Lt lUllLJI
Antoine \o vont nu, co corps sanglnnl, à poino rpconnaissable, tel que l'ont fait les meurtriers, ne faudiait-il pas déjà (lire les parricides? Puis, cette toge, cette enseigne nouvelle brandie sur le Forum. Antoine s'exalte; il chante les campagnes lointaines, le monde asservi, cet êbloiiissement de victoires sans (in que fut la \ie de César, il le chante homme et soldat, il le chante fds de déesse, dieu lui-même, et cet hymne improvisé, qui monte et roule dans l'espace, soulève le Forum à le faire trembler.
Ce n'est pas tout. Un dernier usage veut la présence des ancêtres aux funérailles d'un Romain illustre; et leurs figures modelées dans la cire, drapées ainsi que des fantômes, portées sur des litières, suivent docilement jusqu'au bûcher le fils qui les a continués, peut-être grandis encore. César n'a pas besoin d'aïeux, le cortège des siens remplirait le Forum. Il n'en a pas voulu. Cependant ce cadavre gisant devant les rostres, si fameux qu'il soit, ne saurait librement apparaître à Rome tout entière. Antoine le savait bien, et voilà que sur un signe, auprès de lui, dans son tête-à-tête, un César s'est dressé, statue, ou plutôt effroyable simulacre, poupée énorme, d'autant plus hideuse, qui peut-être calomnie la mort; mais le populaire ne connaît pas les répugnances des raffinés. Ce spectre est drapé comme César, il a ses traits, brutalement son apparence. Antoine le secoue, le tourne, le retourne, conqjte les blessures et les fait compter. C'est bien le grand César revenu des enfers. Qu'il avait donc de sang dans les veines! Le voilà qui saigne encore.
Cette fois c'est une formidable explosion de colère, et des cris de vengeance retentissent grandissants, partout
Marc Anloinc.
répétés. Un mourlro politique, cela n'est pas pour scandaliser ni même étonner des Romains ; la chose est coutumière, acceptée, honorée même. L'intime conviction d'un saint devoir courageusement accompli pénètre l'âme des conjurés, et l'absolu désintéressement de Marcus Brutus n'est contesté de personne. Rien ne peut tenir sous ce front étroit et sévère qu'une seule pensée : la pensée du salut public seule a tout conseillé, tout préparé, tout consommé. Mais le salut public, les lois, les vieilles institions de Rome, c'est bien de cela qu'il s'agit maintenant! Ce langage depuis longtemps mal compris devient inintelligible. Caton le parlait et le comprenait, mais Caton est mort, désespérant de l'enseigner au lendemain. Rome a perdu son idole, le peuple a perdu son père. Cela seul est évident, Antoine l'a dit, les plaies béantes l'ont crié mieux encore.
On a saisi le cadavre, on le porte, on le hisse. Il monte au Capitole, salué d'un triomphe posthume. Le Capilole cependant refuse cet honnnage, les temples sont fermés, verrouillés. Les Césaricns hésitent devant la nécessité d'une violence sacrilège. Voilà le cadavre qui redescend ; on le ramène au Foi'um et devant la Regia, sa demeure, on pourrait dire son temple, un bûcher est inq)rovisé. 11 s'allume, il Ihunboie. C'est une fureur, c'est un délire. Cette flamme ([ui monte et crépite fera du grand (lésar un peu de cendi'e et de poussière. On l'attise cependant. Quebpies fennues ne se iiossèdciil plus de douli'iir cl de désolation. Kllcs jclleiit dans le biJisicr li'ius voiles aussih'il dissipés en une légère l'umée, leiu's bijoux (|ui rougissent et se tordeni ainsi (pie des salamandics acharnées à vivre
20(i LE KOHLM.
dans le feu. Les soldais dépouillenl leurs insignes, leurs décorations gagnées aux lointains champs de bataille, et l'offrande est plus précieuse encore. Les histrions se dévêtent et saci'i fient leurs robes traînantes. Qu'est-ce donc que le grand Césai- n'a pas dévoré?
Des cris de mort ont retenti. On cherche, on appelle Cassius, Brutus, les autres. Ce serait un massacre s'ils paraissaient. On les immolerait sur le bûcher du héros, comme on faisait autrefois des captifs au bûcher du vainqueur. Cela est-il bien certain que César soit inorl? Il ne gouverne plus, il règne.
