Le Forum
(( La iiicr roiigiss.iil des premiers rayons, el au liant de l'KlIier la jaune Aiuore brillait sur son char rose. »
Ainsi chantera, quand le temps aura franchi l'espace de sept cents années, un poète, le plus aimé et le plus grand qui soit passé en ccis campagnes où tant de bruits retentiront, aujoiird'liiii encore silencieuses.
La lerre n'a pas d'autel qui soit mieux qu'iui amoncellement grossier de |)ierr(>s et de; gazon. Des cabanes de roseaux, (|uel(piescavernes béantes à peine usurpées d'hier, voilà tout ce tpii piéte aux hommes, à leur bélail à peine im p''umoinssanvage(pie les fauves parloul lôdanl et menacanl, une incerlaine el précaire bospilalité. Le nouveau jour (pii se lève, raméneia. ou du moins la dillérenre ne sera pas bien légère, les Iravaiix, les misères, les alertes, les joies naïves (pn* la veille a ramenés, ipn' ramènera le lendemain. Ce n'est pas le blond l'birbiis aux «bevenx d'or. riiM'lMis aimé de Tlié|\s. (pii monte el raxomiedans
le ciol déserté de la dernière étoile. En ces rudes campagnes son nom même est ignoré. Ici les dieux sont grossiers comme leurs croyants et leurs serviteurs. Le plus grand, et encore semble-t-il attaché à la terre et peu soucieux des demeures surhumaines, c'est Saturne, le dieu ami des travaux des champs; il guide le semeur aux sillons que péniblement il a creusés dans une terre mal domptée, il instruit la main du travailleur déjà plus curieux et qui blesse, pour les mieux féconder, les arbres où la grelVe sera placée ; il sait déjà le bienfaisant reconfort des nourritures restituées à la glèbe, à la bonne nourrice : pas de soin vulgaire qui le repousse ; c'est un dieu bon ouvrier, il suit les troupeaux à la piste et ne sort de l'étable journelleuîent nettoyée, que les mains pleines ou la corbeille de jonc sous le bras. Aussi est-il familièrement appelé Sterculus : les temps ne sont pas encore venusoù l'impiété, raillouseetsacrilègedu passé, fera de ce surnom de longues moqueries. Saturne apparaît, non dans des images sculptées, que ses dévots ne sauraient lui consacrer encore, mais dans leurs récits enfantins, dans leurs chansons reconnaissantes, la faux à la main. Il est aussi un bon moissonneur, et sa femme, Ops, d'humeur accueillante et simple comme lui, c'est la Richesse.
11 veut légalité de tous sur la terre et dans les champs dont la fécondité le réjouit. Il est libre et veut des hommes libres; aussi, quand viendront les jours où l'esclavage aura sans fin nuUtiplié, imposera-t-il aux maîtres la trêve d'ime liberté reconquise au moins l'espace de trois journées. Les saturnales rappelleiont aux hommes la fraternité désapprise. En la monti'ant dans le passé, peut-être
le dieu clément la fera-l-il entrevoir dans l'avenir. Durant ces trois jours de paix, les Irihiinaux seront fermés, les conflits sommeilleront et l'homme voudra bien ne voir que l'homme dans l'homme qui le coudoie, qui rit et qui passe. Saturne préside aux félicités sereines de l'âge d'or; son souvenir y doit rester associé. N'est-ce pas assez pour qu'il nous soit cher et respectable? C'est déjà bien beau de montrer l'homme heureux, ne serait-ce que dans le mirage d'une fable lointaine! Saturne cependant n'est pas seul adoré sur cette teri'e appelée de son nom et qui n'en connaît pas d'autre, Saturnia Telliis ; mais Saturne n'est pas un dieu jaloux, il accepte le partage avec ses frères divins, bien peu nombreux encore et plus humbles que lui; il n'a pour leurs autels plus pauvres que les siens, que des regards de complaisante sollicitude. Et d'ailleurs chacun de ces immortels, si Hottanle que soit leur immortalité, a son domaine réservé, sinon fermé, de frontières toujours bien délimitées; les empiétements où s'égare la dévotion ne sont pas une conquête violente, encore moins une insultante usurpation. On fait bon ménage chez ces petites gens d'un petit Olympe. Cousus, lui aussi, aime leschanq)s; il féconde les semailles; il exige les honneurs de deux fêtes annuelles, quand vient l'hive!' et que le grain conlié à la glèbe déjà prépare la moisson prochaine, puis quand les jours embrasés de l'été voient tomber sous la faucille les gerbes mûries. Cousus, doux à ceux-là même qui savent peiner mais ne savent pas se plaindre, veut que ses fêles soient celles des binidiles el dociles li-availlcins que riionunc associe à ses travaux. Ainsi, deux jduis laii. de par son ordre lonj^tenqis respecté, le Ixeuf pesant, la x.iclie
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coniplaisamment nounicièiv, 1p mulet, le cheval, le pauvre })etil àne Irollinanl, vout, vienueuf, trottent, galopent en toute liberté pour leur seule joie cl l'oubli des labeurs journaliers; aussi dés le matin ont-ils quitté l'étable et leurs serviteurs, hier et demain leurs maîtres, les ont couronnés de fleurs.
Mais (lonsus ne manifeste qu'une puissance intermittente. C'est le plus souvent un dieu de l'ombre, du mystère et même de l'oubli. Il se dérobe aux entrailles de la terre. Son autel enseveli ne paraît que par surprise; les pasteurs des hommes, à peine distingués des autres pasteurs, mènent grand bruit et grande fête de l'instant qu'ils le retrouvent. Quand viendra l'homme de Rome, Romulus, le roi à demi légendaire, et qu'il voudra le concours empressé des peuplades voisines, la fête qu'il annoncera, trouvera mieux qu'un piétexte dans la découverte d'un autel dédié au dieu Consus; et la fête qui consacrera, au mois de Sextilis, plus tard au mois d'Auguste, le souvenir du rapt des Sabines et de leur heureuse résignation, sera dite Consnalia.
Mais Consus, aux jours qu'il disparaît aux profondeurs de la terre, peut-être fraternise avec les divinités infernales. Aussi, comme à ces puissances redoutables de la nuit et du mystère, lui sacrifie-t-on quebiuofois une brebis noire. Le bon Saturne préfère d'innocentes (dViandes, et quel(iu('s-uns des fruits qu'il a fait germer, demeul'enl pour lui le don le jjIus agréable. Ce n'est qu'aux jours d'alfi'euse disette et de grand appétit qu'il a pu se résigner à dévorer ses enfants. Encore faut-il le croiic".' Ici on ne sait rien de cela.
Les dieux sont partout en cet âge d'une jeune humanité. On les voit sur la terre de Saturne en une vision moins précise et surtout moins glorieuse qu'aux pays de l'Hellade ; cependant ils grondent dans l'orage, ils murmurent dans les ruisseaux, ils parlent dans les grands bois que la brise balance, ils prophétisent dans le chant et le vol des oiseaux. Le pic vert est sacré. Emplumé de chatoyantes et diverses couleurs, il se plaît au plus profond des bois, il est de forme lourde et gauche, très agile pourtant; il ne chante pas, il ne crie qu'à de longs intervalles, mais les petits coups secs et répétés sans fin qui révèlent sa présence et son travail acharné, disent de grands secrets à qui sait les conqirendre.
Ils sont nondjreux ces augures, souvent consultés, car la flèche des chasseurs les respecte, plus nonil)reux encoi'e les aigles, les faucons, les corbeaux, confidents et révélateurs des oracles divins. Cette contrée en effet appnrail telle encore, ou à peu i)rès, que les dieux l'oiit livrée aux premiers honunes.
Un lleuve s'y épand, égarant ses méandres caj)ricieux. Le berger qui du baut de cpiebiue colline le conUMnjile et le suit, ou le devin curieux des libres horizons et des mystères célestes, le comj)are à la couleuvre paresseuse et flexible qui passe, ondule et disparait dans les herbes. Plus tard ses eaux jauniront souillées de fange et de limon; elles sont blanchâtres maintenant. [,es sources volcaniques, les émanations souterraines (pie le soufre pénètre, les oui ;iiiisi colorées. Le l'eu n'est pas eiieore (léclm de sa toul(!-puissance. Au pied d'une colline (jui sera dite l'Avcnlin, l'antre de Cacus. le bri'^•md voleur de
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bi'Iail, jette des nninriies redoutées ; et souvent la terre l)rus(iuenienl secouée se fend, réclainant (juelfjuo illustre victime, Kn des âges que rien ne fait pressentir encore, au milieu même du petit vallon devenu le glorieux Forum, un gouffre s'ouvrira tout à coup, et Décius, qu'un dévouement sacré librement y précipite, seul obtiendra des dieux qu'il se referme.
Ce ne sont là cependant que des craintes bientôt dissipées, des épouvantes passagères; ces campagnes respirent le plus souvent une quiétude profonde. Sept collines se dressent, luiit si ion veut compter celle que le fleuve sépare des sept premières. Elles ne sont pas si bien délimitées qu'elles ne puissent êti-c, en leurs ondulations fiaternclles et voisines, quelquefois confondues. Leur nombre mémo pourrait grandir, car les plus liantes dressent une cime indécise, et la fi'ondaison des arbi'os inégalement inclinés la déplace au gré d'un souffle qui passe. Les plus hautes, disons-nous, elles ne sont pas bien hautes. Sans que l'haleine lui manque, le pasteur en quelques enjambées peut les atteindre et les gravir. Les bois les enveloppent presque tout entières, vêtement sombre, doux cl |>laisanl aux yeux, mais (jue la cognée déjà menace et qu'elle mettia en pièces. Les forêts bientôt ne seront plus (pie des bois, les bois, des bocages aux étroites limites. La cognée est sacrilège, et le bûcheron jamais ne fiap|)e un vieux tionc moussu qu'une vague frayeur ne lui fasse aux |iremiers coups Irendtler la main. Souvent même il nuu'nuu'e une invocation j-apide au (lieu l'an, ou bien à (|uel(jue aulre divinité |Molt'clrice des ombrages inviolés. Mais il faut du bois aux cabanes
LES DERGERS. 9
groupées sur les pentes prochaines, il en faut aux bergers que les longs repos dans la campagne rassemblent auprès du feu; il en faut à ceux-là qui veulent asservir la terre et pousser la charrue, de tous les conquérants qui viendront, les premiers et non les moins laborieux. Enfin à ces cultures naissantes il faut ménager la place et de libres étendues. Les premiers champs où verdoie, pour jaunir bientôt, non pas le bon fi'oment, mais l'épeautre, blé plus comnuui, que seul on devait d'abord connaître, ont usurpé, non les sonnnets que les bois couronneront longtemps encore, non les vallons où dort et s'épand une eau croupissante, mais les pentes doucement inclinées où commencent les collines. Ces marais qui seront le Yélabre et qui seront le Forum, l'été les dessèche à demi, mais les hivers les renq)lissent. Une pluie d'orage suffit à faire un cloaipu- du Foiuiii. Le fieuve qui ne connaît ni la gène d'une digue ou d'un quai, ni l'insulte victorieuse d'un pont rejoignant ses bords, visite à son gré, aux jours de ses colères, tous les vallons avoisinanls. Les noirs sangliers se vautrent dans ses fanges, les l)(Riifs lents mais non pas encornés bien haut connue ceux que de longs siècles plus tard aMiéiicninl des barbares inconnus, les brebis |ilaci(h's, non pas les buflles massifs et pesants (pii doivent cbarriei' lt;s invasions deriiièi-es, viennent |)iétiner les berges; tantôt ils se glissent dans la ramée frémissante des roseaux, tantôt, en leur inqtatience de l'abi'euvoir accoutumé, ils en jettent bas tonte iMie perlie (|ue la boue a bientôt souillée.
