d’envahissement.

L’historien américain Francis Parkman s’exprime ainsi dans son ouvrage intitulé The Old Regine ni Canada :

“ Une grande force se dresse en pleine lumière dans l’histoire du Canada : l’Eglise de home. Plus encore que le pouvoir royal, elle forma le caractère et prépara les destinées de la colonie. Elle fut sa nourrice et presque sa mère, et tout, obstinée et absolue qu’elle était, 1 elle ne rompit jamais les liens de la foi qui l’attachaient à elle. Ce furent ces liens qui, en l’absence de franchises politiques, constituèrent, sous l’ancien régime, la seule cohérence vitale dans la population. Le gouvernement royal était passager, l’Eglise était, permanente. La conquête anglaise brisa d’un seul coup tout l’organisme de l’administration civile, mais elle ne toucha pas à l’Eglise. Gouverneurs, intendants, conseils et commandants, tous étaient partis ; les principaux seigneurs s’étaient éloignés de la colonie, et, un peuple non accoutumé à vivre sans contrôle et sans assistance fut subitement abandonné à sa propre initiative. La confusion, sinon l’anarchie, s’en serait

i M. Parkman était protestant.

LA GUERRE I)E SEPT ANS

suivie, n’eussent été les curés, (parish priests ) qui, dans un caractère de double paternité, mi-spirituelle, mi-temporelle, devinrent plus que jamais les gardiens de l’ordre par tout le Canada.”

La dîme n’était payée qu’au vingt-sixième, et en grains seulement. Les curés, peu fortunés pour la plupart, trouvaient cependant le moyen de fonder des écoles. Ils s’ingéniaient à découvrir parmi les enfants des cultivateurs ceux qui manifestaient le plus de talent, et ils les envoyaient, souvent à leurs frais, dans les collèges ou petits séminaires après leur avoir donné eux-mêmes les premiers rudiments d’une instruction classique. Avec patience et persévérance, ils préparaient de nouveaux lévites pour les autels, de nouveaux défenseurs pour la patrie ; et lorsque, bien des années plus tard, le parlementarisme fut introduit dans le pays, la supériorité manifeste de plusieurs Canadiens-Français fut pour ces prêtres vénérables la plus belle récompense terrestre qu’ils eussent pu ambitionner.

Le temps des guerres contre les Iroquois et les Anglais était passé. l:îiabitant canadien ne quittait plus son foyer, et ses terres mieux cultivées donnaient d’abondantes moissons. Les granges étaient pleines de gerbes, les maisons pleines d’enfants. Cependant on restait groupé près du clocher paroissial, et la colonisation ne franchissait pas les bornes des anciennes seigneuries. Ce ne fut que lorsque l’on se sentit assez fort dans les anciens établissements que l’on songea à entreprendre l’œuvre des défrichements lointains et à s’enfoncer en grand nombre dans la forêt, pour en faire surgir de nouvelles paroisses formées à l’image des anciennes. En même temps nos nationaux reprenaient peu à peu leur prépondérance dans les villes, l’émigration anglaise se dirigeant surtout vers la province d’Ontario.

Chose digne de remarque : les familles des premiers habitants de la Nouvelle-Angleterre sont à peu près 'Complètement éteintes ou disparues des Etats-Unis, tandis que les familles franco-canadiennes du dix-septième et du dixhuitième siècle sont encore toutes vivaces, maîtresses du sol qu’elles ont elles-mêmes défriché, et se sont multipliées d’une façon étonnante.

En changeant d’allégeance, la jeune nation franco-canadienne n’a rien perdu non plus de son caractère propre ; elle a conservé sa foi, sa langue, sa douce et honnête gaîté et ce je ne sais quoi de vibrant et de spontané qui distingue les peuples de race latine. Un de ses artistes — M. Eugène Taché — lui a donné cette touchante devise : “ Je me souviens,” et on lira bientôt peut-être sur un de ses monuments cette autre devise si poétique et si vraie : “ Née dans les lis, je grandis dans les roses.”

Québec se relève de ses ruines. — Noble conduite du général Murray. — Son opinion sur les premiers immigrants anglais arrivés à Québec. — Le château Saint-Louis réparé en 1764. — Murray proclamé gouverneur de toute la province. — La maison de la veuve Arnoux. — Premier document officiel daté du Château sous le régime anglais (18 niai 1765). — Guy Carleton et sa famille. — Les élèves du petit-séminaire de Québec au château Saint- Louis. — L’acte de Québec de 1774. — L’invasion de 1775. — Haldimand. — Nouveau château. — Le duc de Glarence. — Un bal au fort Saint-Louis. — Le duc de Kent. — Constitution de 1791.

‘ T n des premiers soins du général Murray, après la prise ^ de Québec et le départ de Townsbend pour l’Angleterre, fut de pourvoir au logement de ses troupes pour l’hiver, dont l’approche se faisait déjà sentir. On porte à cinq cents le nombre de maisons qu’il fit réparer ou reconstruire pour cet objet. Quelques pièces du couvent des Récollets et du collège des Jésuites, que les boulets de canon n’avaient pas trop endommagées, furent aussi occupées par les militaires. Murray lui-même passa l’hiver de 1759-60 dans une maison de la rue Saint-Louis, et

LE EOltT ET LE CHATEAU SAINT-LOUIS

établit ses bureaux au monastère des Ursulines, où se tinrent les réunions du conseil- — juge des causes militaires et civiles — qui fut créé après la capitulation de Montréal.

Le château Saint-Louis eut à subir trois restaurations sous le régime anglais : l'une en 1764 ; une autre en 1786, et une troisième de 1808 à 1811. Ce fut au cours de l’une de ces restaurations, — probablement la première, par suite des dommages causés par le bombardement de 1759,- — que disparurent les “ arrière-corps ” dont parle La Potherie, et qui faisaient légèrement saillie aux angles de l’édifice, du côté du fleuve Saint-Laurent. Les dessins que l’on a fait du château Saint-Louis après les réparations de 1808-11 (au cours desquelles le château fut haussé d’un étage), représentent la façade qui donnait sur le fleuve comme étant entièrement unie.

Chacun sait le rôle généreux que jouèrent ici les deux premiers gouverneurs qui nous furent donnés par l’Angleterre : le général Murray d’abord, puis le général Guy Carleton b L’histoire a laissé leurs noms au souvenir reconnaissant de nos populations françaises et catholiques.

Les premières instructions envoyées d’Angleterre au général Murray étaient absolument odieuses. Le gouverneur n’en tint compte que dans une mesure fort restreinte. Il s’en expliqua plus tard à Londres, où on ne lui fit aucun reproche. Cet homme droit -admirait la dignité et l’honorabilité des Canadiens, dont il avait déjà eu l’occasion d’apprécier la valeur au point de vue militaire ; par

l Le premier gouverneur en titre du Canada, sous le régime anglais, fut le général Amherst ; mais il séjourna il peine dans le pays. Il fut remplacé par trois gouverneurs régionaux : Murray à Québec, Gage il Montréal et Burton aux Trois-Rivières. Le général Murray ne fut nommé gouverneur de tout le Canada, ou province de Québec, qu’en 1764.

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contre, il n’avait guère d’estime pour les petits trafiquants, les chercheurs d’emploi et les aventuriers qui furent les prémices de l’immigration anglaise en ce pays.

Voici ce que le général Murray écrivait, vers le commencement de l’année 1766, aux lords du commerce et des plantations, en Angleterre :

“ My Lords,

“ Par la lettre de M. le secrétaire Conway, du 24 Octobre 1764, il m’est ordonné de me préparer pour mon retour en Angleterre, afin de donner un récit fidèle et exact de l’état présent de la Province de Québec, de la nature des désordres qui y ont lieu, et de ma conduite et mes procédés dans l’administration du Gouvernement.

“En obéissance à cet ordre, j’ai l’honneur de vous faire le rapport suivant :

“ Et premièrement sur l’état de la province :

“ Elle consiste en cent dix paroisses, sans y comprendre les villes de Québec et de Montréal. Ces paroisses contiennent 9,782 maisons, et 54,575 âmes chrétiennes ; elles occupent 955,754 arpents de terre labourable. Les habitants ont semé 180,300 minots- de grain l’annee 1<65. . . . comme il paraît par la récapitulation du recensement ciannexé, fait par mon ordre en l’année 1765. Les villes de Québec et de Montréal contiennent environ 14,700 habitants. Les Sauvages qui sont appelés catholiques romains sont au nombre de 7,400 âmes dans les limites de la province : de sorte que le tout sans y comprendre les troupes, monte à 76,275 âmes, sur lesquelles il y a dans les paroisses dix-neuf familles protestantes ; le reste de ceux de cette persuasion (si on en excepte un petit nombre d’officiers à demi-paye), sont des marchands, artisans et aubergistes

qui résident dans les basses villes de Québec et de Montréal, dont la plupart étaient des gens d’une éducation basse qui avaient suivi l’armée, ou des soldats congédiés à la réduction des troupes. Tous ont leur fortune à faire ; et je crains bien que peu soient scrupuleux sur les moyens,, lorsqu’ils peuvent obtenir leur but.

