‹ Le ForumChapitre 2 sur 17 · P'COR^SCIPIO'AFR · texte numérisé non relu

P'COR^SCIPIO'AFR

Scipioii r.UViiMin.

l'oniaiii une fois encore n'est plus que l'escorte de Scipion.

Au lendemain de la grande solennité triomphale qui avait ramené Scipion à Rome et qui pompeusement l'avait conduitjusqu'au temple de Jupiter Capitolin, un des consuls, interprètes de la pensée et des résolutions du Sénat, interpella dans ces termes les centuries assemblées au Champ de Mars : « Ordonnez-vous que la guerre soit déclarée au roi Philippe pour avoir fait injure et guerre aux alliés du peuple romain? » Aussitôt de courir et d'éclater les plus véhénicnites protestations. A peine Rome vient-elle d'échapper à tant de périls, à peine est-elle remise d'une guerre telle que le monde n'en devait jamais connaître de plus acharnée et de plus terrible, à peine sont fermées d'hier les portes du temple deJanus, si longtemps inuuobilisées toutes grandes ouvertes que leurs gonds ne voulaient plus céder. Il faudra donc repartir, canq)er, peiner, bataillei', mourir! L'existence même de Rome ne sera donc plus (|u"une bataille interminable? Kn elfet, celte existence d'épi-euves, de durs labeurs mais aussi d'éblouissantes victoires, sera la sienne ; cette loi s'inq)Ose comme une suprême fatalité. Rome l'a voulu. La lètc ramassée au (;a[)il()le et (pii lui fut un présage d'avenir, ne lui a-t-elle [tas aimoncé (pi'elle serait la tète du monde? Rome ne saui'ail échapperau (•ourant(pii rcnlraiiic. Um'lipie cliose a grandi dans son âme, un ouragan la soulève et l'emporte, (pii la (lé|)asse en toute-[)uissance. La voici pi'isonnière de ses victoires, esclave de ses conquêtes. Klle est une force de la nature; elle est la l('ni|ièl(' (pii gronde cl (pli dèvasle, If i^rand llcuxc (pii (l/'bordc jcrriblc coinmi' la mer.

l,K Idl'.llM.

iiiiiis ;iiissi qui nivello cl l'écondc. Lo moiido doit nppartonir à Uome, mais Rome à son tour doit lui appartenir. Que sert de se plaindre et de lécriminer, d'accuser les sénateui's empressés, dit-on, à vouloir l'éternité des campagnes et des guerres pour assurer l'éternilé de leur domination! Le Sénat n'est plus lui-même (pi'un instru- .ment docile ; une main le |»oussc invisible mais impérieuse. li'évidcnic ncccssifé de cette; loi (jue Home s'est faite elle-même et qui l'étreinlde toutes parts, apparaît bientôt jusque dans les lassitudes mal réparées et lu satiété de la victoire. On attaquera Philippe, Antioclius, Prusias, bien d'autres, l'Europe, l'Afrique, l'Asie ; et les provinces ne se compteront plus où planera la majesté l'omaine, non l)Ius (jue déjà ne se conq)lenl les cités soumises à ses lois (uupii mendienl son alliance.

Quelques llaltcries de la Fortune nont ))u sauver Philippe de la défaite. Il a été vaincu, humilié; Rome, aux ap|)laudissemenls d'une foule en délire, a proclamé l'affranchissement et l'indépendance des cités grectpics. Ixomc émiette pour mieux dévorer. Mais Pei'sée, fds naturel de Philippe, a médité la vengeance et le relèvement de la Macédoine.

(Test un homme de ruse et capahlc <\r très longs desseins. Il ose dire (pie Mai's égalise ses faveui's entre Ions. 11 se rap|ielle (pie cin(| mille .Macédoniens ont honorablement combattu à /ama et (piAnnibal les conqttail au nondjre de ses meilleurs

.VoiiiKiic lie l'erséc.

LES TRIOMPHATEURS. (il

soldats. Il sait préparer la guerre, il sait la soutenir. Les premiers coups portés lui valent la prise d'une Hotte romaine, la retraite de Publius Licinius, la fuite d'Hostilius. Le Sénat commence à s'inquiéter d'une guerre si mal engagée; Rome ne sait plus accepter les retards de la victoire. Paul Emile reprendra la tâche compromise. Il inspire toute confiance et saura la mériter.

11 est de très noble maison. Son père est resté sur le champ de bataille de Cannes; sa sœur est devenue la femme du grand Scipion. Longtemps augure et très scrupuleux: observateur des pratiques traditionnelles, il a obtenu l'édilité, la préture, le consulat, gagné deux batailles en Espagne, occupé deux cent cinquante villes, tué trente mille ennemis. C'est bien déjà quelque chose. Esprit très cultivé, épris des innocents plaisirs de la paix non moins (pie (les rudes travaux de la guerre, sa vieille austérité lomaine accepte et sollicite les doux enseignements de lalirèce; il aime la familiarité des parleurs agiéables, il s'entoui'e, coimn(» les Scipions, et veut cntoincr ses cid'ants, de sophistes et de grannuairiens. Il a soixaiilc ans; et voici qu'il est nonuué consul j)our la seconde fois. Son collègue ne lui sera, dans la conduite de la guerre, (pi'un auxiliaire subordonné.

Les présages sont licurciix, et cette laveur iircniiére élait bien ^\u^' à un lioiMmc aussi res|ieclu('ux du vieux culte national. Ce n'est pas lui (pii aurait ri des augin'es ses collègues, ou linilalcniciil l'ail boire les [(oiiiets (pii ii(! voulaient pas manger. A iieine est-il rentré che/. lui revêtu i\crv nouveau consulat (|u'il trouve tout en larmes ha dcrnièii: lille, la petite Terlia. La pauvrette u perdu

son clior polit Poi'st'-o, lo cliion conipnpi^non do sos jeux. El Paul Kinilo, si l)oii jtôi'o (|u'il soil, iio poul quo souriro à cotio (Idiilfiir. Los (lieux ont oondaiiuiô Pcrsoe. Leurs syinjialliios, lour assistance s'allii'inent liaulomont. En l'ospaco (l'un malin, aux dalles du lomple de Jupiter Capitolin, un palmier a germé. C'est un arbre à peu près inconnu de Rome, inconnu aussi de la Mac(!'doine ; mais le populaire ne marchande pas ses complaisantes cn'-dulités. Le palmier est fils de l'Orient, et di'jà l'Orient est promis à renipiro de Rome.

Paul lùnilo n'est pas cep(Midant d'humeur plaisante et lacile. Il l'a pui)liquement dt-claiv, ce n'est que pardtjvouenient que sa vieillesse accepte ces nouveaux labeurs. Ainsi qu'il est d'usage, à la veille de partir, il est venu au Forum, il a parlé; cette harangue n'est rien moins qu'aimable et gracieuse. Elle a sonné comme une fanfare, groiulé connue un orage. Il a promis l'implacable fermeté du conunandouKMit, le maintien d'une exacte disciplint». Il n'a pas oublié iU' railler au passage les importuns et l(>s donneurs d'avis : (( Si (pielqu'un se croit en état de me conseiller dans celte campagne, qu'il ne refuse pas ses services à la république et vieiuie avec moi en Macédoine, je lui fournirai vaisseau, cheval, tonte, et je le défrayerai i\c tout. Pour ceux qui no veulent pas se donner colle peine et (pii préfèrent les loisirs de la ville aux fatigues de la vie (l(>s canq)s, je les prie do ne pas prendiv le gouvernail on demeurant à toiTo. Rome fournit assez de sujets de conversation pour alimenter leur bavardage; mais qu'ils sachent que les avis do uics lieutenants me suffisent.... » Pydna et l'espace à peine d'une courte journée ont cou-

sommé le désastre de Persée, la ruine de la Macédoine. Rome ne pouvait plus être vaincue par un homme, le plus merveilleux assemblage de toutes les qualités du soldat et du général aurait-il trouvé en lui son incarnation ; les guerres puniques l'ont prouvé.

Cependant l'honneur suprême, la récompense la plus haute que Rome réserve à ses grands victorieux, le triomphe est marchandé à Paul Emile.

Servius Galba a servi sous les ordres du consul, commandé mille hommes; du reste il n'a mérité que des reproches et le consul ne les lui a pas épargnés. 11 s'en , souvient; c'est une âme basse et vindicative. Le Sénat, iy plus équitable et que les pilleries militaires scandalisent ) quand elles menacent de corrompre la discipline, décide d'accorder le triomphe à Paul Emile. Mais il faut que le Forum soit consulté : la Curie ne saurait décider seule et sans appel. Toutes les conditions requises ont été rem- | plies. Paul Emile a comballu mn aiispiciis, sous ses auspices personnels, soUiciuîs, obtenus par lui-iù'^me et dans une interrogation directement adressée aux dieux protecteurs de Rome. Un massacre de cinq mille hommes lombes sur le même champ de bataille, c'est le moins dont Rome se puisse déclarer satisfaite. ]*ydna en a dévoré vingt-cinq mille.

Sei'vius Calba si bien s'agite et se mnlliplie, conleslani les services de Paul Emile, rabaissant sa victoire, insimiant de vagueset d'aulanl plus dangereuses accusations, que l'assemblée du peuple, partagée bientôt, témoigne d'une évidente hostilité. Le Forum a ce spectacle indigne, et s;uis doute bien nouveau, de soldats discutant la pensée

j de leur général, refaisant ses campagnes, dissimulant, ' sous de spécieuses critiques d'art militaire et de stratégie, leur avidité mal salisfoite, leurs appétits décusTLe temps est déjà passé où Rome n'allaiT clierclier, dans l'amphithéâtre des montagnes dont elle semble l'arène, que des nations pauvres comme elle, comme elle éprises avant tout des joies guerrières. Elle a étendu sa main sur la Sicile, sur l'Afrique; la voilà qui passe des mers pour elle longtemps inconnues; et les éblouissemenls qui l'appellent ne sont (jue de l'ombre auprès des réalités touchées de la main, foulées du pied. Une opulence accueillante, résignée au partage, environne, sollicite, grise le soldat. L'avarice est née dans ces hommes; le fervent de l'or, et les joui's ne sont pas loin où le butin sera pour la plupart, sinon pour tous, la plus belle récompense de la victoire. Paul Emile, de tous les trésors du roi Persée, n'a retenu (lu'un petit lot de; livres grecs utiles à l'instruction de ses enfants, une coupe d'argent qu'il destine à son gendre .'Elius Juijri.». C'est ia tout. Qu'il aille donc sduper avec ce Tubero en famille! La maison est bien lournie de convives, sinon de vivres. Seize personnes à nourrir! cela coinnuuulei'ait une table abondante. La chère est maigre (•e})enilant. la cuisine parcimonieuse. C'est affaire à Paul Emile de s'y i)laire et de s'en contenter. Le triomphe à cet avare! Non! par les dieux! 11 a l'amené ses soldats trop maigres du ventre et trop légers d'argent. Ainsi Calba et bien d'autres, avidement écoutés, larves hideuses et r.uupaiiles, tout à coup enhardies aux outrages, aux lâches souillures, ont bavé sur les lauriers. .Mais le Sénat, instruit, respectueux même des droits de

la plèbe, n'abdique ni ses droits, ni ses volontés. Il maintient ses résolutions, fort de sentir, siégeant et délibérant avec lui, la vraie Rome digne d'elle-même et la justice aimée des dieux

Paul-Émile ne compte pas que des envieux, de mauvais soldats condamnés à la victoire, mais qui ne sauraient le lui pardonner. 11 a des amis, des juges plus dignes aussi, des rivaux, bier peut-être un peu jaloux, mais qu'une bonteuse ingratitude révolte. Marcus Scrvilius est un consulaire; il a bien des fois corps à corps maîtrisé la victoire, car vingt-trois fois il a tué le chef ennemi. 11 prend la défense de Paul-Émile. On l'écoute; il montre sa poitrine où les blessures ne sauraient plus se compter; il étale, dans une béroique impudeur, tout son corps couturé, sillonné de cicatrices. Galba veut rire et se moquer; mais les blessures ne font pas rire les Romains. Galba rit tout seul et ses dernières moqueries lui restent dans la gorge ; Servilius est homme à les y faire rentrer.

« Achève de recueillir les voix, lui a-t-il crié en finissant! Moi j'irai après, observant, remarijuant ceux-là (pii feront les ingrats, tous ces mauvais citoyens ((ui veulent la llalterie et non le ferm(î connnandement, connue il est nécessaire qu'un bon capitaine l'impose. »

Paul-Émile a rallié la terre d'Italie. Il remonte le Tibre lentement, pompeusement. Il ne comiait d'orgueil (pic l'orgueil tout romain de sa renonunée justement contpiise. Mais, le témoignage de sa baille conscience, les calonuiies elles-mêmes qui n'ont |)as eiaiiit de l'assaillir, lui coinmandeiil rariiniialinii suleiiiielle de sa vittoire et I étalage

m L1-: 1 uni M.

d'un magnifique retour. Accueilli coiiune il devait s'y attendre par la joyeuse envolée de tous les cœurs, il aurait pu, sans plus de tapage, regagner sa très humble maison, ainsi que tant d'autres ont fait aux plus beaux jours de Rome. Un dictateur fameux, à peine descendu de sa toute-puissance, n'a-t-il pas ramassé la pelle et repris la culture de son petit jardin.? A peine dévêtus de la robe triomphale, les consulaires Fahricius, .Kmilius Papus redevenaient les hommes de la veille et, de leurs mains qui venaient de consacrer aux immortels de soleimelles libations, ils préparaient leur maigre souper, n'ayant d'autre vaisselle que des tasses de bois. La pauvreté de Paul-Emile n'est pas à ce point dénuée; mais il est de la famille des grands cœurs insoucieux des vulgaires opulences.

La galère de Persée a reçu Paul-Kmile à son bord. Les rameurs se groupent seize par seize. Cependant le lourd vaisseau n'avance que lentement. 11 s'envolait jadis d'un essor plus hardi aux radieuses tranquillités d'une mer obéissante. Les flots docilement écartés, les rames précipitant leur rythme sonore, là-bas ont échangé des caresses rapides. A présent la galère appesantit sa marche; l'exil pour elle a commencé, elle avance et voudrait reculer. Elle est cependant parée de toutes les splendeurs qui se puissenlrèver; elle est plusdrapéede pourpre et (lazur; elle est festonnée de (leurs; elle est pavoisée de longues oriflammes, mais les pavillons pendent le long du mal; il n'est pas de zéplivr qui les soidéve, mais les voiles précieuses traiiHMil dans le fleuve cl le Tibre les salit en passant, mais l'espace uiancpic tout alciilour. cl dans les rives étroites.

LES TIUUMl'llATEUKS. 67

iiicnaçanles, prèles aux trahisons d'un naufrage honteux, la pauvre galère chemine inquiète. Elle porte Paul-Emile et les Romains; comme un coursier généreux et fidèle, sent-elle que ce n'est plus le maître accoutumé? Elle porte la honte et la défaite.

Enfin les honneurs du triomphe sont décernés à Paul- Emile; le triomphe retardé n'en sera que plus magnifique. Home veut réparer lindignité d'une hésitation première. C'est dans le chanqi de Mars, auprès du temple de Beilone, que se forme le cortège et que le défilé conunence. Le nom même de la divinité présente atteste le caractère essentiel de la fête tout à la fois militaire et religieuse. Plusieurs fois le tenq)le de Pellonc a icçu le Sénat, même les ambassades admises à l'honneur d'une séance, mais aux jours"seulement où les résolutions dei'uières, à peine suspendues, pi'ésageaient une nouvelle guerre. Le Sénat voulait que la dé(!sse même, associée aux lran(|uilles colères de Rome, assistât aux suprêmes déroules d'une vaine diplomatie.

l)evanl le [em])le nne colonne est dressée, nionumeul redoutable. \u tenq)s lointain où les (Muiemis de Home étaient ses voisins inunédiats, un prêtre, un fécial, gagnait la frontière que la guerre allait violei'. Prenant les dieux à témoin du bon di'oil de Rome, il lançait un javelot ensanglanté, et la guei're ainsi était déclarée.

On ne saurait imposer au fécial des voyages devenus JHiniialiers et lonjnurs |)lns lointains. Rome, élioilcmenl lurmalisle ccpcinhuil. lirnl à ses vieilles c(inlinnc>. \h\\i\, poiu' délier Pyrrhnsdans les formes consacrée^, elle a fail acliclci' ;'i (piciqnes l'.pirolcs, ses raplil's. un cliamp sous

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les murs de Rome, et c'est là, dans cette apparence d'uno Épire commodément rapprochée, que le fécial a plante son javelot. Maintenant la cérémonie est encore plus simple; le fécial vient heurter de son arme la colonne de la guerre, il jette au vent quelrpies ohjurgations, et les destins ont décidé. La terre comptera un royaume de moins, quelque nation fameuse s'effacera comme un peu de sable emporté dans la tempête.

La guerre revient au sanctuaire même d'où elle est partie. Paul-Émile et les siens ont regagné le temple de Bellone. C'est un rassemblement inunense et qui couvre le champ de Mars tout entier.

Une loi sage, et qui devait longtemps épargner aux pénates romains les batailles fratricides, interdit l'entrée de la ville aux armées. Dans la cité le soldat est et ne doit être que citoyen : sur le seuil il a déposé le glaive et le pilum. Sa gloire suffit à le protéger. Une exception est admise cependant, mais strictement limitée. Vimperium, cette puissance souveraine que Rome délègue au chef militaire, pour quelques jours dépasse les remparts, lorsque la guerre achevée n'est plus qu'une fête triomphale. Alors seulement le tumulte des ai'mes renqilit librement la ville. Ce bruit, le plus terrible, le plus cher aussi aux vrais Romains, ne saurait manquer dans le sublime concert de toutes les âmes soulevées de joie et d'orgueil. Rome se veut tout entière aux plus grandes fêtes de Rome. Acclamer le vaintjueur, fêter son retour, saluer son passage, cela est de tous les temps et de tous les pays. Mais le triomphe réglementé, publiquement sollicité, légalement obfeiui, le trionqjhe noblement ambitionné, estimé la su-

prême récompense, c'est là une institution bien romaine et restée toute romaine.

Déjà le triomphe de Paul-Émile a duré deux jours. Le premier jour on a charrié des tableaux, des statues, quelques-unes de proportions colossales et qui fatiguaient l'attelage de huit ou dix bœufs accouplés. C'était déjà une magnificence singulière que cette arrivée des dieux euxmêmes infidèles aux vaincus et rabaissant leur toute-puissance sous la majesté romaine. Les tableaux ont beaucoup moins intéressé la foule. Ces planchettes mises en couleur, quelques-unes éteintes et poudreuses, car le pinceau est brisé depuis longtemps qui les avait vivifiées, étonnent plutôt qu'elles ne séduisent. C'est leur faire beaucoup d'honneur que de les apporter de si loin. On dit cependant que cela vaut de lourdes sommes, et des Romains s'en disputeront la conquête si le Sénat, peu soucieux de ces vieilleries, en ordonne la vente.

Deux cent cinquante chariots ont à peine suffi à la solennelle arrivée de ce royal mobilier.

Les arsenaux de Persée ont fourni les lourdes charges voiturées par les lues dans les pompes du second jour. T(mte la Macédoine guerrière est venue se livrer aux Domains. Un tel s[)ectacle est mieux compris de la foule, estimé plus haut que les merveilleuses richesses de la veille. Il n'est pas un vieux légionnaire qui ne se complaise à cette exhibition.

Os jours derniers, les soldats romains, sans négliger le soin de leurs armes, cl l'on sait combien l'aul-Kmile y veille de près, ont dû nellnyci', |)olir, fourbii' les armes de remieiui(lésorniaisinq)uissanles. Klles n'avaient pas depui

70 LE FUHU.M.

longtGinps rosplondi <le cet (''cliit iiingnifiqno. TMiis do pniissièro ramassée dans la rnûloe, plus de tache, plus dérouille sanglante. Il faut que tout soit de belle et joyeuse apparence : c'est Rome qui passe la revue. On a disposé toutes choses dans un désordre pittoresque et voulu, sur de multiples chariots, les cnémides de bronze qui ralentissaient à peine les rapides enjambées des hoplites, les cuirasses (jui modelaient la puissante musculature de leur poitrine, les cas(|ues aux aigrettes hai'dies qui grandissaient les soldats dans la bataille et ne laissaient plus rien d'humain aux visages masqués à demi. Les boucliers de forme allongée sont mêlés aux peltas Cretoises, aux cetras circulaires de la Thrace, les épées rassemblées en gerbes, et les longues sarisses jetées en tas sur les chariots connue les épis d'une jirodigieuse moisson, les arcs, les carquois encore tout liéiissés de lléches, les harnachements, les mors entassés pêle-mêle en un inextricable fouillis.

Tout cela chemine et passe, heurté, retentissant d'un héroïque fracas. 11 semble que ce soit, non pas une armée, mais une bataille même cpii l'.iit son entrée dans Rome.

Ti'ois mille hommes, des soldais, des exilés, des prisonniers, des esclaves, prêtent docilement leurs épaules au giand pillage de leurs palais, de leurs maisons, de leurs tiMuples, de leurs princes et de leurs dieux. L'argent monnayé i'enq)lit sept cent cinquante vases; chaque vase conli(Mil la valeur de trois talents, et le talent d'argent vaut plus de quatre mille drachmes. Quel ruissellement d'or dans les carrefours et dans les rues! On apporte aussi par milliers les coupes curieusement ciselées, les vases d'or et

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(l'argent, les grands gobelets en forme de cornes d'abondance, les cratères énormes, toute une vaisselle digne de contenir l'ambroisie et le nectar et que l'on dirait emportée de la table des dieux.

Le troisième jour est venu, le dernier, le plus fameux. Les personnages principaux, les grands meneurs du drame vont paraître, associant Uome au suprême dénouement. Cette fois encore le cbamp de Mars prêtera ses larges espaces au premier rassendjlement, et le seuil du temple de Bellone marquera l'entrée en marche du cortège.