Ainsi les vallons dont les collines s'en\ ironneul , appartiennent aux nieneuis de bteuls, autant du moins «pie le
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tolèrent les fauvos restés très nombreux. Les travailleurs (les cliani|is lentement ajj^randissent leur domaine; les bergers qui paissent les moutons, et ceux-là qui mènent leurs chèvres, plus hardis, plus fiers, d'humeur moins apaisée, ainsi que leurs bètes le leur ont enseigné, étendent leur empire aux frontières flottantes, sur les collines, sur les roches que les dents meurtrières ont commencé de dépouiller. Ces hommes sont rudes et simples ; ils ne chantent que de lentes et monotones mélopées, les flûtes dont ils s'accompagnent et dont les cris aigrelets éveillent et conduisent les troupeaux, un roseau taillé, percé de trous inégaux, la leur a fournie. Là-bas, bien au delà de ces collines qui leur sont familières et de la plaine qui les entoure magnifiquement étalée, derrière ces montagnes lointaines, aux profils si fiers et qui pour eux semblent limiter le monde, il est un peuple riche et déjà fameux. Ses habitants sont nombi'eux et ses villes ceintes de murailles; il a des temples, des collèges de prêtres, des augures savants; il faut des palais souterrains au faste impénitent de ses familles les plus puissantes; et le mystère des nécropoles, qu'une jalousie ombrageuse s'ingénie à dérober, réserve aux sacrilèges qui le viendront violei', l'éblouissement d'un butin merveilleux. La mort est là-bas aussi avare que la vie a été prodigue. Les hommes sont cruels, leurs dieux, conçus à leui' image, aiment les sacrifices sanglants, et sur la tombe à peine fermée, regorgement des victimes expiatoires. Le sang coule en Etrurie autant qu'en aucun lieu du monde. .Mais nos pasteurs ne connaissent de ce peuple cl de ces villes pour eux tro]) lointaines, que les mar-
cliands brocanteurs de toisons qui passent, quelques amulettes inexpliquées, quelques vases de bronze, luxe bien rare et qui fait bien des jaloux. Si peu nombreux qu'ils soient, car ils ne forment pas même un village, ils ne sont pas issus d'une commune famille bumaine; ils le savent, ils le disent, quelquefois brutalement ils se le reprochent. Les montagnards aisément poussent les querelles jusqu'à la bataille. Saturne n'est pas si bien écouté en l'apaisement de ses enseignements champêtres, que la guerre soit inconnue. On a déjà vu des armes meurtrières, des boucliers grossiers, même des chars. La fronde est d'un usage habituel. Les épieux n'ont pas déchiré que le flanc des cerfs ou des sangliers, ils ont goûté du sang de l'homme et ne doivent plus l'oublier. Ces hommes de rapine et de proie dont les fils seront des hommes de victoire et de conquête, coiffent leur lêle de la peau fauve des loups. Leur pied gauche est nu; nue guêtre grossière revêt leur jand)e droite.
Les Marses venus, assurent-ils, des retraites ombreuses où l'eau des lacs profonds, étroitement enq)ris()nnés, reflète les arbres penchants, se vantent de connaiti'e l'art d'assoupir et d'apprivoiser les vipèi-es. Ils les grisent (le chants attendris, les fascinent de lentes caresses; les reptiles les suivent docileuuMit. Ce n'est ([u'un jeu jH)ur ces charmeui's de guérir les plus ci iiclles morsures.
L'une des sept collines, celle (|ui sera lameuse enli'e toutes, celle (pii sera le Palatin r\ pnileia le palais des Césars, a vu déjà s'établir inir ciirciiilc cinvi', bien réduite; elle n(! couvre même pas la colline tout entière, mais elle est forte et peut délier im assaut pivripilé. Ceux
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qui Idiil li.'ilic, ciifanls jx'idiis ([\w des migrations incorlainos ont dispersés aux rivages les plus divers, les iV'lasges, voyageurs éternels que ne retient nulle patrie fidèlement acceptée, constructeurs audacieux et qui remuent les rochers pour les entasser en remparts ou les dresser en citadelles, l'ont appelée Rome. Cela veut diie (I foi'ce » CM un langage que les fils du pays ne sauraient connaili'e; cejiondant ils sauront jusiilier la jjromesse et hprésage. Ces l'élasgcs, étrangers au milieu des peuplades qui les ont accueillis ou plutôt subis, redoutaient quelque surprise, peut-être quelque vengeance; leur campement est devenu une forteresse. Ils disparaîtront ainsi (piils sont venus, dans la nuit, dans le mystère, mais un seul nom laissé derrière eux, jeté peut-être au hasard et sans une pensée lèlléchie, sul'liia hienfùl à fatiguer les échos d'un monde (jui n'aura plus d'autre nom.
Une seule colline, le Palatin, d'un avenir prochain, contient les hommes fils légitimes de cette terre, ou du moins (pii ne connaissent plus d'autre aïeule, et les vagabonds plus hardis, mais aussi plus redoutés, qui sont venus se tailler là un refuge passager. Leurs bras sont forts; et les lourdes jiierres, à leui' conuuandemenl, roulées, iMupilées, pénijjlement dressées, ont limité une enceinte ininterrompue. C'est la première conquête, la prise de possession d'un libre espace, l'asservissement d'un |ielil coin <\c Icrrc. L'exemj)le sera suivi, et la conquête du monde voulait cet apprentissage et ce connnencenicnt. Les pasteurs, longtemps accoutumés à ne voir dans les pierres qu'une immobilité inébranlable, ont raillé ces durs labeurs, j)uis ils en ont conçu (jucbiue étonnement.
bientôt quelque épouvante ; c'est que l'homme remueur de rochers est un vainqueur, bientôt un maître, et du haut de ces rudes remparts jalousement fermés, aire audacieuse et que seul peut dominer de plus haut et embrasser du regard l'aigle enlevé dans l'espace, le bâtisseur se fait redoutable; ce qu'il prendra ne sera plus rendu; il acceptait pour lui d'effrayants labeurs, il saura les imposer à bien, d'autres. La citadelle c'est déjà le royaume et le roi, ce sera quelque jour, dans un agrandissement prodigieux, lempire et l'empereur. Mais alors les (•ami)s largement espacés sur les frontières, les fleuves soumis et complices, quebpiefois même des remparts énormes et fermant des provinces tout entières, seront la citadelle d'une puissance qui n'eut jamais d'égale. Cependant, tels sont le charme et la persistance des premiers souvenirs que le Palatin, celui-là même des consuls et des césars, sera dit le Palatin des troupeaux, pecorom Palatia, et (|u'une de ses portes restera la porte Miigonia, la porte mugissante, comme si les bœufs y venaient toujours chercher leur élable hospitalière.
L'enceinte que tracera iionndus, débordeia le Palatin. Une charrue i)ar lui-même poussée, en aui'a sillonné le tracé; mais s'il lui plaît la marquer d'un vestige plus durable, il lui faudra appeler des niaud'uvres mieux pré-
|)arés (pir les pasteurs de la cniiln' u les vagabniids cpii
déjà suivent sa fortune. Les Kti'usipics, |ialii'nls et ingénieux bàlisscui's. viendront dés (pi'un cliantier sera ouvcil, et déjà, CM rclli' .iiilii' iiifcriaine dun |i('Uple coMunenranI, le Uoniain appaiail roidoini.ilciii'. l'iiiilialeur, le maitic prédestiné.
El cependant ces pensées ne sont pas encore formulées. Le berger, sa peau de bique sur les épaules, le bàlon à la inain, le dos appuyé contre un arbre, pense et médite volontiers; ce ne sont pas les cris de ses bêles qui troublent ses interminables rêveries. Jamais, cependant, il n'oserait i)ressenlir en lui, ni dans les enfants qui se jouent aux lierbes des pâturages, une telle descendance de vain- (pKMus et (le héros. Les Romains ne voudront pas renier ces 1res liunibles ancêtres ; ou du moins, si quelque vanité complaisante doit supposer un jour le Grec Héraclès paissant les troupeaux de Géryon au boid du Tibre, si le dieu Mars doit promener ses amours vagabondes en ces campagnes encore sans gloire, jamais ces dieux ne banniront les véritables aïeux, jamais ils ne les feront ou- Idier ; les vrais Romains, les nieilleuis, les plus grands, (lalon ou Virgile, aimeront les cluunps et connue le fabuleux Antée, digne rival d'Hercule, ils comprendront que toucher la terre, la fouler, léli-eindre d'une tendresse filiale, c'est reprendre la force et la vie en leurs origines premières. Le rude laboureur fera l'indomptable soldat.
Le jour qui se lève a de charmantes douceurs. Les troupeaux le saluent de leurs beuglements attendris et qui vont se répétant de colline en colline. Les cimes sont déjà caressées i)ar la lumière, les bois profonds où les yeuses répandent d'insondables ténèbres, prolongent une nuit qui ne sera jamais conq)létemenl dissipée. Mais les oiseaux restés invisibles ont deviné l'aurore; ils jettent leurs premiers gazouillements, ils ont secoué leurs ailes humides iU'<. fraîcheurs de la miit et leur vol déjà s'est
essayé, traversant les branches, animant le silence et l'immobilité des hautes ramures.