Le premier article de son testament institue héritier son neveu Octave. Antoine a lu cela publiquement; il ne saurait plus ressaisir ses paroles. Antoine, en pleine faveur populaire, dédaigne tout d'abord cet héritier et ne prend de cette désignation suprême aucun ombrage. César charge formellement son héritier du soin d'acquitter ses largesses. La charge est lourde. Antoine, qui se trouve à l'étroit dans la maison de ronq)ée, n'a-t-il pas dit, en la venant habiter : « Où donc soupait le grand Pompée? » Antoine, toujours besogneux, prodigue de l'argent connue il le sera des royaumes conquis, voit sans regret cette charge tomber aux épaules d'un autre. Octave en sera bien vite écrasé. 11 a dix-neuf ans ; c'est un adolescent, presque un enfant, timide, délicat, maladif et qui ne saurait soutenir, tout le l'ait pressentir, les terribles labeurs des camps ou du l'orum. Octave cependant accepte le testament. 11 fait honneur justpi'au dernier sesterce à la parole de César. Ses biens personnels, il les abandonne et les jette à cette magnifique curée. Que va-t-il donc lui rester?
LES TRIUMVIRS. -loi
Quelle sera sa part dans riiéritage de César? Cela seul que César a sous-enlendu, cela seul qui vaut la peine de se baisser : le monde.
Encore un favoi'i de Cicéron, ce jeune Octave, et qui lui sera fatal comme la plupart de ses favoris. 11 l'appelle son fils, un petit jeune homme très saint; et le petit jeune, homme lui répond : « Mon père! » Octave ne manque jamais une occasion de rappeler que la même année a vu sa naissance et le glorieux consulat de Cicéron, deux événements d'inégale importance. Le petit Octave voit dans ce rapprochement le plus heureux présage, et ce bon Cicéron s'attendrit à le conlirmer. Pourvu du moins qu'il vive, ce frêle roseau, cet adolescent si poli, si ingénieusement attentionné et si bien instruit des grands faits de l'histoire! Ce n'est qu'un souffle. Que Cicéron se rassure ! 11 n'est pas de tempête qui n'ait commencé par un souffle. Octavevivra.il a ses ennemis cependant, elbien que les vétérans de César lui fassent volontiers escorte, ainsi que des chiens pei'dus en quête dune main qui les nourrisse et qui les flatte, Cicéi'on veut assui'erà cchii-là, (jue des railleuis a|i|)('ll(>nt le beau fils de Vénus, une proleclion oflicielle et pui)li(jue. Octave n'est que préteur ; le Sénat cependant l'autorise à relever sa dignité d'une escorte de licteurs. C'est déjà faire l'apprentissage du prochain consulat.
La vie est duir (-i'|ii'ii(htil (pi'ii faut uiciicr cl comliien mal assui'ée (hi IciidciiMin ! Cassius, Brulus nul dû s'éloigner, mais ils ont li'ouvé des armées poiu' suivre leur fortun(!. Ils sont morts, mais la vieille Home, inconsciente de sa ruine, agonise en des convulsions furieuses et dont
20S LE FOULJI.
le monde est ébraiilô. Le grand Pompée, vainqueur des pirates, a laisse à son (Ils Sextus, les audaces, l'aclivilé redoutable de ces mêmes pirates. Sextus alFanic Home. Les arrivages de blé manfpient. On s'en prend à Antoine que l'on insulte, à ce pauvre Octave qui recjoit des pierres par la ligure. Tout n'est pas sourire et joie dans le métier de meneur d'honunes. Puis les batailles du Forum ont reconmiencé. Plusieurs fois Antoine a dû balayer la place d'une main un peu brutale. On l'a vu camper au Capitole et de là lancer ses soldats sur le peuple, souverain de tous les peuples. Dolabella. qui fut le troisième mari de la lille de Cicéron, avait fait enlever du Forum Fautel que la piété populaire avait consacré à César sur l'emplacement même de son bùcber funéraire ; puis il a soutenu le parti de la plèbe contre Trébellius dévoué au Sénat. On a pillé, dans ces désordres, jusqu'au temple de Yesla. Maintenant Dolabella est l'homme d'Antoine. 11 lui a vendu sa conscience, ce qui ne vaut pas cher, et son bras, qui vaut un \)cu plus ; puis, empressé à donner des gages de sa foi nouvelle, il a fait périr en Asie Trébonius, l'un des meurtriers de César.