Les dieux sont là représentés par leurs prêtres : le flaluine de Jupiter, les augures, le collège des douze frères Arvales. Ceux-ci j)ortent la prétexte; une couronne d'épis retenue d'un étroit bandeau de laine les désigne connue aux jours consacrés où leurs prières sollicitent Dea Dia, la déesse champêtre qu'ils ont mission de servir. Aiqii'és d'eux les prêtres Saliens, voués au culte de Mars, sont venus se grouper.

Le Sénat tout entier, les tribuns, les édiles, les prêteurs, les consuls nouvellemenl désignés, les consulaires, ont dépassé l'enceinli! de la ville et viennent pi'endre le Iriompbalenr. Itome déserte ses pénates, s'abandonne elle- MiêfMc poiu' accueillir celui de ses enfants auj(MU'd'luii le mieux méiilanl et le plus fameux. Knireprendre de dénommer ces hommes, (te serait l'acontiM" les annales mêmes de la cilé, ra|ipeler tout son passé, fatiguer les aii's d'une évocation ipii ne Ihiiraif pins.

!;(• rorlég(! se forme-, le (-(M'iége s'ébranle. I,es licleurs, trop |)eu nonibi'enx pour la làcbe (jiii leiu' incombe, ont reçu le renfort di' quelques légionnaires. C'est à grand'-

peine que leurs cris, leurs ordres, leurs prières obtiennent un libre passage.

Les tubicines, les joues gonflées, leur longue trompette droite aux lèvres, cbeminent sur plusieurs rangs. Le bronze éclate en une fanfare furieuse. Ce ne sont pas les chants religieux qu'on est accoutumé à entendre dans les processions solennelles, c'est la charge, comme pour une mêlée prochaine.

Le triomphe n'est pas rcxallation d'iiii homme, c'est la pompe d'un sacrifice. Paul-Émile, non plus que Uome, ne voudrait marchander sa gratitude aux dieux qui l'ont si fidèlement assisté. C'est plus encore et mieux que l'hécatombe traditionnelle : cent vingt bœufs, choisis entre les plus beaux elles mieux nourris, marchent, troupeau mu. gissant. Les conducteurs qui les mènent, le torse nu, les flancs ceints d'une étroite draperie tombante, la hache sur l'épaule, les flanquent et leur imi)osent un solennel alignement. Les cornes dorées sont festonnées de feuillage et de fleurs.

Encore de l'or, toujours de l'or. Jamais, au comptoir même des argentiers les plus avides, on ne put rêver cette abondance et cette marée toujours montante. Quelle

concurrence

Le premier jour on n'a vu défiler qu'une partie des richesses rapportées. Voici, péniblement soulevés sur des civières, soixanle-dix-sept vases contenant chacun en pièces sonnantes la valeur de trois talents. Encore des coupes, toute la vaisselle qui servait à l'usage même du l'oi Persée. H l'avait héritée des anciens rois dt> Macédoine, des généraux d'Alexandre à leur tour passés rois; il l'avait

lui-même augmentée de pièces nouvelles. Les Antigonides sont là, et les Séleucides, et les vases théricléens plus prisés encore pour leur beauté que ceux-là pour leur richesse; enfin, la coupe d'or massif et scintillante de pierreries, que Paul Emile doit consacrer aux dieux. Elle pèse la valeur de dix talents.

Persée ne possédait pas que de l'or, du fer aussi, richesse plus solide, quoique moins enviée; mais ceci n'a pu sauver cela. Un chariot attelé de ses chevaux, conduit par ses mêmes serviteurs, porte ses armes, son épée qui n'a pas su vaincre, son bouclier qui n'a pas su le défendre, son bandeau royal qui n'a pas su le protéger du tonnerre.

Le chariot qui suit, plus vaste, drapé de pourpre et d'or, ramène un butin plus rare et plus précieux encore, un butin vivant, une pi'oie dernière et (pii laisse la vieille Macédoine dépouillée de tout, même de l'avenii'. C'est le rêve de sa grandeur qui vient, c'est la suprême espérance qui passe et qui va s'éteindi'e dans le flamboiement de la victoire romaine. Trois enfants sont là, une fillette, deux petits garçons.

Conmie autrefois, ils sont entourés de leurs gouverneurs, d'officiers et de serviteurs, foute une maison princière. L'un d'eux, dirigé par son préccpleui', un homme d'ex[)éi'iencc et qui sait à mei'veillle ce (pie l'on doit à la force, à tous les favorisés de la fortune, tend les mains, essayer de j)etits gestes très humbles, conMiie s'il voulait inq)lor('r la pitié. Le plus p<'lil, à pciiic échappé aux bras (le sa iKMuricc, ne sainait minier imc tristesse aussi louchaiile. Il fait tout ce (pi'il peut, tout ce ((u'il sait. Le der-

7i m; lor.iM.

iiioi'-nt"' (lu (l(^niipr ini de Miircdoiiii' ciivoip dos bnisers nu

peuple roin.uM.

Cette foule n'est p;is d'une liuinenr nisénient attendrie. Plus d'un visage se déloui-no cependant dont la grosse gaieté un instant s'est assombrie. Il y a là des mères qui, rentrées au logis, s'empresseront plus inquiètes au berceau de leurs petits; il y a là des pères que cet écroulement de fortune a pénétrés d'une angoisse cruelle. Il ne faut pas voir de lrop|trés les exilés, les oipbelins que l'on a faits, d'iiuliiiit plus luiséraliles que leur innocence ne saurait comprendre Iborreur du cliàtiment, d'autant plus grands dans leur malheur qu'ils sont plus petits. Rome qui ne payera plus de tribut à puissance humaine, a trouvé qnelfpies larmes pour pleurer les enfants de Persée.

Ils n'étaient pour lui qu'un orgueil, une joie, une espérance, non pas un appui ou vm secours; et pourtant, dans cette épreuve sans nom, plus cruelle que la désolation d'une bataille perdue et l'épouvante de la déroute, ils ont | épai'gné à leur père les moqueries, les cris de haine, l'insulte des regards trop brutalement curieux. Ils l'ont couvert de leur innocence, protégé de leur sourire, sauvé de leur abandon. Ils son! trop prés poin' que celte douce Imnière n'ait pas rayonné jus(pi'à lui

I.e vdilà cependant, seul, iiien en vue, sa l'enune est à côté de lui, il est précédé de ses enfants, suivi de ses familieis, mais dans un isolement voulu et «pii devait ne rien lui ménager qui lïit de la douleur et de la honte. Il est vêtu de noir; ses pieds sont chaussés de crépides grecques.

11 marche titubant, inceilain, les yeux perdus, le geste

LtS TIUUMl'lIATEUUS. 75

fou, In tète basse ainsi qu'un hounne ivre. Il ne semble pas qu'une pensée bien précise bante cet esprit ravagé de souffrance et de désespoir. Ce n'est pas en pleine lumière, dans les rues de Rome, que ce roi cbemine et passe, c'est dans les ténèbres, dans l'horreur d'une nuit sans aurore, dans un abiine refermé sur l'écroulement de lui-même et de sa haute fortune».

Rome, au moins pour ce dernier jour encore, a laissé au roi vaincu sa royale maison, sa famille, sa cour. Au tenq)s de sa prospérité et des andjitions menaçantes, même des })remières victoires par lui gagnées, jamais il n'eut devant lui plus d'empressenuMit, des dévouements |)kis attentifs, de plus nombreuses adulations. Ceux-là seuls manquent qui sont morts. Rome a voulu la fidélité au malheur; elle a voulu le roi vaincu dans toute la liomi)e de son cortège accoutumé.

Cependant hier encore Persée a fait conjurer Paul-Kmile de lui épargner cette flétrissure. MaisPaul-Emilea répondu: (( Il n'a tenu qu'au roi de se l'épargner, et cela est encore en son pouvoir. »

Persée, qui sut cond)atlre, ipii sul luer, même les siens, car il ne dut sa couronne (pi'au fralricide, n'a pas su mourir. Ses lidéles se répandent en lamentations, ainsi (pie l'on voit l'aire aux |»lem'eiises dont le désespoir esl de conunande dans la gloire des ilhislres funérailles.

Cent couromies d'oi' sont poilées à la suile, présents d'autant de |»eiq)!es el d'aulaiit de cités de la Grèce et de l'Asie.

Voi(;i enfin le dieu de ces éblouissantes journées. Ouatre clievaiix blancs le Irahient d'un pas doucement rytbmé.

76 l.K rdl'.IM.

Il a revêtu la tunique aux palinos d'or, la toge de pourpre que lui prête Jupiter (lapitolin. 11 porte d'une main un sceptre d'ivoire qu'un aigle surmonte, de l'autre un rameau de laurier cueilli aux ondjrages d'un bois sacré. Il a remis pour ce jour seulement à son cou la bulle d'or permise aux enfants d'illustre lignée, mais qu'ils abandonnent quand leur jeunesse revêt la toge virile. Debout derrièie lui, un jeune esclave soulève une couronne, et le rayonnement de l'or enveloppe le front du triomphateur. Une telle exaltation de la gloire humaine griserait jusqu'au délire. Aussi ce même esclave, porteur de diadème, souvent se penche et iimrmure aux oreilles même de celui qu'il a couronné : a Souviens-toi que tu es un lionuiie! » Ce rappel aux misères de notre destinée conmuuK" sans aucun doute est entendu de l'âme de Paul Emile; elle plane encore plus haut que sa gloire.

« lo triumphe! » Ce cri éclate, monte, roule, bondit, tonne. Ce n'est plus un concert de voix humaines qui va traversant et remplissant la ville, c'est la montée d'une mer partout débordante et qui, docile cependant, respectueuse d'une majesté supérieure à la sienne, arrêtée devant une grandeur qui la dépasse, vient expirer sous les pieds d'un soldat.

« lo triumphe! » C'est le refrain. L'hymne s'improvise ou plutôt la chanson, brutale, joyeuse, enragée d'une superbe vantardise. Elle s'est envolée du cœur des soldats, elle a soulevé ces poitrines que chargent les torques gagnés sur les champs de bataille, les phaléres clouées sur le bronze des cuirasses et qui proclament les héros des mêlées les |)lus furieuses ; elle a sonné sur leurs lèvres

coutuinières des hautains défis, hier encore fatiguées de clameurs guerrières. On'nesaurait dire que ce soient h\ des vers d'une forme régulière, pas même des strophes à peu près ébauchées. Mais les pas des victorieux les scandent et les emportent, les sonneries tapageuses les traversent comme les éclairs un ciel chargé d'orage ; cela est grand et magnifique ainsi que la plus sublime épopée, c'est l'âme chantante de la patrie romaine.

L'armée presque tout entière, celle que Paul-Emile avait retrouvée doutant d'elle-même, celle qui devait si vaillanuiient incarner ses hautes pensées, pour la dernière fois escorte le général. Les combats l'ont quelque peu diminuée et aussi les garnisons laissées dans quelques villes. Mais ces garnisons, très peu nombreuses, témoignent d'une victoire sans retour. L'ombre seule de Rome éteint toute lumière importune, et son nom seul suffit à commander.

Ainsi Rome retrouve à peu près tous les siens. Derrière Paul-Émile, prolongeant mais aussi terminant le cortège lrionq)lial, ce n'est plus qu'un hérissement de piques, l'éclat des aigrettes, l'éblouisscmenl des hauts cimiers de bronze où le soleil accroche de subites étincelles.

Le cortège est arrivé à la porte Carmentale. Elle subsiste telle à peu près qu'elle lut élevée. Cependant Rome déborde son enceinte; elle n'est plus la Rome de Servius Tullius. Rientôt elle ronq>ra c(!tte enceinte trop resserrée encore, inulile, humiliante même à son oi-gueil.

Des écbafauds sont dressés dans Ions les carrefours. (Juciques-uns ne sont (pie des |»lan(Iu's liàlivcment clouées, ébauches de gradins (pii brank'nl cl vacillcnl.

78 u; i(ti;iM.

Opcndant un assaut fuiicnx les environne et les emporte. Les pauvres seuls exceptés ou les campagnards descendus dans la ville de leurs villages lointains, tous sonl vêtus de blanc. La fête est iikm'iis celle de Paul-Emile rpic la fèl(î Cdumume de tous, lîome sent bien qu'elle est, jusque dans l'âme des plus braves, la force et le génie suprême inspirateur; elle se célèbre elle-même, ellemême s'acclame.

On dépasse le Vélabre et le forum Boariurn.

En ce quai'lier la population est adonnée à de vulgaires occupations. Elle a tiré de leurs l'omises de lourds chariots et les a roulés au débouché des rues, et la marée humaine les a submergés. On a dû cloi'e les boutiques; les étaux laissés à l'abandon ont servi de piédestaux.

Le cortège pénètre dans le grand cirque. Les gradins ont disparu sous les spectateurs. Au sortir du cirque, on se détourne de la porte Capénc et de la voie Appienne. On passe entre le Cœlius et le Palatin. Quelque verdure y diversifie l'entassement des constructions chaque jour plus pi'essées. Que ce soit sous la poussée des curieux accrochés aux branches, que ce soil une consigne obéic de tout ce qui respire dans Home et se nourrit d'une terre aussi féconde, les arbres eux-mêmes inclinent leur ramure. Les lauriers ont salué le victorieux qui passe.

On atteint la Yélia, on la gravit, on la dépasse; et les dalles que foule cà présent le cortège sont les dalles mêmes de la voie Sacrée. \a' vainqueur fait son entrée dans le Forum. Il n'a |)lus smis les pieds les rues où rircule et foiMinille une foule humaine à peu pi'ès innommée; il soulève la poussière d'un passé déjà prodigieux, (pie lui-

même continue dignement. Tous les temples ont ouvert leurs portes et l'on aperçoit, dans leurs profondeurs ténébreuses, l'incertaine vision de leurs dieux. Cette immobile immortalité contemple l'éternelle mobilité des hommes. Les fleurs festonnent les colonnes, le feuillage serpente auxcanneluresainsique le lierre aux vieux troncs noueux. Pas un autel qui ne soit embrasé, et les flammes bleuâtres montent et crépitent plus joyeusement quand le prêtre, aux premières sonneries de la pompe triomphale, s'empresse à les ranimer.

« lo triumphe! » Les monuments disparaissent sous leur parure de fête et sous la foule du peuple qui les assiège.

Voici que l'on passe bien prés do la prison Mamertine. C'est un moment redoutable. Pour quelques-uns souvent, non pas les moins fameux, ni les nmins curieusement regardés, le triomphe finit là. A quelques pas du triomphateur un abîme est là toujours béant, avide et qui ne rend pas ce qu'il a saisi. Que Paul-Émiie esquisse à peine un ordre de la main, moins qu'un geste, un regard, et la mort comprendra ; elle est là qui veille et guette. Mais Perséo a survécu à sa gloire, il doit survivre à la honte. La pitié ou plutôt le dédain U\ veut épai'gner; l'oubli descendra si vite sur cette l'enonunée que j'ersée, disparu de la scène (lu inonde, send)lera s'être évanoui. On ne saura lieii de certain sur l'agonie de ses derniers join's. et cette mort n'aura pas de funérailles qui aient laissé un soiivenii'.

La pompe trionqjhale a gravi le Capilolc n(tn |tiis tout entière cependant. Là-bas une foule inunense, gi'ouillanle ainsi fju'une lourniiliére en émoi, leniplit li' l'oiuni. Mais

X2 LE FOIUM.

le liiompliateur cl le quadrige qui le semble égaler aux (lieux, sont venus s'arrêter devant le temple de Jupiter. Le dieu lui-même, répété en de uudtipics images, et dépassant de haut notre chétive humanité dans le colosse de bronze que Papirius lui a dressé et consacré du large butin conquis sur les Samnites, regarde Paul-Émile et semble lui faire les honneurs de la colline sainte. Paul- Émile est descendu de son char. Il est debout sur le seuil du temple, saluant le dieu, saluant Home, saluant sa gloire ; il gravit les degrés et, recueilli, le front incliné, avant de commencer le sacrifice, il va déposer sur les genoux du dieu les lauriers dont il est chargé.

La fortune n'a-t-elle pas épuisé toutes ses faveurs? .\e, faut-il pas craindre de subits retours et les revanches duj uialheur? 11 a droit à si large part en toutes les choses humaines ! Mais non , la gloire de Paul-Emile a payé raneon. L'un de ses lils, à peine âgé de quatorze ans, est mort il y a cinq jours; l'autre compte à peine douze ans^ et déjà il se meurt. 11 ne survivra que trois jours au triomphe achevé. Quelle veille! quel lendemain! Et de quelles tristesses cette joie apparaît environnée! Paul- Émile accepte l'épreuve durement imposée. Celte fois encore il aura détourné l'infortune loin de sa chère patrie! Seul il est frappé ; seul, dans la désolation de sa maison déserte, et non pas au grand soleil, il pleurera la douceur des espérances flétries. Seul peut-être jamais il ne connaîtra l'apaisement dune douleur finissante. Mais les dieux sont satisfaits.

Ouand peu de jours après il revint au Forum et monta à la li'il)une pour rendre compte, selon l'usage, de ce

LES TRIOMFHATEiaS. 83

qu'il avait fait, après avoir raconté brièvement sa campagne de vingt-six jours terminée par un coup de foudre : « Un succès si rapide m'effrayait, dit-il. Je devais craindre que les dieux jaloux ne le fissent expier. J'ai supplié le grand Jupiter, Junon reine et Minerve, leur demandant que si un malheur menaçait le peuple romain, ce malheur lût détourné sur moi tout entier. Puisqu'il en est ainsi, ils ont exaucé mes vœux. Votre félicité et la fortune publique me consolent. »

Le Foruiii n'a pas eiitondu que des voix fainoiises; la tribune n'a pas pnMé son glorieux piédestal seulement à des hommes rompus à l'escrime de la parole et dont le nom, à peine avaient-ils gravi les degrés, courait répété par toute l'assemblée. Tout citoyen, si humble que fût son origine, en quelque profonde ol)SCurité qu'il eût traîné ses jours, avait libre accès aux rostres et pouvait alfronter le tète-à-tèle de la patrie romaine. Ainsi les petits grandissaient égalés aux plus grands ; et quelques phrases sans préparation, sans art, tombées de lèvres ignorantes, devaient mériter la fidélité des échos les plus lointains, tant le souffle de la seule pensée les avait enq)ortées à de sublimes hauteurs. A la veille de cette guerre de Macédoine (pii iiroinetlait de si l'udes labeurs, le Séiial projciait rcinVilciiii'iit di' ci'iiliii'ioiis é|U'ouvés et d'une inébranlable solidilé. Il l'allail des armes, mais

aussi des cu-urs bien trem|)és, pour r pre la plialange

d'Alexandre. Mais ces cœui's eonimeneaient à se pouvoir conqdei', lant les batailles dernières en avaient dévoré. Les ceuliuions, rentrés au loyer si longlenqis déserté,

80 I.E FtHUM.

avaient l)ien soiivoiit sorvi au delà iiièiiie (h' la liinitt' d'âge prescrite par la loi; et malgré les supplications du consul, los refus d'ennjlement pouvaient compromettre la bonne organisation de la nouvelle armée. C'est alors qu'un légionnaire monta aux rostres, non pas d'un élan subit, mais d'un pas forme, avec cette rectitude et celte assurance que la trompette semble rytbmer, comme à l'heure venue d'investir une citadelle. Sa parole l'ude, coutumière seulement des brefs commandements, trouvait aussitôt la plus nulle éloquence. Cet orateur inattendu ne disait que ce qu'il pensait et que ce qu'il fallait dire : « Je suis Spurius Ligurtinus, de la tribu Crustuiuine, né au pays des Sabins. Mon père m'a laissé un arpent de terre, la chaumière où je suis né, où j'ai été élevé, rien de plus; c'est là (pie j'habite.... Ma femme, la tille de mon frère, ne m'apj)orta en dot que sa condition libre, sa vertu, sa fécondité.... Nous avons six fds, deux fdles, lune et l'autre niariées.... Je commençai de servir sous le consulat de P. Sulpicius et de C. Aurelius; je fus deux ans simple soldat dans l'armée envoyée en Macédoine contre le roi l'hilippe. La troisième année, Quintius Flamiiiinus me donna, en récompense de mon courage, le conunandement de la dixième centurie des liastats.... Puis je suis parti pour rKs])agne, volontaire, sous les ordres du consul M. Porcius.... Il me jugea digne du grade de premier centurion au premier manipule des hastats. Une troisième fois je partis, toujours volontaire, avec l'armée qu'on envoyait contre les Ktoliens et le roi Aiiliocluis.... Le roi Antiochus vaincu, les Étoliens soumis, on nmis ramena en Italie, où je fis deux fois le

service annuel comme simple soldat. J"ai servi encore deux fois en Espagne sous Fulvius Flaccus et sous Sempronius Gracchus. Flaccus me désigna au nombre de ceux auxquels il accordait, l'honneur de l'escorter dans son triomphe. Gracchus me demanda de le suivre dans la province placée sous son gouvernement. En l'espace de peu d'années j'ai commandé quatre fois la première centurie de ma légion. Mes chefs m'ont accordé trente-quatre récompenses militaires; j'ai reçu six couronnes civiques. Je compte vingt-deux ans de service, et j'ai dépassé l'âge de cinquante ans.... »

11 aurait pu ajouter que les blessures reeues dépassaient les années de campagnes et de batailles; et pourtant ce vétéran, ce père chargé de famille et que la guerre ne devait jamais enrichir, s'offrait à repartir. Cette harangue aussi belle que pas une, car la vieille Rome des plus beaux jours l'avait seule inspirée, sonnait sur le Formn ainsi qu'un appel df tronqx'lle sui" le camp ensonmieillé. Dès lors les hésitations premières ne sont plus que de lâches défaillances ; ce soldat tout seul gagne la bataille, consomme la conquête d'un peuple tout entier, plus grand, plus magnifujue (pu' |>as un coïKiuéraiil. car ce peuple asservi à sa victoire est le peuple rdni.iin. Ci' soldat résume un siècle, une ii.ilioii ; il le l]\\\\ saluer au passage.