Les arbres qui librement prospèrent, gardent, au moins les plus nombreux, l'éternelle parure d'un feuillage que l'hiver ne saurait llétrir. Ainsi ces yeuses bien des fois centenaii'es et qui étaient là quand l'homme n'était pas, ainsi ces myrtes constellés de fleurettes blanches que la Grèce consacre à la belle Aphrodite, car il faut la joie d'un printemps éternel à la déesse qui aime et fait aimer, ainsi, de tous ces arbres les plus fiers et les plus glorieux, les lauriers qui couronnent et enveloppent l'Aventin d'un om- ]}rage ininterrompu, (lette colline inspirera, on ne saurait dire par quelle influence mystéi'ieuse, un esprit de dénigrement, d'hostilité, de révolte même à ceux-là qui la graviront. Si Homulus eut réellement un frère, ce fut là que Réunis, interrogeant le vol des oiseaux, vint lui disputer l'honneur de dénonuuer la cité nouvelle. L'Aventin, un démocrate impénitent, longtemps jalousera le Palatin, un intraitable aristocrate, et les plébéiens en niasse s'y viendront retirer, fuyant la tyrannie trop lourde des patriciens. Mais l'Aventin complaisannnent aussi prêtera ses lauriers à toutes les victoires, et combien il en faudra pour tresser les couronnes de tant de vainqueurs et suflire à tant de pompes triomphales!
Les liéires, les cornouillers sèmeiil leur leiiillagc iiiix premières rigueurs de l'amièe (iiiissaiilc. Ils .se groupent .'lu voisiiiiigc des rocliers (pii les surphimbciil. Les sources (|ii(' les Itdis disparaissant l.iissci'oiil taries, soiil t'iiniro ii()ud)r('US('s; les ligiiicis les oiiihia^ciil, leurs larges Icuilles lamist'ul l;i lumièrr; il srmbiciail (|ii'ils veulent
Los Dioscuics à la rontaiiu' Julurna.
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rendro ii cetto oaii bienfaisanle un peu delà fraîcheur qui les a fail iiaîliv el qui les rôjoiiil. L'une esl dite la fontaine
de JiMuine. C'est beancoup moins qu'un petit lac assurément, il faudrait dii'e une mare, si le mot ne semblait d'une impertinente vulgarité; un peu d'eau librement épandue rellète au pied du Palatin un petit coin d'azur. Le Forum établi la desséchera et fera disparaître; mais le jour de la jjataille du lac Résilie, Castor et Pollux y seront vernis abreuver leurs coursiers divins.
Le mont Célius dérobe en ses pentes premières la grotte d'Egérie. Juvénal la pourra visiter encore.
Les brumes matinales ont flotté, d'un instant à l'autre plus confuses et plus légères. C'était un voile où dispalaissait la profondeur des vallons et des gras pâturages; puis ce n'était plus que de Unes écharpes, une gaze transparente, indiscrète et peu jalouse, ce n'est plus rien, et la liiile dernière s'en est évanouie. Ine bêle lapidc cbcminc» la tète basse; elle se btàte connue si elle craignait le jour. Celte campagne lui est familière, elle n'hésite pas, silencieuse elle marche, elle va; c'est une louvi'. c'est une mère, c'est une nourrice. Llle a dépassé les oseraies el les vieux saules (|ui révèlent le voisinage du lleuve, elle» gagne le Palatin en coupant au |)lus court devant elle, lu anii'c la l't'coil. Le rocher est humide; les scdlopendi'cs v suspendent leurs feuilles allongées ainsi que des fers de lance. La louve se couche, s'étale; ses grands veux
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fauves se sont altendris en ini regard (jni est une caresse, elle abaisse la tête, ses dents blanches et aiguës resteront inoffensives, lentement elle lèche et sous son ventre ses petits se blottissent, pressant les mamelles, avides et gloutons; puis ils vagissent si doucement que l'on dirait des voix humaines, et lentement, reconnaissant dans ces petits sa digne progéniture, si peu ressemblante soit-elle, la louve une fois encore lentement les a léchés.
« Qu'était Rome lorsque la flûte de l'habitant de Cures frappait de son paisible murmure le rocher de Jupitei' et qu'aux lieux mêmes où la loi est aujourd'hui dictée anx nations vaincues, les javelots sabins se voyaient au milieu du Forum romain? «
Ainsi parle Propcroe, un poète épris en dilettante des choses du passé et qui devait se plaire à les évoquer dans les premiers rayonnements de la Rome impériah\ En elTet, autant qu'il est possible de dégager l'histoire aux traditions i)lus qu'à demi légendaires d'un grand peuph^ conuuençant, les Sabins sont les premiers (jue nous trouvons établis au Forum, au Quirinal et même au Capitule. Compagnie de bandits, h's hommes de Romuhis lestèrent longtemps campés au Pahilin.
Le Forum, avons-n(»us (ht, lui nu marais, au moins inicniiillciil ; ilib'viciil un marché, c'esl dii'c ([n'ij n'est déjà ])Ims l'econnaissahle. I><'s Tarcpiiiis venus d'Fliurie, gi'aiids bàlisseiMs comme on Fêlait dans leiu' pairie (Foi'igine, oMl eiili'epris des travaux ini|Miil,iiils d'ulililé vulgaire, 111,1 is aussi de conséeialion pieuse. Les dieux saveril,
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tout un monde conquis ol devenu Romain proclame, combien l'exemple devait être profilahle et fidèlement suivi. Taïquin l'Ancien, meilleur constructeur que les I*élas|,'es, f;iil donner les premiers coups de pioche, tailler les premières |)ieri"es d'un bel et régulier appareil. Tarquin le Superbe poursuit et achève cette tâche digne de son orgueil. Ainsi seront fondées pour ne plus janiais s'ébi'an- 1er, les premières assises de la Rome monumentale, l'ne prodigieuse floraison de toutes les splendeurs doit germer et s'épanouir; mais si magnifique soit-elle, jamais elle ne doit abolir ni faiie oublier l'œuvre des vieux Tarquins. La cloaca inaxima reste encore aujourd'hui une des curiosités de Rome. N'est-ce pas une chose remarquable cependant et bien caractéristique, de la voir à son début construire ce monumental égout? L'esprit pratique, un peu terre à terre de son peuple, n'est-il pas ainsi, en ses plus lointaines oiigines, annoncé et prédit? Si les Tarquins, on fondant le grand temple de Jupiter au Capitole, attestaient leur foi religieuse et dans quel souci ils avaient la proloclion des dieux, ils révélaient à la même heure qu'un tel souci n'était pas leur unique pensée. S'ils comptaient sur les iinmorlels pour les aider de haut et de loin dans leur tâche royale et humaine, ils ne comptaient que sur eux-mêmes pour se ménager une ville (pii leur fût sainement et agréablement habitable.
Tatius, un roi sabin, ou plutôt un chef de bande, avait déjà dressé, dit-on, dans le Forum une statue à Vénus Puriliante, Venus Cloacina, preuve nouvelle que ce vallon avait (oui spécialement besoin d'être assaini et puiùfié. Oue pouvait être celte statue? Sans aucun doute une idole
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très grossière, un fétiche de sauvage. Varron nous affirme, et rien n'est plus vraisemblable, que Rome resta sans statue vraiment digne de ce nom pendant cent soixante et dix ans après sa fondation.
Ainsi les travaux des Tai-quins ont desséché les vallons bourbeux. Ces princes peuvent descendre de leurs collines, de leur Regia, la première résidence royale, qui bien modestement préludait aux lointaines splendeurs du Palatin, et de là gagner le Capitole . déjà couronné de temples, sans le risque de honteuses souillures ou l'ennui de se frayer passage à travers les roseaux. Tarquin l'Ancien éblouit ses sujets du premier char qu'ils aient vu passer, et dans ce bel appareil, aflii-manl peut-être sa prise de possession, il gravit le Capitole.
Le Forum, au temps des rois, est un lieu d'assemblée, un tribunal, avant tout un marché. Tarquin l'Ancien en Iraça le périmètre, en régularisa, au moins à peu près, l'emplacement et l'encadra de portiques. N'est-il pas curieux et d'une instructive ironie de voir ces rois ainsi ménager l'aire bientôt Huneuse où la liberté romaine doit tenir ses assises premières, où la haine implacable des l'ois hautement proclamée devient un article de foi que la lyraïuiie impériale elhî-méme pourra duper mais n'osera pas franchement démentir?
A peine cependant le Forum est-il le l'oi'uiii en toute la terrible majesté de ce mat, que le sang vient d'y couler, et le sang le |)lus illustre, le plus précieux (|ui lut alor's, aussi le plus cher à celle |ieu|ila(ie (pie désormais nous pouvons appeler un peu|)le, le sang même de llrutus. Il ;diolit la royauté, il lundi; l'état répid)licain, de «piello
main brutale et jamais défaillante! C'est là déjà, non pas dans les joies, mais dans les memces philôt d'une aurore qui sera le jour le plus spleiidide, un de ces durs meneurs (riioiiiiiu's, iiiiplacahlcs à Ions eouiiiie ils !(> sont à euxjnènies, tels (pie Rome en doit si longtemps enlantei-. La
lignée commence des féroces serviteurs de la patrie et de la loi.
Assis sur la plate-forme du Vidcanal, à l'omlire de l'autel de Vulcain et conune sous l'inspiration de ce dieu (les ahimes insondés et de leur mystérieuse épouvante, Hrulus est venu siéger, et devant lui. sans (pi'un seul instant l'aveu d'nn regret on l'éclair d'une pitié clémente ait plissé sa lèvre ou troublé son regard, il a fait battre de verges et l'un apiés l'autre décapiter ses deux fils coupables de conspiration, convaincus de connivence avec les derniers partisans des Tarquins.
Seule l'assistance devait manifest(M' (|uel(jue borreur et quelipie ré|)iilsion; et cependant ces liiompbes ed'rayants du citoyen ou du soldat esclave de la loi et de la discipline sur l'bomme et sur le père n'étaient pas pour déplaire
Biulus
aux vrais Romains. Quelque chose du génie de ce peuple, âpre mais grand, avait passé dans l'âme de Brut us.