La réaction contre Brulus et les siens n'a pas tardé beaucoup. Ce sont là des retardataires et qui ne sont plus en communauté de pensée avec la Rome nouvelle. Avant qu'ils aient i)éri en Orient, Rome les avait déclarés ennemis publics et, du haut des rosti'es. au mili(>u d'un terrible silence, un liériiiil les avail sonunés de comp.iraitre. Euxmêmes sur eux-mêmes, vengeurs et jneuririei's, ils ont exécuté la sentence prononcée, désespérant de la vertu, qui n'est plus qu'un nom.
Antoine grandit, et Cicéron, pressentant un Catilina plus redoutable que l'autre, se prononce contre lui. Entre tous ces hommes que la fortune élève ou rabaisse, Antoine est celui que Cicéron a le moins ménagé. S'il a consenti à le voir, s'il a même réjoui de ses causeries charmantes quelques soupers où rayonnait l'astre de la belle Cythéris, ce ne fut qu'une passagère condescendance. Antoine, le soldat brutal, le cynique familier des histrions et des pitres, répugne à toutes les délicatesses, à toutes les élégances, à toutes les honnêtetés un peu timides qui sont l'âme de Cicéron. Infidèle en ses préférences, en ses sympathies trop souvent égarées, Cicéron garde sa fidélité au culte de la patrie; ses espérances versatiles témoignent contre lui peut-être, mais bien plus encore contre les choses et les hommes de son tenqis.
Le plus fameux des orateurs grecs qui soient descendus dans l'arène des discordes civiles et jusque sur les champs de bataille, le patriote dont Cicéron ambitionne de suivre les traces, Démosthène avait lancé ses harangues enflammées contre le roi Philippe ; Cicéron à son tour jette aux échos des âges futurs, ses Philiiipiques, et dans leur premier vol, elles ont fouetté eu plein visage Antoine et les siens.
Cicéron est vieux, moins encore des années révolues que des labeurs sultis, de tant d'épieuves Iraversées. Jamais sa vaillanc(! ne s'est plus fortement ressaisie et proclamée. Plus dlK'silalion, plus de défaillance. La guerre est engagée ; l'alhléte de réhniuence et de la liberté la soutient, la poursuit sans lléchir. Il parle devant le Sénat, devant le peuple, au leuiple de la Concorde; encou-
'ilO LE FORUM.
ragé, lui-même cnivri'' des ('clios bien connus que s;i parole y réveille; il semble que le Cicéron des anciens jours, des jours de victoire, y vienne écouter le Cicéron des jours nouveaux, non moins magnifique, non moins superbe, et plus audacieux que jamais. 11 parle aux rostres, et le Forum s'étonne, déjà bien désbabitué de ces indignations hautaines, de ces soulèvements de conscience et de ces terribles mépris. « Oue les autres peuples acceptent la servitude, dit-il, la liberté est le propre du peuple romain. »
Et Ion applaudit, n'est-ce pas la parole et le seul bruit qu'elle mène, plutôt que la pensée? Cicéron n'y regarde pas de si près; il a toujours mis quelque complaisance à se tromper lui-même.
« La paix avec Antoine, déclare-t-il fièrement, est honteuse, dangereuse, impossible ! »
Ainsi quatorze fois, exaspérant sa véhémence et ses libres fureurs, Cicéron est apparu comme un dieu de salut et de vengeance. Ce n'est plus cependant Kome qui parle sur la lèvre de Cicéron ; ce n'est plus que Cicéron à peu près tout seul. 11 garde le tonnerre, il n'a plus la foudre; il étonne, il ne saurait plus terrasser.
Antoine a dû quitter Rome; il a précipité une fuite non moins rapide que ne fut celle de Calilina. Cicéron triom- |)Ih\ mais trop vite. Les images d'Antoine sont menacées, celles aussi de son frère, Lucius Antonius. im sacripant qui n'est pas même un bon soldat et qui cependant tout doré, immortalisé dans le bronze, chevauche au Forum, tout prés du putéal de Libon. irndez-vous des usuriers. Le rapprochement est significatif. Lucius Antonius, remueur de vilaines affaires, associé à tous les commerces.
LES TUIUMVIHS. 211
coiiipte ses meilleurs amis dans cette engeance aux doigts crochus.
Fulvie, la femme d'Antoine, elle aussi est menacée. Mais Atticus intervient, l'officieux Atticus, toujours ingénieux à ménager le lendemain comme à prévoir tous les retours. 11 épargne à Fulvie les dernières avanies. Combien cette prudence de son meilleur ami fait contraste avec les témérités satisfaites de Cicéron ! Il a toujours eu le succès tapageur et bien présomptueux.