Des |iai'()les aussi lières ne desr-eudaient pas toujours de la tribune. Fes vulgarités de la \ie journalière, ses |)elitesses même, nous l'avons dit, n'ai rèlaieul pas leur inévitable invasion aux premières dalles du Forum. Files devaient escalader la tribune.

Que parle-l-on de la liberté romaine'.' Ce n'est rien

88 LE FOHIM.

qu'une servitude dans la gloire, et chaque jour plus lourdement appesantie. Au lendemain de la bataille de Cannes et dans le deuil des suprêmes désastres, une loi cruelle a été promulguée, la loi Oppia. Défense aux femmes de paraître en public avec des vêtements de couleurs variées, de porter des bijoux dépassant le poids d'une demi-once d'or, défense de monter en char dans l'intérieur de la ville et même dans ses alentours immédiats. Une projnenade à plus d'un mille de distance, presque un petit voyage, seul autorise ce luxe effréné. Elles peuvent bien aller à pied ! ainsi faisait Lucrèce, ou rester à la maison et filer la laine, ce qui vaudrait mieux encore. C'est la pensée obstinée des vieux Romains de la vieille Rome. Mais la jeunesse violemment les contredit. Combien de fois celte loi Oppia n'a-l-elle pas été déjà effrontément violée! La femme de Scipion, sans même attendre la complicité discrète de la nuit commençante, cheminait en char, et c'était comme un triomphe journalier qu'elle promenait par la ville, car elle se faisait escorter de nombreux esclaves. Mais c'était la fennne du grand Africain, et l'on sait que le vainqueur d'Annibal en prenait souvent à son aise avec les lois et les traditions. Les censeurs n'osaient sévir contre les Scipions; quelques autres, autorisées de cet exemple, se sauvaient des punitions méritées, des amendes encourues par la seule rançon d'un sourire ou d'un regard. La coquetterie sup])liante trouve àRome même des cœurs compatissants. Ceiiciulanl, selon le tonqiérameiit du censeur en exercice, selon son âge ou l'humeur de sa femme, il y avait de subites reprises de sévéï'ité, et souvent les amendes grêlaient sur les coupables. Il fallait en

toute hâte se réfugier au plus profond des logis, comme aux jours d'averse on se hâte vers l'hospitalité des portiques les plus voisins; il fallait, quelle désolation! serrer dans les coffres les atours les plus aimés. Que de larmes! Au lendemain de Cannes, c'était bien, ou du moins cela pouvait se justifier! Mais au lendemain de Zama, après Pydna, après la déroute de l'Orient et sa soumission, quelle folie! quelle cruauté! A quoi bon tant de richesses si elles doivent disparaître aux ténèbres du trésor public! Pourquoi les pompes triomphales si pas un reflet ne doit franchir le seuil des vainqueurs? Ne porter qu'une demionce d'or ! Mais un seul bracelet pèse plus que cela ! Les pierreries scintillent comme les étoiles, l'or rayonne comme le soleil; les pierreries ont droit à la joie de loutes les fêtes, l'or a droit au libre étalage de ses splendeurs. On dit cela partout, on le répète, on le prouve bruyamment par des plaintes toujours croissantes, dans le concert de clameurs furieuses. Cet Oppius était un honnne abominable! Caton n'en juge pas de la sorte : si la loi d'Oppius ne sévissait dans Rome, il l'aurait inventée. Caton gronde, querelle, gourmande. Sa inain est [)rompte à s'abattre aux épaules de ses esclaves, et jamais elle ne fut si pi'odiguc^ de coups. Dans l'inuMcnsilé de la patrie l'omaine il n'est pas d'hoiiinie qui soit maudit comme Caton, et Aniiibal ne fut jamais d'aussi bon cœur voué aux dieux infernaux. Ce (^aton a les yeux bleus, il est roux cojnnu^ un barbare Germain. Ses aïeux sabins ont gardé les porcs dans la Sabine, et de là sa famille est dite l'orcia. \a\ glorieus(! origine!

Il sait le grec et le parle aisément, lui-même est élève

itO |,K lOIU M.

(lu pythagoricien Néarquo ; )nais il déteste toutce qui vien de Gi'èce. Voili'Kjue colle Giècc envoie à Rome ses philosophes. Serail-ee un(> revanche de son ahaissemenl'.' Carnéade est venu ; un ceilain Diogène. qui n'est pas le chien aboyant la sagesse dont s'amusait Alexandre, l'a suivi, jiuis Aristolaiis. Celui-là hantait le bois d'Académus; celui-ci veut enseigner en se promenant, c'est un péripatéticien. Cet autre affecte la gravité du stoïcien. Quelle peste que ces beaux pai'Ieurs. (pie ces subtils raisonneurs! avec eux la raison n'est jamais sûre d'avoir raison. Caton n'a pas eu de cesse qu'il ne les ait fait jeter hors de la ville. Dehors les philosophes et détruisons Caribage! Cette double malédiction éclatait en tout lieu où paraissait Caton. Sa haine s'est étendue jusqu'aux barbiers. Encore des Grecs ! et quelle effronterie à ces gens-là, de beaux parleurs eux aussi, de caresser le menton d'un Romain! Et voilà que Scipion Kmilien, un bon serviteur de Rome cependant, car il a ruiné Carlha^c de l'oiid en comble, a son barbier favori et se fait raser tous les jours ! Peul-éli'o il murmure des vei's grecs sur la ruine consentie de sa barbe, il a bien chanté sur la ruine de Carihage!

Au reste, ce Caton cbaipie soir s'ingénie à trouver pour le lendemain quehjue moyen d'être désagréable et lacheux. Il a fait nettoyer les égouts et les rues, c'est bien mériter de la patrie. Mais il tarit les sources qu'adroitement les riverains des aipieducs avaient su découvrir dans leurs jai'dins. Il impose un im|)lacable alignement aux maisons ci défend la rue connue un chien le seuil de son maili'e.

Voici en (piels termes il exprime ses i-ancunes et formule sa pensée :

LKS TIUBIINS. <JI

« Romains, si nous avions maintenu nos droits et notre dignité d'époux, nous n'aurions pas affaire aujourd'hui à toutes ces femmes. Nous n'avons pas su leur résister à chacune en particulier, les voilà toutes ameutées contre nous. C'est un sexe indomptahle; lâchez la bride à leurs passions, à leurs caprices, et vous verrez ensuite s'il est possible d'imposer une barrière à leurs emportements.... Croyez-moi, c'est [lour le malheur de Uome qu'on a ramené dans nos nuu's les dépouilles de Syi-acuse. Je n'entends que trop vanter les frises d'Athènes et les statues deCorinthe et railler les images d'argile de nos dieux. Eh bien, moi, je préfère ces dieux qui nous ont protégés et nous protégeront encore, je l'espère, si nous ne les bannissons pas de leurs lempl(>s.... »

Telle est l'altitude que devait prendre Calon, et telle il la maintient obstinément. Il ne laisse pas d'en imposer à celles mêmes (jui mènent le |)lus furieusement campagne contre lui et contre l'inhumanité des lois sonq)tuaires. Pas une n'oserait lui tenir tète bien en lace, pas une ne soutiendrait les méprisde son silence et de ses yeux. Mais derrièi'c lui, aulour de lui, la cainpagne est poui'suivic. Les fennnes les plus jeunes, les plus séduisaides, les plus écoutées, liennent des conciliabules. Les l'ebelles cependant n'iiiil pas lianclii l'eiiceiiile du Loruni ; on les siMprend, on les devine errant tout alentoiu'. l ne teneur mystérieuse, une. majesté divine entrevue vaguement, j)eiit-étre seulement l'image du vieux Calon (pii passe, déieiid le Korum et sauve son antiipie inviolabilité. .Maisà la Cinie,dans l'assiMMblee du peuple, au cuiisiliitiii, au champ de Mars, chez les chevaliers, les sénateurs, les consulaires,

92 LE FORUM. i

les tribuns, la question est posée urgente, impérieuse. Lemagistrats sont assaillis, investis de toutes parts; il leur faudra capituler, Galon en vain aura montré sa tête de Méduse qui glace et pétrifie. La révolte reprend d'où son regard s'est détourné. Déjà nous l'avons vu dans sa lutt contre Scipion, vaincu, humilié. Combien les Romain» ~ lui étaient devenues des adversaires plus redoutables! Elles ont défendu leurs joyaux d'une rage aussi terribl' que les Carthaginoises leur dernière citadelle; mais plus heureuses elles ont triomphé. La loi Oppia est abrogée. Caton n'a plus qu'à se voiler la face. 11 part pour l'Espagne, désertant le Forum, mais non pas la cause romaine. Lui aussi a son esclavage et dont rien ne saurait un seul jour l'affranchir. Il a déjà gagné, il gagnera des batailles aux Thermopyles, en Espagne, et ses soldats lui obéiront mieux que les matrones romaines. Au piédestal de l.i statue qui lui sera dressée, il voudra cependant n'être loué que « d'avoir, étant censeur, remis dans la droite voie, par ses bonnes directions et ses institutions sages, le gouvernement des Romains qui tournait à mal et penchait vers sa ruine ».

Cependant c'est grande fête dans hi ville, dans le secret de tous les logis, dans les rues, un peu partout, l'âme seule de Caton exceptée. Un cortège se forme, non pas prévu, non pas réglé par les prescriptions d'un usage consacré «i dans la discipline d'une hiérarchie acceptée, mais dans le laisser-aller pittoresque, aimable, d'une subite imi)rovisation, dans l'explosion d'une joie soudaine. La nouvelle d'une victoire fiévreusement attendue ne saurait provoquer 1111 tel émoi. Rome vit désormais dans une si intime

familiarité de la victoire ! Les cofîres sont ouverts, les cassettes sont vidées. Dès la première heure les esclaves sont accourues à l'appel de leurs maîtresses; et jamais tant de parfums ne seront répandus, jamais tant de joyaux hier encore tristement enfermés dans la nuit des cachettes, n'ont scintillé aux mains qui les caressent. Les plus pauvres trouveront moyen de simuler la richesse. 11 en coûtera cher aux pères de famille d'avoir triomphé d'Oppius et de Caton. La revanche est complète. Il a cessé enfin le deuil de la vieille Rome et c'est de ce jour seulement qu'Annibal est bien vaincu.

Il n'est pas une magistrature romaine qui n'ait joué son rôle dans les drames ou les comédies du Forum. Aucune ne fut plus constamment fidèle à ce théâtre que le tribunal. Les tribuns sont la vivante revendication des droits populaires. Leur inviolabilité très longtemps respectée leur conseille toutes les résistances, bientôt même leur permettra toutes les audaces. Au reste, les plébéiens docilement les suivent et de cette obéissance muette relèvent l'autorité tribunilienne. Les tribuns ne vont pas précédés de faisceaux, et tenant ainsi, sous l'immédiat commandement de leur regard, les verges qui souvent châtient, la hache qui tue. Chaque tribun a son viator, un homme sans armes qui seul l'accompagne. On ne saurait imaginei- plus modeste a[)pareil, et l'orgueil j)atricien n'en |)ouvail concevoir quelque ombrage. Le tribun est avant tout un témoin, mais qui sait voir, un auditcui', mais (|iii sait écouter. (Ju(î le Sénat où le patriciat romain se cantoiuie ainsi qu'en une citadelle bien fermée, s'assemble (>t délibère, qu'il décide du sort des nations, déchaîne le tonnerre des ven-

geances roniaiiios, il lo jkmiI tout à son .lisc, docilement la vicloire atloïKJra (|iriiiisiiiiio lui soil adressé; mais le tribun aussi écoutera. H est là très lunnblement assis sur son tabouret de bois, à la porte de la Curie, ou bien à la porte du temple cboisi, aux jours où le Sénat délibère dans la familiarité des dieux. Cette porte jamais ne sera fermée. Ainsi le tribun connaîtra toutes cboses,les instants qu'un porteur de sceptre peut encore se flatter de régner, la destinée du monde. 11 connaîtra aussi les lendemain^ promis au peuple même de Rome, ou du moins à celte partie du peuple qui est la plus nombreuse et non la moins dévouée aux labeurs de la cbose publique. Ce qu'il sait il le redira, ce qu'il a vu il va le publier. Ces patriciens superbes ont leur clientèle à peine un peu moins asservie à leur volonté que leurs esclaves mêmes; mais lui, le tribun, même nouveau, sans nom fameux et sans liistoiie. bomme qui ne sauiait peuplei- sa pauvre maison de> images de ses ancêtres, il a sa clientèle aussi, plus nombreuse encore, librement disciplinée, vigilante, tout à l'heure invisible peut-être, mais présente au premier appel et qui remplirait sans peine le Forum tout entier. Le torrent est refoulé, contenu, mais le tribun tient la vanne qui l'arrête et d'un geste il peut le déchaîner.

Aussi le tribun, d'aboi'd toléré, est bientôt redouté, son silence même impose et se fait écouter. Ainsi laborieusement. |)éniblenient, lenlement, les plébéiens ont conquis leurs droits. Ils ont monté, les comptant, un à un, les degrés de toutes ou du moins de presque toutes les charges publiques; et cette conquête, poursuivie avec une obstination toute romaine, disputée furieusement, ne présente pas de

LES TrilBUiNS. 95

moins dramatiquos épisodes, de moins glorieuses batailles que la conquêledu monde.

Au jour où Paul-Émile descendait de son char triomplial, cette lutte, déjà plusieurs fois séculaire, semblait apaisée dans une accalmie prolongée. Cette trêve donnait l'illusion de la paix. Entre les prétentions rivales, les haines en éveil, les résistances jalouses, les revendications excessives, les rêves menteurs, les réalités prochaines, un certain équilibre s'était établi, un heureux rapprochement avait tempéré toutes choses et consommé un semblant de réconciliation. On avait tant souffert en commun, tant peiné, partagé de si cruelles angoisses! Les désastres subis avaient enseigné l'implacable solidarité de tous ; et les veines de tous avaient à peine suffi à rendre \m peu de sang au cœur même de la patrie. A cette lieure inngnififfue et sainte, la phis belle que Home ait vécue dans sa longue histoire, Rome est une, même en l'image diverse de ses institutions, de ses intélêts et de ses pensées. Le Sénat, et les familles patriciennes j)armi lesquelles il se recrute de préférence, non plus exclusivement cependant, maintient la leligion des grandes traditions nationales, assure la contiiuiilê des longs desseins, au nom du passé conseille et lêgle l'avenir; enfin, (lu droit des services l'ciidiisudii luoinscpuMlcs inslilutions éprouvées, assume une su|»rêmalit', exerce une auloi'ité docilement obéie. Les masses plébéieimes glorifiées aux yeux de tous dans l'éclat des victoires comnumes, relevées dans l'heureuse revendication de di()itsé(|uitables et Cf'pen<laiil étroitement limités, assiu'enl le mouvemeni, l'iilile l'cnni'nlalion des réformes encore désii'ées, l'ai-Mlalion

même des rêveries dont se consolent certaines misères présentes, rançon tonjoiirs fatale de toutes les prospérités. Les alliés, ces peuples d'Italie successivement vaincus et soumis, quelquefois cruellement foulés, fidèles cepennantpour la plupart, au milieu même des épouvantes d'une invasion victorieuse, acceptent, vénèrent et déjà sont à la veille de chérir cette ville prédestinée qui les domine de si haut. Ils ont puissamment contribué à son salut; ils ont partagé l'enivrement de ses victoires. Ils ne sont plus des sujets, ils ont surpris, pour cette Rome, au fond de leur cœur, des tendresses de fds; ils rêvent leur adoption dans cette glorieuse famille.

Il n'est pas d'équilibre laborieusement obtenu qui ne soit instable; et c'est trop demander à la raison mortelle d'accepter longtemps les conseils de la justice et de la modération. Le sacrifice du moi à l'intérêt général, Rome l'a inspiré et commandé, plus docilement écoutée que pas une autre puissance humaine; mais un tel sacrifice n'est facile qu'adressé à la patrie elle-même. Tolérer le voisin, écouter ses raisons, accepter ses conseils, surtout partager avec lui, cela est plus malaisé et plus dur. Tel citoyen qui aurait abandonné à Rome son patrimoine tout entier, épuisé pour elle jusqu'à la dernière goutte le sang de luimême et des siens, refusera obstinément de morceler son champ et de reconnaître la juste créance du vétéran même qui le coudoyait dans les camps et peut-être l'a sauvé sur les champs de bataille.

Longtemps la guerre n'a poursuivi et bi'isé que des peuples aussi pauvres ou plus pauvres que Rome. 11 n'en va plus de même, et les rançons des victoires gagnées en

Sicile, en Orient, ont rempli, à les faire éclater, les jarres et les coffres du trésor public. L'or monnayé, les objets précieux ne composent pas tout le butin ; de vastes territoires sont tombés sous la main de Rome, encore peuplés de troupeaux, dorés de moissons abondantes. La guerre les a dévastés, mais leur fécondité repose. Qu'un nouveau maître la réveille et la sollicite, et des moissons plus riches encore le viendront récompenser. Ces terres, du droit de la conquête, sont la chose du peuple romain. La vulgaire équité, l'intérêt bien compris de Rome en réclament le juste partage. Vaine attente, espérance bientôt déçue! Ainsi que les larmes infécondes d'un ruisselet s'en vont, d'un entraînement fatal, disparaître aux abîmes du torrent le plus prochain, et que le torrent à son tour emporte au fleuve épandu près de là le tribut des eaux qu'il a conquises, tout ou presque tout ce qui devait être la part des hund)les et des petits, s'est englouti dans l'immensité dévorante de quelques énormes patrimoines. Rome, prodigieusement enrichie de gloire, d'argent et de terres, a vu la misère él('n(h'e, dans ses murailles mêmes et dans ses alentours, ses ti'istesses, ses hontes et sa désolation. Contraste singulier el(|ui donne; à penseï-, en attendant le jour prochain des haines trop bien justifiées cl des tunudlueuses revendications, quelques familles, par It'ur crédit, Taiilorité de lem' nom, leur silualiou déjà accpiise cl toujours maintenue, ont mis la main sur les é|)av('s du naulVage de lant de nations.

Les campagnes lointaines auraienl-eiles jeté siu' des rivages ineomuis hier encore, les lils et le père, à Rome restait une clientèle vigilante ou seulement (juehjue intendant

expert, j;ilnux do iiiéiiler les éloges du inailre; on prenait, on occupait les terres délaissées, provisoirement, disaiton, et seulement pour ne pas attrister les campagnes d'un spectacle d'abandon ; puis on oubliait de rendre. Les comptes embrouillés à plaisir, indéfiniment retardés, décourageaient les plaintes, lassaient les réclamations. Enfin l'usure que nombre de patriciens ne l'ougissaientpasd'exercer, dévorait les petits héiitages. Ces légionnaires qui font trembler les empires à la seule cadence; de leurs pas, longtemps il leur a fallu poui'voir aux frais de leur équipement; la solde qui leur a été attribuée plus tard est bien médiocre, et si au lendemain de Zama chaque soldat a reçu quatre cents as, pareille aubaine ne se renouvelle pas, et la générosité du grand Scipion ne pourrait une seconde fois en laisser même l'espérance. Cependant l'absence du père de famille est funeste à l'adminisliatioii d'un modeste patrimoine. Les champs sont mal cultivés, les récoltes perdues; les dettes viennent, tarissant l'abondance de la veille, stérilisant même les promesses du lendemain. Puis la mort a fauché largement, jetant bas les plus braves; les orphelins sont restés, lamentables quémandeurs d'une aumône souvent refusée.

Ainsi Rome qui essaime, sur des rivages chaque jour plus lointains, ses victoires, ses camps, ses ambassades hautaines, voit la solitude se faire en ses campagnes les plus voisines. Jamais elle ne mena si grand tapage par le monde, (>tles champs restent silencieux que l'on découvre ■ de ses mui ailles, et c'est déjà un semblant de désert qui la ^ presse et qui l'environne. Oh ! certes, cesterivs ont des propriétaires, des maîtres jaloux, cruels même; leur orgueil

cependant dépasse leur véritable richesse. Seul le laboureur, libre et que son labeur enorgueillit, obtient de son petit champ une complète redevance. Le champ est encore une pairie, d'autant plus chère qu'elle est resserrée en des limites plus étroites; elle veut de lldèles amours. Lelaisseialler et la superbe indifférence des maîtres à peine entrevus, jusque dans les sillons ouverts où les pâturages démesurés, ne trouvent que des ingrats. Les troupeaux d'esclaves poussés sur ces terres qui leur sont inconnues et peut-être odieuses, ne les cultivent qu'.à regret, et la sueur est inféconde tombée d'un front que l'esclavage appesantit.

Rome sans doute olïre des spectacles variés, des jeux, des combats de gladiateurs. Dans sa grandeur bien assise, solide comme les murailles qu'elle aime à cimenter, Rome est elle-même un spectacle, et le plus magnifique (pi'il soit au monde. Qu'il vienne au Forum, ce paysan de la Sabine, si la |»onq)e de ({uelque triomphe n'est pas annoncée ou seulement le collège d'une ovation, il entendra bien (piebpie orateur |)arler des grands intérêts de la patrie; on lui noiiuncra des rois(pii ce malin encore hii étaient ignorés, des contrées nouvelles où plusieurs mois de voyage à peine le pourraient amener. Il doutera que le même soleil, resplendissant sur Home, les |)uisse éfdairer.