“ Le rapport que j’en fais est qu'en général c’est le choix d’hommes le plus immoral que j’aie jamais connu, peu propre par conséquent à donner du goût aux nouveaux sujets (les Canadiens) pour nos lois, notre religion et nos coutumes, et encore moins à mettre ces lois à exécution pour gouverner. De l’autre côté, les Canadiens, accoutumés à un gouvernement arbitraire et en quelque sorte militaire, sont une race d’hommes frugaux, industrieux et de mœurs qui, par le traitement doux et juste qu’ils ont reçu des officiers militaires de Sa Majesté qui ont gouverné le pays pendant les quatre années depuis la conquête jusqu’à l’ établissement du gouvernement civil, avaient en grande partie surmonté 1 antipathie naturelle qu’ils avaient contre leurs conquérants. Ils consistent en une noblesse qui est nombreuse et se pique de son ancienneté, de sa gloire militaire et de celle de ses ancêtres. Elle est composée des Seigneurs de, tout le pays, qui, sans être riches, sont en état, dans cette partie fertile du monde où l’argent est rare et le luxe encore inconnu, de soutenir leur dignité. Les habitants qui sont leurs tenanciers et qui ne payent qu’une rente fixe d’environ une piastre pour cent arpents de terre, sont à leur aise et vivent commodément. Ils ont été accoutumés à respecter leur noblesse et à lui obéir ; leurs tenures étant militaires, suivant le système féodal, ils ont partagé avec elle les dangers de la guerre, et leur affection pour elle s’est augmentée à proportion des calamités de la conquête qu’ils ont eu à éprouver en commun.

DOMIN AT ION A N G LAISE

lo7

Comme ils ont appris à respecter leurs supérieurs, et qu’ils ne sont pas encore entichés de l'abus de la liberté, ils sont choqués des insultes que leur noblesse et les officiers du Roi ont reçues des marchands et des avocats anglais depuis que le gouvernement civil est établi.”

Plus loin, Murray dit encore, dans le même document : “ Les magistrats et les jurés devaient être pris sur un nombre de quatre cent cinquante méprisables traficants et autres gens qui étaient venus établir le pays. ... Ils haïssaient les nobles canadiens parce que leur naissance et leur conduite leur attiraient le respect ; et ils avaient les habitants en exécration parce qu’ils avaient été soustraits à l’oppression dont ils avaient été menacés. . . Le juge choisi pour concilier les esprits de 75,600 personnes étrangères aux lois et au gouvernement de la Grande-Bretagne, fut tiré d’une prison, et était entièrement ignorant du droit civil et de la langue du pays. ... Je me glorifie d’avoir été accusé de chaleur et de fermeté en protégeant les sujets canadiens du Roi, et de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour gagner à mon maître royal l’affection de ce peuple brave et courageux, dont l’émigration, si jamais elle arrivait, serait une perte irréparable à cet empire.”

Jusqu’à la date de la signature du traité de Paris, on ne savait guère, à Québec, si l’occupation de la ville par des régiments anglais était temporaire ou définitive h Lorsque

1 Ponthiac, le célèbre chef indien, maintint de nombreuses tribus de l’Ouest dans l’attente du retour des Français, et son éloquence persuasive les entretint longtemps dans leur hostilité contre les Anglo-Américains. A Québec, on conserva une lueur d espérance de voir revenir les Français jusqu’après la guerre de l’indépendance américaine. “Depuis 1775, où les.Bastonnais vinrent assiéger Québec, dit le “vieux récit” des anciennes annales des Ursulines, la guerre a toujours continué, et nous voilà à l’année 1782 sans savoir quand et comment elle finira. Si la continuité de ce fléau nous procurait le bonheur de revenir à la France, nous aurions bientôt oublié toutes

la paix fuit conclue, une nouvelle émigration des notables du Canada se produisit, et plus de mille personnes s’embarquèrent, à Québec pour se rendre, les uns en France, d’autres à Saint-Domingue h De son côté le gouvernement britannique résolut de faire exécuter certains travaux qui avaient été différés jusqu’alors et d’encourir d’assez fortes dépenses dans la colonie.

L’avis suivant fut publié dans la Gazette de Québec du 12 juillet 1764 :

“ Ceux qui sont capables d’entreprendre le rétablissement en entier du Chateau Saint-Louis, sont avertis, de la part de Son Excellence le Gouverneur de Québec, de donner un plan exact de ce qu’il convient faire pour le rétablissement général, et de ce qu’il pourra en coûter pour remettre le dit Château Saint-Louis en bon état, dans le cours du mois d’Aoust de l’année prochaine. Chacun portera incessamment ses propositions à Monsieur Ckamaiié, secrétaire.”

Une* cérémonie officielle eut lieu, au mois d’août de la même année, dans le fort Saint-Louis, en face du château, comme on peut le voir par les pièces suivantes :

nog misères passées. Mais qu'il est à craindre que notre Roi Louis no s’intéresse plus au Canada

Il y a quelque chose de vraiment touchant dans ces regrets affectueux, cette fidélité persévérante et naïve, ce reproche à peine exprimé.

1 Parmi les notables qui s’embarquèrent à Québec le 27 septembre 1764, pour se rendre en Angleterre, et de là en France, la Gazette de Québec signalait Monsieur Daine, sa femme “ et ses aimables filles Mesdemdiselles Gillette et Françoise. ” M. Daine avait été lieutenantgénéral de police et maire de Québec. Il avait fortement conseillé la capitulation du 18 septembre 1759.

DOMINATION ANGLAISE

(De la Gazette de Québec du jeudi, 9 août 1764.)

“ Québec.

“ Au Secrétariat de Québec, le 9 aoust 1764.

“ Demain, vendredi, le 10 du mois courant, sur les onze heures du matin, les Patentes du Roy nommant et établissant l’Honorable Jacques Mukkay, Ecuyer, Capitaine- Général et Gouverneur en Chef pour Sa Majesté de La Province de Québec. ...... comme aussi une autre Commission au dit Honorable Jacques Mukkay, Ecuyer, pour être Vice- Amiral d’icelle, seront publiées dans le Château de Sa Majesté, de Saint-Louis, dont tous prendront connaissance, à fin d’y obéir ainsi que de raison.

" Par ordre de Son Excellence :

“ H.-T. Ckamahé.”

(De la Gazette de Québec du 16 août 1764.)

“ Vendredi, le 10 du courant, les Lettres Patentes du Roy, nommant et établissant l’Honorable Jacques Mukkay, Ecuyer, Capitaine-Général et Gouverneur en Chef pour Sa Majesté de La Province de Québec et Vice- Amiral d’icelle, ont été lues devant une assemblée bien nombreuse, dans la place, devant le Château de Saint- Louis de Sa Majesté, où les troupes se trouvèrent sous les armes ; après quoy on y fit tirer le canon des remparts, et les vaisseaux de guerre qui sont dans la rade y répondirent, ainsy que les régiments qui sont en garnison, par des voilées de mousqueterie, et le jour finit avec les réjouissances ordinaires et toutes les marques d’un contentement général.”

Peu de temps après, Murray entrait au Château pour y résider. Si la gloire peut compter pour quelque chose dans le bonheur d’un homme, il dut se sentir aussi heureux que fier de pénétrer en maître dans cet édifice habité jadis par tant d’hommes illustres auxquels il avait été appelé à succéder.

On s’est demandé où le gouverneur avait demeuré immédiatement après la conquête et avant la restauration du Château. L’annonce que voici, publiée dans la Gazette de Québec du 1er novembre 1764, donne la réponse à cette question :

“Joseph Arnoux,

“ Au nom et comme fondé de procuration de la veuve A rnoux, sa belle-sœur, annonce au public :

“ Que la maison du Gouverneur 1 scise rue St-Louis, à l’Haute-Ville, est à vendre, consistant en un corps de logis à rez-de-chaussée, composé d’une grande salle, quatre chambres, deux cabinets, une cuisine, un grenier avec différons appartenions logeables, un second grenier sans appartement, avec .voûte d’un bout à l’autre, glaces, trumeaux, et les tableaux placés au dessus des portes, cour, hangar, écuries, remises, pigeonnier, glacière, citerne et jardin ; Le terrain sur le front de 102 pieds, et 135 pieds sur le derrière, sur 421 pieds de profondeur, entouré d’une muraille de pierre, le tout ainsy qu’il est et qu’il se comporte. Ceux qui voudront en faire l’acquisition se donneront la peine de s’adresser au dit Sieur Arnoux, chez Monsieur Saint-Germain, dans la rue Saint-Louis, où il demeure.”

i La version anglaise dit: Thaï the House in which His Excellency tha Governor lived.

DOMINATION ANGLAISE

Le premier document officiel daté du Château Saint- Louis, après la cession du Canada, fut publié dans la Gazette de Québec du jeudi, 23 mai 1765. C’est une proclamation concernant la marine. Elle se termine comme suit : t

“ Donné sous mon seing et sous le Grand Sceau de la dite Province (de Québec), au Château de St-Louis, dans la ville de Québec, ce 18e jour de Mai dans l’année de Grâce mil sept cent soixante-cinq, et dans la cinquième du Règne de Sa Majesté (George III).