La royauté romaine n'avait pas disparu sans laisser derrière elle comme une traînée mal effacée. Aussi parmi ce peuple lier et jaloux de ses libertés nouvelles ou plutôt (le ses lois librement acceptées, le moindre incident, la [•lus légère apparence méchamment interprétée éveille aussitôt de l'ombrage. Palricicns et plébéiens rivalisent d'inquiète susceptibilité. Yalérius Publicola, l'ami, le collègue en son terrible consulat du premier Brutus, habite la Vélia. C'est moins qu'une colline, à peine un monticule, une butte aux limites incertaines. Cependant elle se dresse à l'extrémité du Forum; elle fait pendant au Capitole.
La Yélia domine le Forum, que seuls les dieux ont (h'oil de dominer. Les rois éfrus(|ii('s ont résidé siu' la \élia. Quel exemple et ({uel souvenir! ÎN'est-cepas tramer ou du moins rêver la tyrannie que demeurer si haut'.' Yalérius prévient les soupçons et les accusations déjà formulées. Lui-même et ses pénates, ils délaissent leur citadelle et se transportent plus bas, de plain-picd avec le jx'uple, de pliiiii-[)ie(l avec le Forum.
On ne saurait aflirnier (pic huiles les circdiislaiices de riiistoire romaine en ces jiremieis siècles soient d une exactitude sûrement établie. Les Bomaiiis ont imposé laiil de choses au monde (pTiis on! bien jui, si iiiédiociviiieiil douée (jiie ITil leiii iiiiagiiialioii ciéali iie. lui imposer aussi une hisl()ii(! amendée et complaisamiiient embellie.
Tile-Live, en son niagiiili(p rgiieil, ne s'en défend (pi'à
demi. Ces aiieedoles son! earactérisli(pies ceiieiid.Mil : elles accuseiil un niaiid aeeeiii de \éiilé dans |(>iii' enseniltle
m LE FOHl'M.
sinon clans leurs détails. Nous ne saurions jamais puiser nos mensonges ou suiviv nos erreurs qu'en nous-mêmes, et nos fables nous racontent, en dépit que nous en ayons. Le voile n'est pas un masque et le visage y transparaît. La vie romaine, en ses coutumes les plus diverses, en SCS vulgarités quotidiennes comme en ses plus rares solennités, emprunte l'encadrement coulumier du Fomm. Que ce soit le jour des prières publiques, d'un grand deuil national, d'ime lutte civile, des rivalités de partis, des éinoti(»ns ijojiulaires et de leui's terribles llux et reflux, le Forum les voit venir, le Forum les voit passer. Cela ne traîne pas toujours beaucoup de fracas. L'épopée est venue, elle reviendra, il faudra bien des siècles et des ruines pour qu'elle désapprenne ce chemin. Le drame n'abdique jamais; à peine écarté l'espace de quelques jours, on le devine tout prêta rentrer en scène, tant les échos lui restent fidèles et altcnlifs. Mais la comédie, la farce même n'est pas toujours ici absente et interdite. Le Forum a vu des jeux, non pas seulement les jeux sanglants des premiers gladiateurs, mais des représentations scéniques où la verve bouffonne des précurseurs de Plaute et de Térence se donnait libre caiiière. L'idylle aimable et souriante, une invitée que Uome ne connaissait guère, ne s'est pas toujours détournée dans l'épouvante ou la menace des souvenirs ni.il a|iaisés. Slrcnia, la déesse latine, est une déesse généreuse, elle veut la libéialité répandue sui' tous les cœurs et dans toutes les maisons. Les étrennes gardent son nom et sa mémoire ; cependant les enfants ingrats ainsi que des honunes ne savent plus qu'ils lui doivent les joies et les surprises de l'année connnençante. Strenia a son
sanctuaire au pied de l'Esquilin. Rien déplus modeste, et les ruines en seront bien vite effacées. Le plus souvent le sanctuaire est déserté, sans offrandes. 11 n'est joyeux et assiégé de la foule que l'espace d'une aurore. Mais la déesse est bonne mère, indulgente, sans rancune. Une fois l'an, un cortège se forme chez elle; il suit la voie Sacrée, il chemine à travers le Foi'um. Aux feuillages verts qu'il emporte et balance, on dirait le printemps qui marche et déjà promet, si lointain que soit encore son premier l'éveil, la joie des verdures renaissantes. Strenia envoie au Capitole une ambassade que les grands dieux de bataille, d'orgueil et de victoire, accueillent en toute complaisance.
Les chevaliers qui devaient prendre, dans la hiérarchie des dignités et des partis, une place si considérable, n'étaient en leur destination première que la cavalerie de Uome. Le recensement et la revue en étaient faits au P'orum. Ils s'assemblaient à la Vélia, suivaient la voie Sacrée, cheminant à pied et tenant leur cheval par la hi'ide. Ils passaient devant le tenq^le de (lastor et l'ollux, plus biièvement dénommé en langage vulgaire le tenqjle de Castor; peut-être ils murmui'aienl, à l'adresse de ces v.iillants dompteurs de chevaux, quel(|ue pieuse oraison, puis pénétraient dans le Koium.
Le censeui', un magisliat rcdoulMlilc, est l.i (pii les allend, assis devant les rostres. 11 est velu de pourjire connue un vicloricux; il ne marche (jue précédé d'un licteur et, par un privilège tout spécial, il prèle sernieiil solennel de maintenir les lois et (U- li-s imposer à tous, au Cajtitole, attestant hii'ii en face le seul .liqiiter, t.uidis que
28 LE FOni'M.
les iiiilrcs magistrats prêtent scniunil au Forum et ii'allesl(Mil que le peuple romain. Aussi, en ce qui relève de ses attrihutions, le censeur, j)rolégé connue d'une investiture divine, décide en toute souveraineté et sans appel. La tenue d'un chevalier lui semble-t-elle négligée : « Vends ton cheval » lui dit-il ! Et cela suffit, le chevalier est déchu de l'honneur de servir Rome. Enfin c'est prudence et sage précaution de surveiller, de réformer son régime quand s'annonce cette épreuve imi)lacable. Une panse de Silène fait scandale et provoque la moquerie; le soupçon dune obésité commençante a fait jeter plus d'une fois riuniiiliante interjection « Vends ton cheval! », même à rpielque brave vétéran qui s'en va tout penaud.
(^ejiendant le mot censere s'appliquait primitivement au (lén()iid)renient des troupeaux et le premier censeur fut un berger; telle est la persistance des souvenirs cbanqiétres toujours reparaissant jusque dans les insli(ulions de ce peuple batailleur.
Les barrières de bois où l'on classe et parque les citoyens aux jours de grandes assises populaires dans le Champ de Mars, sont dites bergeries, ovilia. Elles dieux savent cepeM(l;inl si les lidniiiiiis furent jamais un |ieM|)le de moulons! Les loups ne mampiaienl pas dans cette bergerie.
La lutte obstinément |)roioMgée des grands et du |iopulaire, des j)atriciens et des plébéiens, déroule ses diverses péiipélies. émouvantes connue une tragédie, fécondes comme les grandes révolutions de la nature, dans ce cadre cej)en(lant bien léduil, bien disproportionné à de telles grandeurs, le Foiinn romain. Mais aussi, comme il est de rèi:le dans un drame iiien construit et dinie ini-
placable logique, ractioii so trouvant rosseiréc en un court espace, rassemblée en quelques milliers de cœurs si étroitement pressés les uns contre les autres qu'ils pouvaient s'écouter battre, la pièce jouée ne nous en apparaît que plus saisissante, plus profondéinent bumaine. Elle traverse à peu près cinq siècles, ainsi qu'une bonne tragédie bien régulière et bien classique, les cinq actes voulus. Elle ne s'en va pas égarée loin du cadi'e cboisi. Ees dieux la suivent et l'embrassent, mais ils demeurent dans une tranquille neutralité; elle est tout bumaine ou lilutùt toute romaine, très précise, très raisonnée ainsi (|u'il convient à un peuple assez ignorant des libres rêvel'ies. Cette pièce, d'autant jjIus angoissante ([u'clle nous est plus procbaine, accepte en son unité en quelque sorte l'atale de b^nps, d'action et de lieu, des épisodes inou- Idiables, des scènes (lui sont des tableaux, (pii sont du marbre, qui sont du bronze, connue les belles légendes dont se berçait la (iréce aimée des dieux, et ([ui cependant sont aussi de la pensée, de l'âme et <le la vie. Le drauH» est un, mais telle est la vie (jui le pénétre (pie les fragments eux-mêmes on restent tout frémissants.
Un jour un homme paraît dans le Koriun. C'est presque un vieillard. On le coimaît. Mais, dei)iiis de longs jours il était absent, vainement désiiv aux maisons où sou amitié fréquentait. On le uiMomt'. on rappollo, on renloine. Ses vélemenls sont misérables; on siit bien (pi'il est pauvre, mais ce n'est plus du dénuement cpie traliissenl ces haillons sordides. Il a le visage défait, sa démarche est chancelante. Jamais au nloiu dr quelrpi'une de ses canq)agnes b's plus rudes d les pbi> luinlaiiies, il ne revint brisé
50 LE KOI',r>I.
(riinc (\uiilo falii,^U(\ ('itiiisr' d'îiiissi cruelles souffrances. Cet lioiiime est un soldat , un soldat toujours vainqueur; mais la victoire n'enrichit que les riches. La gloire est pour la pairie romaine, et cela est hien; à ce vétéran sufdt, pour sa part dinnnortalité, l'orgueil d'être Romain. Il faut vivre cependant, manger, faire manger les siens. Le butin du soldat n'est qu'une aubaine bien chanceuse. Si lourdement chargé est le légionnaire, qu'il ne saurait ajouter à ses armes, ses pièces de campement, à ses vivres d'ordonnance rien qui soit bien pesant. Le partage des tributs imposés aux peuplades conquises, ou mieux des champs devenus, du droit de la victoire, patrimoine national, lui permettrait de subsister, et le soldat ne retrouverait pas la misère au sortir du triomphe. Mais, nous l'avons dit, les petites gens sont écartés de la curée. (Quelques familles premient et gardent tout, ne partageant que les dangers. Ainsi, dans la dernière guerre, cet honnne a vu sa forme, le seul héritage qui lui soit échu, dévastée; il n'en reste qu'un souwnir et un iieu de cendre. Ses troupeaux ont disparu, ennnenés i)ar l'ennemi. Les taxes lui ont fait une nécessité de l'emprunt; puis il n'a pu satisfaire aux dettes contractées. Le créancier, un patricien usurier, complaisant la veille, implacable le lendemain, devenu tourmenteur et bourreau, a fait saisir cet homme, et chez lui, dans sa prison d'esclave, cachot honteux qu'ignore la lumière du jour, il l'a jeté, les fei's aux mains, les fers aux pieds, à ces pieds qui ont soulevé la poussière des batailles, à ces mains qui on! biandi la lance et jamais n'ont déserté le bouclier! Et l'on dit que Rome n'a qu'une seule prison, celle-là que le roi .Vncus Martius lit creuser
LES CO>'SULS. 51
,iu bas du Capitole ! Mais chaque maison qu'un grand nom décore, que hante l'orgueil d'un patricien, est la prison d'un plébéien, ou le sera au gré de son caprice. Ainsi gémit le fugitif tout ébloui de ce grand jour qu'il désespérait de revoir. La tenqjète gronde autour de lui, les rancunes se réveillent; et chacun de raconter quelque injustice patricienne, de renchérir sur les cruautés rappelées, et l'hostilité grandissante se ferait meurtrière si tous ces hommes, les plus grossiers, les plus malheureux eux-mêmes, les plus injustement trahis de la fortune et des joies promises, ne voyaient, non pas dans un rêve flottant, mais dans une innnédiate réalité partout présente, lîome elle-même, leur commune adoration, imposant son impartiale équité, sa très haute justice, désarmant les haines ou du moins leur dictant une trêve au jour des angoisses suprêmes et des prochains dangers. Longtemps, en leurs colères les mieux fondées, en leurs séditions les plus bruyantes, les plébéiens se borneront au refus (hi service militaii-e, et encore jusqu'au mirage docilement accepté des promesses souvent déçues. Une retraite au moni Sacré marquera le terme de leurs plus furieux ressentiments. Longtemps laitière et maternelle vision de la patrie planeiasur le Forum, et ce dieu n'aura pas un athée.