Il verra dans la Grécostase, car cette enceinte est visible (hi l'orinn, ainsi l'a voulu l'orgueil du Sénat romain, des aiidt.iss.ideurs allendre l'Iieinv de l'audience liés lllllillilemeiit sollicitée. Ils sont veiiusdedréce.dlli^yiite.d'Atlièiies. d' Mexaiidrie, de royaumes anciens à ne plus complei' les

siècles ou des cités les plus fameuses. Us aui'ont revêtu des costumes étranges, ceint de hautes tiares, et le populaire s'anmscra de cette mascarade imprévue; ou bien, si la cause est plus pressante, ces ambassadeurs ne seront, que des suppliants. Ils n'auront revêtu que des vêtement souillés de ])()ussière; leurs cheveux en désordre aveugle l'ont à demi leurs yeux, et leurs mains liénétiques et désc lées secoueront des rameaux d'olivier. (Jn les verra, on les entendra en pleine lumière, en toute liberté, et leurs gémissements tomberont presque dans le Forum. Toute cette désolation n'avancera pas l'heure de l'audience. Un jour les envoyés du roi d'IUyrie se sont hasardés à pénétrer dans la Curie, sans que la permission leur en fût accordée; il leur a fallu sortir au plus vite et jamais on n'a daigné les écouter. C'est le temps où un cercle tracé par la baguette de Popilius Lienas suffit à emprisonner le roi Antioclius et à lui imposer l'acceptation d'un traité.

Eh bien, pauvre laboureur sans charrue, citoyen san> pénates, soldat sans obole, cela ne saurait-il te consoler et te suffire? Rome te fera voir, si tu veux, des peuples qui saignent, des rois qui pleurent. C'est beau, c'est grand, mais les enfants crient famine sur les chemins, mais la mère traîne sa misère au seuil de l'usurier qui vous a fait jeter loin de la vieille cabane paternelle. On se peut lasser de tout, même de la gloire. Tout cela ne vaut pas une poignée de pois chiches, et le vainqueur d'Annibal, de Pcrsée, le conquérant de l'Asie, ne prendrait pas le temps de les cuire avant de les dévorer.

La question est posée, impérieuse, bientôt menaçante, l'existence même de Rome s'v trouve intéressée. Un cœur

■néreux, une pensée ardente, SpuriiisCassius en a voulu . hercher la solution. Mais les siens l'ont renié, son père même l'a condamné. Des accusations aussi folles qu'odieur-os l'ont poursuivi. Né patricien, mais devenu ami des plébéiens, ou plutôt ami de la justice même, il aspirait, disait-on, à la tyrannie. Il est mort précipité de la roche Tarpéienne.

Un meurtre, si cruel qu'il soit, n'est pas une raison, encore moins une réponse qui puisse satisfaire un peuple. D'autres viendront, aussi hardis, non pas beaucoup plus heureux cependant, qui reprendront la tâche inaccomplie, et la cause des plébéiens méritera de plus illustres martyrs. Les Gracques vont paraître et la lutte reprendra, mieu.v conduite, plus terrible encore.

Les Gracques sont plébéiens ; mais leur famille, alliée aux Scipions, alliée aux Clodius, maisons patriciennes très orgueilleuses et très jalouses de leur renommée, compte entre les plus considérables qui soient à Rome. Ce n'est pas qu'elle possède de grands biens; le patrimoine est médiocre; mais les jours ne sont pas encore venus où les richesses deviendront la jjreniière, sinon la seule cause de considération etderesjject L'intégrité reconnue, les services rendus sont une noblesse, et les Gracques la peuvent hautement revendiquer.

En des temps lointains, à peu près oubliés, au pays des Èqucs, un chef recevait un envoyé de Uonie. Ce n'était pas encore l'âge des j)alais, ni même des tiMuples fermés de nimailles jalouses ; la lisière d'un bois, une libre campagne sul'lisait à la majesté de l'audience. Le lloniain cependant, devançant un peu les lenqis, haussait le ton,

102 I.L lOlUM.

et sa diplomatie se fais;iit menaçante. (( l'aile àce chêne! » lui fut-il i-épliqué. VA ce chef à demi harhare, cet homme, inébranlal)lt! et fier comme le chêne même qu'il désignait de la main, s'appelait Gracchus.

Aux jours les i)lus sombres des guerres puniques, un Gracque enrôle les esclaves de bonne volonté et leur jjromet la liberté pour prix de leur vaillance et de leur dévouement, estimant que des soldais peuvent être des hommes. Le danger passé, la victoire gagnée, il leur tient parole. Fermeté, indépendance de pensée, haute générosilé, tels sont les traits de caractère qui font reconnaître les Gracques à travers le long enfantement des grandeui's romaines.

Sempronius Gracchus a servi en Espagne, d'abord en sous-ordre des Scipions. Brave soldat, mais aussi réformateur attentif et redresseur de loris, il a voulu panser les blessures que la victoire laissait toules béantes. Il a tendu la main aux vaincus, il a repeuplé les champs, soulagé en les groupant les misères autour de lui gémissantes, et, reparti pour Kome, il a vu sui'gir à son appel de nouvelles cités. La lille de Scipion, le gi-and Africain, est devenue sa femme. Gornélie apparaît, fdle, épouse, veuve, mère, (ière de son père, fière de son mari, plus orgueilleuse encore de ses enfants. Cette ligure calme,, sereine, grande à l'éj^al de toules les grandeurs, est souriantel aussi cependant, car Cornélie, nouri'ie des graves ensei^ gnements de Rome, a conim auprès de son j)ère et com-l jiris (piehpie chose des élégances aihéniemies. Mère douzej fois, elle est à son loyer, elle est dans Rome une (li\iiiité productrice et féconde: cliaipie entant lui a èti' une joie,

presque une gloire, ainsi qu'il en est pour Rome de chaque nouvelle conquête. Ses enfants sont sa parure, a-t-clle dit, ses bijoux; en effet, elle en apparaît environnée, parée, ■suivie comme une étoile fertile multipliée en un essaim d'étoiles enfantées de sa lumière maternelle. Elle a vu, elle veut la gloire autour d'elle, et elle ne saurait comprendre un Romain (|ui ne soit le serviteur de Rome, une Romaine qui ne soit la servante d'un Romain, servante très digne cependant, superbe et qui s'élèverait jusqu'à égaler le maître si elle ne voulait limiter son empire au seuil sacré de la maison Un loi a sollicité son alliance un Ptolémée ; elle aui'ait pu ajouter aux cartouches royaux où se lisent les noms dos l}érènices ou des reines compagnes des vieux Pharaons, le nom de la fdie des Scipions, maisc'eiitctèdèclioii'.Trèssimplcmcnt elle l'a p(>nsé. Elle ne conçoit pas qu'il puisse être au monde quelque chose de plus magnifique et de plus saint qu'une maison lomaine, tout à la fois sanctuaire et berceau ; car les images des aïeux en bordent l'atrium, attestant le passé, et les rii'es des enfants la réjouissent, promettant l'avenii'. (j'cst là (|U(! la matrone est l'cine et souvent dans la solitude d'une royauté sans [lartagc, cai' l'époux est au Forum, à la Curie, (lU paili si loin (pie seule res|téranre le ])eut suivre et deviner. (Juel palais est désirable, quel temple est sacré auprès de cette maison? La puissance de Rome réside avant (ont dans la famille romaine; rc! rocher supp(»rtera le |)oids d'un monde; c'est dire (piune (lornélie assiu'e el niaiiilieiil l'ii-iiM'e aeroiiiplie aussi bien, mieux peul-èlre (pi une virloire de Seipion. (Joi'nélie, née patricienne, n'a pas ins[>iré, encore moins

104 LE FOHUM.

conseillé les réformes démocratiques rêvées de son mari, poursuivies de ses fils. Elle a su taire ses répugnances et ses inquiétudes. Si haute que soit la place par elle occupée, elle n'oublie jamais qu'une autre place, encore plus haute, est réservée au père de famille; et le père lui-même disparu, elle sait que le fils, devenu homme, reprend de plein droit cette pleine souveraineté. La mère redevient une fille, une sœur, une amie peut-être, entre toutes vénérée, mais qui ne saurait, sans déserter sa mission véritable, orienter la marche du maître ou les destinées mêmes de la patrie.

Cornélie a vu détruire, et sur l'initiative de son mari, la maison de son père Scipion ; mais un intérêt public le commandait : sur l'enqjlacement do cette maison et de quelques autres toutes voisines, Sempronius a fait élever la l)asili(|U{> Seinjtrouia, donnant un vis-à-visàla basilique] l'orcia, colle-ci louU' prochaine de la Curie. Ainsi loForumi a reçu une parure nouvelle. Les boutiques environnantes, les vieilles {Veteres), groupées au pied du Palatin, comnu les neuves {Novœ) en vis-à-vis, une à une disparaissent^ faisant place à des édifices d'utilité générale. Le Forur présente un ensonible monuniontal olia(pio jour plus com^ plot. Le conunerce ne désertera pas, il onipruntera Thospitalilé complaisante dos portiques partout ménagés; mais il n'aura plus que dos installations improvisées, changeantes, craintives on quohiue sorte et toujours pronij)tos à disparaître au premier froncement de sourcil d'unédilo. U y avait autrefois des maîtres d'école au Forum, grecs pour la plupart; il a fallu que la Grèce enseignât à lin aux Romains. La petite Virginie, parée de ses grâces à poinel

printanières, — elle comptait tout au plus treize ans, — allait, suivie de sa nourrice, retrouver aux boutiques vieilles, son maître et son école, lorsque du Vulcanal où siégeaient les décemvirs, Appius la vit traverser le Forum. Maintenant Virginius ne trouverait plus, à portée de sa main, un couteau oublié à l'étal d'un bouclier et ne pourrait plus sauver ainsi, à défaut de la vie, l'bonneur du moins d'une enfant chère à son orgueil de soldat aussi bien qu'à sa tendresse de père.

Ainsi nous voyons transformé en sa décoration architecturale, mais non pas sensiblement modifié cependant, le Forum romain. Les monuments commémoratifs ne cessent d'y nudtiplier. Il n'est pas un épisode quelconque de cette histoire journalière qui ne soit désormais prétexte à couler le bronze ou à tailler le marbre. Une reiiu; d'Illyrie, Teuca, trop confiante dans le mystère de ses rivages mal connus et dans la terreur (ju'inspirent ses hardis pirates, a fait massacrer les envoyés de Rome. Des statues, monuments expiatoires, leur sont dressées, et voici l'ambassade levenucdans le Forum. Le marbre atteste le crime, mais aussi la vengeance obtenue.

(lependant, entre le lrionq)he de Paul-Kmile et le tribunal de Til)érius (Iracciius, le Forum n'a pas changé siMisibleuient (ras|)ect. Mais condiien la Iniiic (pii le liaiilc est devenue plus iu(piièl(', plus mobile, plus |»i'ouipte à des colères cha(pie jour plus redoutables! lu souille de lempéle s'est levé et qui ne s'apaisera plus ix'udanl prés (l'un siècle. Les plus violentes dissensions n'élaient que (lesipierelles aux rapides re|ieulirs, non pas d(! véritables guerres. L'heure est vemie où les ri\ alités de classes no

Ul() I.K lOI'.lM.

voiidi'onl j)Iiis s'attarder en de telles innocences. La loi et l'usag-c, aisément obéis, interdisaient les armes dans Rome et surtout dans les assemblées publiques. Aussi les bourrades et les coups de poing longtemps sont restés les arguments suprêmes. C'était trop peu. Virginius n'aurait qu'à secouer la toge du premier passant pour y trouver couteau ou poignard. On sort armé, on vient armé au Forum et jusque dans la Curie ; on parle, on délibère, assurant de la main, sous les plis de la laine complaisante, la dcniiéic réplique. Cependant l'ai'ine reste cachée, toute petite, en quelque sorte honteuse d'elle-même, et celte [)udcur témoigned'un reste de respect à la iiiajoi'ité des lois.

Tibérius Gracchus le premier a entrepris les réformes. Élevé au tribunal, il a proposé des lois agraires, le partage équitable des terres tondiées dans le domaine de l'Etat et la recherche, la reprise de celles de ces terres que d'insolentes usurpations avaient conquises à quelques familles privilégiées. Caïus Lseliusdéjà a projeté, annoncé des lois agraires; les premiers grondements de l'orage pressenti l'ont fait reculer. Ses beaux projets ont disparu connne un songe ; et ses adversaires ont bien voulu récompenser cette défaillance d'une épithéte ironiquement élogieuse. La'lius est devenu La;liusle sage.

Tibérius est d'humeur plus hardie. Il n'a rien voulu précipiter cependant. 11 s'est appuyé, éclairé de conseils venus de haut. Son beau-père Ap|)ius Clodius a reru ses confidences. Ile longues entrevues, dintimes causeries lui ont assuré la collaboration au moins discrète du pontife (j'assus et du consul Mucius Sca'vola. 11 n'a pas dédaigné de consulter (pielques jurisconsultes grecs. Ce n'est pas

la pi'eiiiièn; fois que la sagesse de la Grèce aura conseillé les lois de Iioiue.

Tibériiis, très prudent jusque dans ses audaces, décidé aux ménagements possibles, n'a pas voulu la reprise de luusles biens détournés et la revanche de toutes lesinjuslices consommées. 11 i)roposait des indemnités consenties même à d'effrontés voleurs. Tout cela n'a servi de rien. La rage des résistances intéressées n'en a pas moins éclaté implacable et folle. Le Sénat surtout, au moins dans sa majorité, oppose à tous les projets de réforme une force d'inertie, ou même la tempête de véhémentes indignations. Tibérius cependant a obtenu que le nombre des sénateurs fût doublé et porté à six cents. Trois cents chevaliers ont désormais accès dans la Curie, et ces chevaliers ne sont pour la jtluparl que des plé])éiens enri(-Iiis. Mais ces parvenus, démentant les espérances de Tibérius et leui's origines bientôt complaisamment oubliées, ne font que rivaliser avec les vieux palriciens d'étroitesse jalouse et de basse avidité. Quelques-uns pensent et proclament que les institutions de Home sont un roc inébranlable et (pic la main est sacrilège qui entreprend de réliraidcr. Ils ne veulent pas conqirendre (|u'à Rome même l'ionnobililé est inqtossible et que ré|)ar('r, refaire esl parfois le seul moyen de préservjilion et desalul. Iteaucoup ne voient qu'une chose, l'humiliation d'unie publi(|ue reculade, ou le désagi'émenl d'un saci'ilice même parliel, l'ennui de déplacer les images cliaiiq>èlres du dieu Terme Irop largeiiinil espacées. iSesfn-indre un jardin. di'Cdiqiei' une villa, laser un bos(picl, reiilrer an logis (pii-lqiie aimable divinité venue de (irèce el cpii égayait d'mi si plaisant soui'iri'

une ombreuse allée de myrtes et de lauriers, n'est-ce pas de la profanation? Tous ces gens-là s'agitent et crient comme les oies du Capitole. La citadelle qu'ils veulent sauver, ce n'est pas le dernier rempart de la patrie romaine, c'est le suprême réduit de leur orgueil et de leur avarice; rien pour eux n'est aussi précieux.

Les plébéiens, pour soutenir leurs justes réclamations, formuler les espérances déjà conçues et les traduire dans le langage impérieux des lois, ont des amis, des partisans, des cœurs ouverts à la pitié, surtout des esprits planant d'assez haut pour embrasser l'horizon du lendemain; ils ont enfin leurs huit tribuns et parmi eux le meilleur, le plus courageux, le plus fier, Tibérius Gracchus. Huit, disons-nous; ils étaient huit en effet, ils ne sont plus que sept. L'un deux, Octavius, peut-être secrètement gagné à la cause patricienne, intimidé plut(ît, car sa probité n'est pas directement sou{)çonnée, et timoré, trembleur de sa nature, a déserté la tâche entreprise en comnum. La volonté d'un seul des huit tribuns peut suspendre toute l'action tribunicienne. Ainsi Tibérius est mis en échec dans ses projets, dans ses volontés, dans la mission si vitillainmeiit accej)lée. 11 est encouragé de sa haute conscience, et c'est la force première, de l'accueil même que les tribus plébéiennes ont fait à la seule annonce de ses lois. Si les menaces l'assaillent, il n'est pas que des menaces qui le suivent dans son chemin. Dans la ville, aux carrefours que hantent les petites gens, aux portiques des temples, de préférence dans les rues que Tibérius devi-a liarcourir, aux luurs de sa maison, justprau bronze des rostres ou sur les pierres qui les tiennent enchâssés, des

LES TPJBUiNS. 109

mains hâtives, inconnues, ont écrit à la pointe d'un couteau grossier, ou charbonné en passant : a Va de l'avant ! . . . Nous te suivrons! ... Courage ! » Et comme si la mortellemême voulait encore témoigner des souffrances longuement souffertes, des désespoirs qui peut-être prématurément sont venus la peupler, quelques tombes, elles aussi, ont crié : a Courage ! »

Cependant les aveuglements, les lâchetés d'un seul, compromettront l'avenir de tout un peuple et la cause plébéienne sera perdue parce qu'un seul tribun, tiaitreàson mandat, l'aura reniée! Tibérius ne peut accepter une telle pensée. Octavius était son ami, il l'est encore. Celte amitié, Tibérius la rappelle et l'atteste. La scène est sublime et telle que le Forum n'en vit jamais de plus émouvante. Tibérius est jeune, il est brave. La gravité redoutable des intéiéts qu'il défend le grandit et l'enveloppe d'une majesté qui n'est pas sans tristesse; la lleur de sa jeunesse n'est pas encore cependant oubli(Uise du sourire. Il apparaît dans l'éblouissement des gloires accumulées, son héritage premier, aussi dans l'aurore de sa renonunée grandissante. Pour les pauvres gens (pii lui l'ont cortège, c'est connue un retour de l'Age d'or (pi'il a promis et (pi'il fait entrevoii". Une cabane d'où les petits pénates aimés ne seront plus jetés dehors, c'est le ciel sur la terre, et la gratittidc naïve des huuii)les a commencé l'apothéose de Tibérius.

Son éloquence est célèbre, sesenneniiseux nièniesienonccnl à le contester. Cette éloquence, si ci'uels(jue soient les tableaux parfois évoqués, si menaçants que soient les horizons d'un avenir prochain hardiment découverts, est

110 LE FORIM.

l'.iilo (l'iino (loiicoiir pénélranto. Le ton en osl souple, Tallure rapide, mais volontiers caressante. Les larmes viennent aux yeux plus vite que les clameurs indignées sur la lèvre. Tibérius attendriiait des lions comrno autrefois Orphée, il remuerait des pierres pour en bâtir une cité nouvelle, comme jadis Amphion; mais ses adversaires ne sont pas des fauves, ce ne sont pas des pierres, ce sont des Romains et des Romains ennemis des Romains; ils seront broyés sur place peut-être, ils ne seront pas déplacés de lépaisseur d'une épingle.

Le Forum a vu Tibérius conjurer Octavius. Il la vu promettre à ce rebelle de rindemniser intégralement, car Octavius est détenteur de biens mal acquis, et cependant Tibérius resterait ruiné de ce sacrifice. Le Forum l'a vu lui presser les mains, embrasser les genoux. Octavius, surveillé des haines jalouses dont il accepte la complicité, a résisté au tribun son collègue, à son ami, aux supplications de ceux-là même (pii devaient le croire associé à leurs peines comme à leurs espéivinces. Sur l'initiative de Tibérius et cependant à sa profonde douleur, les tribus plébéiennes, consultées une à une, ont retiré à Octavius son mandat de liibun. C'est une illégalité et qui aussitôt en aiuène une autre encore plus grave. Sur l'ordre de Tibérius et par la main d'un affranchi à lui, Octavius est entraîné loin de la hibune. lu tuiiudli' éclate, (k'tavius n'échappe (pi'à grand'peine. Un de ses esclaves est si brutalement roué de coups qu'il en l'estera aveugle. L'intervention de Tibérius a cependant sauvé Octavius. Le tribun dégiadé a pu regagner sa maison, celle-là même où naîtra un auti'c Octave plus fameux.

Ce nom el celle maison devaienl êlre falals à la liberlé romaine.

Tibérius l'a emporlé, mais linviolabililé Iribunieienne a élé méconnue ; le prêcédenl est menaçanl et ne sera plus oublié. Cependant le vaincjueur librement légifère; il domine le Forum; le voilà, pour quelques jours du moins, la pensée directrice.

Les rois, qu'une politique prudente et ménagère même de la victoire veut bien tolérer encore, en viennent à solliciter la conquête et l'effacement, tant le vertige est irrésistible qui emporte le monde dans le sillage de la fortune romaine. Attale, roi de Pergame, a institué son bérilier le peuple l'omain. Tibérius demande le partage entre tous les citoyens, de toutes les richesses royales. Un bruit est répandu toutefois, complaisanmient accueilli de quelquesuns, et qui peut compromettre le crédit de Tibérius. De par la volonté du roi Attale, un bandeau royal a été transporté à Home, el Tibérius en est le déjjosilaii'e! Attale ;nnait-il deviné un maître dans ce tribun tout-puissant? Tibérius exerce une autorité presque royale, et le titre de roi l'esté seul à lui manquer. Les insignes souverains sont à portée de sa main, n'oscra-t-il pas les prendre e! ceindre !<■ bandeau royal? Attale aurait un héritier qui grandirait étrangement son royaume. La caloiiniie lait son cliemin. Les joui's du roi |iréteii(lu sunl complés, ou plulùt ses instants.

La prochaine assemblée du peiqile aura lieu au Cajutole ; ainsi l'a viiulu le Sénat. L'espace est plus éirctil. mal eoui mode, icsserré. L"ene»Hubrement des teuqdes, des sam iuaires, tous voisins, se prèle mieux aux surprist's, aux

112 LE FORIM.

embuscades traîtresses. Le Forum et le libre soleil auraient mieux défendu Tihérius, on le sait bien, et déjà ce chanffenuMit de scène fait pressentir une lutte nouvelle et sur un chanip di' lialaillc (|ui n'est jtas lnniilier au vain(jueur. H sait quelles haines l'environnent, quelles perfidies le guettent. Un jour, dans l'assemblée du peuple, mais dans le Forum cette fois, il avait amené avec lui ses enfants, pauvies petits, ignorants de toutes choses et seulement étonnés de cette foule inuiiense. 11 les avait mis sous la garde du |)euple romain, sollicitant pour eux cette grande adoption, et quelques-uns avaient pleuré, pressentant déjà dans ces enfants les oi-phelins du lendemain.