“ J a : Murray.

u Par Son Excellence,

“ J . Goldfrap ,

“ D. Sec.

« Vive le JIoi ! ”

Le général Guy Carleton (plus tard Lord Dorohester), qui succéda au général Murray dans le gouvernement de la province, en 1766, avait pris part à la bataille des Plaines d’ Abraham, et était déjà avantageusement connu dans l’ancienne capitale de la Mouvelle-Erance. Il goui erna la colonie de 1766 à 1770 ; — de 1774 à 1778 ; — puis (sous le nom de Lord Dorchester) de 1786 à 1791, et de 1793 à 1795. Il fut un de nos gouverneurs les plus populaires, et se montra constamment l’ami dévoué des Canadiens.

Lady Maria Carleton — Madame la Gouvernante, comme on disait sous l’ancien régime, — était fille du comte d’Effinghamà Elle parlait très bien le français,

et savait donner un grand charme aux réceptions du Château. Ses trois jeunes fils et ses deux filles avaient les manières aimables de leurs parents. Pendant le premier séjour de lady Carleton à Québec, Madame Johnston, parente du gouverneur, était une des habituées de la résidence vice-royale, où les anciennes familles des seigneurs canadiens et les officiers de la garnison tenaient à honneur de se rendre fréquemment.

Guy Carleton se rendit à Londres en 1770 1 et s’employa avec persistance à obtenir du Parlement anglais le fameux Acte de Québec de 1774, qui reconnaissait aux Canadiens le droit au libre exercice de leur religion, et cet autre droit, fort contesté, d’être régis par les anciennes lois et coutumes françaises en matière civile.

ILenry Cavendish, dans son Rapport des débats svr le bill dit Canada au Parlement de la Grande-Bretagne, en 1774, cite des discours dont voici quelques extraits fort importants :

Le procureur-général Edward Thurlow dit : “ Il est expressément stipulé (dans les capitulations) que tout Canadien aurait la pleine jouissance de toutes ses propriétés, particulièrement les ordres religieux des Canadiens, et que le libre exercice de la religion catholique romaine serait continué. Et le traité définitif de paix, si vous l’examinez bien, en ce qui regarde le Canada, par la cession du feu Roi de France à la Couronne de la Grande- Bretagne, a été fait en faveur de la propriété, en faveur de la religion, en faveur des différents ordres religieux.”

M. Edmund Burke s’exprime ainsi : “ Au Canada, vous avez un peuple professant la religion catholique ro-

i De 1770 fl. 1774, les fonctions de gouverneur furent remplies par M. Cramahé, président du Conseil.

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maine et en possession (le biens légalement appropriés pour le soutien de son clergé. Le dépouillerez-vous de cela ?... Dans toutes les colonies conquises, la religion établie a été maintenue.”

Enfin Lord ETorth, premier lord de la Trésorerie et Chancelier de l’Echiquier, fait la déclaration suivante : “ Quant au libre exercice de leur religion, le bill qui est devant cette Chambre ne donne aux Canadiens rien autre chose que ce qui leur est garanti par le traité de paix en autant que les lois de la Grande-Bretagne peuvent le confirmer. Or, il n’y a pas de doute que les lois de la Grande- Bretagne permettent le très complet et très libre exercice d’une religion quelconque différente de celle de l’Eglise d’Angleterre, dans chacune des colonies 1.”

La pièce de vers que voici, où, sous des formes conventionnelles fort heureusement disparues de la littérature, brille une incontestable “ loyauté,” fait voir les favorables dispositions que les bons procédés du gouverneur Carleton avaient su faire naître au sein de la population francocanadienne :

“ Ode

" Chantée au Château Saint-Louis par les Etudiants du Petit Séminaire de Québec , à VHonorable Guy Cakleton, Gouverneur Général du Canada , à la Peste que Son Excellence a donnée le 18 de ce mois (janvier 1770),

1 En 1808, l’évêque anglican de Québec s’étant plaint que l’évêque catholique, Mgr Plessis, prenait le titre d’évêque de Québec, “ Lord Castlereagh, ministre des colonies, répondit que l’évêque catholique n’était pas un étranger et qu’il jouissait de tous les avantages et de tous les droits attachés au titre de chef d’une religion qui était pratiquée librement en Canada sur la foi du Parlement impérial. ”

à l’occasion de la naissance de la Reine (Charlotte de Mecklembourg-Strelitz, femme de George III) :

“ La Discorde éteint son flambeau,

Pallas, au jour de sa naissance,

Nous offre à tous sa bienveillance Et son pacifique rameau.

“ Que chacun, assis à son ombre,

Goûtant les douceurs de 1a. paix.

Chasse de son cœur h jamais Regrets et chagrins à l’air sombre.

“ Affreux compagnons de Yulcain,

Cessez, Cyclopes détestables.

Par vos foudres trop redoutables.

De consterner le genre humain.

“ Ce Roi favori de Neptune

Qui règne et sur terre et sur mer.

D’un pays dompté par le fer Désire assurer la fortune.

“ C’est ce qu’annoncent c.es éclairs,

Ces feux, ces éclats de tonnerre.

Ces astres, partis de la terre,

Qui vont se perdre dans les airs.

“ Apprends donc en ce jour de fête A ne plus déplorer ton sort,

Peuple aux justes lois plus fort Soumis par le droit de conquête.

“ Déjà les arts en liberté,

Paraissant avec allégresse,

Dans le palais de la Sagesse Y sont reçus avec bonté.

“ A ces traits, reconnais l’ouvrage De ce gouverneur généreux Qui consacre à te rendre heureux,

Ses soins, ses biens, ses avantages.

“ Son nom ainsi que ses bienfaits Seront à jamais pour sa gloire Dédiés au temple de mémoire.

Ciel, comble pour lui nos souhaits ! ”

DOMINATION ANGLAISE

L’adoption de l’Acte de Québec de 1774 par le Parlement britannique, causa un grand mécontentement chez une certaine classe d’Anglais, et un plus grand encore peutêtre parmi les habitants des colonies anglo-américaines. Dans une réunion du Congrès de Philadelphie, tenue le 21 octobre 1774, par les délégués du New-Hampshire , de Massachusetts Bay, de Bhode Island and Providence Plantation, du Connecticut, de New-York, de New-Jersey, de la Pennsylvanie, des comtés de New-Castle, Kent and Sussex on Delaware, de Maryland, de la Virginie, de la Caroline du Nord et de le Caroline du Sud, il fut résolu d’envoyer en Angleterre un document désigné sous le nom de “ Adresse au peuple de la Grande-Bretagne,” où se lisait ce qui suit au sujet de l 'Acte de Québec :

“ . . .Nous ne pouvons nous empêcher de nous en plaindre comme d’une loi ennemie de l’Amérique Britannique, et nous ne pouvons cacher notre étonnement de ce qu’un Parlement britannique puisse jamais consentir à établir dans ce pays une religion qui a fait verser des déluges de sang sur notre isle, et répandu l’impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la rébellion dans toutes les parties du monde.”

Dans une autre séance de ce même Congrès, de Philadelphie, tenue cinq jours plus tard (le 26 octobre 1774), ces mêmes délégués, désireux d’entraîner les Canadiens dans leur révolte contre l’Angleterre, adressaient aux habitants de la province de Québec ces paroles hypocrites :

“ . . .Nous sommes trop bien informés de la libéralité des sentiments qui distinguent votre nation pour imaginer que la différence de religion vous donnera des préjugés contre une amitié cordiale avec nous. Vous savez que la

notion transcendante de la liberté élève ceux qui s’unissent pour sa cause au-dessus de toutes ces petites infirmités des esprits faibles. Les cantons suisses fournissent une preuve éclatante de cette vérité. Leur union comprend des états catholiques et protestants, vivant en paix les uns avec les autres, dans la plus parfaite concorde. . . Que vous offre-ton par le dernier acte du Parlement. . . ? la liberté de conscience dans votre religion ? ISTon. Dieu vous l’a donnée ; et les pouvoirs temporels avec lesquels vous avez été et vous êtes liés vous en ont solidement stipulé la jouissance dans le présent Congrès, qui est commencé le 5 septembre et a été continué jusqu’à aujourd’hui. Il a été résolu avec une joie universelle et d’une voix unanime que nous regarderions la violation faite à vos droits par l’Acte qui change le gouvernement de votre province, comme une violation de nos propres droits.”

Le reproche fait au gouvernement anglais par le Congrès de Philadelphie (clans son Adresse au peuple de la Grande- Bretagne) d’avoir trop bien traité les Canadiens mit ceuxci sur leur garde, et lorsque les Anglo-Américains, révoltéscontre leur métropole, voulurent s’emparer du Canada, en 1775, ils se heurtèrent à l’indifférence des habitants de la région de Montréal et à l’hostilité active de ceux de la région de Québec. Grâce au clergé et à la classe instruite de la population ; grâce surtout aux recommandations de Monseigneur Briand, évêque de Québec, les “ Bastonnais,” ces ennemis séculaires des Canadiens et des Acadiens, échouèrent dans leur tentative, et les “ nouveaux sujets,” comme on appelait les Canadiens, surent récompenser le gouvernement britannique de la justice qu'il venait de leur rendre en conservant à la Couronne d’Angleterre son vaste empire actuel de l’Amérique du Nord.