Une armée a suivi Antoine dans sa retraite. Les six mille vétérans qu'il avait depuis longtemps étroitement associés à sa fortune, sont aisément grossis de recrues nouvelles. La guerre, les discordes civiles, recrutent aussi facilement que jamais l'a pu faire le salut public. Les soldats ne manquent pas aux batailles, non plus que les bourreaux aux proscriptions.
Antoine cependant a été vaincu à Modéne, mais vaincu par qui? — Par Rome et la République ? — Cicéron le dit, peutil bien le penser? — Par Octave et pour Octave? — Telle est la vérité vainement dissimulée. Et le Sénat, qui hésite à décerner au vainqueur les faisceaux consulaires, alléguant l'âge d'Octave et sa trop grande jeiuiesse, s'est attiré, d'un simple ceiituiion, cette seule réponse : a Voilinpii le fera consul! » et disant cela, le ccntiMion a tiré sdii épée.
Antoine vaincu reste une |)uissance. Lépide, un très méchant honuiie. mais qui a sa clientèle et son parti, mérite, aussi (ju'on le ménage. Octave est de sa nature uu'me l'honune des ménagements, des compi'diiiis; il s.iil vaincre et dissiuHilor. mieux encore, attendre. Ces trois hommes se sont l'eni'ontrés; ils se sont compris. Aux
poilos (le Bologne, iino petite ile émerge à peine ;iii lit fangeux du lleno ; elle a réuni Octave, Antoine, Léimle. C'est le marché où l'empire du monde est brocanté et partagé. Les épanchements des nouveaux triumvirs, louis confidences, leurs querelles redoutables, leurs accords plus redoutables {)eut-étre, n'ont voulu d'autre témoin que les eaux salies de vase, rouges comme si le sang les avait souillées, qui coulent tout alentour de leur repaire.
Le second triumvirat est conclu et les dieux connaissent à quelles conditions. Aussi les prodiges, plus que jamais efîi-ayants, en apportent la nouvelle. l»es loups sont entrés dans la ville, précédant de bien peu les triumvirs et les annonçant. Des bruits d'armes ont traversé les silences de la nuit. Ouelques statues ont sué du sang. Les chiens ont hurlé au seuil de la maison du maître, pressentant les meurtres prochains; et sur le temple consacré au génie du peuple romain, des vautours ont perché.
Les triumvirs approchent de Home, mais ils ont voulu n'y pénétrer que l'un après l'autre. Trois armées les accompagnent, les suivent. C'est une triple invasion qui maîtrise et foule la cité. Cependant un tribun monte aux rostres, proposant et faisant voter une loi qui établit pour cinq ans le triumvirat. C'est à cela que servent maintenant les tribuns.
Résister, protester, on ne l'ose plus, et bien peu en conçoivent la pensée. Au reste une pi'emiére liste de proscription, et qui seia suivie de bien d'autres, appelle et retient la foule. C'est aussi intéressant, d'une éloquence plus directe et plus poignante qu'une harangue de Cicéron. Les choses s'accompliront régulièrement, admi-
LES TUIUMVms. 213
Il islrati veinent. Oclave a le goût de l'ordre, et c'est un excellent administrateur. Chacun du reste a voulu y mettre du sien en des concessions d'importance. Antoine n'a- Ijandonne que son oncle; Lépide livre son frère, c'est mieux. Oclave a vendu Cicéron ; ce n'est point un parent, mais Octave n'a pas oublié qu'il l'appelait son père. Deux triumvirs sur trois vont tricher cependant; le frère de Lépide échappera, l'oncle d'Antoine aura le temps de prendre la fuite ; Octave, plus honnête, tiendra mieux sa parole, et (îicéron avait bien raison de compter sur cet excellent jeune homme.
On a fait ainsi le partage des ennemis, même des amis et des familiers. Les délateurs sont en campagne. Les portes sont surveillées, les routes incessanunent parcourues de meurtriers en quête des fuyards. Les biens des proscrits étant mis aux enchères ou livrés aux favoris du jour, jamais une activité si grande n'a présidé aux transactions; et c'est un criine capital quchpiclois de posséder une belle villa, im jardin l)ien fleuri, une maison commodément exposée. Combien de ces délicats des nouveaux jours ont dû maudire leurs recherches raldiiées (h; luxe et de vie plaisante!