Cependant Tihérius n'est pas hounnc à se dérober aux luttes suprêmes. Les présages sont funestes. 11 a trouvé des serpents nichés dans son casque ; des poulets sacrés ont refusé toute nourriture. Tihérius, sortant du logis, heurte du pied gauche, il se blesse et le sang rougit le seuil.

Tihérius poursuit son chemin. Les amis qui lui font escorte ont pâli et restent silencieux. In bruit singulier arrive et toujours de gauche ; deux corbeaux se battent sur un toit. Une pierre détachée tombe et se brise aux pieds de Tihérius. Cette fois l'avertissement est direct et plus pressant encore. La flatterie a pris les devants; maintenant laniilié l'imite et déserte ce passant, déjà si visiblement abandonné des dieux. Flaccus, un lidéle, est informé des choses vainement tenues secrètes. Il sait que la mort de Tihérius est résolue et préparée. Il le l'ait pi'évenir. Tihérius poursuit son chemin.

Il y a quelques jours à peine, le Sénat ne répondait à ses observations que par des huées et des outrages; il

prépare une réponse plus précise. Cependant, cette fois encore le Sénat veut mettre ses résolutions sous la sauvegarde d'une divinité; il a délaissé la Curie, il siège dans le temple de la Bonne Foi ! Il ne pouvait mieux choisir.

Qu'il s'agisse d'ameuter les colères, d'intimider les fidélités déjà chancelantes, de soudoyer les clameurs insultantes et les suprêmes violences, un Scipion, Scipion Nasica, accepte ce rôle. Ce Scipion est possesseur de terres considérables; le meurtre lui send)le plus simple, moins préjudiciable qu'un partage redouté.

Tibérius, pressé de ses ennemis, a porté la main à son front, dénonçant ainsi à ses derniers amis, trop éloignés de lui pour que son appel iïit entendu, le danger couru et la mort imminente. Aussitôt on a crié qu'il demandait au peuple de le proclamer roi ! On l'assonnne de coups, on le tue. Un tribun s'est trouvé pour se mettre de la partie. Un certain Lucius Rufus se vantera d'avoir porté le second coup; le premier, par malheur, est resté anonyme. Le corps est tombé sur les marches du temple de Jupiter, à (juelques pas des statues des anciens rois de Honie. N'est-ce pas la confirmation du crime dénoncé! Un nouveau Tai'quin a dispai'u; et les nouveaux l>rutus se félicitent d'avoir si bien sauvé la républi(|ue et leurs

maisons.

Le père de Tibérius deux fois a promené pnr la ville sa pompe triomphale. Ce n'est pas un char (pi'il faut à son (ils, c'est un croc. Lui aussi va roulant |»ar les l'ues cl les carrefours de lioiiic, piécipilé de ce Ca|>ilo|(' où son pérc élail moulé, i n iiishnil il rcp.iiMJI inil'onun; mais

11 i I.t rullL'M.

cen'eslplus liii(iiiile roinplil desa voix liicr oncoro si religieusement L'COul(''e. 11 a lallii leconcpildc hioii des voix pour rciiiplaccrla sienne 1 (londiien il est (-lianirL' le jieMpIc qui vient là! (l'est déjà la tourbe du Foiuni, forensis turba. Elle entre en scène et ses ciis de fauve accusent sa basse animalité.

Le pauvre cadavre n'a plus de tète, (iornélie elle-même le pourrait méconnaître. Du Forum jusqu'au Tibre un assez long chemin lui reste à parcourir. C'est là-bas, dans les flots fangeux, qu'un certain Lucrétius, un magistral, un édile, jettera cette ruine humaine. Le sobiiquel de Vespillo lui en sera donné. Hier encore Rome dénonnnail ses |ilus augustes lils : l'Asiatique, l'Africain; voilà qu'ell»' en trouve un à surnonuner le Croque-Mort.

Tibériusa été accusé de viser à la tyrannie; est-ce poui cela qu'on va lui donner les funérailles d'un petit Alexandre? Trois cents de ses partisans sont massacrés, Villius est cloué dans un tonneau en conqiagnie de vipères et meurt de leurs morsures. Les serpents du casque de Tibérius ont fait des petits, et v(»ilà (pie Home leur donne droit do cité. Les voilà de la famille, ils sont mieux accueillis que les alliés italiens.

Tibérius est mort à trente ans. Nous sommes dans un âge où l'honune peut vivre, épuiser même une vie très grande et très féconde dans l'espace de quelques printemps. Caïus, lui aussi, fils de Cornélie, est plus jeune de neuf ans que Tibérius. La mèi'e, éjjouvantée dans le secret de son àme non dans ses paroles, d'un tel exemple, a rêvé pour ce dernier fils une existence moins orageuse, non pas (»l)siure cependant; (loinélie veut au libie soleil le

LUS TUlDU.Nbi. 115

rayoïiiiemonl de ses onlanls. N'a-I-L'llc pas déjà dit qu'ils étaient sa véritable parure?

Gaïus s'est recueilli cependant, il a pris le loisir de méditer ses desseins, de nuu'ir son esprit. Il semble qu'il ait voulu de plus loin prendre son élan, espérant peut-être atteindre, plus heureusement que son frère, le but qu'il s'est proposé. II a hésité cependant, et de cruels combats ont angoissé cette âme. Rien ne doit manquer à la nouvelle tragédie, ni les fluctuations premières des pensées encore incertaines, ni l'envolée héroïque vers l'horizon promis, ni les terreurs des sombres pressentiments, ni même la mystérieuse intervention de ceux-là qui ne sont plus. Un rêve, plusieurs fois répété, a poursuivi Caïus. Son frère lui est apparu : « Hésite tant que tu voudras, lui a-t-il dit, il faudra (jue lu combattes et que tu meures comme moi! »

Nul ne saurait écha[)per à sa destinée. Caïus le comprend, et fièrement, résolument, il reprend la lâche inachevée. 11 est tribun. Sa popularité grandit. Rome presque tout entière sourit à sa bienvenue, (laïus bénéficie des sympathies acquises à tous les siens, du souvenir de son frère, aussi des remords inavoués de quelques-uns et des espérances toujours prêtes à renaître au cœm" des souffrants de ce monde. Il fait construire dinnnenses greniers où s'amasse le blé cpii sera clia(pie mois distribué, à moitié prix, à tous les citoyens. Il préside à la construction de (piehpies routes nouvelles, à la réparation des anciennes. Il les fait jalonner de liaut(!s bornes où les distances sont écrites dans la pierre. L'étranger, culieux des magnificences de Rome, se senliia conduit,

encouragé ainsi que d'un appel répété à des intervalles égaux; et Ronio, toujours plus prochaine, semblera venir

au-devant de lui. L'usage de ces bornes milliaires, monuments caractéristi ques du génie do Rome et qui disent si bien son goût de l'ordre, passera |)Our une innovation de Caïus . Mesurer et discipliner l'espace, c'est bien romain!

D'autres soucis et de plus redoutable conséquence, sollicitent (laïus. Le Forum l'appelle . 11 monte aux rostres, il parle, et ses premières paroles sont " pour accuser les meurtriers de Tibérius . L'accusation ne sera pas suivie (lellel; niais c'est déjà une francbe déclaration de guerre, et Caïus en a mesuré toute la portée. Lui aussi est ébiquent, mais son éloquence a des éclats, des coups de tonnerre comme jamais il n'en est éciiappé aux lèvres

Ine borne milliaire.

de Tibérius. Caïus se souvient qu'on lui a tué son frère, ot ses apostrophes véhémentes le rappellent à tous les échos. Le geste est rapide, quelquefois un peu désordonné. La toge dérange ses plis et parfois c'est comme en un souffle de tempête. Caïus a cependant quelque méfiance de lui-même et voudrait imposer à sa parole, sinon à sa pensée, au moins le répit de quelque apaisement. Souvent il veut l'assistance d'un joueur de flûte; et Licinius le suit, monte avec lui aux rostres, discrètement derrière lui, se place, sa flûte à la bouche et l'haleine suspendue. L'orateur en vient-il à l'instant de perdre toute mesure et tout sang-froid, la voix résonne-t-elle à se briser? La flûte parle aussitôt, timide, presque éteinte. Ce n'est rien qu'un doux rappel, une plainte d'ami qui s'inquiète et s'afflige. Caïus baisse le ton. Il semble qu'un orage s'apaise aux gazouillements d'un petit oiseau. Cette alliance étroite des fureurs oratoires et d'un murmure plaintif, de la colère et du pardon, de la paix et de la bataille, ne surprend personne en cette foule quelquefois bien mélangée, giossiére même, (jue la seule présence (le Caïus précipite dans le Forum.

Ainsi acc()nq)agnêe, la parole de Caïus n'est (|ue plus pénétrante. Un Grec a dû conseiller ci; raffinement ingénieux.

Tibêiius songeait sui'tout aux misères immédiates des cilovcns de I\ome. L'àme de Caïus étend plus loin son iiupiiêle sollicitude. Il veut [irolongei' Home jus(pi';uix rivages extrêmes de rihilie, et des ;illiês italiens l'aire di's liomaiiis, estimaiil (pi'ime ville, si grande soit-elle, ne - imail contenir et usui'per les destinées d'un monde. Il

médite Iticii (l'.iulros projets et qui soulèveront d'implacables résistances : l'admission des chevaliers aux fonctions de juge, presque toujours réservées aux sénateurs; un nouveau partage des terres; la création de colonies peuplées de ceux-là (pii n'ont plus que leurs bras et l'inutile souvenir des victoires gagnées, enfin la reconstruction même de (lartliage. Gains ne veut pas de rancunes inoubiables; il veut la clémence (jui féconde, l'oubli des écrasements furieux. A cette condition, lui-même peut-être consentirait à oublier.

Caïus plus d'une fois a répété les j)aroles de Tibérius, mais en les accentuant d'une àpreté nouvelle. Tibérius pouvait garder quelque illusion, Caïus sait bien qu'une lutte à moi't est engagée :

« En Italie, dit-il, faisant écbo à Tibérius, les bêtes sauvages ont leur gite, cavernes ou tanières où du moins elles peuvent se terrer, tandis (pie les bommes qui combattent et périssent pour Home n'ont pas d'asile où abriter leurs femmes et leurs petits. Leur dire sur un champ de bataille qu'ils combattent pour leurs foyers, c'est mentii' elfi'ontément, ils n'ont pas de foyer; pour les tondjeaux où reposent leurs pères, ils ne sauraient où les retrouver: ])our lefu's dieux, ils n'ont pas sur la terre la mesure d'un seul pas où ils pourraient élever un autel ! ».

Les adversaires de Caïus ont imaginé un moyen ingénieux et d'autant plus perfide de le discréditer. Livius Drusus, un beau [)arleur, a reçu le mot d'ordre. Il suit Caïus connue son ond)re. A peine Caïus a-t-il paru dans le Foium, apparaît aussitôt Drusus. Caïus propose quelque mesure favorable au peuple, aux alliés italiens : Drusus

LES TRininSS. 119

renchérit. Celui-là promet quelque chose, heaucoup même ; celui-ci plus encore. Caïus tiendrait parole; Drusus n'aurait farcie d'y songer demain. Celui-là montre une oasis accessihle aux traîne-misères, celui-ci évoque un mirage merveilleux, cl le mirage fait déserter le chemin de l'oasis. A ce jeu Caïus a dû pressentir la ruine de son crédit.

Il a quitté Rome; il est allé àCarthage; il a voulu luimême présider à la fondation d'une ville nouvelle. Caton en mourrait di' fureur si la mort ne l'avait pas déjà fait taire. L'entreprise est mal vue. C'est connue une revanche d'Annihal, et cela fait scandale qu'un Romain en accepte la complicité. On dit que des loups, dignes fils de la louve romaine, sont allés là-has arracher les pieux qui marquaient l'enqjlacement de Cartilage renaissante.

Caïus est revenu. 11 ne néglige l'ien poui' ressaisir sa popuiai'ité, rien qui ne s(til juste et avouahle cependant. Une descendra jamais à des hassess(>s quémandeuses. Voilà que des jeux puhlics, des cond)als de gladiateurs, — le goût s'en est répandu chaque jour davantage — sont annoncés. Sans aucun droit, dans la seule es{térance il'un commei'ce prufil.ilile, des gens se son! trouvés qui ont élevé des échalaiids et des gradins. C'est encore une insol(Mit(Misurpation consonunéi' au prolil de (piciques-uns. I.e Toruni est le hien de tous et Ions eu devraient lihiHMuent user. Mais hientùl les dalles (pi'ils l'ouienl de leurs pieds nus, l'air nn'me qu'ils i'es|iirenl, seraient disputés aux |iauvres. Caïus veille et, dans l'espace d'une nuit, les ccliaCunIs son jelés has jusqu'à la deiiiiére |ilanclie. hes |ilus hundiles n'auront pas à mendier une aiunône incertaine poiu' méi'iler la joie d lin Itcni massacre.

Ce n'ost pas tout : Caïus a transporte'' ses pénates en un quartier tout populaire. Il demeurait au Palatin. Il en descend. Il est allé loger dans la Subura, au milieu de 1res petites gens, dans le voisinage, d'aucuns diront dans la promiscuité des misères populaires. La rue est sale, hriiyanle ; les chiens errants la remplissent de leurs aboiements. Des tondeurs, des cordonniers, des marchands do fouets, tels sont les nouveaux voisins de Caïus, compagnie peut-être plus sûre pour lui que celle d'orgueilleux consulaires et de riche sénateurs.

Caïus compte de nombreux partisans, aux jours mêmes où le tribunat lui est refusé. Il pourrait recruter une armée; mais son audace coutumière s'arrête, hésitante, aux frontières de la loi. Les lares illégalités consenties le laissent affligé et repentant. Cependant, conti'e sa volonté, à son insu peut-être, il a sa garde personnelle. L'imminence des suprêmes dangers n'est plus un secret. Aussi, la nuit même, silencieusement, des hommes se glissent auprès du logis de Caïus. Ils veillent, l'oreille tendue à tout bruit qui serait une menace. Quelques-uns ont servi, cl l'habitude des camps instruit leur jalouse vigilance. Ils font des rondes, échangent un mot d'ordre et, si le sommeil enlin les gagne, ils ne s'y abandonnent que chacun à son tour, et le dormeur va s'étendre au seuil même de la maison. Caïus a ses chiens fidèles, mais déjii les loups sont en campagne.

Les alliés italiens suivent dune sympathie constante les campagnes réformatrices de Caïus; Cornélie voudrait en introduire dans la ville le plus qu'il sera possible. Il faut user de ruse. Une consigne sévère, inspirée cl doiuiéc

de très haut, veut interdire aux campagnards les portes de Rome. Cornélie conçoit un stratagème. Ils entreront la gourde au côté, la faucille sur l'épaule, ainsi que de très pacifiques moissonneurs. Mais la faucille peut défier le poignard.

Ainsi, le choc suprême est annoncé, préparé. Caïus le pressent. Déjà il sait que dans les masses populaires réside, ou du moins Hotte, un peu à l'aventure, la seule force qui le puisse encore soutenir. Il en a fait l'aveu, luimême l'a proclamé, le jour où, du haut des rostres, il s'est complaisamment tourné vers la gauche, jetant ainsi directement et hien en face sa parole ardente à la foule (|ui l'écoutait, et réveillant, d'un appel plus hardi, les lihres échos du Forum. C'était un usage hien lointain et impérieusement ohéi; l'orateur, alors même qu'il voulait parlei- aux plébéiens et des intérêts plébéiens, devait affecter de s'adresser d'abord au Comilium, désert peutêtre, mais où les tribus patriciennes auraient pu s'assembler. Gains, le jjremier, a répudié celte déférence, et ce mouvement de corps, cette inclinaison de tête, ce rien est toute une révolulioii. ba foule est invitée à prendre la puissance dominatrici!.

La question qui est en délibération est encore celle de la colonie projetée, décidée même sur l'emplaci'iiicnt de Cartilage. Scipion Kmilien avait dit (pie I licrbe seule y pousserai!, et voilà (pi'uii démenti lui sera jfté.

Celte fois encore, l'assemblée aura lieu au Capilole. be lirécédenl est établi, et Caïus, connaissant li'op bien les périls des champs de bataille, refusera de l'alfronler. Peut-

être n'a-l-il pas rononci'! à toute pensée de victoire. Le Forum est un camp. Le consul Opimius l'a fait occuper. Le temple même de Castor et Pollux a reçu garnison.

Un orage a interrompu et dispersé la première assemblée. Ce n'est qu'un répit de quelques heures. L'orage le |iliis terrible n'est pas dans le ciel, mais aux rues de Rome; et celui-là ne saurait plus se faire entendre dans le déchaînement de celui-ci. Le premier souffle fera la tempête, le premier incident une effroyable mêlée, l'n ccrlHJn Aiilylhis, attaché au service du consul ()i)imiiis. passe, poilant les entrailles d'une victime inunolée au prochain temple. A Home, on pense toujours aux dieux, même à l'instant d'outrager leur justice. Antyllus fait du zélé, et, reconnaissant les partisans de Caïus : « Place aux honnêtes gens, leur a-t-il crié, mauvais citoyens! » La réplique est prom|ite : il est tué. Crand tumullc. Le coi'ps est porté à la Curie. Caïus est resté absolument élranirer à ce meurtre, (pi'il réprouve et regrette. Il H'iniporte. In prétexte est lrouv(''. Opimius mène furieux tafiage. Le Sénat décrète de miii't f^aïus, iMiivius |- laccus et tous leurs partisans. Opimius était déjà décidé à toutes les violences; voici que le Sénat consent à les autoriser.

Caïus est rentré au logis. Longtemps il a contemplé l'image de son père, et sans doute les yeux de marbre ne lui ont rien dit cpii fût un blâme ou un regret. Lui aussi est calme, impassible, comme ce marbre, confident de toutes ses pensées. Toute la nuit, ses fidéb's ont veilhautour de sa maison.

Le jour est venu. Il va sortir. Licinia, sa femme, son dernier-né dans les bras, le veut arrêter sur le seuil. Doucement, mais d'une force irrésistible, il se dégage et va son chemin, sans plus détourner la tète. L'enfant crie, appel inutile. Licinia est tondjée sur les dalles, évanouie. Quelques amis sont venus rejoindre Caïus, et, parmi eux, son joueur de flûte, Licinius. Mais il a laissé sa flûte au logis; il a pris un glaive. Ce n'est plus le temps des chansons. Et le pauvre tlûteur, en sa fidélité touchante, se dit peut-être que tout n'est pas joie et sourire aux jours mêmes d'un musicien. Marsyas, lui aussi, jouait de la flûte, et I hœbus le fit écorcher tout vif.

Caïus est arrivé; il a pris un poignard, mais ce n'est pas contre Rome, contre les derniers même des sicaires (|tril compte en faire usage. Caïus ne saurait répandre qu'un sang très pur et (|ui soit bien à lui.

Cependant Flaccus, moins sci'upulciix, |)lns léméi'aii'(\ suivi d'une foule amie, mais non pas bien acharnée à la bataille, occupe l'Aventin. Une scission luie fois encore fm-a-t-elle deux peuples du peuple romain? Kt cetli^ reliaile sur la colline chère aux lointains souvenirs populaires, ne pourrait-elle cons(>iller une (rêve, laisser le temps aux écpiilables transactions? L'heure n'est |ilus de ces repentirs et des ressoiivenirs fraternels. 0|)imius fail avancer une armée, des auxiliaires étrangers, des archers e ré toi s.

l'Iaccus, sui' les conseils de Caïus, adresse un messager au Séiial. Il ;i choisi un enfant, son dei'nier fils, le |>lus bel enfant (|ue l'on puisse voir. La verge du héraut à la main, il descend de l'Aventin, il gagne le Vélabre, il suit

la rue Élrusquo, il traverse le Forum. Bien des cœurs raccompan^iieut ; bien des vœux s'en vont, attachés à ses pas. Il est la suprême espérance, et, grandi de l'im- |)ortance de sa mission, ])aré de sa jeunesse en lleui'. il semble un messager divin.

I.e Sénat, cependant, refuse de Técouter. Il est renvoyé à son père. Une nouvelle démarche est moins heureuse encore. Opimius fait retenir le messager; et les archers Cretois ont reçu l'ordre d'investir et d'occuper l'Aventin. C'est une belle occasion de satisfaire peut-être de secrètes rancunes nationales ; la bataille n'est pas douteuse mi seul instant. Les flèches dispersent la foule. Un beau zèle de massacre et de mort précipite la poursuite. Opimius a mis à prix les tètes de Fulvius Flaccus et de Caïus Gracchus. Il les payera leur pesant d'or.

Déjà Flaccus est tué et l'aîné de ses fils est tond)é près de lui. Caïus est entré dans un teniple de Diane, et là. embrassant les genoux de la déesse, il la conjiuc de ne jamais permettre qu'un ])enple ingrat el lâche soit un peuple libre.

Quelques amis rentoiu'enl, rcntrainenl. \e poui'rait-on sortir de Uome et gagner les provinces? Caïus a des amis en toutes les cités de l'Italie, même les plus voisines. Mais les portes sont gai'dèes. Il faut passer le Tibre et surtnul se hâter. Les cris de mort se rapprochent. Un seul moyen reste de retarder la poursuite, peut-être d'assurer le salut de Caïus. Latorius se dévoue et Licinius lui aussi. Caïus a passé le pont. A la même place, Iloratius Coclès s'immortalisa en fiiisant face, lui derniei', à l'eimemi. Voici revenus deux Iloraces, non moins

LES TRIDUNS. 125

vaillants. Us tombent massacrés; et le pauvre Auteur n'a plus d'haleine pour en faire une chanson. La route est libre; les planches du pont Sublicius retentissent ébranlées sous le bondissement de la poursuite un instant arrêtée.