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Car il n’a tenu qu’au bon ou au mauvais vouloir des Canadiens-Français de Québec que les événements prissent telle direction ou telle direction contraire 1.

Guy Carleton demanda son rappel, et fut remplacé, en 1778, par le général Frédéric Haldimand, vieux militaire d’origine suisse, sévère, ombrageux à l’extrême, qui voyait partout des émissaires de la France et des colonies révoltées de l’Amérique. Ses craintes, pour n’être pas sans quelque fondement, étaient absolument excessives. Il emplit les prisons de gens qu’il soupçonnait de conspiration, obligea le peuple à de fréquentes corvées, et agit en toutes choses comme si chaque citoyen eût ôté un soldat obligé de lui obéir. 11 quitta Québec, au mois de novembre 1784, laissant provisoirement le gouvernement entre les mains du lieutenant-gouverneur Hamilton. L’année même de son départ, le 5 mai 1784, Haldimand fit commencer au fort Saint-Louis l’érection d’un nouveau corps de logis destiné aux bals, levers et réceptions officielles du Château. Une des courtines du fort construites en 1693 par Frontenac, servit de mur extérieur au rez-de-chaussée de cet édifice.

Le vieux général helvétien gourmandait les maçons employés aux travaux des fondements de la bâtisse, s’emparait lui-même de leurs instruments et les intimidait au point de les rendre réellement malhabiles.

Le bâtiment fut inauguré plus de deux ans après son départ, le 18 janvier 1787, jour de la fête de la reine

1 Consulter à ce sujet la précieuse collection de documents recueillis et annotés par M. l’abbé H. -A. Verreau, et publiée sous le titie . Invasion du Canada, ainsi que la notice biographique de Mgr Briand, dans l’ouvrage intitulé : Los Eveques de Québec, par Mgi Henri Têtu. Lire aussi les notes de M. Faucher de Saint-Maurice sur le général Richard Montgomery (1893).

Charlotte, — - lord Dorchester (Guy Carleton), revenu au pays en 1786, faisant les honneurs du nouvel édifice.

Les Anglais désignèrent d’abord ce bâtiment sous le nom de New building ou New Chateau Building. Lorsqu’il servit de résidence aux gouverneurs, on l’appela Château Saint-Louis.

Le véritable château Saint-Louis fut réparé et haussé d’un étage de 1808 à 1811, et sa toiture reçut une couverture en fer blanc. Le peuple commença alors à donner le nom de Château Veuf à l’antique édifice ainsi agrandi et rajeuni, et il appela Vieux Château le bâtiment de date beaucoup plus récente commencé par le général ILaldimand.

Après l’incendie du château Saint-Louis, en 1834, le nom de l’édifice historique fut souvent donné à l’autre château 1. 1

Pour éviter la confusion, nous avons, dans un rapport officiel écrit en 1875, donné le nom de Château Haldimand à l’édifice commencé le 5 mai 1784, et M. James Le Moine, à qui nous avions communiqué ce document, a, lui-même, adopté cette appellation dans un ouvrage publié subséquemment.

M. James Thompson, qui fut pendant longtemps le directeur des travaux du gouvernement en ce pays, a noté, jour jiar jour, dans un cahier confié depuis à la Société

1 Frontenac avait fait construire deux corps de garde, F un à droite et l’autre à gauche de la porte d’entrée du fort, — à l’intérieur. (Cliampigny pensait qu’un seul corps de garde était suffisant, mais il avait fini par céder devant le désir persistant de Frontenac) . Haldimand dut faire démolir celui de droite (en entrant), pour établir la partie nord du nouveau château ; l’autre fut démoli vers 1814, et remplacé par un corps de garde construit à l’extérieur du fort, tout près de la Place d’ Armes. Ce petit bâtiment, dont la façade était de forme elliptique et ornée de colonnes, fut démoli en 1854.

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Littéraire et Historique de Québec , tout ce qui concernait l’érection du château Haldimand. Nous en extrayons les “ entrées ” suivantes, choisies parmi les dernières du manuscrit :

“ 2 octobre 1786. Le peu qui reste à faire au nouvel édifice est remis à l’arrivée de Mylord Dorcliester, autrefois le général Guy Carleton, qui est attendu de jour en jour.

“ 30 octobre 1786. Lord Dorcliester visite d’abord le Château Saint-Louis, puis le nouveau bâtiment, avec le directeur des travaux. Il admire l’ intérieur du nouveau château, mais dit que l’extérieur a peu d’apparence.

“ 31 octobre 1786. On commence de grandes réparations au château proprement dit (Saint-Louis), puis on travaille au nouveau bâtiment, à la bibliothèque.

“ 3 janvier 1787. Le capitaine Mann intime aux ouvriers d’avoir à tenir la chambre dont on pose le parquet prête pour le lever de la fête de la naissance de la Reine, vu les inconvénients qu’il y aurait de recevoir une grande foule au Château le matin de ce jour.

“ 18 janvier 1787. Jour de la fête de la Reine. On reçoit pour la première fois dans le nouveau château. Deux aides de camp et deux sergents ont été placés à la porte, afin d’empêcher les messieurs d’entrer avec des crampons aux pieds. Malgré cette précaution,, un des visiteurs a laissé des marques de crampons sur le plus beau parquet peut-être de tout le Canada. La salle de réception n’était pas complètement terminée.

“ 8 juillet 1787. Lord et Lady Dorcliester visitent les chambres d’en haut.

“ 15 août 1787. Le prince William Henry1, reçu d'abord au Château (Saint-Louis), se rend ensuite au nouvel édifice (New Building ), où les officiers, le clergé et les notables lui souhaitent la bienvenue dans l’unique chambre complètement terminée.

“ 21 août 1787. Demain, jour de la naissance du prince (William-Henry), il y aura bal au nouvel édifice. Tous les ouvriers sont à l’œuvre. J’ai reçu ordre de Lord Dorchester de faire construire une plate-forme sur le toit <l’une bâtisse à voûte (vaultéd Tiouse ), originairement un magasin à poudre 2, contigu à l’extrémité supérieure du nouvel édifice, afin que le prince et son entourage puissent de là voir le feu d’artifice.

“ 21 septembre 1787. Le prince William-Henry visite le nouveau château ....

“ 1 octobre 1787. Brillante compagnie au nouveau château (New Building). Beu d’artifice repris. (Il n’avait pas eu lieu à cause de la pluie). Réveillon dans les mansardes du nouvel édifice. (Idée de Lady Carieton) 3.

“ 3 décembre 1787. Lord Dorchester et sa famille v déménagent dans les mansardes du nouveau château.”

A partir du mois de décembre 1787, l’antique château Saint- Louis fut occupé par des bureaux, et le gouverneur

i Duc de Clarence, plus tard Guillaume IV. Il débarqua à Québec le 14 août 1787. — E. G.

- Construit par M. de Denonville, d’après un plan de l’ingénieur Villeneuve, en Î685. — E. G.

3 Lady Ann Carleton, sœur de Lady Dorchester et veuve d’un neveu du gouverneur. Elle n’aimait pas le monde, et obtint le privilège de demeurer quelque temps chez les Ursulines. — E. G.

Le “Vieux Château” ou “château Haldimand” à Québec (1784-1892), d’après un dessin de M. George Saint-Michel.

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résida dans le château Haldimand. Décidément, “ ceci ” commençait à éclipser “ cela ” ; mais “ cela ” devait bientôt prendre sa revanche, et se revêtir d’une nouvelle splendeur.

M. Philippe Aubert de Gaspé racônte, dans ses Mémoires, un incident du bal donné au nouveau château, le 22 août 1787, en l’honneur du duc de Clarence. “ Le prince William-Henry, dit-il, fut reçu à Québec avec la pompe et l’étiquette dues au fils de notre souveraine. . . Il y eut, comme de droit, un grand bal au château Saint- Louis. On dînait alors à quatre heures; le bal commença entre six et sept heures. Le jeune prince, après avoir dansé avec quelques-unes des dames les plus considérables, belles, laides ou indifférentes, s’émancipa un peu, et, s’affranchissant de l’étiquette qu’on voulait lui imposer, il choisit lui-même ses danseuses parmi les demoiselles les plus jolies de la réunion, au grand déplaisir de Lady Dorchester, qui s’écriait de temps à autre : “ Ce jeune homme n’a aucun égard pour les convenances.”

“ Le jeune marin, tout à son plaisir, n’avait fait aucune attention à un incident qui ne le frappa qu’entre onze heures et minuit. S’adressant alors à mon oncle Charles de Lanaudière, aide-de-camp de Lord Dorchester, il lui demanda si, dans la ville de Québec, les dames et les messieurs ne s’asseyaient que pour prendre leurs repas.

“ — C’est, répliqua l’ aide-de-camp, par respect pour Votre Altesse Royale que tout le monde reste debout en sa présence.

u — ’ Alors, fit le Prince, dites-leur que mon Altesse Royale les dispense de cette étiquette.

“ L’ aide-de-camp, après avoir consulté Lord et Lady Dorchester, proclama que Son Altesse Royale le duc de

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Clarence permettait aux daines de s’asseoir ; ce dont plusieurs, surtout les vieilles, avaient grand besoin.”