Les chiens ont hurlé, saisisd'une lauit'iilahle désolation, disiuns-nous, les chiens lidèles sans doute; niais il en est que les làclietés huiiiaines atteignent et déslionoreiit. lien est f|ui chassent les proscrits et (|ui duii llair liés sûr, d'un jappement joyeux, les poui'sui\eiil dans les roseaux des marais, les déiionceiit dans les fourrés <les bois (|ui leur servaient d'asile. Comme au temps de Sylla, les têtes sont payées au Forum, cl la tribune est un comptoir où les
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soniiiK's pioinises sont fidèlement comptées. Mais au temps (le Svlla, les haines, les rancunes d'un seul homme exigeaient satisfaction: il eu faut maintenant satisfaire trois fois plus.
La dépense est lourde : payer les soldats, payer les meurtriers, le trésor puhlic ny saurait suffire. Treize cents femmes, désignées dans les premières familles de Rome, seront taxées selon la volonté des triumvii's. Ne leur doiventelles pas leur veuvage ou leur ahandon? Cela mérite récMnpense. Elles résistent cependant, et leur lamentable cortège traverse le Forum. Elles vont trouver Fulvie, sollicitant son intervention auprès d'Antoine, Fulvie les repousse. Elles affrontent les triumvirs eux-mêmes, et les triumvirs, plus accueillants, promettent quelque adoucissement à leurs rigueurs pillardes.
Les meurtres continuent. Les deux Egnatius, le père et le fils, sont proscrits. Ils s'embrassent, ils s'étouffent d'une étreinte si violente qu'un seul coup les jette morts sur la place.
C'est le tour de Salvius, tribun du peuple, mais un tribun mal noté. Il connaît son sort et réunit sa f;uuille, lui voulant adresser un suj)rème adieu. Le centurion entre et s'avance. Il commande que personne ne bouge; on obéit. Il saisit le père aux cheveux, le décapite et s'en va. Pas un cri n'est sorti de toutes ces bouches béantes, de tous ces cœurs hébétés de terreur; et toute la nuit se passe sans qu'un seul ose quitter sa place ou ronqu-e le silence. Le centurion pourrait revenii'.
Le frère de Cicéron et son neveu, (Juintus et son lils, reçoivent semblable visite. Un seul est condamné cepen-
LES TRIUMVIRS. Hb
<laiit, le centurion ne sait plus exactement lequel. Le iM're veut mourir pour le fils, le fils mourir pour le père, ijiiel pénible débat! Que de temps perdu! Et le centurion n'a pas acbevé sa tournée. Il les tue tous les deux.
(iuintus, c'est bien, mais il n'a été que le lieutenant (If César : Cicéron, c'est mieux, il a été le protecteur et h' bienfaiteur d'Octave. Il a pris la fuite, il erre près de I itrmies, ne pouvant se résigner à quitter cette terre il Italie qui lui est si chère. Le courage seul de l'exil lui iiira manqué. Ses esclaves lui sont restés fidèles; il est limé, il est bon maître. Les triumvirs lui ont fait les honneurs de toute une expédition, llerennius, un centurion, l'iipiliusLœnas, un tribun militaire, ont reti'ouvé ses traces; liii'Mtôt le rejoignent. Aucune résistance n'est possible, cl d'ailleurs Cicéron est llomain, il sait mourir, et jamais r "Ite science ne fut plus utile qu'en ces temps maudits. Lienas tue, et non sans quelque maladresse; il lui a fallu s'y reprendre à trois fois pour abattre celte tête déjà vieille et chancelante et qui ne cherche plus à se dérober. Ce LsBnas cependant n'en est plus à son apprentissage d'égorgeur. Il a commencé voilà déjà longtemps, et sur son j)èrc, dit-on; cela aurait dû l'aguerrir. Ce fut Cicéron (jui le sauva, non sans peine, de cette accusation.
Lienas em[)orle la tête, puis levient encore couper la main droite, celle-là qui écrivait les l'hilippiquos, estimaiil ((lie C(;tte main histoiique lui vaudia uue gralidi aliun UdUvclU;.