Caïus a pris refuge dans un bois consacré à la déesse Kurina, déesse bien obscure. La voilà cependant qui reçoit une victime illustre entre toutes. Caïus a ordonné à son esclave de le tuer; son esclave obéit el lui-même se tue auprès de son maître.

Trois mille partisans ou supposés tels de Caïus sont égorgés. Les vengeances patriciennes s'étaient contentées de trois cents après la mort de Tibéi'ius. Un tue le llls de Flaccus, celui-là même que sa mission de paix aurait dû faire inviolable; on le tue, lui ayant laissé le choix du supplice, et comme le pauvre petit ne savait que répondre et s'attardait à pleurer, on l'a égorgé comme un agneau et cela par l'ordi'e d'Opimius. Cet Opimius est atroce. Du fruit des condscations il élévei'a un temple à la Concorde. Un jour viendra ccpendanl où la présence de ce misérable pèsera trop lourd à la ville de Home. Elle n'est |)as encore de force ni longlem]ts d'hiuneur à subir cl |i(irter toutes les cruautés et toules les infamies. (( Ville à vcndic! » dira Jugurlha. l'as encore, mi du moins il n'est pas de moricl (|ui puisse encore y metli'e le prix. Mais Opimius vaut m<»iiis cher; il se vendi'a au roi numide el, eoiivaiiicu de ces lioiiles, il ira mourir dans le mépris de l'exil.

hcicnse est l;iilc ;iii\ iamilics des viclimes de poricr leur deuil. Cornélie elle-mènie ne poiura libremeul pieu-

m> i,K rtiKiM.

rer SCS enfanls, A rcxcinplc de son |)('1'l' (jiii, lui ;iiissi, mais pour des laisons moins pandos, voulut ivfusci"] sa condic à son iii,i,M'ale patrie, olie ira mourir loin dt Iionio. On la verra longtemps encore, au cap de Misène^j sublime Aiobé, elle aussi dépouillée, connnandanl le respect de tous, sans plainte, sans colère avouée, envelo|)pée,J deuil inunense et toujours inconsolé, de ses longs voiles de veuve et de mère sans enfant. Oue l'on dise à cette matrone romaine s'il fut, s'il sera jamais une douleur qui] puisse dépasser la sienne!

La nuit est venue. Un homme se hâte vers le Forum. j 11 tient (piel(|ue chose de louni et qui lui lait fléchir Ici bias. Cet hojnme est Seplinmléius. Il mérite que son nuiiil ne soit pas oublié. Il n'a fait que voler, ce n'est pas Icj plus grand criminel de cette journée. Il a volé un assas sin, vengeant de son vol la victime. Il a volé une tète] humaine. magnili(iue aubaine. Klle vaut, nous l'avons dit, son j)oids dor. .Mais Septinmiéius est honmie de l'essources et d'espiit. Il a volé la .tète. Il est allé chez un fondeur; il a coulé du plondj dans le crâne, fraude ingénieuse et qui fera sourire Opimius, s'il vient à la découvrir. Opimius n'est pas d'humeur à marchander. Ainsi s'en va la tète. Elle pèse dix-sept livres et deux tiers; elle était moins lourde quand la pensée de Caïus l'habitait.

L'n jour, cependant, les martyis ont leui' culte; et les (irac(iues en sont dignes connue pas un héros ne le fut jamais. Bientôt, des statues leur sont dressées, et par des mains qui ont voulu rester inconnues, piété discrète, peut-être remords dont certaines consciences ont coimu

J.ES TUIBUiNS. m

les tourments; et, sur les pieds de marbre, souvent des fleurs, des fruits, prémices rustiques, sont apportés, offrandes bien modestes, pauvres même, plus désirables (pie toute autre cependant, car les cœurs ont suivi les offrandes, et plus tai'd les Césars, passés dieux, n'en connaîtront pas qui soient aussi précieuses et mieux méritées.

Rome ne porte pas que le beau nom de Rome ; elle en a un autre, mais celui-là ne doit pas être prononcé, il y va de la vie : Valentia. Le seul crime d'avoir murmuré du bout des lèvres ce nom mystérieux a lait périr Valérius Soranus. Il l'avait surpris cependant, et ce nom redouté, talisman réservé aux secrètes supplications, a traversé les âges et scintille dans la nuit. L'idée de force est encore exprimée en ce nom de Valentia. La force, toujours la force, mais comprise en ses manifestations les plus liautes, réapparaît en tout ce qui est romain.

L'art en ses formes les plus diverses, le culte suprême de l'barmonie et de la beauté, les plus ingénieuses, aussi les {)ins hardies spéculations de la jjensée iminaine et son envolée aux pbis suljliincs liori/ons, la sciciin' épaiiniiii' au sein de la natme et trit»in|)liaiile en pleine liiniiéiv, ainsi (pu* Pallas échappée an front de Zciis, tout cela est le doiiiiiiiit' et ro'uvrc de la (ii'éce. Les i^iands eiiseijrnements religieux, les lois morales formulées et codiliécs. les vérités non plus flottantes mais dogmatiques, les hautes servitudes de l'ànie sollicitées et consenties, un culte le-

vendiquanl dun langage impérieux une jalouse suprématie, un Dieu isolé et devenu loi, l'élan des ambition? conquérantes mis au service d'un suprême au-delà, tout ceci est le privilège et le labeur d'un petit pays de Syrie. La Judée, l'Arabie n'auront pas de monuments qui les puissent immortaliser ; cependant elles enseignerontun idéal qui rayonnera sur le monde. Rome, complétant cette souveraine trinité, est le gouvernement, Yimperiian, le faisceau de toutes les puissances conquérantes, administratives et civilisatrices. La dévotion est grande, mais rampante, éti'oite, elle ramène tout à des intérêts très précis et très prochains. Rome légifère cependant et, dans le domaine des intérêts humains, elle a su légiférer pour le monde ; à travers les siècles, longtemps après l'écroulement, la dispersion même de cet empire colossal si patiemment élevé, elle a imposé ses lois à l'avenir. Rome est l'État, elle est le droit, et ce droit ressaisit toujours, serait-il quelquefois méconnu, sa tranquille autorité. Oui jamais dénond)rera les jours où le préteur romain nous doit signifier ses résolutions docilement obéi es?

Le Forum a vu naître ce droit et sa puissance tant de fuis séculaire. Au Forum les premiers législateurs, venus de Grèce ou inspirés de la Grèce, avaient exposé et publié le code des préceptes qui devaient discipliner la vie romaine. Mais auprès de ce droit ofliciel, rigide et dont les formules venaient dun rivage étranger, Rome, toujours lente mais assurée en ses labeurs, devait enfanter un di'oit plus humain, plus souple, beaucoup plus original, et celui-là bien romain; ce fut le préteur qui dans cette

tâche journalière, sut résumer et incarner le génie même de Rome. A la veille d'entrer en fonction, le préteur déclare et publiquement expose quelles règles, quels usages même il compte suivre; le préteur est l'équité auprès, au-dessus même de la justice, il est la jurisprudence auprès de la loi ; il peut innover, mais il procède prudemment. Son édit, qui lui sera une loi à lui-même, s'étale au Comitium. Mais le Comitium, déserté lorsque défaille le prestige des centuries patriciennes, a décidé le préteur à transporter plus loin son tribunal. Il a traversé le Forum, il siège maintenant près du temple de Castor; c'est là que les plaideurs peuvent lire son édit et devront poursuivre la bataille de leurs procès.

Cette fuite loin du Comitium caractérise une évolution décisive dans la vie romaine. Les grandeurs et les misères du Comitium, la faveur chaque jour plus ouvertement déclarée du Forum, c'est presque toute l'histoire de Rome républicaine. Un jour viendra où trente licteurs suffiront à représenter, dans les comices abandonnés et discrédités, les trente curies patriciennes ; et Rome formaliste, toujours éprise de ses vieilles traditions, se contentera de cette lamentable parodie.

Le Forum ass('nd)lc le peuple, le gouverne, souvent aussi l'amuse; il est tout nu |)i'esque (oui. Aux jours des élections on le partage, avec des cordes tendues, en trentecinq compartiments réservés aux Irente-ciinj tribus; les volants, ainsi parqués, défilent un à lui et déposent leurs votes dans des corbeilles. Ces étroits couloii's (n'i la fouir s'engoullie (!l lentement s'écoule, sont dits des ponts.

C'est là uiK! lâche sérieuse, pirscjue sacrée; il en est

de plus joyeuses. Au retour do ses campagnes, Mancinus a fait ri'produiie d'un pinceau complaisant sa glorieuse épopée. 11 l'expose au l'orum et lui-même, à tout venant, l'explique et la commente.

Mancinus n'avait pas encore obtenu de plus haute dignité que celle de préteur. S'il faut l'en croire, il a cependant pénétré le premier dans Carthage. Il le raconte, il le montre, il se montre lui-même, fidèlement portraituré. On assui'e que son général Scipion Émilien ressent quelque humeur, quelque jalousie peut-être de cet étalage et de ce verbiage fanfaron. Le populaire en est ravi, Mancinus obtient le consulat : c'est le digne prix de tant de politesse.

Déjà Valcrius Messala avait fait placer aux murs de la Curie, et bien en vue du Forum, une représentation de la bataille gagnée par lui sur le roi Hiéron ; mais il n'avait pas imaginé d'arrêter les passants pour leur en faire les honneurs.

Nous avons dit l'œuvre réformatrice des Gracques, son avortemcnt, la fin tragique de ses promoteurs. Le châtiment n'est pas loin. Les Gracques voulaient la reconstitution d'un peujde de petits propriétaires libres. Rêvant de fermer les brèches que tant de guerres avaient laissées béantes aux flancs du colosse romain, ils méditaient d'étendre à des peuples frères le droit de cité. De tout cela ils n'ont rien obtenu qui soit efficace et durable. Les lois votées ont disparu avec eux. La guerre sociale sera la réponse des Italiens déçus ; les agitations du Foium toujours renaissantes, toujours plus ci'uelles, éternisertint une guerre que les travaux champêtres joyeusement

acceptés auraient peut-être terminée. Cette plèbe que Tibérius et Caïus voulaient laborieuse et docile, travaillera peu ou travaillera mal; elle bataillera pour ne plus accepter que l'ignominie des suprêmes abaissements. Marius fera regretter Caïus et Tibérius; mais l'histoire n'a pas de retours complaisants; elle nous apprend la vanité de tous les regrets.

Marius est à la tribune. Ce n'est pas un beau parleur; il n'a que faire de l'assistance d'un joueur de flûte. Si le caprice le prenait d'un accompagnement à sa rude voix de montagnard, il lui faudrait un sonneur de trompette, et les éclats du bronze sont la musique qu'il préfère. Marius est d'Arpinum; c'est un Volsque, un Sabin au moins d'origine. Romulus et sa bande avaient bien choisi leurs compagnes, et le sang qu'elles devaient associer au sang des louveteaux de Rome, n'était pas moins généreux. Que de Romains, et des plus fameux, avouent des ancêtres Sabins! Marius est plébéien; cependant un Métellus, grand nom, grande race, l'a couvert d'une flatteuse adoption. Marius n'en tire aucune vanité; à peine consent-il à ne pas l'oublier. Ce n'est pas l'homme des tempéraiinMils discrets, des habiles concessions; il est tout d'une pièce comme un rocher de ses montagnes. Ce n'est pas un élève de la Grèce, il s'en vante. Il a fait ses premières armes en Espagne, où Scipion Kmilicn, interrogé sur les espérances des victoires futures, a dit, lui frappant familiè- M'ment sui' l't'paulc : u Celui-là poui'ra bien m'ètre un digne successeur. »

Co[)ondanl Marins, d'hinneui* aisément ond)rageuse el jalouse, s'est brouillé avec les Scipions. Il nourrit et per-

sonnifie toutes les rancunes populaires, et les vieilles haines se sont encore enfiellées à lui traverser le cœur. Marius ne sert pas le parti plébéien, il le flatte, il le venge. Des présages répétés ont annoncé ses grandeurs. Tout enfant, ce futur moissonneur de lauriers, ce dénicheur de gloii'o, a trouvé sept aiglons dans leur aire. IMus tard, conlirinant cette i)roiiiosse mystérieuse, une femme de Syrie, prophétesse qu'il aime à traîner à sa suite, lui a prédit qu'il serait sept fois consul. Jamais Home n'a vu sur le même front un tel renouveau d'honneurs et de puissance. Marius obtiendra donc sept fois le consulat, par toutes les voies, les meilleures et les pires.

Déjà tribun, puis édile, il ose menacer les consuls et le Sénat. Sa rudesse, le soin qu'il alfecte de partager les labeurs les j)lus vulgaires comme les dangers les plus pressants, lui ont valu la tendresse du soldat. 11 a sa clientèle, non pas brillante et joyeuse, mais fidèle et redoutable. Il la recrute au monde des artisans et des campagnards. Les mains calleuses qui poussent la charrue poussent la roue de sa fortune. On dit que Marius embarrasse quelquefois sa parole en d'inextricables hésitations; ainsi Phœbus et les Muses, par lui insolenunent méprisés, se vengent et le châtient. Mais le plus souvent il parle haut et ferme : « D'autres, dit-il, trouvent une protection dans l'ancienneté de leur noblesse, dans les exploits de leurs aïeux, dans le nombre de leurs clients. Pour moi, toutes mes espérances sont en moi-même ; il faut que je les soutienne par uion courage et mon intégrité, car auprès de ceux-là tous les autres appuis sont débiles.... Ce que les nobles ont appris dans les livres, je l'ai appris dans les

camps.... Ils méprisent ma naissance, je méprise leur lâcheté.... La nature fait tous les hommes égaux; le plus courageux est le plus noble.... S'ils ont le droit de me mépriser, qu'ils méprisent d'abord leurs aïeux dont la noblesse a pour origine, comme la mienne, la vertu.... Ils sont jaloux de mes grandeurs, qu'ils le soient donc aussi de mes fatigues, de mes dangers!... La gloire des aïeux est un flambeau qui jette sa lumière sur les vertus et les vices des enfants.... J'aime mieux avoir fondé ma noblesse que d'avoir déshonoré celle qui m'a été transmise.... Des piques, des récompenses militaires, des cicatrices en pleine poitrine, voilà ma noblesse!... Je n'ai jias apjuis la littérjiture grecque; j'ai appris ;'i fiMppoi' reimomi.... On m'accuse d'avarice et de grossiéieté.En eiret,j(!ne sais jias ])résider aux apprêts d'un festin, je n'entretiens pas d'histrion et ji' ne paye pas un cuisinici' plus flicr (pTini Nalel de ferme.... »

A la bonne heure, soWh parler lui langage ;iussilùl eoni-

^j-tur

Marius.

pris de tous. Marius semble brandir les foudres d'un Jupiter ven^a'ur, et c'est le tonnerre qui lui répond. Ce sont des niuins sales qui l'applaudissent, des bouches empestées d'ail qui l'acclament, mais la tempête que soulève Marius, l'emporte aux sommets de toutes les grandeurs. Cette grandeur, il sait la mériter, celte gloire il sait la soutenii', cette apothéose, il l'accepte, il la veut. Kome est grande, .Marius est de taille à la grandir encore; sa hautaine et faroucht' figure la prendra pour piédestal.

Uonie a revu Jugurtha. Il avait déjà paru, audacieux et subtil, superbe ou très humble. Sans cortège, sans aucune suite qui rappelât sa dignité royale, il avait traversé le Forum. Des huées l'avaient accueilli comme un histrion qui a cessé de plaire. De grossières insultes l'avaient flagellé en plein visage. Déjà bien petit d'aspect et de langage, il avait su se rapetisser encore. 11 n'avait rien fait que baisser plus bas la tête et seuls de longs sanglots avaient loiiipu son morne silence. Le populaire enfm l'avait pris en pitié, ou plutôt en un supiéine dédain; et Jugurtha était reparti, estimant une victoire inespérée ce libre départ. Il avait recommencé ses fuites savantes et ses batailles toujours inachevées. La gazelle rapide pouvait défier la brise qui passe, non l'aigle de Marius qui a su la rejoindre et la saisir. Kl Jugurtha est revenu; une fois encore, la dernière, il a traversé le Forum. La prison Maniertine lui devient un affreux tombeau. Jugurtha, au jour qu'il voulait solliciter les indulgences ou seulement les mépris de la foule, affectait de ne plus posséder que de misérables vêtements. Au jour qu'il a fallu mener la pompe tiiomphale de sa défaite et de sa ruine, il a figuré

en roi. Aussi, avant de l'abandonner à la faim qui tourmente, qui torture et qui tue, les bourreaux, magnifique aubaine, l'ont dépouillé de ses atours et, pour aller plus vite, impatients peut-être de rejoindre le cortège finissant, ils ont arraché les oreilles avec les anneaux d'or qui s'y balançaient.

Marins a voulu que l'aigle devînt l'enseigne de la légion. Les oiseaux de proie ont toujours un rôle d'importance première dans le drame qu'il joue sur le théâtre de la patrie romaine. Deux vautours, reconnaissants des curées si largement servies, lui témoignent les égards d'une flatteuse familiarité. Quelque guerre est-elle déclarée, les vautours arrivent, battant de l'aile, le cou penché, le bec entr'ouvert. Marins est de leur famille; ils marchent, ils volent devant lui. Us ont goûté du Numide, ils dévoreront le Cindjre et le Teuton, en attendant le Romain ; Marins n'est pas homme à leur rien refuser. Mais les Teutons, les Cimbres sont loin de Rome, bien que l'ébranlement de leur passage soit venu jusque-là. Nous n'avons pas à suivre cette marée grondante, dans son flux et son reflux. Le limon sanglant qu'elle aharKidimc fécoudt' une vnste campagne, et des ossements (pie rejette le soc de la chan'ue, le laboui'cur marfpiera la frontière de son champ. (Juel encadrement pour l'idylle joyeuse des vendanges mi de la moisson !

Marins épouse Julia. nue haute paUicienne. Il a voulu cependant liahiler en un (piarlier tout |)0|)ulaire, au seuil même lin j'omni el dans la l'aniiiiaiih' des assendilées plébéiennes. Il sait bien (pie sa popiilaiilé, si bruyante soil-elle, a besoin d(! cette étroite alliance. Des trophées

lui sont dressés qui resteront entre les plus fameux des moiuniioiits de lîonie: mais à Rome même il n'est pas un dig^nitaire, s'appelàt-il Marius,qui conserve et maintienne une autorité docilement obéie. La majesté des lois a trouvé des impies, même de sacrilèges profanateurs, l'exemple est venu de haut. Le rayonnement de gloire au fi'ont même d'un Iriompliateur trouve des regards qui le soutiennent. Il n'est pas de victoire qui puisse intimider ou désarmer la haine. Rome, armée contre tant d'ennemis, est armée contre elle-même. L'agitation est constante, réiiit'ulo presque journalièi'e. Les vieux scrupules ne sont plus de ce temps. La guerre, portée si loin, a reflué dans la ville. Les soldats de Marins sont de toutes les séditions. Le maître ne prend aucun souci de les tenir en bride; peut-être y serait-il impuissant.

Les Gracques ont laissé une lignée de clients affamés, mais aussi do léformateurs maladroits ou violents. Détesté, poursuivi des patriciens, Saturninus s'est enfermé dans le Capitolo; il s'y défend. Il est forcé dans ce repaire, traîné dans la Curie, assommé sous les tuiles et les pierres.

L'usure ronge le populaire et la bataille toujours recommence entre créanciers et débiteurs. Un préteur veut s'interposer. On l'assaille au moment qu'il allait sacrifier au temple de Castor. 11 échappe, il veut fuir, gagne le lempic (le Vosta, sanctuaire qui lui seiait un asile sacré. La rencontre d'une vestale, son l'egard toujours ont sufli à sauver le condanmé, serait-il le dernier des criminels. Du temple de Castor au sanctuaire de Vesta la distance est coui'le. C'est encore trop loin : le préteur est tué en chemin.

Cependant un teri'ible rival surgit qui va balancer la gloire, la popularité même de Marins. C'est un patricien de très haute naissance, il appartient à la gens Cornelia. Ainsi deux hommes sont en présence, et cela seul suffirait à redoubler toutes les fureurs; mais aussi deux partis, deux classes, deux Romes, l'une dévorée d'avides appétits, de haines folles, autant que l'autre d'implacable avarice et de vengeances inassouvies. Albe et Rome, ménagères d'un sang cependant toujours prêt aux nobles immolations, convenaient de remettre leur suprême querelle à six de leurs enfants. Les temps ont marché; il faut des armées entières aux colères de Marius, aux fureurs de Sylla. Ils se jetteront à la tête comme des lambeaux de la patrie. Les louveteaux vont se battre à fain> hurler la louve et la déchirer à lui faire crier grâce. Mais ils ne voudront plus l'entendre. Le règne est commencé des honunes de rapine et de proie.

Déjà Marius et Sylla se sont rencontrés, celui-là consul, celui-ci questeur et' servant sous les ordres du premier. Marius a vaincu, pourchassé Jugurtha, mais Sylla a mis la griffe dessus.

Départ, retour, fuite, rentrée victorieuse, le terrible chassé-croisé de ces deux honunes est toute l'histoire du monde pfiid.uil plusieurs années, et tout s'elface, tout se tait devant ces lutteurs jamais lassés.

Les pati'iciens soutiennent Sylla. il a dû cependant une |iremiére fois déserter le Forum, cl la maison de Marius toute prochaine l'a sauvé d'une mort très peu glorieuse. Mais cette liospitalih'" de hasai-d ne restera pour l'un connue pour l'autre (pi'un importun souvenir.