Le prince n’avait alors que vingt-deux ans.

Un autre membre de la famille royale d’Angleterre, le prince Edouard, duc de Kent, (qui devint plus tard le père de Sa Majesté la reine Victoria) arriva à Québec, avec son régiment (le septième des fusiliers rovaux), au commencement du mois d’août de l’année 1791. Il se trouvait dans la capitale lorsque M. Hubert, curé de Québec, se noya dans le fleuve Saint-Laurent, en face de la Pointe-Lévis, le 21 mai 1792, et il se donna beaucoup de mal pour retrouver le corps de ce pasteur “ cliéri et aimant ” — dilectus et amans , comme dit l’inscription qui lui est consacrée dans la basilique Notre-Dame de Québec V

L’année 1792 marque une ère nouvelle dans la vie civile du peuple canadien, — l’inauguration de la constitution qui nous avait été accordée l’année précédente par le gouvernement de la Grande-Bretagne, et qui introduisait pour la première fois le régime parlementaire dans la colonie.

Le pays fut divisé en deux provinces : le Bas-Canada (160,000 habitants), capitale Québec, et le Haut-Canada (40,000 habitants), capitale York, aujourd’hui Toronto. Chaque province fut divisée en comtés ou circonscriptions électorales.

Le Conseil Législatif et l’Assemblée des représentants du peuple se réunirent à l’évêché de Québec (loué par le gouvernement depuis 1778), et la première session du premier parlement de la province du Bas-Canada fut ou-

1 Une “ loyale adresse ” fut présentée au prince Edouard d’Angleterre par les “ Représentants de la Province du Ras-Canada, ” à Québec, au mois de décembre 1793.

verte par sir Alurecl Clarke, lieutenant-gouverneur, le 17 décembre 1792.

Le Conseil Exécutif siégea au Château.

Le nouveau régime ne dotait pas encore le Canada d’un gouvernement responsable; mais Ta création de Chambres issues du suffrage populaire, dans les deux provinces, était un pas dans cette direction, et devait y conduire infailliblement.

Le régicide de 1793. — Immigration de prêtres français. — Incendie de l’église et du couvent des Récollets. — Encore Frontenac. — Les châtelaines du fort Saint- Louis sous le régime anglais. — - Un mariage. — Un dîner au château. — 'Complainte. — La politique des réceptions.

Les lignes émouvantes que Fera, va lire sont extraites des Mémoire js de M. Philippe Aubert de Gaspé:

“ C’était en l’année 1793 ; je n’avais que sept ans, mais ime circonstance que je vais rapporter me rapoelle que nous étions en hiver, et la scène qui eut lieu m’est aussi présente à l’esprit que si elle s’était passée ce matin. ZNIa mère et ma tante, sa isceur Marie-Louise de Lanaudière, causaient assises près d’une table. Mon père venait de recevoir son journal, et elles F interrogeaient desyenx avec anxiété, car il n’arrivait depuis longtemps que de bien tristes nouvelles de la France. Mon père bondit tout à coup sur sa chaise; ses grands yeux noirs lancèrent des flammes ; une affreuse pâleur se répandit sur son visage, d’ordinaire si coloré; il se prit la tête à deux mains, en s’écriant: “ Ab! les infâmes! ils ont guillotiné leur Loi! ”

11 Ma mère et sa sœur éclatèrent en sanglots ; et je

voyais leurs larmes fondre l’épais frimas des vitres des deux fenêtres où elles restèrent longtemps la tête appuyée. Dès ce jour je compris les horreurs de la révolution française.” ]

La population du Canada français fut consternée à cette nouvelle, continue M. de Gaspé, et “ un sentiment de profonde tristesse s’empara de toutes les âmes sensibles ... 1 ”

Dans une étude lue en séance publique à l’Université Laval, M. Joseph-Edmond Roy a fait connaître l’effet produit par la révolution française sur la population des petites îles de Saint-Pierre et. Miquelon. On proclama V égalité jusque dans les embarcations de pêcheurs, et la populace fut prise de vertige comme en Erance. Par les détails donnés par M. Roy, on peut juger des sanglantes journées qui eussent été réservées à notre Canada si la Providence ne nous avait séparés de la mère-patrie en temps opportun.

Après le traité de paix conclu en 1783 entre l’Angleterre et la nouvelle république des Etats-Unis d’Amérique, l’isolement dans lequel on avait tenu nos nationaux cessa temporairement; de jeunes Canadiens se rendirent à Paris pour y compléter leurs études, et revinrent dans nos villes

1 “ Monsieur de Belêtre, gentilhomme canadien, était à Paris le jour même de l’exécution de Louis XVI. Connaissant les sentiments de l’hôte chez qui il logeait, il fut surpris de le voir prêt à. sortir le matin avec la cocarde tricolore, et lui dit : — Où allez-vous, mon ami ?

— “ Je me rends, répondit-il, à la place de la guillotine, pour conserver ma tête, celle de ma femme, de mes enfants, et la vôtre, monsieur.

“ M. de Belêtre, de retour en Canada, racontait que lorsque cet homme rentra chez lui, il se jeta dans les bras de sa femme, et s’écria au milieu de ses sanglots : J’ai eu la douleur de voir tomber à mes pieds la tête du Roi ! ” (Pli. A. de Gaspé).

BOMINATIO X A X G LAI SE

avec des idées dites “ nouvelles ” qui se firent jour en quelques circonstances, notamment dans un banquet organisé à Montréal à l’occasion de l’inauguration de la constitution de 1791. Ces jeunes gens retrouvèrent dans la société anglaise et protestante de Québec et de Montréal quelque chose du luxe et des idées qui les avaient séduits en France, et plusieurs d’entre eux s’éloignèrent du peuple pour nouer des relations de ce côté.

Les lugubres événements de la révolution française déterminèrent une nouvelle rupture de toute communication avec la France officielle dans un temps où nous n’en pouvions attendre rien que de fâcheux ; 1 puis ils causèrent une immigration bénie de prêtres français animés du plus pur zèle apostolique et dont les noms sont conservés avec vénération dans la mémoire du peuple canadien. L’Angleterre, l’intolérante Angleterre d’autrefois, accueillit avec bonté ces ecclésiastiques catholiques poursuivis par la ragé révolutionnaire, et favorisa leur transmigration dans sa colonie ' du Canada, en même temps qu’elle gardait et entourait de tous les respects au sein du royaume un nombre beaucoup plus considérable de prêtres réfugiés

Voici la liste de ces vertueux et zélés auxiliaires que reçut le clergé canadien et que Mgr Hubert, évêque de Québec, avait appelés de ses vœux:

i “A nulle époque, peut-être, dit M. Bibaud, les dangers que s'exagérait le gouvernement ne mirent les Canadiens dans un isolement aussi complet. ! . de Larochefoucault-Liancourt put faire une excursion dans le Haut-Canada, en 1705 ; mais 1 entrée du Bas- Canada fut interdite à l’illustre et savant voyageur français ; et nous ne saurions dire par quelle faveur particulière il fut permis à son ami M. Guillemard de descendre, mais rapidement, le Saint- Laurent, depuis Kingston (ci-devant Frontenac ou Cataracoui) jusqu’à Québec. Faire venir des journaux ou même des livres directement de France, était une chose à laquelle il ne fallait pas penser.” q Hist . du Canada, tome II. page 124).

Arrivé en 1791. — M. Alain.

Arrivés en 1793. — MM. Philippe- Jean-Louis Desjardins, vicaire-général, 1 Jean- André Raiinbault, Pierre Gazelle et Candide Le Saulniers.

Arrivés en 1794. — MM. F. Ciquart, Louis- Joseph Desjardins, Jean Castanet, Jean-Denis Daulé, François-Gabriel Le-Courtois, Pierre- Joseph Périnault, Philibert Hautetz, P. S. S., Jean-Henri- Auguste Roux, P. S. S., lnthelme Malard, P . S . S., Antoine- Alexis Molin, P . S . S , Jean-Baptiste ïhavenet, P. S. S., François Humbert, P. S . S., Antoine Sattin, P . S . S., Melchior Sauvage, P . S . S., Guillaume Desgarets, P. S. S., Claude Rivière, P. S. S., et François-Marie Robin, P. S. S.

1 Ce digne ecclésiastique ne finit pas ses jours en Canada comme la plupart de ses compagnons d’exil. Il retourna en France, où il eut. à passer par bien des vicissitudes, comme on peut le voir par les lignes suivantes, de M. Ferland :

; “ Ancien chanoine de Bayeux, puis doyen de la collégiale de Meung

et vicaire général de l’évêque d’Orléans, monsieur Desjardins avait été forcé, par la révolution, de chercher un asile en Angleterre, où il arriva en 1792. Il y connut le célèbre Edmond Burke, qui s’intéressait beaucoup au sort des prêtres français, et qui s’était lié avec l’évêque de Saint- Pol-de-Léon, dispensateur des dons de la générosité anglaise. Ces deux hommes avaient proposé au gouvernement d’envoyer au Canada quelques personnes, pour examiner s’il serait possible d’y trouver des asiles pour les ecclésiastiques et les laïques français qui affluaient alors en Angleterre. Le projet fut accueilli avec faveur par le ministère, et messieurs Desjardins, Gazelle et Raimbault se chargèrent d’aller reconnaître, sur les lieux, les chances de succès ; ils étaient accompagnés par un Canadien, M. de la Corne, chevalier de Saint-Louis. De New-York, où ils débarquaient le huit février 1793, ils se rendirent par terre au Canada. Les évêques et le clergé les reçurent de la manière la plus obligeante. M. Desjardins s’occupa de recueillir les renseignements nécessaires pour l'objet de sa mission, et visita le Haut-Canada, où un certain nombre d’émigrés désiraient s’établir. L’année suivante, plusieurs prêtres le rejoignirent et parmi eux se trouvait son jeune frère. . .