Il rouri, il vole, il esta Uome, il est chez l'ulvic, Fulvic la femelle du fauve, plus ci'uelle et plus lâche (pie lui. C'est une virago plutôt «pi'une fenuue; elle joue au consul,
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ceint le glaive, harangue les soldats et passe des revues. Il n'est pas de quolibet ordurier qui la fasse rougir. Le présent de Lœnas la léjouit; elle en pousse des clameui> qui ameutent toute la maisonnée. Elle prend la tête à deux mains, linstalle sur ses genoux, la regarde, la dévisage. lui rit au nez, puis lui met la main dans la bouche, tire la langue et d'une épingle d'or elle la perce tout au traveis. Cependant elle songe que son mari n'est pas là pour partager sa joie. Lsenas reprend sa conquête. Il court au Forum. Oue de mouvement il se donne, que de peine, et comme il gagne bien son argent!
Antoine est au Forum. Une nombreuse assistance l'entoure. Laenas crie et de loin, lovant le bras autant qu'il est possible, il montre ses trophées. Antoine les a vus, il les reconnaît. A son tour il crie, il appelle. On a fait place et Lœnas est devant lui. Lui aussi il prend la tête, il prend la main, il semble qu'il les voudrait dévorer.
Des rires, des soufflets, la mort insultée, profanée et tuée en quelque sorte une seconde fois, c'est la réplique, c'est là tout ce qu'ils ont pu faire, ces misérables! Et ils ne voient pas que cette bouche muette, que cette main inerte les accusent, les condamnent, plus éloquentes, plus terribles que jamais.
Un tabouret est placé auprès de la tribune. C'est là que vient siéger le tribun, c'est là que l'on pose enfin la tête, la main de Cicéron, olîrandes faites aux rostres, à cette tribune (jui sera bientôt silencieuse. C'est un outrage"? — Non pas, une gloire, et Cicéron n'aurait pas souhaité de plus magnifique sépulture. Le dialogue est achevé; Antoine et Fulvie ont répondu à Cicéron.
Les funéraillos de la liberté romaine ont dépassé en violences, en épouvantes, en massacres expiatoires, celles mêmes que s'était promises en moui'ant l'héroïque vainqueur de Darius. C'est qu'une chose, qui dépassait la grandeur même de l'empire macédonien, soutenue de fondations mieux assises, que l'éblouissante improvisation d'Alexandre, allait périr et disparaître. 11 faut de bien rudes coups de pioche pour jeter l)ns ce que Rome a cimenté.
Le mot sonore et joyeux de liberté ne doit pas nous abuser cependant. La liberté de l'individu, l'indépendance en son activité joiu'ualiére, seheiutaienl, au bord (hi Tibre, à des frontières 1res étroites et très durement dél'enihies. Le citoyen ;q)|)ai'tenait à la cité comme le fils appartenait à ce maître redoutable, (juebpiefois inq)lacable, (jui était le père de famille. Des lois rigides, des coutumes consacrées, souvent cruelles, saisissaient l'honnue à son berceau, instruisaient S(in adolescence, enserraient sa vie prescpie tout entièic, le conduisaient aux comices, renfermaient dans les camps, le suivaient jus(|ue dans l'asile
peu discret de son logis, car les censeurs pouvaient surveiller et censurer jusqu'aux défaillances, aux faiblesses secrètes, réglaient ses droits, ses funérailles, enfin ne l'abandonnaient qu'au jour où l'homme n'était plus qu'une poussière Ininiaine. Esclave des lois, jouet du vent, de l'un à l'autre, ni répit, ni transition. 11 n'était pas loisible au Romain digne d'un si grand nom, de ne pas être tout Romain. Nul doute qu'un Romain des âges suivants, héritier satisfait de biens immenses, bercé en sa molle oisiveté, aurait maudit une semblable existence et qualifié' cette liberté d'insupportable tyrannie. Dans les choses vulgaires et qui sont d'habitude journalière, un César est moins gênant qu'une loi. Jusqu'au joiu' où il prendra fantaisie à César d'abattre une tète ({ui lui déplaît, hasard extrême et que l'on peut garder longtemps l'espérance d'éviter, le passant lointain, l'oublié, aura toute liberté de rire et de vagabonder. Le maître ne commande pas la fatigue des graves pensées; bien au contraire, il la déconseille et la réprouve. Les fronts couronnés de fleurs lui agréent le mieux. Vivons donc très contents! C'est la pensée, c'est le cri des âges nouveaux. Il se tiouvera bien un César qui dira fièrement : « Travaillons! » mais pas un seul n'aura la cruauté d'imposer ce mot d'ordre au peuple romain.
Que l'on ne parle plus de maîtres insouciants ou paresseux! Les césars seront de tous les humains les plus affaii'és et les plus dévorés de soins impéiieux. Quehjue.suns seront occupés à défendi'e Home et son enqiire, les autres à les nourrii- et à les anuiser, tâche éci'asante de tous les jours et de tous les instants.