Sylla n'est pas beau. Il a le teint roux, le visage pâle, mais tache de rouire, dès quune émotion violente le traverse et l'agite. Ses yeux très mobiles sont toujours prêts à darder des éclairs mauvais. Sa naissance illustre l'a laissé cependant besogneux et d'autant plus avide. Une certaine Nicopoiis, servante de Vénus plutôt que prêtresse de Vesta, lui a laissé un héritage opulent et d'origine très mêlée. Sylla, tiré de la misère, peut récompenser d'une main plus généreuse ses histrions et ses bouffons, sa compagnie familière et la plus agréable. Sylla aime à rire et ne manque pas d'esprit. 11 plaisante volontiers, toujours prompt à la réplique connue à la vengeance, mais il souffre iinpatienmient les retours de la moquerie. Il y a de la paiillirre dans cet homme; la griffe est toujours prêle et ne fait pas longtemps patte de velours. Les Athéniens, très spirituels comme on sait, l'apprendront à leur grand donunage, et leurs plaisanteries sur la face couperosée de Sylla, les brocards jetés à sa femme, la divine Métella, leur mériteront de tci'ribles l'éponses, aux jours où s'écrouleront leui's murailles. Sylla affecte quelque désinvolture inqjerlinente et railleuse à l'adresse des dieux. Il ordomiera le pillage de Delphes et conuue Phœbus a rempli son sanctuaire profané des gémissements de sa cithare : « Le Dieu est satisfait, dira Sylla ; il chante, donc il payera ». Cependant l'impie sera superstitieux jusqu'au tremblement de la peur; il portera toujours sur lui une petite ligure d'Apollon en or, et, sous la menace d'un prochain danger, il ne manquera jamais de lui adresser les plus dévotes oraisons ou de la couviir de baisers. Sylla aime beaucoup sa femme Métella, sans se piquer

de fidélité. Il voudra cependant s'épargner le spectacle des douleurs de cette chère compagne et fera mettre dehors son corps gémissant et moribond; la mort est en effet une visiteuse fâcheuse et qu'il vaut mieux renvoyer chez le voisin.

Sylla élève son âme aux plus hautes ambitions. La guerre contre Mithridate promet de rudes labeurs, mais aussi la plus magnifique moisson d'honneurs et de renommée. Marius est déjà pesant, fatigué moins i)ar l'âge que par les travaux accomplis. 11 ne veut pas admettre cette décadence, au reste plus apparente que réelle. Son endurance dépasse la mesure vulgaire. Abandonnant sa jambe au fer des médecins, sans vouloir être contenu et maîtrisé de personne, il a subi les tortures d'une très longue opération, et pas une plainte ne lui est échappée. Marius ol)tient le commandement des armées d'Orient; sa prétendue décrépitude est de foi'ce à jeter bas Mithridate et bien d'autres, non pas cependant Sylla.

Sylla n'accepte pas celte décision. 11 rentre à Rome de vive force, comme un brigand, faut-il dire, ou comme un conquérant? on n'y saurait trouver que bien peu de différence. Rome n'accepte pas ce viol sans ((uelque résistance. Qifon la bn'ilc! Sylla brandit une torche et donne l'exenqtle. Sylla avance dans la flanune et riiiceiidie. 11 n'en faut plus douter, c'est un coinpiérant.

Les dieux savent lro[) bien ce (pf ils doivent à la majesté de Rome, pour jamais se désintéresser de ses destinées. Leurs prodiges ont annoncé les épouvantes maintenant accomplies. Dans un temple, au seuil même d'une souricière, une souris a mis bascin(| souriceaux, mais poiu' en

dévorer trois aussitôt. Cela était déjà affreux, presque à l'égal de cet incendie mystérieusement allumé et qui a réduit en cendres les hampes des enseignes romaines gardées au temple de Saturne. Aussi téméraire, mais plus redoutable encore que les Gaulois, la flamme escalade le Capitole et dévaste le temple de Jupiter. La querelle de deux hommes laisse sans abri le plus grand des dieux.

Marius sest enfui de Rome. Nous n'avons pas à le suivre aux marais de Minturnes. C'est affaire aux meurtriers acharnés à sa poursuite de remuer les roseaux fangeux qui le cachent, mais aussi de reculer devant lui. Le monde n'a pas d'assassin qui ose tuer Caïus Marius. Sa Rome ingrate et terrifiée l'abandonne; Carthage lui donnera l'hospitalité, et ce passant doit suffire à repeupler, à remplir de gloire cette immense solitude.

Il garde cependant à Rome même quelques partisans, quelques fidèles. Sylla a bien pu jeter bas les trophées d'Aix et de Verceil, mais non pas abolir la mémoire de l'écrasement des Cimbres et des Teutons. H a bien obtenu que Marius fût mis hors la loi et déclaré ennemi public, car le Sénat commence l'apprentissage de toutes les servitudes. Le Sénat connaît la peur, et du reste le Sénat, recruté aux familles patriciennes, penche pour Sylla, bien qu'un tel serviteur soit un maître impérieux. Mais le Forum n'est pas unanime à maudire Marius. La tribune romaine est deveiuio très éloquente. Des bouches y sont béantes qui ne disent rien, mais qui parlent beaucoup. La Rome des anciens jours voulait que sa tribune fût un monument de sa gloire. La victoire est venue y sceller

des éperons de bronze. Sylla imagine une décoration plus expressive. Ce sont des têtes coupées et chaque jour remplacées qui sont là maintenant, clouées sur la pierre. Les flâneurs, les quêteurs de nouvelles, qui des rostres par eux toujours environnés, sont dits siibrostrani, connaissent ainsi jour par jour, heure par heure, les choses de la politique et la pensée intime du grand Sylla.

Cependant l'éloignement de Sylla, ses campagnes victorieuses ont permis le retour de Marius. L'augure Scaevola, un vieillard, avait refusé de s'associer à la proscription de Marins, disant à la face même de Sylla, et l'audace était grande : « Pour un peu de vieux sang qui me reste, je ne déclarerai pas ennemi de Rome celui qui deux fois l'a sauvée. »

Marius ne veut se souvenir que dos injures subies. Ses colères sont moins réfléchies que celles de Sylla, mais non moins meurtrières. 11 fait tuer dans le temjjle même de Vesta le fds de ce fidèle Scaevola. Plus rien n'arrête ces forcenés et Rome ne vit jamais revoniuit plus terrible que ce vieux Marius.

Ce n'est pas un délicat. Il a voulu renchèiir cependant sur ses négligences accoutumées. Pas une fois, aux jours de son exil, il n'a pris cpielipu' soin de s.i iicisiinne. Les vêtements en lami)eaux, souillés de poussières lointaines et de l'écume (pic lui ont cracbèc les tenipètcs. les cheveux en désordi'c, il l'cp.ii'nil. iiidcux, rcimussMiit. cpouvanlable, et Rome a trcnd)lc rien qu'à r.iiH'iccvoir. Ainsi il a traversé le Forum et reiiagnè sa maison. Lui non jilus n'oubliera p;is les rosires et la |iarnre infâme (|u"ils ne doivent phis de loiiult'Mips dèpituillcr. Les lêlcs aballU('>

144 LE FURUM.

par l'ordre de Sylln s'étaient enorgueillies de noms fameux ; celles qui leur succèdent ne comptent pas d'aussi lointains aïeux, voilà toute la différence.

Cependant Marius a dépassé soixante-dix ans. Pour la septième fois il est consul. La prédiction qui saluait son enfance est accomplie. Il peut mourir, et, s'il veut mourir tout-puissant et redouté, il doit se hâter; car Sylla revient, SvUa accourt, Sylla, tout à la fois renard et lion. Le moribond trouve encoi'e le loisir de tuer, comme si le sang répandu pouvait réchauffer celui-là qui déjà s'est glacé dans ses veines. Il agonise conune il a vécu, implacable et farouche.

Marius avait sa bande, entre toutes dévouée, trois mille hommes (juil appelait son contre-sénat et que Sulpicius commandait. Sylla est l'homme des patriciens et du Sénat, avons-nous dit. La première fois qu'il le rassemble, c'est dans le tenqile de Bellone, au seuil même de Rome. Kl comme d'affreuses clameurs troublaient la délibération : « Ne faites aucune attention à ces cris, disait Sylla. N'écoutez que moi, ce sont quelques mauvais garnements que j'ai donné ordre de châtier. » Ce n'était rien, en effet, que le massacre de six mille prisonniers.

Sylla procède avec méthode et de sang-froid. Il dresse des listes de proscription, les revoit avec soin, les fait recopier sous ses yeux, biffe (juelques noms, en ajoute beaucoup d'auti'es. Les listes sont afiichées au Forum. Au Forum Sylla règne, au Forum il siège, au Forum il fait vendre à l'encan les biens des proscrits. Et les enchères sont suivies, animées. Sylla les préside et les surveille. Il ne saurait tolérer la tiédeur et la nonchalance. Le spectacle

n'est-il pas réjouissant et tel qu'il doive encourager la bataille des enchères? La ville est livrée aux sicaires qui font métier d'assassinat. Les rostres sont un comptoir où les tètes sont apportées et payées comptant. Un tarif est établi; le meurtre d'un maître par son esclave , d'un père par son fds, cela vaut deux talents. Sylla est homme de parole. Quel- Monnaie de Syiia. quefois il daigne dévisager ces pâles visages et se bien assurer lui-même que la proie annoncée est bien celle qui lui est remise.

Cependant Sylla est capable d'obligeance et de bonne camaraderie. Use vante d'être l'homme du monde (jui fait le plus de mal à ses ennemis, mais aussi le plus de bien à ses amis. Un jeune patricien, homme de plaisir, et cela n'est pas pour déplaire à Sylla, a tué son frère, car ce joyeux compagnon débute comme Romulus. Il sollicite de Sylla, il obtient que h; nom du mort figure aux listes de proscription. Ainsi le fratricide est excusé, sanctifié même. C'était bien à Sylla d'accorder celle grâce, à Calilina de la demander.

Les rostres ont suffi à l'éloquence de .Marins, ils ne sauraient suffire à l'éloquence de Sylla. Au débouché du vicus hKjnriua, à l'entrée même du Forum, le bassin dit de Servilins prête comphiisainmenl sa margelle an\ coupeurs lie têtes. C'est une exposition suppléiiieiilaire et cpii aussilôl |)roc|,inie la loule-|tuissaMce du m.iilre; et li! b.issin devient, dans le jargon vul,i;aiie, le spolidrimn (le Syll.i.

Sylla avait |)r()niis la clémenc<' et l'anmislie. mais seule-

ment aux honnêtes gens. Combien ils sont devenus rares!

Sylla est le seul juge de l'honutHeté.

Ce dictateur — il s'en est fait décerner le titre et la souveraine autorité — s'abaisse auxplusinfamesrancunes.il envie la mort et semble lui reprocher lo> supplices inaccomplis. 11 fait exhumer !<• vieux Marins et le fait jeter dans l'Anio. Le fils a péri dans un égoul de Préneste. En ces jours affreux la tond)e elle-même est infidèle et traîtresse. Elle ne sait siatue équestre de rien défendre de ce qui lui est confié,

Sylla. ^ '

Revers dune mon- ct l'i Cendre même ne saurait échapper à

naie d'or de la la- Pout,.arrc.

mille Cornelia. ~

Une statue est consacrée à Sylla. On la place au Forum et tout près du temple de Castor. En effet, c'est là que s'étalent à tout venant les listes de proscription. Prés de cinq mille noms y sont inscrits. Aussi le concours est grand, toujours renouvelé, de la foule qui les attend et qui s'attarde à les lire. La presse est telle bien souvent que les derniers venus demandent aux premiers de ci'ier les noms; et ce sont des clameurs soudaines (pii répondent à cet appel de la mort, des fuites alVoiées, ou bien de longs silences traversés de sanglots. Cependant Sylla est toujours présent. 11 revit dans le bronze. L'adulation romaine l'a voulu chevauchant, comme dans la bataille. Le Sénat lui a fait ériger devant les rostres une statue équestre dorée.

Il a toutes les audaces. 11 triomphe de Mithridate et de l'Orient, dit-il; il devrait dire de Home! Ceux-là dont il a

tué le père, le frère, les amis les plus chers, ceux-ci dont il a livré le patrimoine à ses vétérans, car Sylla est prodigue du bien d 'autrui, lui composent un magnifique cortège, et les mêmes lèvres qui peut-être hier encore criaient de douleur, le saluent, et bruyamment l'acclament. Sylla ordonne, il veut se faire une joie de tous ces deuils.

Il ose plus encore. Il abdique, il descend du faite des grandeurs'atteintes. Le Sénat, convoqué une dernière fois, l'a vu dépouiller sa puissance dictatoriale. Ses vingt-quatre licteurs l'attendaient au seuil de la Curie, guettant son retour. Il les congédie. Seul il regagne le Forum, seul il le traverse, et la dernière liste de proscription est encore là étalée au grand soleil. Il passe devant. Il va lentement, sans défense que son nom et sa gloire sanglante. Pas une main ne s'est levée pour l'arrêter au passage. Un enfant seul, un orphelin peut-être et qui doit son abandon à Sylla, a osé insulter ce passant formidable. Il s'est acharné sur ses pas, toujours l'insulte à la bouche. Sylla n'a pas daigné détourner la tête. Arrivé au seuil de sa maison, l)rès du Palatin, sur la jxMite du Oermate, il n'a dit que ceci, mais la parole est prophéli(iue et devance le lendemain : « Voilà qui empêchera qu'un aulir dépose la souveraine puissance )i.

Cependant Sylla, non par crainlc, mais |)ar lassitude, va (piitler l{(»me. Pouzzoles l'appelle. Sylla se plait à la sérénité des horizons ensoleillés. H passera ses journées aux soins du jardinage, aux délasscincnls de la pèche, l'ne fois seulement, redevenu justicier, il fera devant lui étrangler im magistrat prévinicateur. C'est ipie le coupable détour-

148 LE FORIM.

nait les fonds destinés à la reconstruction du temple de Jupiter (lapitolin, et cette juste réparation au dieu tient tout particulièrement au cœur de Sylla. 11 se remarie, il mène une existence très joyeuse, presque innocente, toute nouvelle. 11 revit son passé, il écrit ses mémoires en grec et queUpielois feuillette les œuvres d'Aristote. Le premier il a voulu les introduire dans Rome. i\e croirait-on pas assister aux jours finissants d'un sage? Un enfant cependant a insulté Sylla, quekjue chose de plus petit, de presque invisible d'abord le menace et l'attend. Encore vivant, ce corps tombe en une hideuse décomposition. Il est une proie et Sylla voit lui-même sa répugnante curée. Ainsi meurt, dévoré de vermine et de poux, le grand Sylla, Sylla l'heureux, eomnie il voulut être nommé, Sylla le favori d»; Vénus, connue il s'était proclamé lui-même.

Il avait saigné lioine plus cruellement ([ue pas un n'avait encore osé faire, et sa toute-puissance ne devait pas coûter beaucoup moins que les victoires d'Annibal. Aussi Rome est-elle reconnaissante. Elle fait à cette pourriture humaine qu'il a laissée après lui, une entrée triomphale. Les femmes, des veuves peut-être, mais elles ont dû se remarier, des orphelines, mais elles ont dû hériter, accourent sur son passage, prodiguant les parfums, semant les fleurs, et Scipion, vainqueur de Cartilage, ne fut pas mieux accueilli. Le ciel même est complice. Au jour marqué pour la solennité des funérailles, des nuages lourds, chargés de pluie, assombrissaient l'horizon, attristaient cette apothéose. Il semble (ju'un déluge menaçait Rome, assez terrible pour effacer tant de taches

de sang. Le corps a séjourné quelques heures au Forum, cependant on redoutait toujours quelque averse importune. Mais le bûcher aussitôt dressé au champ de Mars, les nuages se sont dissipés, déroulant un azur tranquille, et la flamme est montée, libre, fière, peut-être reconnaissante, elle aussi, à ce Romain qui lui donnait Rome à dévorer.

Ces temps sont affreux, et ceux qui vont les suivre ne promettent que des accalmies passagères. Les premiers rôles seront tenus cependant par des hommes quelquefois accessibles à de vagues retours de justice et de pitié. L'atrocité ne sera plus que de la cruauté, au moins quelquefois. Pompée, César, Crassus, Cicéron, Clodius, Catilina, Caton, tels sont les noms qui vont remplir la ville et le monde. Nous n'avons pas à les suivre au loin. Le drame se joue aux frontières chaque jour reculées, car Rome ne fut jamais plus glorieusement conquérante qu'en ces jours de séditions journalières et de tempêtes civiles, mais le Forum reste la |)lace toujours disputée, la conquête suprême, le champ d'une bataille toujours recommencée.

Un premiei" mariage a lait de Pompée approximativement le gendre de Sylla, sa fiancée étant la fille d'une des femmes de Sylla, mais issue d'une précédente union; et, pour complaire à cette apparence de heau-pére, le jeune l'onipée s'est si bien essayé aux rigueurs sanglantes, que déjà le dictateur saluait l'adolescence pleine de promesse

d'un potit bourreau : adolescentnlus carnifex. Mais Pompée, vaillant soldai et qui a reçu de ce même Sylla des enseignements plus avouables, car il a servi dans ses armées, n'a pas le tempérament d'un bourreau, ni même d'un proscripteur implacable. 11 a de l'orgueil, mais aussi de la vanité, et la vanité est toujours mauvaise conseillère. Il aime la gloire, et cela convient à ce digne fils de Rome. « Nous sommes tous sensibles aux attraits de la gloire, proclame Cicéron, les grands cœurs plus encore que tous les autres. » Mais Pompée est non moins sensible à la gloriole. Il se payera de cette fausse monnaie. Tout ce qui brille l'attire et l'afTole. Il éblouira longtemps le peuple romain, mais il s'éblouira lui-même et partout et toujours. 11 saura gagner des batailles et les vanter, les fêter; il appaïaîtra comme un dieu au dénouement procbaiii d'une tragédie; il s'empressera même à moissonner les lauriers des autres, estimant peut-être que toute victoire est chose due au grand Pompée et que son génie l'a inspirée si son bras ne l'a pas décidée. 11 rêvera la toute-puissance, très médiocrement respectueux des lois et des traditions de Rome, mais il n'osera directement la saisir. 11 attendra des événements, de la fatigue des uns. de l'engouement des autres, une dictature qu'il se garderait bien d'abdiquer à l'exemple de son premier maître. 11 briguera, il obtiendra, et même il méritera une inunense popularité, mais il ne saura pas la maintenir, et ce grand vainqueur, frappant la terre du pied, aux jours de crise suprême, bien loin d'en faire surgir des légions, n'aura d'autre ressource que l'abandon inunédiat de toute l'Italie, la fuite au delà des mers. Il n'aura rien su préparer et rien su prévenir. Il prêtera ses

légions à César pour conquérir les Gaules, imaginant peutêtre que ces soldats, longtemps les siens, le resteraient toujours, qu'ils accourraient toujours dociles au mot d'ordre qu'il lui plairait leur adresser, et que les légionnaires de César, vainqueurs des Gaulois, des Bretons, des Germains, de cent peuples dont les noms mêmes jusqu'alors étaient inconnus, redeviendraient les légionnaires de Pompée. On ne saurait dire ce qui l'emporte dans ce calcul de l'outrecuidance ou de la naïveté.

Les campagnes de Pompée, non plus que celles de César, ne sont de notre sujet. De l'un à l'autre de ces deux hommes et plus tard de l'un à l'autre de tous les remueurs de la plèbe qui vont se disputer la suprématie sur les ruines des antiques institutions romaines, nous voyons un homme aller, venir, reculer, avancer, gémir souvent, tonner quelquefois, parler toujours, et cet homme, la gloire de l'éloquence latine, est Cicéron. Sa vie presque tout entière se déroulera à Rome, car il se lamonle à peine en est-il éloigné, et toute sa philosophie ne saurait tempérer longtemps ses regrets. « J'ai perdu ma lumière », dit-il, dés que le Capilole n'est plus visible au prochain horizon.

Il est né dans Arpinum connue Marius, mais rien n'aurait jamais rapproché ces deux hommes à peine échappés de leur comnum berceau. Cicéron a |miiI(' les armes, aucun l'ioniain n(» saurait méconnaître ce premier devoir; il a suivi Sylla au jjays des Marses, inais il estime que tout est préférable à la vie des caiiqis. Pcul-i'lrc sa constitution délica((( aggrave-l-cllc siiigtiliéi'enu'nt piuir lui le labeur journalier du soldat. Ce{)endant les pirsages n'ont pas manqué à son enfance première, et sa nourrice a rêvé que

l'enfant, endormi dans ses bras, serait la gloiio et le bienfaiteur de sa patrie,

Cicéron, cela est un nom, ou plutôt un sobriquet burlesque et qui prête à rire. Un pois chiche, cela n'est pas un objet bien rare et d'un usage relevé. Cicéron ennoblira ce no!ii de famille, il signera son nom de l'objet même, son homonyme, et l'inscrira sur un vase de bronze par lui consacré aux dieux immortels.

Cicéron n'est pas de bien haute naissance. Son mariage, ses talents, largement rétribués, jamais cependant abaissés à quelque indigne vénalité, lui ont assuré les moyens de mener une très large existence. Chevalier, et très attaché à la caste des chevaliers, il habite aux Carines. C'est un (juartier élégant, et Pompée lui aussi abrite l.î ses l)énates. Les Carines ne sont pas éloignées du Forum. Cicéron voudra cependant s'en rapprocher encore. Dans cette ville si aimée, le Forum l'attire, le retient, rappelle ses plus constantes pensées. Quelques patriciens d'humeur grondeuse s'indigneront qu'un homme nouveau, issu de petites gens, un provincial, ose venir au Palatin usurper la mitoyenneté des demeures pleines d'ancêtres glorieux ; mais Cicéron ne craint jjas les propos railleurs. Il manie le lire et la moquerie connue pas un orateur de Rome. N'a-t-il pas entretenu commerce si familier avec la Grèce, qu'au retour de son premier voyage on l'appelait luimême le Grec? Ce n'est qu'un jeu [)our lui de mettre les rieurs de son côté.

Tout enfant il a cadencé dactyles et spondées; et les vers lui resteront toujours un exercice facile. La Grèce l'a enseigné, disons-nous, et dans les écrits des sages dispa-

rus, et dans les harangues encore loiit enflammées des orateurs fameux, et dans les leçons avidement écoutées de Philon le philosophe ou du Rhodien Apollonius, fils de Molon. César à son tour sollicitera les conseils de celui-ci.