“ Successivement grand-vicaire des évêques Hubert et Denaut, M. Desjardins se lia d’une étroite amitié avec M. Plessis, alors curé de Québec. Sa santé chancelante l’obligea, en 1802, de retourner en France, où il emporta avec lui les regrets des nombreux amis qu’il

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Arrivés en 1795. — MM. Joseph-Pierre Malavergue, Jacques Delevaivre, Claude-Gabriel Courtin, Jean Raimbault, P. Lejamtel de la Blouterie.

Arrivés eu 1796. — MM. Jean-Baptiste Cliicoineau, P.S.S.; Char les- Vincent Fournier, C. Bonaventure Jahouin, Jacques-Guillaume Roque, P. S. S., Antoine Houdet, P . S . S., Jean-Baptiste Saint-Marc, Urbain Orfroy, Antoine Villade et Pierre-René Joyer.

s’était attachés par ses belles qualités et par le charme de sa conversation. Au Canada, il avait eu à souffrir des mauvais procédés d’un lieutenant-gouverneur qui le traita assez mal ; après son retour en France, il eut à subir de plus rudes épreuves, car il devint l’objet des soupçons de l’empereur. Nommé en 1806 curé des Missions Etrangères, à Paris, il prit son domicile au séminaire du même nom. A Québec, il avait eu des rapports avec le duc de Kent, qui lui adressa à Paris quelques lettres dictées par la bienveillance ; c’en fut assez pour le faire soupçonner de déloyauté par Napoléon. Au mois d’octobre 1810, il fut saisi par la police et transféré â Vincennes ; on le relégua ensuite à Fenestrelle, puis à Campiano et enfin fi Verceil. Durant quatre ans, il subit un exil non mérité, au préjudice de ses affaires, de sa santé, de son ministère, et ne rentra en France qu’après la chute de l’empire.

“Pendant cette longue persécution, l’abbé Desjardins dut rompre toute communication à l’extérieur ; mais après son élargissement, il reprit sa correspondance avec ses amis du Canada, et surtout avec Mgr Plessis, et la continua toujours ensuite fort régulièrement.

“ M. Desjardins refusa, en 1817, l’évêché de Blois, et en 1823 celui de Châlons-sur-Marne. En 1819, le cardinal de Périgord, archevêque de Paris, le nomma grand-vicaire et archidiacre de Sainte-Geneviève, et lui donna un logement à l’archevêché. Lors du pillage de l’archevêché, en 1831, il perdit sa bibliothèque, ses tableaux, ses meubles et tout ce qu’il possédait d’argent. Il était alors à Conflans, d’où il s’échappa avec Mgr de Quélen, archevêque de Paris. L’abbé Desjardins mourut le 18 octobre 1833. C’est à lui que le Canada doit un grand nombre de beaux tableaux, qu’il fit vendre dans le pays, à un prix si modique que plusieurs fabriques de la campagne en achetèrent pour remplacer des toiles de peu de valeur. Ces tableaux, enlevés pendant la révolution aux monastères, aux couvents, aux églises, avaient été entassés dans un grenier, d’où on les tira au commencement de l’empire pour les vendre à l’encan. Désireux d’enrichir le Canada de quelques bonnes toiles, M. Desjardins les acheta et les. envoya â son frère, alors chapelain de l’Hôtel-Dieu de Québec. Jusqu’à sa m@rt il fut le protecteur et l’ami des jeunes Canadiens qui allaient étudier à Paris.” (Vie de Mgr Plessis, par l’abbé J.-B.-A. Ferland. — Le Foyer Canadien, année 1863).

Arrivés en 1798. — MM. Pierre-B. de Borniol, Pierre Gibert, Antoine Champion et Antoine Gaïffe, P . S . S.

Arrivés en 1799, — MM. de Galonné, J.-M. Sigogne et Antoine- Am al >le P icliar d .

Arrivé en 1801. — M. Nicolas- Aubin Thorel.

Arrivé en 1802. — Simon Poussin, P. S. S.- — 45 en tout l.

La Gazette de | Québec du 7 mars 1793 annonça en ces termes l’arrivée de MM. Desjardins, aîné, Gazelle et Baimbault :

“ La semaine dernière sont arrivés en cette ville trois français, réfugiés de France, venus d’Angleterre à la Nouvelle-York dans le paquebot du roi. Les recommandations de sir II enry Dundas leur méritèrent un accueil distingué de la part de Son Excellence le major-général Alured Clarke, lieutenant-gouverneur de Sa Majesté en Canada.C’est le lendemain de leur arrivée, le 3 mars, qu’ils eurent l’honneur d’être présentés à ce haut dignitaire, au château Saint-Louis.”

Quelques années plus tard, l’abbé Jacques-Ladislas de Calonne (frère du ministre de Louis NYI) fut aussi

i Voir le travail de l’abbé Bois, intitulé : L’Angleterre et le Clergé français réfugié pendant la Révolution, inséré au volume III, année 1 885, des “ Mémoires et Comptes rendus de la Société Royale du Canada.” Voir aussi l’Etude biographique sur Jean Raimbault, par le même auteur (Aug. Côté, éditeur. Québec, 1869) ; l’Hist. du Monastère des Ursulines de Québec ; l’Hist. de l’Hôpital-Général de Québec ; le 2° volume de l’Histoire des Ursulines des Trois-Rivières, qui contient une biographie complète de l’abbé de Calonne ; Une colonie féodale en Amérique, par M. E. Rameau de Saint-Père ; le Répertoire du Clergé canadien, par l’abbé C. Tanguay ; la Vie de C.-F. Painchaud, par le docteur N.-E. Dionne (Léger Brousseau, éditeur, Québec, 1894). Voir aussi Les Ecclesiastiques et les Royalistes français A l’époque de lcr Révolution, par N.-El Dionne. (Québec, 1905.)

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reçu au château Saint-Louis avec tous les égards dus à son caractère et à son rang \

Nous avons dit que les Récollets étaient les aumôniers du château Saint-Louis sous le régime français, et que leur église et leur couvent étaient situés en face du Fort. Le 6 septembre 1796, un incendie éclata dans une construction de la rue Saint-Louis, et acquit en très peu de temps une grande intensité. Des étincelles portées par un fort vent du sud-ouest vinrent embraser le clocher de l'église et la toiture du couvent. Quelques heures après, ces spacieux édifices étaient réduits en cendre.

IM. James Thompson, témoin oculaire de cet événement, en a fait le récit suivant, soixante-dix ans plus tard, à la demande de M. Pli. Aubert de Gaspé, un des membres de la Société des Antiquaires de Québec.

“ Les Récoeeets. — L’incendie qui fut la cause de la destruction de l'église et du couvent des Récollets ainsi que de nombre de domiciles, éclata dans l’année 1796, vers la fin du mois de septembre, dans l’écurie du juge Dunn (rue Saint-Louis), dans le cours de l’après-midi, par l’imprudence d’un petit nègre nommé Michel, un des serviteurs du juge. Par amusement, il tirait un petit canon dans l’écurie même : ce qui mit le feu aux fourrages y contenus. En peu de temps l’écurie fut en flammes. Etant moi-même auprès, je puis témoigner de la cause de l’incendie. Pour punition, le juge Dunn fit mettre le petit nègre à bord d’une frégate qui était alors dans le port. Au moment où le feu éclatait, il régnait un calme parfait. Mais lorsque le feu eut fait des progrès, il s’éleva

1 L’abbé de (talonne avait passé six ans à l’île du Prince-Edouard avant de venir se fixer au Canada. Il mourut en odeur de sainteté, aux Trois-Rivières, le 16 octobre 1822.

une tempête furieuse qui poussa les bardeaux de la couverture de l’écurie à une hauteur considérable, et les entraîna vers le fleuve et jusqu’à la Pointe-Lévis. Je vis l’un des bardeaux se loger dans le clocher de l’église des Récollets et y mettre le feu. Un des Frères y monta dans 1 intention d’éteindre le feu; mais il fut obligé de retraiter ; en peu de temps, le corps de l'église fut enveloppé de flammes ainsi que le couvent adjoignant. Pourtant on eut le temps de sauver les ornements de l’autel, ainsi qu une jolie petite frégate construite par l’un des Frères, et suspendue à la voûte de l'église, et de la transporter dans la cour du château Saint-Louis, et que je crois avoir été présentée ensuite aux Dames de l’ IIôpital-Général. L’ardeur des flammes mit le feu à une petite maison habitée alors par une famille Laurencelle, et toutes celles adjoignantes jusqu’à l’encoignure des rues Saint-Louis et des Carrières, et celles vis-à-vis le jardin du gouvernement furent consumées ou autrement détruites.