Auifiislo,
(Jctave est ce maître; mais ce n'est plus Octave, c'est Adgiiste qu'il faut dire. La nuit même qui suivit le jour où cette appellation nouvelle, glorieuse entre toutes, est venue le grandir encore, le Tibre a débordé, et ses fanges ont souillé le Forum. Rome se complaît à relever et à commenter les prodiges; celui-ci est instructif et de haute liortée. La vieille Rome est submergée et ne doit plus reparaître.
Au reste, les prodiges n'ont cessé d'accompagner celte existence humaine qui devient celle même d'un peuple et (In monde; personne encore n'y pensait il y a quelques innées à peine, et la divinité de cette destinée restait Miilée à tous les yeux. Elle s'est révélée; l'incrédulité, l'ignorance même, seraient désormais sacrilèges. Auguste, dans ses langes, regardait le soleil en face; plus tard quelques grenouilles irrespectueuses rinqjortunant de leurs coassements, il leur a conuuandé de se taire, elles ont obéi; celles-là du moins sont restées nuiettes. C'était déjà faire l'apprentissage du souverain pouvoir et le peuple romain n'est pas moins docile que les grenouilles. Lui aussi apprcMid à se taiic.
Auguste aime à pailer et parle bien, d'une voix très douce, sans jamais inqiroviser toutefois ; il consent à écouter, et cependant, c'est im instinct d'enfance, il aime surtout l(^ silence. Aux jours mêmes où des histrions, (les acteurs, vtMUisdes contrées les plus diverses, dressent dans les cirrefoius leurs Irélciux el débilcnl Icin's iv|iertoires (li'amali(pies, en grec, en latin, en palois multicolores, attention ingénieuse à l'adresse (run(> foule (|ui est nu monde, nous voyous Auguste honorer d'une faveur
toute spéciale, les iniines et la pantomime. I^e silence est d'or. Auguste bannira le mime l'ylade, mais il le rappellera : « Laisse-nous quereller entre nous ! lui dira Pyladc nos querelles occupent le peuple, et c'est cecju'il te faut. Cet histrion est digne de conseiller César.
Les fêtes du retour, on pourrait dire de l'avènement , durent deux mois; Agrippa les organise, il s'y entend à merveille, aussi bien qu'à remporter une victoire. Cependant le récit risquerait de choir en de monotones redites. Toujours des égorgements de bêtes fauves, alternant avec des massacres de gladiateurs, il faut être bien Romain pour ne pas en ressentir quelque dégoût. César avait montré une girafe; Auguste exhibe un hippopotame, souvenir un peu massif et peu gracieux de l'Egypte et de Cléopàtre. Mais les pauvres bêtes, ainsi qu'il est d'usage, n'ont | trouvé, au terme de leur interminable voyage, que l'agonie ' et la mort. Saltavit et placuit, danser, plaire, puis mourir, comme le petit danseur d'Antipolis, c'est aussi le sort d'un hippopotame. Rome n'y a trouvé de différence que dans la manière de danser.
Agrippa cependant, honmiede ressource et d'heureuse initiative, a imaginé do mettre, durant ces deux mois df félicité publique, tous les barbiers au service du peuple romain. Soixante jours de suite, les mentons des plus hirsutes ont trouvé la caresse d'une main diligente, tiès adroite, et tout cela gratis. Les glaives sont rentrés au fourreau ; les rasoirs seuls travaillent. Conunent après cela douter de la clémence d'Auguste '? D'aucuns prétendent que cette clémence n'est (|ue de la ci'uaulé lassée : ce sont des médisants.
Auguste veut son peuple propre eoninie il veut sa ville magnifique. Il l'a trouvée de brique, il la laissera de marbre, du moins il le dira. Il en faudrait rabattre. Déjà, [lour ne citer qu'un exemple, près d'un siècle et demi ivant Auguste, Métellus le Macédonique, vainqueur d'un IMiilippe prétendu descendant de Persée, consacrait à .lunon un temple de marbre, le premier toutefois que lîome ait vu construire.