Home est une cité de guerre et de conquêtes. Ses premiers pas dans l'histoire l'attesleiil el bien vile elle a pleine conscience de la lâche (pii lui esl assignée.
Tu regere imperio jiopiilos, Huinane, iiioncnlo! « domain, souviens-toi qu'à toi il appartient de gouverner les peu[)Ies ! « Home lavait pensé bien a\anl (pie Virgile ne le chantât.
J-J LE rOHUM.
Aussi la vie militaire nous apparaît élroitcmcnt assoclôo à la vie civile, non pas confondue, au inoins dans l'âge des pins fécondes |)i'ospéiilés. Au Forum le soldai redevient citoyen. Un exemple illustre nous y montre cependant, en sa dureté nécessaire mais aussi en sa sublime grandeur, ce qui fut avec la foi ardente aux destinées de la patrie, la force la mieux assise, la condition première des victoires accomplies et des victoires promises, la discipline militaire. Ce jour-là le Forum, partageant les émotions du camp à peine al)andonné de la vt'ille, devait assister à la bataille la plus glorieuse; et Home, sans faire de vaincus, devait dispenser également entre tous l'honneur et la victoire.
On guerroie contre les Samnites, de rudes adversaires et dont la défaite laborieuse laissera le glaive de Rome trempé à ne plus se briser. L'épreuve est décisive et redout;djle; les consuls eux-mêmes ne feront plus (pi'obéir. Papirius (lursor est dictateur; il a choisi (juintus Maximus Fabius liulliamis |>()ur maître de la cavalerie.
Les poulets sacrés, consultés, ne présagent rien de Imn. C'est une grande affaire et dont le chef suprême d'une armée romaine, serait-il campé en face de l'ennemi, ne saurait se <lésintéresser. Papii'ius vient à Uome en quête de plus favorables auspices. Cependant il a formellement inlerdil à Fabius d'engager l'action avant son retour. L'occasion se présente d'une bataille heureusement préparée ; Fabius désobéit, livre la bataille et la gagne. La nouvelle est reçue a Uome. Papirius iri'ité invoque son autorité méconnue, congédie le Sénat qu'il allait consulter, déserte la curie et se hâte vers son cam|i tout frémis-
saut d'iiiie nouvelle vicluiro. Fabius s'in(iuiète; un danger approche et le menace plus redoutable encore que les armes sanmites. Lui vainqueur, il demande à ses soldats de le protéger: les acclamations lui répondent et l'accueillent sans le rassurer pleinement toutefois.
Le dictateur a fait diligence. Son tribunal est dressé, l'apirius apparaît, il siège, il parle, il conunande. Le victorieux n'est plus qu'un accusé, a Que le licteur s'avance! a (lit Papirius, qu'il |)répare les verges et la hache! » On iiuirniuie, on proteste, un tunmltc éclate. Paj)irius impassible ne veut pas renteiidre. Le joui' toiiilte cependant, refusant d'éclairer ce sanglant démenti jeté à la victoire. Selon la coutume, le jugement est remis au lendemain. La nuit est venue, propice et complaisante. Fabius, mal gardé peut-être, s'échappe. Pour une fois et par grand hasai'd, la vigilance romaine consent à sonimciller. Fabius est à Kome. chez son père. Ce péie a été lui-ménu' dictateui'. ti'ois fois consul; il appartient, aussi bien que Papirius, à l'une des |)lus anciemies et des plus honorées familles de Home. Mais le souvenir de tant d'honneurs et des services rendus, (jue pourrait-il contre» la loi? P;i|mius est acrniini ;"i lîdiiic siu' les (races du l'ugilil'. Il oi'domie à ses licteurs de le rechercher, de le saisir-. Le père supplie, le Sénat se récrie. Kien ne. peut llédiir le terrible justicier. Le père, de Fabius en appelle aux liibuiis et au |ieuple. l-a curie est désertée; le Fonuu est mainlenani le théâtre où 1»; drame agrandi poiusuivra sa marche haletante et trouvera son dénouement.. lamaiscdunil plus Iragi- (|ue des passions les plus bailles, des traditions les plus sacrées, de la pitié siippli.iiile, de la jii>lire menaçante et
suspendue iiiiisi que If toiinciii' dans lu main des dieux, ur devait caj)tivei' lallenlion el honleverser les âmes d tnnangoisse })luspioi'onde. Home est en liiUe avec elle-même, et le peuple plus étroitement que ne le fut jamais le chœur antique, est associé à cette tragédie sublime. Il n'est pas un écho docile; il est un acteur, il devient, du moins pour un jour, un de ces dieux inattendus mais toujoui présents el (jui seuls dénouent ce (jui dépasse la volonté des mortels. Sa voix est si liante et si liéie (pTelle imposerait silence à la tempête.
Le dictateur monte à la tiibune. Fabius vient se placer à SCS côtés. Le dictateur l'éloigné et le repousse. Le père de Fabius saisit son fils, se cranqionne à lui, atteste le peuple, atteste les dieux, accuse le diclaleur. « Des verges, des haches, s'écrie-l-il, pour des généiaux victorieux! — A quel supj)lice plus ci'uel mon lils anrait-il été réservé si l'armée avait péri? Les temples sont ouverts, les autels fument et disparaissent sous les offrandes, c'est par lui, par lui seul; cependant il sera dépouillé de ses vêtements, déchiré de verges en vue du Capitole, en présence de ce peuple romain qui lui doit sa dei-niére victoire el de ces dieux (pic dans la bataille il n'a jamais vainement invoqués! ».
Elle Capilole esl là, s|)leii(lide, radieux, hier salué des acclanialidiis (piiiiie lieiii-eiisc iniiivclle soulevait aussitôt; ses temples dominent le Forum. Ils sont si rapprochés que les mains des suppliants sont prèles à les loucher. Elle vieux père embrasse son fils, el le rude soldai pleure au lieu même où pleuiail le vieil Horace acharné à sauver son dernier enfant.
Les sénateurs, cependant gardiens jaloux des lois, les tribuns, le peuple se prononcent bruyamment pour le père. Le dictateur reste inflexible. Seul, sollicité des uns, menacé des autres, blâmé de tous, il lient tète à l'orage. Pas un instant son autorité n'est contestée ou méconnue; il demeure le maître, il est tout, il est la loi. « Voulezvous, dit-il, offrir vos tètes pour protéger l'insubordination de Fabius? »
Les tribuns se troublent. Mais la grande âme romaine a compris et le sublime entêtement de Papirius et l'iiéroïque entraînement du jeune Fabius. Plus de menaces, plus de tunmlte injurieux et qui désbonorcrait dans Papirius la plus haute majesté qui soit après la majesté des dieux. D'une commune pensée et de la plus belle des abdications, la foule s'incline, s'agenouille, se prosterne, supplie. Home demande à son fils la grâce de son fils, jalouse de les confondre en son maternel embrassement; car tous deux elle les aime, elle est fière de la fermeté inq)lacable de l'un comme de la vaillante jeunesse de l'autre. En celuici connue en celui-là elle s'est reconnue et jamais elle ne fut plus grande qu'en cette prosternation et ce libre abaissement aux pieds du magistrat, l'exécuteur et l'esclave des lois. Kl Papirius accordant la grâce que peut-être il ne retenait qu'à grand'peine, conclut en ces nobles paroles ; « C'est bien! la discipline militaire, la majesté de Vimpcrium l'ont t'nq)orté. Quinlus Fabius n'est point absous d'avoir cond)allu contre l'ordre de V imperalor : mais condamné pour crime, je le (luiiiic au piMipIc romain, je li' livre à la puissance lrii)imiliemie.(pii a exercé en sa faveur ime intervention ofiicieuse, mais non de droit, n
50 l,i: IdlUM.
Cela ost compris, approuvé' de tous. La foule, i)arlagée en deux libres cortèges, reconduit chez eux, luu à l'autre également sympatliique, le dictateur cl Fabius. Voilà comment Home accomplit el nirrita la conquête du monde.
Le Forum résume et concentre la vie romaine; mais dans cette existence tourmentée d'une ville, (dus tard d'iiii empire acliarné à son prodigieux labeur, tout n'est pas sonneries de bataille, fanfares de victoire. Les voix s'abaissent à de plus vulgaires discours; les âmes fléchissent en de moins hautes pensées. Au sortir d'une assemblée retentissante, au lendemain d'une scène inscrite en des annales immortelles, la vie journalière reprend ses droits et ses liahiludes casanières. Que l'on soit le peuple romain, il faut bien descendre de son piédestal, déserter les splendeurs de l'apothéose. L'homme se découvre el reparaît tel qu'il est partout, dans les fatalités de sa na- Imc, l'honnue qui flâne, l'homme qui brocante, l'honmie (pii riMitre dans sa boutique, se tapit dans son comptoir, aime, chante, respire, vient, passe et repasse, oublieux des and)itioiis surliumaines. Ce n'est plus le tori'ent qui gronde, bouillonne cMipoilanl les renommées éphémères, soulevant <('hii-ci pour abaisser celui-là aux bonds capricieux delà fortune; ce n'est plus le fleuve magniliquement épandu et (pii fertilise de son limon généreux des contrées toujours nouvelles; c'est un ruisselel au murmure monotone, moins encore une eau endormie en attendant qu'un nouvel orage la réveille, tristement paresseuse el non pas exfm|)le de souillures. Les hommes ne sauraient rien touelicr (pii iicniprunte à Icui- passage (juelque fange aussitôt iléposée.