Ru moment oit le feu éclatait, il passait un petit tambourin retournant de pratiquer en dehors de la porte Saint- Louis. I n officier du 60e l’ayant aperçu, lui donna ordre de battre l'alarme, auquel le petit garçon répondit: “ Sir, I dont Tcnoiv hoiv fo beat tlie Fire-Drum /’ Bientôt après le bruit du tambour se fit entendre par toute la ville. Etant bien inquiet de voir la petite frégate, je partis à la course pour mieux échapper aux effets de l’église brûlante. Le coq du clocher de l’église tomba tout auprès de moi : il était de la grosseur d’un mouton ordinaire. La secousse me terrassa pour le moment, mais je repris courage et je pus continuer ma route jusqu’à la cour du Château, où il s’était assemblé une foule dans le même objet. Plus tard, dans 1 après-midi, je pus me faufiler à travers la

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foule, et j’atteignis le jardin des Récollets, où je rencontrai le Frère Louis, qui me fit manger des pommes cueillies sur les arbres. Le lendemain de l’incendie, je rencontrai (près de l’endroit où est maintenant la résidence du juge Black) un habitant de la Point e-Lévis, qui portait sous le bras un gros livre (un in-quarto ) bien endommagé par le feu. Il me dit l’avoir ramassé le jour précédent à sa porte. . . Le Père Berré se réfugia dans une maison retirée, dans la rue Saint-Louis, ayant appartenu à monsieur François Duval, alors clerc du marché de la liaute-ville. Il y est mort. Je ne puis me rappeler où ses restes furent inhumés. Le Frère Louis a tenu école nombre d’années à Saint-Roch (un des faubourgs de Québec), où il avait un superbe jardin de fleurs qui lui donna un bon revenu. Le Frère Rare (né Content et oncle de Ressire Parent, instituteur au Petit Séminaire) s’établit au village de Saint-Thomas, où il pratiqua le métier d’horloger. LTn troisième devint navigateur entre Québec et Rontréal. Il y eut un Frère Bernardin et un Frère Bernard, et peut-être quelques autres, dont j’ignore les noms et le sort.

u En terminant, je prie RR. les membres de la Société Antique de vouloir bien me faire grâce des fautes de style et de grammaire qui se seraient glissées dans le mémoire ci-haut, vu que le français n’est pas ma langue maternelle.

“Donné sous mon seing et sceau, à Québec, ce 27 mars 1866, quatre-vingt-troisième de ma naissance, qui eut lieu sous le toit de l’ancien Evêché, près de la porte de ville Prescott.”

“ James Thompson,

“ député commissaire général."

LE l'-OIiT ET LE CHATEAU SAINT-LOUIS

Les châtelaines du fort Saint-Louis sous le régime anglais furent lady Porchester, lady Prescott, lady Milnes, lady Craig, lady Prévost (dont le portrait est conservé chez les Drsulines de Québec), les tilles du duc de Richmond, la comtesse de Dalhousie et lady Aylmer.

Le château Saint-Louis avait un air de fête inaccoutumé au matin du 30 août 1797 : la sympathique fille du gouverneur-général du liant et du bas Canada, Mademoiselle Rebec'ca Prescott, épousait ce jour-là le capitaine John Baldwin, aicle-de-camp de son père, et accueillait, le sourire aux lèvres, les souhaits de bonheur de ses parents et de l’élite de la société de Québec. LIélas ! la joie qui brillait au front des jeunes fiancés devait bientôt s’évanouir: “ par un de ces malheurs que la sagesse de Dieu prépare aux plus élevés comme aux derniers des hommes,” la jeune femme si distinguée “ par son esprit supérieur, ses talents de premier ordre et les charmes de son caractère,” mourut à Québec, le 27 juin 1798, “ et d’abondantes larmes coulèrent de bien des yeux à cette triste nouvelle. Le gouverneur surtout demeura inconsolable. ...”

Parmi les événements dont le château Saint-Louis fut le

témoin, nous avons enregistré une naissance, - celle de

Marie-Anne de Brisay de Denonville, arrivée le 14 .septembre 1685, — et un mariage, — celui de Monsieur et Madame Baldwin, célébré le 30 août 1797 1 : combien plus souvent n’avons-nous pas eu à réveiller de funèbres sousouvenirs !

Qu’est-ce que l’étude de l'iiistoire sinon un dialogue avec les morts ?

1 Ce mariage, contracté devant le docteur S al ter- J eliosapliet Mountain, dut avoir lieu dans la chapelle du Château. L’église des Récollets, qui avait servi au culte protestant pendant les années précédentes, venait d’être réduite en cendres, et ce ne fut qu’en 1804 que l’on commença l’érection de l'église anglicane actuelle.

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M. Aubert de Gaspé parle assez fréquemment, du château Saint-Louis dans ses Mémoires. Nous empruntons tncore les lignes suivantes à cet aimable auteur octogénaire :

“ Monsieur Louis-René Cliaussegros de Léry appartenait aux gardes de Louis XVI ; étant en semestre, il eut le bonheur d’échapper au massacre du 10 d’août. De retour au Canada, il chantait une complainte empreinte de sensibilité qui faisait verser des larmes à ceux qui l’entendaient. Etant bien jeune alors, je ne me la rappelle que bien imparfaitement, mais je crois devoir la donner d’après mes souvenirs, laissant aux poètes le soin d’en rétablir le texte s’ils ne sont pas satisfaits du mien. La femme du gouverneur, lady Milnes, le pria de la chanter à un dîner, au château Saint-Louis ; mais, éclatant en sanglots après le premier couplet, elle quitta la table ; puis, revenant à l’expiration d’une dizaine de minutes, elle pria monsieur de Léry de continuer.

“ Voici cette complainte, que les circonstances faisaient peut-être apprécier plus qu’elle ne mérite. Mais il faut dire aussi que l’air, empreint de tristesse, contribuait beaucoup à émouvoir les cœurs sensibles.

“ Un troubadour béarnais, 1 Les yeux inondés de larmes,

A ses montagnards chantait Ce refrain, source d’alarmes :

Le petit-fils de Henri Est prisonnier dans Paris !

i “Chacun sait que Henri IV* était natif du Béarn, domaine de la maison d’Albret, réuni h la France par Louis XIL ”

“ Il a vu couler le sang De cette garde fidèle Qui vient d’offrir en mourant Aux Français un vrai modèle,

En combattant pour Louis,

Le petit-fils de Henri.

“ Ce dauphin, ce fils chéri.

Qui faisait notre espérance,

De pleurs sera donc nourri ?

Le berceau qu’on donne en France,

Au petit-fils de Henri,

Sont les prisons de Paris !

“ Au pied de ce monument Où le bon Henri respire,

Pourquoi l’airain foudroyant ?

On veut donc qu’Henri conspire Lui-même contre ses fils Les prisonniers de Paris ?

“ Français, trop ingrats Français,

Rendez Louis et sa compagne :

C’est le bien des Béarnais,

C’est le fils de la montagne :

Le prisonnier de Paris Est toujours le fils d’Henri. ”

La mémoire du narrateur l’a sans doute assez mal servi en cette circonstance ; mais il ne faut pas oublier que la musique sait tout poétiser, tout ennoblir. Pour qu’un cliant puisse faire naître une émotion profonde, il n’est pas nécessaire que les paroles en soient marquées au sceau du génie; il suffit que la donnée générale fournie par le

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poète soit de nature à réveiller un sentiment quelconque se rapportant à la tristesse ou à la joie. La musique fait le reste. Elle vient donner une intensité merveilleuse à ce sentiment, et sait en exprimer des nuances exquises que la parole seule ne saurait jamais rendre.

Dans un article intitulé : “ Québec au temps passé,” publié dans la Kermesse du 25 novembre 1892, M. Thomas Cliapais s’exprime en ces termes au sujet des réceptions du château Saint-Louis :

“ Ea société de Québec, au commencement du siècle, était très distinguée et très brillante.

“ Un grand nombre de vieilles familles, alliées à la noblesse française et conservant les traditions du régime tombé en 1763, lui donnaient beaucoup d’éclat. La présence du gouverneur et des troupes anglaises y ajoutait un élément très important. C’était une grande affaire que les réceptions au château, et les divertissements officiels constituaient une partie de la politique anglaise envers les colonies. Lions trouvons dans la correspondance de sir Ilobert Shore ]\li lues avec le ministre un indice de cette préoccupation. Le gouverneur se plaignait que son traitement n’était pas assez élevé. Il disait :

“ Quelques mois de séjour m’ont convaincu que mon “ traitement actuel n’y peut suffire, si je continue à résider “ au château et que j’y tienne l’état que l'on attend d’un “ gouverneur, et qui, selon mon expérience, sert grande- “ nient à unir et à réconcilier les gens, résultat essentiel- “ lement favorable aux intérêts de Sa Majesté. Je sais “ bien que je pourrais, en vivant sur le pied d’un simple “ particulier, restreindre ma dépense à mon traitement “ actuel, et je n’ennuierais pas Votre Grâce (le duc de “ Portland) d’un pareil détail ; mais alors je ne croirais

“ pas agir comme je conçois que mon devoir m’y oblige.

