Le fort Jacques-Cartier et la Petite-Hermine [microforme]
Avant de mettre ses navires en hivernage, en septembre 1535, Jacques Cartier avait jugé prudent de faire une exploration minutieuse de la rivière Sainte-Croix (1).
L'auteur du Brief Récit est très expliciteà ce sujet: “ Au bout d’icelle (île d'Orléans) trouvasmes, dit-il, un affourc d’eau fort beau et plaisant, auquel lieu y a une petite rivière, et hable de barre marinant de deux à trois brasses, que trouvasmes lieu à nous propice pour mettre nos dicts navires à sauveté. Nous nommasmes ledit lieu Sainte-Croix, parce que ledit jour y arrivasmes” (2). C'était en effet le 14 septembre, jour où l'Eglise célèbre la fête de l’'Exaltation de la sainte Croix.
Afin de pouvoir guider plus sûrement ses vaisseaux, Jacques Cartier fit planter des balises dans cette rivière, dont le cours était obstrué par des cailloux et autres obstacles (3).
(1) Les Récollets l’appelèrent plus tard rivière Saint-Charles, en l’honneur de leur puissant protecteur, messire Charles des Boues, grand-vicaire de Pontoise, C’est le Caëir-Coubat, ainsi appelé par les sauvages, à cause de ses nombreux méandres.
(2) Brief Récit, éd. canadienne, p. 54.
(8) Du temps de Champlain, le lit de la rivière Saint-Charles était embarrassé de rochers énormes dont beaucoup furent employés, vers 1755, à la construction d’une digue pour mettre en sûreté les bateaux du roi, Depuis plusieurs années cette digue n’est plus visible, étant comprise dans la longueur des quais qui s’avancent maintenant jusqu’au chenal de la rivière, Voyage de découvertes au Canada, Appendice, p, 100, note 4,
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Le jour suivant, c’est-à-dire le 15 septembre, les plus gros navires: de l’escadre française suivant tranquillement la ronte que le capitaine malouin avait tracée la veille, allaient mouiller dans l'endroit. que le Brief Récit désigne sous le nom de Havre de Sainte-Croix. Le troisième vaisseau, que l’on sait être l’£rnérillon, avait jeté l'ancre dans la rade, prêt à faire voile pour Hochelaga où Cartier avait résolu de se rendre sans retard. Pour une raison ou pour une autre, Donnacona, seigneur ou agouhanna de la bourgade de Stadaconé (1), voyait d’un mauvais œil ce départ du grand chef français ; il joignit bientôt à des représentations fausses un acte de fourberie, que Cartier qualifie de finesse. Dans la journée du 18 septembre, les sauvages se portèrent en grand nombre en face des vaisseaux, sans en approcher d'aussi près que les jours précédents, laissant. libre entre eux la distance de la rivière Sainte-Croix. Cette précaution inusitée n’était qu'un article du programme d’une mascarade montée par Donnacona et les siens. Tout à coup, les Français. virent apparaître, à une courte distance de leurs vaisseaux, un canot chargé de trois personnages travestis en diables portant cornes et revêtus de peaux de chien. Cette embarcation vint passer “ le long des navires” sans s'arrêter, et puis courut atterrir de l’autre côté de la rivière, à l'endroit même où se tenaient les sauvages de Stadaconé, spectateurs muets de cette ridicule comédie. Tout aussitôt les trois démons se jetèrent au fond du canot, comme pour simuler” une disparition mystérieuse, puis, des compères, prenant sur leurs. épaules, le canot et son contenu, transportèrent le tout dans le bois voisin, qui pouvait être éloigné des navires d'environ “un jet de pierre ” (2). Cette affaire impressionna si peu Cartier que, le lendemain, il partait [pour Hochelaga, sur l’'Emérillon, pour ne revenir que le 11 octobre suivant (3).
Que firent les compagnons de Cartier durant son absence ? (4) Le
(1) Cette bourgade était située sur l’emplacement actuel d’une partie du faubourg Saint-Jean,
(2) Brief Récit, (3) Zrief Récit, éd. canadienne, p. 48.
(4) Cartier se fit accompagner dans ce voyage par 28 mariniers, y compris: Macé Jalobert, son beau-frère, capitaine et pilote de la Péfÿe-Hermine, Guïl-. laume Le Breton-Bastille, capitaine et pilote de l’Emérillon, Une partie de la petite phalange de gentilshommes le suivit, entre autres, Claude de Pôntbriand, éclanson du Dauphin, Claude de Pommeraye, Jean Gouyon et Jean Poullet,
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Brief Récit va nous l'apprendre : “ Le lundi (11 octobre) nous arrivasmes au Hable de Sainte-Croix où estoient nos navires, et trou-
vasmes que les maistres et mariniers qui estoient demeurés avoient
fait un fort devant lesdits navires, tout clos de grosses pièces de bois plantées debout, joignant les unes aux autres, et tout à l’entour garni d'artillerie, et bien en ordre pour se défendre contre tout le pays” (1).
La construction de ce fort avait donc été résclue avant le départ de Cartier pour Hochelaga. Le découvreur avait dû fixer lui-même le lieu le plus propice à ces travaux, qui ne pouvait être que dans le voisinage le plus immédiat des vaisseaux, c’est-à-dire du havre de Sainte-Croix, où il les aperçut en arrivant le onze d'octobre, Mais pourquoi tant de précautions ? Est-ce que les sauvages de Stadaconé et du pays ne l'avaient pas reçu amicalement ? Oui, sans doute, mais ces témoignages de cordialité étaient-ils bien sincères ? Dureraient-ils tout l'hiver ? Cartier dut se poser ces questions, comme il dut aussi les résoudre bien aisément. La plus simple prudence lui commandait de se fortifier au milieu de ces tribus, qu’il ne connaissait encore qu'imparfaitement. Quatre bourgades l’entouraient : Stadaconé, sur le versant septentrional du promontoire de Québec ; il avait aperçu sur la rive gauche du fleuve Saint-Laurent les bourgades de Tailla, de Sternatam,d’Ajoaste, échelonnées sur les hauteurs de Beauport ; enfin c'était Stadin, qui allait être la plus rapprochée de son fort. En remontant le Saint-Laurent, Cartier avait encore lié connaissance avec les sauvages d’Ochelaï, à la pointe du Platon de Sainte-Croix, et il apprit, plus tard de ses voisins, l'existence des bourgades de Tequenonday et d'Hagouchenda.
Tous ces Indiens étaient très probablement Iroquois, car il est avéré qu’il fût un temps où cette nation régnait en souveraine le long des rives du Saint-Laurent. À elle seule, elle formait trois royaumes, chacun commandé par un seigneur ou agouhanna. C’étaient les royaumes de Saguenay, de Canada et d'Hochelaga. Le chef était aussi seigneur des différentes bourgades ou villes constituant un royaume. Nous savons que Donnacona était seigneur de Canada.
Les sauvages de Canada, que connut Cartier, n'avaient pas encore acquis cette réputation de férocité qui, du temps de Champlain, faisait la terreur des autres nations sauvages disséminées dans toute la Nouvelle-France, depuis la rivière Saguenay jusqu’au lac Huron.
(1) 2rief Récit, SA. can. p. 48.