Plante est un salyrique, et Tlialio lui souffle à l'oreille de joyeuses moqueries ; mais c'est aussi un observateur curieux, très expert à soulever les masques. N'est-il pas lîonuiie de théâtre et de quelles apparences menteuses se pourrait affubler l'humanité que son regard n'ait aussitôt traversées, que son rire n'ait dissipées ainsi que la lumière perce une ombre décevante? Plante, toujours en quête d'hommes qui ne soient rien que des hommes d'une espèce très banale, les cherche et les trouve sans peine au Forum et dans ses alentours. « Vous fautil un parjure? nous fait-il demander par le chef du chœur dans sa comédie de Curcidlon, allez au Coniilium! Un menicni-, un fanfaron? Allez au temple de Cloacine ! Des maris jtrodigues et lii)ertins? Vous en trouverez sous la basilique, avec de vieilles courtisanes et des intrigantes! Des gourmands? Courez au marché aux poissons! C'est dans le bas du Forum que les gens de bien, les citoyens riches se promènent. Au centre se pavanent les fats et les ambitienx. Au-dessus du lac (Plante veut probablement parler de la fontaine voisine du temple de Castor), vous rencontrerez les sots, les bavards, les diseurs de méchants propos — Deri'ière le temple de Castui' s'assemblent les emprnnteui's et les usuriei's. Sous les boutiques vieilles (dans la partie méridionale du Forum) vous trouverez des iid'àmes; snr h; ipiiii de Vélabre, les boulangers, les Iioiichei's, les devins, les faiseiiis d'affaires et lenrs dupes ))
Piaule ce|)en(laiil \i\ail aux jours les pins tragicpies mais aussi les |)his jnslcmcnl fameux (pie lîonie ait jamais traversés. Il écrivait ses citinédies dans i'ep(tiivanle des
r.8 LK FORUM.
batailles perdues ou dans le fracas des revanches suprêmes. Jamais le peuple romain no fut jtlus grand qu'en ce lonf; duel contre Cartilage; et cependant c'est ce peuple que le jioète laille et censure. Il n'est ])euple qui n'ait sa tourbe.
Rome rptrouvait lo meilleur de son génie dans quelques familles longuement associées à toutes ses épreuves et grandies avec elle. Elle avait ses dynasties de bons serviteurs, de batailleurs et de con(jnérants. Une seule dynastie, serait-elle issue d'un Alexandre, n'aurait pu suflire à une ville prête à dévorer tant de royaumes et de rois. Marcellus était proclamé l'épée de Rome, Fabius son bouclier. Mais ni Marcellus, ni Fabius, ni le vainqueur de Syracuse et d'Archiméde, ni le temporisaleur (pii devait lasser Amiibal,ne devait égaler la renommée de Scipion le prcniiei' AIricain.
Garnies coiisonnniuin désastre qui aurait anéanti toute |)uissance qui n'aurait j)as été la puissance romaine. Quelques fugitifs, à grand'pcine écbappés, ont désespéré ce|)endant de Rome et de sa fortune. Quelques paroles indignes d(î défaillance sont nnn'muréi's, trop complaisarnmenl écoulées, l'n jeune soldai, presque un enfani, les a sur|)iist's, (Iiiiciiu'iiI n'|i'\('i's. Il parle ;'i son jour, il est écoulé de ceux mêmes qu'il pourmaiide, il leui' l'ail jurer de liiller, de coiuhalli'e encore el toujours; cl ce
40 I,K FtiIiUM.
soldai aclianu"' aux voiigeant-es qu'il s'est déjà proniisos, c'est Scipioii.
Lo tcrrililc coips-à-roiiis de Hoino ol Cai'thago ébranlo la Icrro; et l'on dirait doux bêtes fauves d'une force sensiblenienl égale, l'une et l'autre d'une niasse écrasante et qui se font un libre clianqi de bataille des campagnes qu'elles fréquentaient. Malbeur aux petits, aux faibles qu'une alliance incertaine, nécessaire cependant, menace ou sollicite! La neutralité serait de la trahison; une double vengeance la viendrait châtier. Ainsi la guerre étend ses ravages à toute l'Ilalie, à la Sicile, à l'Espagne, au monde.
Une guerre sans cesse l'ciiouvelée l'espace de soixante ans et plus, traversée de ié|)iis bien coui'ts, a détourné loin du Forum les souveniis de l'Iiisloire (>t niènie les âmes des Romains.
Cartliagi! réduite à l'impuissance et (pii porte à son flanc, comme une plaie béante, la luibulcnle royauté de .Massinissa, a dû accepter un traité, suprême aveu de sa défaite et de sa ruine. La guerre continue cependant, mais plus lointaine; c'est un orage (pii s'éloigne et le sommeil de liome n'en sera plus troublé. Aniiochus n'est pas (iarthage; ce n'est qu'un grand roi et dont la majesté domine une vaste étendue de pays. Lucius Scipion reçoit le commandement des armées de Grèce et d'Asie ; son frèi-e, le gi'and Africain, sollicite et accepte de servir sous ses (trdi'cs. Il sera le conseiller, et de son côté Antiochus a le sien non moins illustre, Amiibal lui-même. Mais rien ne saurait plus ivtarder, sinon l'espace de (piehpies jours à peine, le vol des aigles lomaines.
LES TP.IOMIMIATEIIUS. 41
Cependant le fils de Scipion est tombé anx mains d'Antiochus ; Antiochiis, ému de générosité peut-être, ou plutôt inspiré d'une politicjue prévoyante, a renvoyé l'enfant à son père, de bonne grâce et sans rançon. Ce procédé a toucbé Scipion, très dévoué, très affectueux à tous les siens. Mais cela est raconté à Rome, commenté, méchamment interprété.
La guerre a pris fin au milieu des victoires, et déjà Rome s'accoutume à ne plus traiter qu'avec des vaincus; elle s'en fait une loi. Les vainqueui's sont revenus. Porcius Catoii, un plébéien, léte dure, un paysan enragé des plus rudes labeurs, bon soldat et qui a servi sous les ordres de Scipion, mais haineux et d'une morose austétérité, un vertueux qui fei'ait détester la vertu, pérore et cabale contre Scipion. Caton n'ainu" lu les choses, ni les honnnes de l'Orient, ni ceux-là même qui les ont touchés de Irop près; il n'aime pas la (Irèce, ni h'S amis de la Crèce; il n(! sait (pie gronchn' ou sourciller de mauvaise bimieur aux sourires connue aux lumièi'es qui lui viennent de là-bas. Celte affaire d'Asie, les politesses d'Aulio- <'hus à Scipion, tout cela n'est pas cl;iir, cl C.iloii ne ci'oit ni ;mi\ libi'cs générosités, ni aux ciénicnccs désinlércssécs. On sait ([iw ses entclcmcnls ignor(Mit ré|iit cl lassiliidc. Il a tan! parlé, tant cabale (|u'iuic émotion profonde a traversé la ville. In tribun, |)ersonnage inviolablecl redouté, un édile, magistrat saciv, ont partagé les envieuses animosilés de Caton. Scipion est accusé, poursuivi en face du peuple l'omain.
C'est au r'orinn maintenant ipi'il \a paraître, et C(> champ de hataille n'est pas moins redonlalile (pie la jilaine
(lo Ziinin. On poiil (raiiidrc loiilcs les surprises et quelquo désasliv sans Icnilcniain. La haine est vigilante pins que pas une sentinelle.
Le danger peut grandir de l'indiiination même de laccusé, de son humeur quehpiefois hautaine. N'a-t-il pas défendu en plein Sénat à son frère Lucius de s'expliquer sur cette affaire d'Asie? Ne lui a-t-il pas arraché des mains lesconqites où leiniiloi des sommes payées par Antiochus était détaillé? >" a-t-il pas déchiré les pièces? N'a-t- il pas, de sa inain tonjours victorieuse, écarté de son frère le Irihnn (|iii voulait le saisir? Il a effacé tant de frontières que peut-être il ne connaîtra plus la frontière des lois.
Les asseudjlées plénières du peuple romain se tiennent au Champ de Mars, les assemblées patriciennes au Comiliinii. les assemblées plébéiennes, voisines et quelquefois IValernelles de ces dernières, dans le Forum. C'est là que siège celle qui doitjugei-, condamner peut-être le triomphateur de Zama. Les jilébéiens sont là. les patriciens aussi, des magistrats, des sénateurs. Au jour néfaste où le nom de Cannes franchit l'enceinte de Rome, précédant à peine de quelques instants, on pouvait le croire, Annibal lui-même, le Sénat descendait de la Curie dans le Forum, condamnant ainsi sa majesté inviolée et presque divine aux plus vulgaires ])i'omiscuités, mais aussi relevant tous les cœurs au contact de cette glorieuse fraternité. Aujourd'hui Cannes n'est plus qu'un souvenir, mais Scipion, le vengeur des désastres acc(»nqilis. a droit, lui aussi, à la présence de tous; n'a-t-il pas élé le commun sauveur?
(Ju'esl-ii devenu, ce Forum fpie nous avons vu lentement
('■mcrger dos roseaux (l'un marais? C'est une puissance, nous l'avons dit, mais quel aspect a-t-il revêtu? Après plus de cinq siècles révolus, le Forum est-il resté reconnaissable?
Nous avons laissé derrière nous les pentes de l'Esquilin et le petit temple de Strenia. Nous suivons la voie Sacrée qui serpente, uiénageant les surprises des perspectives changeantes et nous dérobant ses splendeurs dernièi'es. Los larges dalles de pépérin se sont déjà creusées d'ornières au passage des trionqîhatours.
Le Palatin élève à notre gauche ses pentes rapides ; et le temple de Jupiter Stalor, de Jupiter qui arrête la fuite, rétablit la bataille, montre ses colonnes, attestant le souvenir de Uomulus, et d'une légende peut-être nous faisant une histoire incontestée. Le souvenir de Numa, 1(> roi |tieux, est J'osté attaché à la Piegia,que nous dépassons. C'est une maison sainte, presque à l'égal d'un teuq)le, où demeure le souverain pontife, aussi un lieu d'asile.