Apprendre à penser n'est pour l'orateur que la moitié de la tâche. 11 lui faut encore posséder la diction, la mimique et le geste. On ne saurait trouver meilleurs initiateurs à cette science que des comédiens. Roscius, le seul acteur qui ait scmljlé digne par son talent de monter sur la scène et par sa vertu de n'y monter jamais, enseigne Cicéron et reste son familier. Roscius excelle surtout dans la comédie; aussi ses avis ne sauraient suffire, lacomédie journalière du prétoire et des rostres somhre trop souvent aux épouvantes de la tragédie. .Esopus, acteur tragique, complète cette précieuse éducation.

Sylla encore debout projetait son ombre redoutée sur le Forum, lorsque, pour la première fois, le très jeune Cicéron a pris la parole. 11 ne s'agissait que des intérêts d'un particulier et d'une affaire civile. Mais le plaignant, un premier Roscius, non pas le comédien, avait encouru les colères de Sylla, et si par hasard il avait gardé sa tète sur ses épaules, ses biens étalaient des brèches béantes. Défendre celte viclinK; et ce proscrit, c'ét;iit directement atta(|uer le proscriplciir. Aussi voyons-nous Cicéron, d'autant [dus en danger (jue sa paidle avail trionqihé, déserter aussitôt sa chère Rome et sa douce Italie pour la Grèce lointaine.

Toutefois le Forum avait écouté, applaudi la grande voix d'un maître de l'éloquence; il ne devait |)lus de longtemps l'oublier.

La première question, mais celle-ci publique et intéressant la (l('s(iiit''e mèiiie de l'état, qui aiiiéno Cicéroiaux rostres, est la loi dite Manilia, du nom de Manilius, le tribun qui lavait ])roposée. 11 s'agissait de confier pour trois ans à Ponqjée le conmiandement des armées d'Orient, le gouvernement de la Colchide, de la Cilicie, de l'Arménie, de la Cappadoce, bref d'un empire déjà immense et que de prochaines victoires devaient grandir encore, enfin la direction suprême de la guerre contre Mithridate, un digne adversaire toujours reparaissant, jamais lassé. Quelques-uns, et non des moins prévoyants, résistaient à •cette prodigalité d'honneurs et de puissance. Cicéron cependant appuyait la loi et contribuait plus que personne à la faire adopter. Il était dans sa destinée de toujours chérir la liberté romaine, mais non pas toujours de la servir utilement.

Pompée éloigné, emporté au tourbillon de ses conquêtes et bousculant du jiied les sceptres et les trônes, Cicéron, tout à cou|) va grandir et j)our (pu'lques jours il occupera la scène, très dignement et, ce qui devient plus rare, ti'és liiiniiètement.

Cicéron est consul, mais cette dignité, un patricien la lui a disputée. Ce rival, nous l'avons déjà rencontré jeune parmi les plus infâmes sicaires, pourvoyeurs des charniers de Sylla. L'ambition de Catilina, ou plutôt, ce mot est trop beau, son appétit de jouisseur s'est exaspéré avec l'àgo. On ne saurait trouver un scrupule qui le gêne. 11 a enlevé une vestale; il en a fait sa fennne. 11 a sa bande, ou pourrait dire son armée nombreuse et facilement recrutée parmi les vétérans de Sylla, les quéman-

deurs d'emplois vainement sollicités, les débiteurs perdus de dettes, tous les déclassés, tous les mécontents, les meurtriers publics maintenant sans emploi. 11 leur a promis, il s'est promis à lui-même la curée triompliante de Rome, et cette conquête plus profitable, plus prochaine que pas uneautre, peut sembler aussi plusfacile, tant delâches défaillances ont épouvanté les esprits, tant de complicités consentieshier, avouées demain, étendent et fortifient celte immense conjuration.

« On ne saurait trouver dans une école de gladiateurs un téméraire, capable de toutes les violences, qui ne se dise l'ami intime de Catilina, ni au théâtre un bouffon énervé et sans âme qui ne se glorifie d'avoir été le compagnon de ses débauches. » Gicéron dit cela et Rome le sait à merveille, car si les menées restent secrètes, ou du moins enveloppées de quelque mystère, le meneur apparaît devant tous et son effrontei'ie mèni(> lui devient une force redoutable. Ses vices, ses désordres, ses insolences, ses cruautés, ses sacrilèges même lui sont des titres aux épouvantes des uns, aux espérances des autres. Les vertus et les services rendus à la chose publique ne sont plus ce qui toujours recommande le mieux, (licéron dira : « Je |»ren(ls sur moi la li.iinc des pervers )>. Parole Hère, mais d'une porléc bien lointaine et cpii ne sera pas (Mibliée; défi supeibe mais ({iii sera relevé.

Cependant la teri'enr est parloiil, dans les nies de Home, jusque dans le ciel, comme si les violences pressenties, les crises annoncées ne devaient pas épai-gner même la majesté des dieux. La foudre a frappé le (iapitolc; un liiboii plantant s'en est envolé. |,a lo(i\e de liron/.e a Iré-

158 LE FOKLM.

huche sur son pi('(lestal. Des enfants sont nés, tenant la main gauche sur la tète. Les tahles où sont écrites les lois se sont fendues, comme balafrées d'un poignard invisible.

La nouvelle de ces prodiges a couru toute la ville, et Catilina, audacieux mais habile en ses complots parricides, n'aurait garde d'y contredire. Ces épouvantes déjà 1» grandissent à l'égal de quelque divinité dévastatrice et vengeresse. On assure que lui-même et ses complices lr~ plus familiers ont échangé d'effroyables serments et qu' le sang humain, bu dans la même coupe, a sanctionné leur alliance.

Un homme veille cependant, un homme délicat de santé et d'un aspect assez débile. Un de ces gladiateurs, grands amis de Catilina et qui lui prêtent une escorte plus redoutable encore que celle, jusqu'à ce jour refusée, des douze licteurs consulaires, Uassommerait d'un coup de poing ou l'étranglerait, sans même avoir besoin d'y mettre les deux mains, tant le cou de cet homme est effilé et mince. Il est malhabile au maniement du glaive et ce consul peu militaire proclame que les armes doivent céder à la toge civile. Sa poitrine est faible, mais une âme vaillante l'habite, et la voix qui s'en échappe se haussera aux accents les plus superbes, elle sera, pour quelques jours du moins, la voix même de la patrie. Le Forum la reconnaîtra, le Forum qui déjà semblait n'en plus garder le souvenir.

La parole n'est plus un vain bruit qui retentit et qui passe, c'est une action, l'aut-il dénoncer le complot, mais aussi l'arrêter? Cicéron a convoqué le Sénat au Palatin, dans le temple légendaire de Jupiter Stator, de Jupiter qui arrête; et c'est là devant Catilina venu prendre séance avec

sa confiante audace de joueur sûr d'une partie gagnée, que la voix révélatrice a tonné et que le traître flagellé en plein visage, dissimulant tout d'abord mais bientôt confondu, s'est lui-même dénoncé. Sa pâle colère décolore, jusqu'à la dernière lividité de la mort, sa pâleur accoutumée ; son geste, le plus souvent lent, a quelque chose des paresses nonchalantes de la panthère, puis tout à coup il se précipite véhément et désordonné. La parole a suffi, mais quelle parole a jamais foudroyé de plus haut? et Catilina s'est enfui de l'assemblée. Entre les complices inavoués que peut-être il y comptait, aucun n'a osé prendre sa défense.

Regagner sa maison, toute voisine cependant, car il demeure au Palatin, il n'en saurait prendre le temps. La voix de Cicéron tonne encore sur ses pas et le chasse de Rome. Là-bas une armée l'attend aux montagnes d'Etrurie; il trouvera la bataille, mais aussi la défaite et la mort.

Faut-il maintenant, l'œuvre préservatrice n'étant pas encore achevée, juger les complices de Catilina, ces misérables qui déjà avaient organisé la dévastation de Rome, préparé l'incendie, posté les bandits armés qui devaient activer les flanuiK^s cnvabissantes et massacrer quiconque aurait essayé de les arrêter? Faut-il, suprême iuraniic, révéler l'alliance monstrueuse de ces Romains et d'une tribu gauldisc loiitc prêle à violer la fronlière? (<icéron encore ime lois Iraine à sa suite le Séuat. et celte fois, 'voipiaul une déesse, suprême conciliatrice, il a voulu i|u'il siêgcAl dans le temple de la Concorde.

Le danger n'est pas beaucoup moins grand (|u'il ne

IGO LE FUHLM.

l'était la voillo; car les dispositions du peuple restent incertaines. Brûler la ville de Rome, cela n'inquiète et n'indigne qu'à demi cette foule avide et qui n'a d'autre toit que les portiques hospitaliers des temples et des basiliques. Crassus, enrichi dans l'achat de patrimoines vendus aux enchères lors des proscriptions de Sylla et qui possède des rues tout entières, comme (juelques autres fastueux propriétaires, prendrait de toute cette affaire un plus juste souci. Cependant quelques soupçons circulent, mal démentis, qui font de (Irassus un demi-complice de Catilina. « 0 temps! ô mœurs! » comme s'exclamait hier Cicéron. Combien de peine auront les juges des enfers à sonder les derniers replis de ces âmes ténébreuses ! Et combien justement Cicéron dira à son confident Atticus : « Nous avons perdu, non pas seulement la sève et le sang, mais jusqu'à l'apparence et la couleur de notre ancienne Rome! »

Cet Atticus reste l'un des hommes les plus honnêtes et les plus estimables de Rome en un temps où le dénombrement en serait facile. Très habile toutefois, très prudent et même timoré, il est l'ami de tout le monde, et sa diplomatie, toujours en éveil, sollicite et entretient adroitement ces utiles amitiés. Atticus est de bon conseil, mais de conseil timide. Correspondant empressé de Cicéron, dès que Cicéron a quitté Rome soit pour le délassement des champs et l'apaisement discret de quel(]u'une de ses villas, soit dans les tristesses d'un bannissement ou d'une fuite involontaire, il écrit longuement, mais toujours se fait renvoyer ses lettres et soigneusement les détruit. Pas d'amour-propre d'auteur ni de prétention littéraire.

(^icéron se ferait étrangler pour sa patrie, aussi pour une phrase éloquente et harmonieusement pondérée. Atticus tient heaucoup à vivre, estimant la vie chose honne et réjouissante. Aussi, et c'est là un chef-d'œuvre de conduite qui témoigne de son adresse, il vivra longuement, brillamment, heureusement. Sa fdle épousera Agrippa, sa petite-fdle l'empereur Tibère. Ce cher et bon ami Cicéron aura été égorgé, la liberté romaine prise au lacet aura jeté son dernier râle, nul doute que cet excellent Atticiis n'en ressente quelque regret, mais enfin il faut bien penser qu'un long voyage ne saurait s'achever sans que l'un ou l'autre des compagnons reste en chemin. 11 relira les charmantes lettres de Cicéron, il les a pieusement gardées, et les dialogues, les petit traités, de la Vieillesse, de /'/lm/<ie' surtout, et nul doute que ces muettes causeries ne consolent ce cher Atticus.

Ce n'est pas lui assurément qui aurait vaillamment soutenu Cicéron dans sa lutte contre Catilina. Par bonheur Caton est là, et cette hante figure domine la tourbe grondante que devient le peuple romain, ainsi qu'un rocher sourcilleux, le (lot ([ue la tcnipèle affole et que souille l'écume.

Le premiei' Caton, le censeur, est son bisaïeul. Il a hérité de lui l'indomptable fermeté d'Ame, la rigide et farouche probité, mais non pas l;i durt'li' iHcstpn' crufllc. Tout enfant, plulùl ^\^U' de rccnniiaîlre poiu' l(\i;ilimes les revendic.ilions des Italiens en (|ii<''l(' du droil de rilé, il s'est laissé eiiqxtiiiiii'r |i,ii' (Ml (■(iiili'.idiclriii' un peu i)nil.il. sus|)eiuhe dans le vide d'un»' l'enélr(; béante, el son ciitéteinenl se serait bi'oyé la télé sur les dalles de la rue

plutôt que do (lôchir. Il n'apprenait pas vite, mais n'oubliait jamais. Son enfance est triste, sevrée de la tendresse d'une mère, curieuse, acharnée à demander le poun|U(»i (le toutes choses, mais sans aini.iliie abandon, sans la détente du rire, sans le révc qui dore les prochains horizons. A quatorze ans Galon a jugé, condanmé la tyrannie de Sylla, et cette innocence, indignée de l'universelle lâcheté, se ferait vengeresse et meurtrière, si les précepteurs en émoi ne la tenaient sous clef. Il est peu causeur : il aura bien le temps de parler, dit-il h ceux-là que cette réserve étonne, le jour où il aura quelque chose à dire qui en vaille la })eine.

Ces manières ne sont pas pour lui concilier beaucoup d'amis, encore moins de flatteurs. La fortune de Caton ne saurait promettre que des orages aux rares fidèles qui la suivront.

Nous avons signalé, parmi les momunenls qui bordent le Forum, la basilique Porcia, création du vieux Caton. H |)araît (pie ses dispositions intérieures ne convenaient {(lus aux haljitudes nouvelles, peut-être à rencombrement d'une aflluence toujours grandissante. Les tribuns projetaient de les modifiei', désireux de faciliter le va-et-vient de leur clientèle, car c'est là qu'ils ont pris riiabilude journalière de donner audience. A ce beau projet, que sa piété familiale réprouve, le jeune Caton s'est opposé, et tel fut le sujet de sa première harangue.

Ainsi que son ancêtre, Caton dédaigne les manières élégantes. Il est souvent mal mis. Souvent il oublie de se chausser même de vulgaires sandales. On le voit, les pieds poudreux, traverser le Forum et siéger dans la Curie.

Cependant ce va-nii-pieds sait imposer l'attention, le respect et même le silence. I^es femmes ne l'aiment guère, la sienne d'abord, qu'il répudiera, sa sœur qui n'aura de tendresse que pour le jeune César, un libertin elfronlé, mais d'un conuuei'ce cliarmant.

César, fils de Véims et très fier de cette origine (jue ses grâces natives à merveille confirment et justifient, est déjà un béros et la renommée lui sourit, pressentant une éblouissante aurore. Il fait des dettes royalement et royalement oublie de les payer. Ses créanciers déjà lui composent une magnifique clientèle et toujours assidue au seuil de sa maison. Il trouvera toujours préteur, s'estimant lui-même très baut. Sylla méditait d'étouffer cet aiglon dans son aire, devinant déjà en lui plusieurs Marins. Au reste, Julia, la femme de Marins, était la sœur du père de César.

César a dû fuir devant l'bostilité déjà déclarée du dictateur. Un roi est devenu son hôte, Niconiède, roi de Hitbynie. Cette bospitalité royale offerte à un citoyen romain, même proscrit et sans dignité officielle, n'est plus qu'im incident vulgaire, f^es idis en disponibilité plus ou moins volontaii'e ne sont pas rares à Home, et tel citoyen qui ne saurait compter entre les plus fameux, y mène plus grand train. Il n'est pas sûr (pic les savetiei's du Vélabre se détoui-nent toujours pour voir passer ces quémandeurs de couronnes, l'onqtéc aux Carines héberge un IMoléméc; Ai-iobarzanc. roi dArménie, lient à grand lioiniriM' quo son fils iiabili' :uiprès de Cicéi'on. (laton lui-ménie est l'ami du roi des Galah's; il n'on lirr aucune vanilé: cl les cadeaux oll'erls

par l'un, obslinénionl refusés par l';tutr(\ rofroidinmt

celle aniilié.

I;e lointain exil «le r.i'sai' ne l'a pas l'ail nnhlior. Connnc pei'soiHK" il sait ivvt'illt'i raticnlidn |>nlilique, et toujours. <le loin ou de près, il est en scène. Tirs élégant, hicn peigné, accoutré selon la mode du lendemain, aflectant quelquefois l'insouciance et je ne sais quel détachement des soucis qui sont une fatigue, il déroule les soupçons des uns — tous n'ont pas la clairvoyance de Sylla — il flatte les ambitions des autres; il est multiple, il est changeant, il est redoutable; il est aimé, parle à merveille, la Grèce a perfectionné et raffiné les dons prodigués à ce demidieu grandissant, il plaît souvent à Cicéron, beaucoup moins à Galon, mais toujours au sdidat, (jui devine un puissant meneur dTionnnes; au ]topulaire, qu'il flatte avec la désinvollui'e superbe d'un digne patricien et la camaraderie familière d'un bon camarade.

Tombé aux mains des pirates qui lianlent les rivages dTonie, taxé à vingt talents, il a voulu lui-même hausser la rançon à cinquante. Puis il a semblé prendre le commandement de ses maîtres d'un jour, les faisant taire lorsque leur bavardage troublait son sommeil et leur promellanl de les faire pendre au premier jour. La rançon payée, il a tenu jtarole. Lui-même a équipé la flotte, conduit la chasse, mené la campagne, vengé sa première défaite. C'est déjà en victorieux qu'il est rentré dans Home.

Il est questeur, il est édile, il est grand pontife. Cependant il se moque très iilaisannnenl des dieux, pressentant déjà peut-être que les Césars suffiront à repeupler

l'Olympe; il croit peu à son àme, beaucoup à sa fortune. Julia est morte, la femme de Marius, la tante de César. Bruyamment, pompeusement, César mène ses funérailles, et les images proscrites de Marius reparaissent saluées des sympathies, même de l'attendrissement du Forum. César prononce l'oraison funèbre de la défunte. C'est d'un bon parent, aussi d'un politique habile, et le succès encourageant de nouvelles audaces, un beau matin les trophées de Marius, replacés sur leur i)iédestal, à la grande surprise du Sénat qui voudrait protester, mais n'ose pas, promettent à la Rome des batailles, l'épopée de magnifiques conquêtes.

C'est la coutume des magistrats, des édiles tout particulièrement, de payer leur bienvenue au peuple en fêtes, en distributions, en jeux publics. César inventerait ce bel usage s'il ne le trouvait déjà établi. Il fait les choses grandement. Trois cent vingt couples de gladiateui's. i)ar lui recrutés, toute une |)etit(' arnuu', ont paru dans le Forum. Déjà César est endetté de treize cents talents. Les créanciei's pensent avoir placé leurs fonds à très gros intéi'èls. Le débiteur est encore un usurier plus habile, et ce Pactole ré|)an(Iu eniportera bien loin Césai' et sa fortune.

Lui aussi, et bien jcinic eiicorc, il (ioiuicia riKispilalilé aux rois, ou [)lulùl (César csl couluiiiicr (i'aim.iliies galanteries) à une reine, une IMolémée. Cléopàti'e sera la divinité mystérieuse d(;s jai'dins de César et de sa maison des champs. Il habite la llegia depuis ipic le suffrages populaire l'a revêlu de la dinnilé di- grand |)(inliic. cl celle noiuiiiatii)n l'.i l'ail le voisin des Veslalcs. Mais {pichpics

lOG LE FORUM.

heures de son existence, et non les moins charmantes, s'éconleront là-bas, au delà du Tibre. Il n'accueillera que de rares initiés à ces réunions intimes. Cicéron cependant y sera convié, et l'Égyptienne, subtile et ondoyante en ses pensées, comme les vipères de son pays en leur fuite capricieuse, lui promettra l'envoi de quelques curiosités, reliques des anciens Pharaons; l'oultli de cette promesse désobligea beaucoup Cicéron.

César déjà essaye de tout, même de la clémence, et dans le Sénat il a opiné à demi en faveur des complices de Catilina. Il voudrait qu'on épargnât ces précieuses existences, et cette modération, au lendemain des proscriptions de Sylla, sous la menace de complots à grand'peine déjoués, ne laisse pas que de paraître singulière. Mais Caton parle haut et ferme, justicier plus rigoureux que Cicéron lui-même. Il faudra cependant que Cicéron aille un à un prendi-e les cinq condamnés, tant cette répression suprême apparaît encore mal assurée, que luimême les escorte à travers le Forum. Il ne les abandonneia qu'au seuil de la prison Mamertine. Cinq misérables exécutés et sacrifiés à la sécurité de Rome, dans l'évidence absolue des crimes déjà consommés, c'est là cependant à peine de la rigueur, et Cicéron répugne à toute cruauté.

11 lui faut pourtant justifier sa conduite, d'abord dans le Sénat, où la tâche est facile, puis dans l'assemblée du peuple, et l'entreprise est plus incertaine. Il ICmporte cependant. César reconnu, a vu sa promenade accueillie de quelques siffets. Cicéron, bien au contraire, a fait taire la haine et des acclamations l'ont salué aux derniers mots de sa haranjïue.

Si des jeux inaugurent l'entrée en fonction des magistrats d'importance, il est encore d'usage qu'à l'expiration de son année consulaire, le consul rende au peuple un compte solennel et public de sa gestion. Très dignement, très simplement, Cicéron a voulu le faire. Métellus, un tribun, a prétendu lui défendre l'accès des rostres , osant prétexter que l'exécution de citoyens romains, condamnés sans l'accomplissement complet de toutes les formalités légales, était une de ces indignités qui interdisent au coupable la parole publique. Cicéron, celte fois encore, n'a besoin, j)our se frayer passage, (\uo d'un geste et d'un regard.

Il gravit les l'osti'cs, et, devant ce peii|»l(' moiivaiil counnc une mer aux surprises redoiilaljlcs, il arrélc l'orage à ses premiers mui'niures, el , grandi d'un uiagnilicpie orgueil, il ose dire sans que rien lui réponde (|ue des acclamations : « .h^ jure (|u'à moi seul j'ai sauvé la républifpic (>l celle ville ».

Voilà donc Cicéron pai'venu au lernie suprèun^ de son crédit cl d(! sa gloire. Ce consulal, il ni! l'oubliera jamais cl

Cicéron.

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