« Peut-être n’y a-t-il pas, clans les pays soumis à la domi- “ nation de Sa Majesté, un endroit où les agréments de “ la société, et, par conséquent, la popularité du gouver- “ neur, dépendent autant de la manière dont il vit, que “ dans la ville de Québec. La longue durée et les rigueurs u de l’hiver, la séparation forcée pendant des mois d avec “ les autres parties du monde, les fortunes généralement “ bornées des Canadiens, tout cela, joint au manque de “ lieu public d’assemblée, fait que les relations sociales à “ Québec, tournent sur un point. Voilà pourquoi il faut u que le lieutenant-gouverneur, comme le gouverneur en u chef, continue l’état de représentation coutumier au il château.”

“ Le Ministre jugea que Sir Robert Shore Milnes avait raison, et lui accorda une augmentation de traitement.

“ L’arrivée à Québec du gouverneur Craig, en 1807, marqua, dans les réceptions officielles, une ère de faste et de splendeur. Craig aimait la pompe ; il avait des gardes, une suite brillante, et faisait les honneurs de sa position princièrement. On l’appelait the Utile Icing.”

Le “ petit roi ” donnait souvent des fêtes à la campagne ; mais c’était surtout au château Ilaldimand, dépendance du château Saint-Louis, qu’avaient lieu les dîners et les bals donnés par ce fastueux personnage. Le château, centre de réceptions politiques, restait toujours le centre de la politique des réceptions.

Un odieux personnage. — -Dialogue historique. — La guerre de 1812. — Le fort Saint-Louis en 1815. — Les restes du duc de Richmond. — L’incendie du château Saint-Louis (23 janvier 1834). — La terrasse Durham. — Evénements politiques. — Destruction.

JParmi les personnages qui fréquentèrent le château Haldimand pendant le séjour qu’y firent les gouverneurs, il faut citer le notoire Ïïerman-Witrius Ryland, secrétaire intime de Lord Dorchester et de ses quatre successeurs, puis membre du Conseil Législatif et secrétaire du Conseil Exécutif. Il écrivait, le 23 décembre 1S0I, les lignes suivantes qui font voir tout ce qu’il y avait de fanatisme et de fiel au fond de son cœur : “ W e hâve been mad enough to allow a company of French rascals to deprive us for the moment of the means of accomplishing ail this (la domination de l’anglicanisme dans le Bas- Canada) ; but one prudent décisive step might rectify this absurdity.” II fit l’impossible pour empêcher M. Dunn, administrateur de la colonie, de reconnaître Mgr Plessis comme évêque de Québec et d’accepter son serment de fidélité au roi d’Angleterre. Il écrivit à ce sujet : “ Je méprise et je bais la religion catholique, parce qu’elle

ravale l’esprit humain et qu’elle est fatale à tous les pays oi'i elle existe.”

Le gouverneur intérimaire passa outre.

En 1807 arriva à Québec le gouverneur Sir James- Henry Craig, — dont nous avons déjà parlé,- — qui devait s’entendre parfaitement avec cet odieux personnage1.

Craig, dit M. Carneau, était un officier de quelque réputation, mais un “ administrateur fantasque et borné, qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme il eût parlé à des recrues soumises au fouet.”

Ainsi que nous l’avons déjà dit, ce gouverneur aux étranges allures quitta, quelques mois avant son départ de Québec, le château Haldimand, dépendance du château Saint-Louis, pour aller habiter ce dernier édifice. Ce fut dans une des salles du château Saint-Louis qu’eut lieu, au mois de juin 1811, lectlèbre dialogue entre sir Ja nés Craig et Mgr Plessis, dans lequel le gouverneur voulut jouer au Hapoléon. 2 L’illustre évêque qui devait plus tard

1 Ryland se rendit à Londres pour appuyer de sa parole un mémoire de Craig qu'il avait indubitablement inspiré et dont l'objet était de détruire tout ce qui était catholique et français dans le Bas- Canada. On répondit à l’envoyé de Craig qu’il avait raison en principe. mais qu’il ne fallait pas oublier que les Canadiens étaient en majorité dans leur pays. Le “ mémoire ” fut mis de côté. Plus tard, vers 1820, un autre fanatique, le juge Sewell, fit des instances auprès du gouvernement de la métropole pour que l’union de toutes jes provinces britanniques de l’Amérique du Nord fût décrétée, dans un but d’anglicisation et d’écrasement pour les Canadiens-Français. L’Angleterre ne voulut lien faire alors contre ses fidèles sujets du Bas- Canada, et ce ne furent que les imprudences de ceux qui préparèrent la regrettable insurrection de 1837, et cette insurrection elle-même, qui nous valurent le régime du Conseil Spécial, puis l’union des deux Canada dans des conditions difficiles, “ dangereuses ” sous certains rapports, ruineuses et injustes au point de vue financier.

2 Mgr Plessis dit que l’entretien dura sept quarts d’heure ; sir James Craig dit qu’il dura deux heures et demie. Il est évident que l’un des deux personnages avait trouvé le temps plus long que son interlocuteur.

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obtenir de l’Angleterre, pour l’Eglise du Canada, une indépendance que celle-ci n’avait connue ni sous le nouveau régime, ni même sous le régime français, déploya en cette circonstance autant de fermeté que de tact et de modération. Il était d’ailleurs fort instruit, et avait une connaissance étendue des lois anglaises touchant le domaine religieux.- Craig, qui voulait que le roi de la Grande- Bretagne nommât les évêques et les curés canadiens, et ignorait la doctrine catholique relativement à la juridiction spirituelle, tenta de faire briller aux yeux du prélat les avantages matériels qui lui reviendraient en acceptant la suprématie ecclésiastique du roi. Le prélat ne prononça pas le mot comediante, qui échappa, a-t-on dit, à Pie VII dans l’entretien de Fontainebleau, quelques mois plus tard, mais il exposa d’une façon lucide 1 la doctrine de l’Eglise à son interlocuteur, moins susceptible de la comprendre qu’était Napoléon.

Les événements de la “ guerre de 1812 ” vinrent servir nos intérêts. Mis en suspicion, maltraités dans leurs chefs par une caricature de potentat, les Canadiens n’avaient rien perdu de leur loyauté, et ils oublièrent genereusement leurs griefs lorsque sir George Prévost, successeur de Craig, leur témoigna une confiance qui était à leur honneur réciproque. La guerre ayant été déclarée, en 1812, entre l’Angleterre et les Etats-Unis (à propos du droit de visite ), le gouverneur donna la garde de sa capitale aux Canadiens-Français. Il n’en fallait pas davantage pour faire éclater la générosité et les sentiments chevaleresques de nos pères. Le plus brillant fait d’armes de cette campagne de 1812, 1813 et 1814, fut la bataille de Château-

1 Rentré chez lui, Mgr Plessis s’empressa d’écrire ce qu’il venait de dire au gouverneur.

guay (26 octobre 1813), où le colonel de Salaberry et ses trois cents voltigeurs franco-canadiens défirent sept mille Américains commandés par le général Hampton. 1 Après la guerre, l’Angleterre victorieuse et reconnaissante confirma les promesses faites par sir George Prévost a 1 évêque de Québec, et tous les droits des Canadiens-Français, relativement au domaine religieux, furent enfin et définitivement reconnus.

Monsieur Joseph Bouchette, dans sa Description topographique de la province du Bas-Canada , publiée à Londres en 1815, s’exprime ainsi :

“ En 1759, la population de Québec se montait à environ huit à neuf mille âmes; à présent, y compris les faubourgs, elle est d’à peu près 18,000. Les édifices publics sont le château Saint-Louis, l’Hôtel-Dieu, le couvent des Frsulines, le monastère des Jésuites, actuellement converti en casernes, les cathédrales protestante et catholique, l’église écossaise, l’église de la basse-ville, la maison de Justice, le séminaire, la nouvelle prison, et les casernes de l’artillerie ; il y a deux marchés, une place d’armes, uneparade et une esplanade. De ces bâtiments, le château Saint-Louis étant l’objet le plus saillant sur le sommet du rocher, mérite le premier d’être remarqué ; c’est un beau

i La “ guerre de 1812 ” se termina par le traité de Garni, du 24 décembre 1814. “La bataille de Chûteauguay surtout fut décisive. On l’a comparée, non sans raison, aux Thermopyles, et le nom de Salaberry a été exalté, en prose et en vers, à l’égal de celui de Léonidas. Si cet enthousiasme a pu paraître excessif à raison de la courte durée de l’engagement et du petit nombre de tués et de blessés de notre côté, la résistance à des forces si supérieures et les résultats qu’elle a eus suffisent pour le justifier. Ce n’est, si l’on veut, qu’une vive fusillade, un éclair au coin d'un bois ; mais cet éclair a illuminé . tout notre avenir. Il a fait voir encore une fois à l’Angleterre qu’elle devait compter avec nous; il a donné raison à la politique du général Prévost. ” — P.-J.-O. Chauveau.

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