Les Vestales habitent auprès de la Regia. Elles ont là leur retraite inaccessible aux hommes sous peine do saci'ilége et de mort.
Le temple de Vesta est attenant à l'habitation de ses |)rêtresses. [| est circulaii'o, eiilouré de colonnes, de très modestes proportions et l'ei'iné d'une cou|iole un |)eu lourdniKMil aplatie. Pas de statue qui Irône dans le sancliiaire, rien (|ue la llanmio toujours vigilante d'un feu (|ui MO doit pas s'éleindre; on y poiu'i'ait voir l'image symlMtlii|ue et saisissante du génie même de Home, toujours prêt à embraser le monde. (!e génie ne serait-il plus (pi'iine étincelle.
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50 LE FÛIUM.
l/iii'c de Fabius Maxinuis, vaiiuiiKnir dos Allobroges ainsi (|iu! le dit riiisci-i|)li()ii, (Mijaiiiho la voie Sacirc. C/t'sl lo incmicr <|iic le Rome ait élevé. Il est bâti de travertin, d'une très médiocre magnilicence.
Le temps n'est pas venu où les marbres cbarriés à grands frais attesteront le faste des empereurs mieux que la gloire de Rome.
Le sol que la foudre a frappé en devient aussitôt sacré. Le putéal de Libon limite, en son étroite margelle, un
petit coin de lerre
ainsi devenu le [lat rimoine des dieux.
Le temple de Castor, que fonda le dictateur Aulus Postumius et que son fils le duumvir inaugura en l'an 27^ de Rome, consacre les plus lointains souvenirs, lassistance miraculeuse de ('astor et de Pollux au condjat du lac Régille. Mais le tenq)le (jue nous trouvons à notre gauche, n'est pas le temple primitif. Lucius Metellus Dalmalicus a déjà présidé à sa complète reconstruction, et ce ne sera pas la dernière. Tous ces luonuments dont nous marchons environnés, les lenq)les et la Regia elle-même, accusent une réfection toute récente. Aux dernieis jours de la seconde guerre puni(jue, un incendie, peut-être allumé par une main criminelle, a cruellement dévasté le Forum et tous les édifices voisins.
Fn avant du temple de Castor, chevauche, drapé dans sa loge, Marcius Remulus, vainqueur des llerniques. La
Puti'al de Libon. (Médaille d'yrgent.i
gloire de Home a encombré le Foriiin et ses [)liis procliains abords. Au cours du vr' siècle il a déjà l'allu (ju'un ordre du Sénat fit enlever quelques-uns de ses monuments. Marbres et bronzes reviendront, toujours plus nombreux; le Forum ne pourra bien longtemps se refuser à la consécration des renommées toujours plus envaliissantes. Une ruelle escarpée borde le temple de Castor et commence l'escalade du Palatin; mais encore plus directement un escalier donne accès sur la colline royale.
Voici que nous dépassons la rue des Etrusques, le viens Tiiscus. Elle va du Tibre au Forum et dii'ectement amène les bateliers, les bouviers du marclié aux bœnfs, le po[)Ulaire du Vélabi'e, quand le caprice leui' prend de faire acte de citoyen. Elle est dénommée aussi viciin turarius. Les marcliands d'encens et de i)arfums les plus divers y sont nondjreux en effet, ainsi que les marcbands d'étoffes précieuses. C'est touti; une population commerçante, joyeuse, qu'une clientèle élégante rechercbe et fréquente, dont s'anuise une flânerie paresseuse, mais que les llomains de la vieille Home réprouvent et méprisent. (laton verrait llandter toute la rue des Ktrus(pit's (piil n'en témoignerait (pie du plaisir. Aussi ne doit-il pas fatiguer d(! ses siq)plications, Vei'tunuie le dieu du (piarlier. l'n altiste sabiii, Manuu'ius, en a dressé le sinud.u le de bronze à IVnlrée inénie de la rue cl loul prés de la l»asili(pie Senqirouia.
C(!lle-ci nous apparaît daUN loul l'éclal de sa iiouveatllé. l'iMM' rétablir on a dû rrslrciudn' le imudirr des bouli(pies vieilles (.sî</y relcrihiis) ^\[\\, sur iioire gauclie, bordent la voie Sacrée et nous cacbent les pentes pi'emiéres du l'ala-
48 l,i; l'dlUM.
tin. Loui's ]toi'(i(jn('s l'iiiiciil de bois, aussi le dcniier incendie en a-l-il dévoré jjIus de la nioilié.Un les a relails de pierre, et la basilique elle aussi est de pierre. Ses portiques largement ouverts à tout venant, assurent un refuge pendant l'imporlune rnnussaderie des journées pluvieuses. (In écoule les plaideurs, on rend la jusiice à l'étage snpérienr. Déjà le peuple romain se l'ail nn peu plus délicat; il veut bien que Ton s"in(piiéle de lui ménager de lombre et de la fraicbeur aux lieures biùlantes du jour, une promenade et les tranquilles rencontres des conqiagnies bavardes aux jours des brutales intempéries. C'est désormais une obligation pour tout lionuuc public non seulement de servir les grands intérêts de Rome, mais aussi de prévoir, de provcxjiier peut-être des appétits moins glorieux.
Le vicus Jugarius sépare la basili(pie Seiiipronia du lenqile de Saturne, l'ne l'onlaiiie très ancienne, dite loiitaine Servilia, eu maripie l'enlrée et. dans son auge; de pierre, une tête de lion brutalement ébaucliée pleure goutte à goutte une eau que tarissent quelquefois les arides baisers de Phœbus. Près de cette fontaine, les piliers d'Horace porteid les tropliées enlevés aux Curiaces vaincus.
Le vicus .lugarius, contournant le (lapilole, va rejoindre la porte Carmenlale el le jionl Kabricius.
Saturne habite un tenqtle, l'un des plus anciens (jui soient. Rome lui confie son épargne toujours grandissante et les enseignes de ses soldats. Le dieu Sancus ne reçoit (pie les Irailés passés avec l'étranger; les Nymphes ne gardent dans ieiu' sanctuaire (jue les registres des censeurs. Rien de tout cela ne vaut une aigle de bronze poudreuse
et toute sanglante, au bout d'une pique. Rien n'est vulgaire et bas. que la victoire a sanctifié.
l'oiliquc (Ii'S (IdUZr iliii
lu:^U> >lu l.ildilariiii
Le temple de Saltnne est d'ordre ioni(pie. Les douze grands diou.v appelés Consentes, c'est-à-dire
les conseillers el les suivants de Jupiter, ont leurs statues dorées dans autant de cellules rangées sous un portique adossé au mont Capitolin, au sommet duquel Jupiter a son temple. Ils nous apparaissent fraternellement groupés; pour les atteindre nous avons enjambé le cliviis Capilolinus, la voie la plus fameuse qui donne accès au (^apilole. De ce côté la façade monumcntali' du TabulariiDii revêt la colline sainte. Les arcades symétriques sont encadrées de colonnes à demi engagées. L'n seul étage existe encore; mais les arcliives publiques, dépôt à l'infini multiplié, imposeront bientôt la nécessité d'un second étage et de considérables agrandissements. Appuyé sur les assises puissantes qui contro-butent le Capitule, le Tabularium, domine le temple de la Concorde que Camille, dictateur, a voué alin de consacrer l'union un moment rétablie entre le Sénat et le peuple. Il occupe une très grande partie de ce qui fut la plate-forme de Vulcanal. Là fut aussi placée la statue d'iloratius Codés, lorsqu'on la transporta du Comitium.
Rome a sa prison, que déjà nous avons signalée et que le roi Ancus tailla dans le tuf de la colline. Elle est là tout près de nous; quelques degrés, une porte basse nous en pourraient révéler les sanglants mystères. C'est moins une prison que l'anticbambre de la mort. Les geôliers sont des bourreaux fidèles et pressés. On vivait bien peu de jours dans la nuit de la prison Mamertine. Bientôt Jugurtlia y mourra de faim. Combien d'autres non moins fameux n'auront pas même le loisir de graver leurs noms dans la pierre! Home ne tarde guère en ses vengeances et les veut sans lendemain.
Le clivtts Argenlarius emprunte son nom aux banquiers faisant le commerce de l'argent; leurs étroites boutiques se ferment et se verrouillent au moindre soupçon d'émotion populaire. Le Sénat, le conseil suprême du peuple romain, une assemblée de dieux, ainsi le proclamait l'ambassadeur de Pyrrbus, tient ses assises à la Curie, lorsqu'il ne va pas demander l'bospitalité de quelque temple. Nous ne sommes plus au temps, très lointain, où quelque pasteur, à son de trompe, assemblait dans un pré les conseillers du roi, et ne s'étonnait peut-être qu'à demi de voir venir à lui autant de bonnes bêtes ruminantes et curieuses que de graves sénateurs. Le roi TuUus Ilostilius a construit la première curie et lui a laissé son nom. La cbute des rois n'a fait que donner plus d'importance à la Curie connue à l'institution du Sénat.
C'est un édifice carré, assez vaste pour contenir sans aucune gêne plusieurs centaines d'assistants. On y accède par un escalier qui descend au Comitium. La Curie présente au dehors des aspects imposants, un peu massifs ; c'est quelque chose de bien assis, de robuste, sans élégance aucune. On dirait le tem|)le d'inie divinilé un |)eu morose, d'un ab(»r(l facile ccitcndiint, car lonl le jour les poites sont grandes ouvertes. Le lloniain, si docile (pi'il soit, veut qu'on le gouverne en pleine lumière et les yeux dans les yeux. Quelques œuvres de peinture et (le scul|ilure ont hoiivé place dniis la Curie; ce n'est pas f|ue les sénaleiM's en premiciil grand souci, mais ce sont là des Iropliécs, souvenirs et promesses d(> victoire. Pas (leh'il)Miie dans l;i CiM'i(> el du moins, p/irnii ces maîtres, ombrageux de toute |iiiissance, règne l'égalité, ('hacun
52 F.E FOIUM.
parle de sa place, sans même obtenir le piivilège d'un isolement passiif;('r.
Le Senacidum est une salle destinée à des réunions moins nombreuses. La Grœcoslasis est une sorte de loggia élevée et très en vue, servant d'antichambre aux envoyés des rois ou des cités amies. La majesté romaine, commodément abritée en sa (Àirie, qui'bpielbis les oublie là, dans l'attente de l'audience sollicitée, et les laisse se morlondre à tous les vents, sous l'injure des inlempéries; car la Grécostase n'est pas encore fermée d"un toit hospitalier.
Le Comitium, enceinte autrefois très vénérée, où seules se réunissaient et votaient les tribus patriciennes, complète, avec la Curie, le domaine et la citadelle de la vieille t't jalouse oligarchie romaine. L'étendue en est très réduite, et le jour où Caton, dans l'attente de sa nominatiou à la tpiesture, y jouait à la balle, il risquait fort de l'envoyer rouler dans le Forum.
Les conquêtes de Rome, le culte pieux qu'elle se rend à elle-même, ont multiplié les monuments au Comitium. In Attius Nicvius de bronze est debout sur ses degrés. Un lion de pierre, plus vénérable encore, marque la sépulture légendaire de Romulus, ou du moins la place mémo où son apothéose l'emporta loin de la terre. Le figuier Uuniinal, (jui abrita son bei'ceau, transplanté du Palatin, est venu là grandir et prospérer.
Qui aurait prévu la rencontre, au Comitium, et se faisant pendant, du législateur de Crotone, Pythagore, et du plus beau des Athéniens, Alcibiade? Ces bronzes, avant la tristesse de ce dernier exil, ont (iguré en (juelque cité do rilellade ou de la Sicile.
Calon, que toujours on a pu justement qualifier dMucien, car jamais il ne fut bien jeune, si austère, si ombrageux soit-il, ne dédaigne pas toujours de complaire au peuple romain et même de flatter en lui les goûts de bien-être. A lui revient l'honneur d'avoir élevé la première basilique, la basilique Porcia, toute voisine de la Curie.
Tous ces monuments, déjà si nombreux, et qui doivent encore se multiplier, grandir et renaître plus fastueux, ne sont que le cadre cependant, ils entourent, ils limitent le Forum : ils ne sont pas le Forum. Le Forum, ainsi que le veut Vitruve, grand architecte et théoricien savant, présente un parallélogranune à peu près régulier et non inclinant jusqu'à la figure trapézoïdale, ainsi ([u'on le croyait avant les dernières découvertes. La voie dite sub vetevibus, sous les boutiques vieilles, prolongement de la voie Sacrée, la limite du côté du sud ; la voie dite sub novh, avec les boutiques neuves, le limite du côté du nord. Kn l'espace de quelques minutes il est aisé de le parcourir. Le Forum est pavé d'un dallage en |)ieiTe que partage un étroit canal, derniei' témoin des ti'avanx de drainage ordonnés par les lois; de là vient l'appellation vulgaii-e donnée aux habitués du Forum, les canalicolœ.
Les dévouements héroïques de (lurtius et des deux l>écius jabduiciit Ir Foiimi des autels (|ui leur sont consacrés.
« i'ii'lii'i;!' Decioniiii ;iiiiiii;i', iiii'ixM.i rnciuiil nomiii.'i.... »
nous dit .luvéM;il : » \nu'> plébéiennes, noms plébéiens ».
54 LE FOIUM.
Les Décius ne devaii'iil leur iiiiinortalilé qu'à leur mort consentie et voulue. L'un et l'autre, le père et le fils, dans l'angoisse d'un danger suprême, s'étaient, devant l'armée, solennellement dévoués eux-mêmes, ainsi que des victimes librement offertes, et les dieux, pris à témoin, sommés d'accepter l'échange, avaient deux fois payé l'odrande d'une complète victoire.
La triliunc est placée à rexlréniilé du Forum la plus voisine du Cajjilole, à l'est du Comiliurn et sous sa hautaine protection. C'est une ijlate-forme allongée, semi-circulaire. Elle domine le Forum, mais le Comilium la domine au moins de quelques degrés, dominé lui aussi par la Curie; et cette hiérarchie expressive, immobilisée dans la pierre, accuse la hiérarchie même de l'Ftat romain. Cependant les choses ne coiTespondent plus toujours, en une absolue fidélité, à ces traditionnelles apparences. La tribune est une puissance, une âme, mie voix redoutable : elle commande au delà de son éli-oile enceinte, si loin que son tonnerre ait pu retentir et porter.
Rome pieuse, d'autant plus craintive des dieux que toute autre crainte lui devient étrangère, a voulu que la ti'ibune fût sacrée autant qu'elle est glorieuse; elle a été inaugurée, elle est un templiun. Le nom particulier et le plus vulgaire qui la désigne, les rostres, lui vient des éperons de bronze arrachés aux vaisseaux d'Antium. Ainsi, chaque cité vaincue ajoute une richesse nouvelle ou du moins un curieux trophée à la cité victorieuse.
Les rostres, scellés aux pierres de la tribune, n'ont pas suffi à la gloire de C. Mienius. Une colonne, (jue son image surmtinle, se dresse tout près de là. Une seconde
LES TRIOMPHATEU[lS. 53
colonne, celle de Duilius, porte, elle aussi, des éperons de bronze, souvenir delà première bataille que Rome ait livrée en pleine iner et vaisseaux contre vais seaux.
Scipion est à la tribune ; la foule immense s'empresse autour de lui, la foule vivante et frémissante des êtres humains qui tant de fois l'ont acclamé, qui aujourd'hui demeurent hésitants, incertains d'eux-mêmes, la foule aussi, non moins nondn'euse, non moins directement i)réseiite, bien que silencieuse, de tous les souveniis restés dans la pierre ou dans le bi'onze. (l'est Home tout entière, celle (i'Iiii'r ipie Sci-
Cnluinio rostraledc Duilius.
pion comiait bien, celle d'aujourd'hui venj^ée, sauvée par lui, qui va le juger, l'écarter, le proscrire peut-être. Si
50 Li; l'oiîiM.
grands que soient les services rendus, ils ne sauraient égaler la grandeur même de Rome; ils n'ont pu désarmer l'envie, ils n'ont pu ai'i'êtor les accusations. Scipion ne s'est-il i)as laissé quelquefois trop complaisamment circonvenir et a(luler?Quelqu(>s enthousiastes lui voulaient décerner le consulat à vie ; il les a démentis, mais non brutalement découragés. On lui voulait élever une statue dans le Forum ; il a décliné cet honneur, mais il accepte que sa statue en robe triomphale trône dans le temple de Jupiter; il est vrai que le dieu est le confident, le familier de l'Africain, (-elle slatuo retirée de sa divine deiiieui'c, chaque année, chemine par la ville, ivpétant, usurpant les honneurs d'un trionq)he qui ne tinit plus. On sail tout cchi, on le répète, on s'en étonne, bien que toutes choses, et jusqu'au rite de ce culte nouveau, se soient accomplis d'un consentement longtemps unanime, j.a gratitude d'un peuple a souvent des retours et de cruels rei)eiilirs.
Du haut de la liibune (pi'il vient de gravir, Scipion découvre le forum et les hMuples, l'assemblée du jteuple et l'assemblée des dieux, (^u'il détourne un peu la tête, il verra le Capitole; et ce temple où sa divinité connnençanle est associée à la souveraine toute-puissance du maître des dieux, il le verra tel à peu près que les Tarquins l'avaient conçu, avec son toit triangulaire, son quadrige de terre cuite, ses colonnes de ti'averlin, groupées six par six, sur chacune» de ses faces les plus étroites. Il veri'a le teiuple de l'épouse divine, de .liUKtii, dite Monda, de Juiion cpii prévient, (pii veille; ses oies sacrées n'ont-elles pas sauvé le Capilole? Il devinera, plulùt qu'il ne distinguera, mais
renseignement est déjà d'une brutale éloquence, la roche Tarpéienne. Le tribun Sicinius en voulait déjà précipiter Coriolan; et Manlius, renversé de ce piédestal, est venu se briser au pied même de cette colline qu'il avait si vaillamment défendue.
De pareils exemples restent présents à la pensée de tous, Scipion n'est pas homme à les ou])lier, mais non plus il n'est homme à s'en émouvoir. 11 a regardé face à l'ace Annibaletson armée; il peut regarder les vaincus de Trasimène et de Cannes.
Ce n'est plus le jour cependant des épouvantes suprêmes. On n'est pas venu dire qu'une statue de Mars avait sué du sang à la porte Capéne, que dans \c forum boarium, un bœuf avait giimpé jusqu'au troisième étage d'une maison et qu'il avait trouvé dans l'ouverture d'une fenêtre sa roche Tarpéienne. Au milieu de la cérémonie d'un sacrifice, aucune victime ne s'est échaiipée, rtMiversant le victimaire, éclaboussantles prêtres de sang. Horreur suprême! la foudre n'a pas frappé le temple (h; l'Kspérance. Le Sénat ne va pas mettre en vente le champ où canq)e Annibal; Annibal ne va pas répliquer en mettant aux enchères les boutiques du Forum. Il n'est plus aucun danger, ])as même le mirage d'une lointaine iiKpiiétude. ipii se lève dans l'azur de la grandeui' l'omaine.
L'accusation a été l'ornuilée : c'est à Scipidii de rêpondi'c. On attend lUie liarangiie, iniiéineiise pent-êlre, huis les Sciiiions sont rompus à l'esciinie de la |)liiase. comme à resciime dcrêpéc ; dansions les cas nue rêl'iilalion des (barges alléguées, uni' .ipologie savaiile. (Jiie c'est mal coiiiiaitre Scipion ! Kl comme il pénèlrc niiciix dans
les profondeurs de l'àme romaine! Il va parler, il parle;
tout fait silence, les dieux mêmes sont attentifs.
0 Tribuns du peuple, et vous, Quirites, à pareil jour,
j'ai cond)altu en Afrique les Carthaginois ; et j'ai bien et
heureusement combattu. Aussi, dansun pareil jour, est -il juste d'ajourner tous procès et discussions.
Je vais au Capitole saluer .lupiler très gi'and, tiès bon, Junon. Minerve, les autres dieux qui régnent au Capitole et dans la citadelle.
Je leur rendrai grâce de ce qu'en ce jourlà, connue en beaucoup d'autres , ils m'ont ins[)irt'' la pensée et accordé la puissance debien gérer la chose publique.
Que ceux d'entre vous
(pii le jugent convenable, viennent demander aux dieux
des cliffs (pii me ressendjient! ))
Hien de plus, Seipion descend de la tribune, l'as
lui cri n'a troublé le grand silence. Et Scij)ion s'éloigne;
il monte au Capitole, bientôt suivi de tous. Le peuple