L'œuvre d'Auguste est une œuvre d'asservissement tempérée d'une prudente et très adroite hypocrisie. Il accumule toutes les dignités, tous les pouvoirs établis et consacrés; il n'a garde d'en imaginer de nouveaux. La vieille Rome en lègue à la Rome nouvelle un arsenal assez bien fourni. Les comices populaires ne sont plus qu'une comédie, une parade pitoyable; cependant Auguste reconstruit dans le champ de Mars les sœpta qui doivent parquer les électeurs ; il les entoure de portiques et les habille de marbre. Ils seront désormais dits sœpla Julia. II élève un dlrihilorium, édifice où les suffrages seront vérifiés, et ces suffrages ne signifient plus rien. Inania verha, pai'oles vaines, vaincs apparences ! Ainsi en doit juger Tiliére, un politique plus réaliste et moins respectueux des vieilleries traditionnelles, Tibère qui supprimera les comices.
Auguste affecte le respect de tout le vieux décor romain. Peut-être, dans une mesure (|ue les dieux seuls peuvent connaili'e, csl-il sincère. Il n'a pas les incrédulités im|H'rlinenles de (lésar; il esl pieux, il est dévnl. Il faut diic (pie l'on |)arle de le [Udclamer dieu, cl, bien (piil résiste à celle apothéose, le niduienl se-
liiit mal clioisi pour jeter quelque discrédit sur les
iuimortels.
Sa piété filiale, bruyamment affirmée, a consacré à son père selon la nature un très modeste sanctuaiie, c'est plus encore qu'il ne pouvait espérer, et un vrai temple à son père adoptif, le seul qu'il importe de hautement déclarer. Le peuple même, au jour des funérailles, avait marijué, déjà sanctifié l'emplacement de ce temple. Le Korum reçoit cette parure nouvelle; le Forum obtiendra toute la sollicitude impériale. Le triumwir lui prodiguait les têtes des proscrits, l'empereur lui prodigue les marbres et les bronzes; c'est une faveur constante.
Le temple de César occupe l'extrémité inférieure du Forum, celle-là qui fait face au Capitole. 11 n'est pas de très grandes proportions, mais d'une architecture délicate, et soignée, que la (Iréce des meilleurs jours n'aurait pas désavouée. Une statue de l'immortel nouvellement promu, en occupe le faite ; et dans l'intérieur du temple, une Vénus Anadyoméne, peinture d'Apelle, est précieusement conservée. Un autel surmonte le perron et prête aussi complaisammcnt ses degrés aux rostres Juliens. C'est le pendant, ne faudrait-il pas dire la contrefaçon? des rostres anciens déjà déplacés par l'ordre de César et que la [)olitique d'Auguste entreprend de diminuer encore en leur donnant une sorte de vis-à-vis. Rien ne manque à cette tribune, pas même les éperons de bronze arrachés aux vaisseaux ennemis. Ceux-ci viennent d'Actium, et d'Actium à Antium une lettre seule est changée. Souvenir de guerre nationale là-bas, trophée de guerre civile ici, cela dilfére un peu cependant. Uien ne manque, disions-
nous, à cette tribune toute neuve, rien en effet quel'ànie. Les rostres Juliens ne sont et ne resteront qu'un décor, le marchepied de César.
Auguste a retrouvé Rome dans un grand désarroi matériel et moral. Tant de jours néfastes, de proscriptions et de guerres civiles avaient laissé bien des maisons désertes ou désolées, mais aussi des ruines. Certains quartiers présentaient l'aspect lamentable d'une ville prise d'assaut. Home ne trouvait plus le temps de panser ses blessures ni de réparer ses brèches. Ce temps, Auguste va le lui donner, et l'œuvre de réparation, de réfection voulue, inspirée d'un maître très ferme et très fidèle en ses desseins, ne connaîtra ni lassitude, ni défaillance. Rome a pu croire qu'elle allait périr, elle reprend confiance en elle-même et en sa superbe immortalité; c'est une autre Rome cependant, et les splendeurs qu'elle va revêtir ne dissimuleront pas bien longtemps les misères cachées, l'épuisement dosa force conquérante et créatrice.
Properce avait dit : « L'araignée tisse sa toile et les mauvaises herbes croissent dans la demeure solitaire des dieux ». Quatre-vingt-deux temples restaurés dans l'espace d'une seule année, Auguste étant consul pour la sixième fois, justifient l'cntliousiasme adidatenr d'un autre poète, l'aimable Ovide : « Les édifices sacrés ne connaissent plus la vieillesse. Ce n'est pas assez d'être utile ;mx hommes, Auguste oblige même les dieux. 0 saint fondateur de lcm[»les ! 0 toi qui répares les iiioinniieuls ruinés, puissent les dieux te rendre tout ce que lu fais jwur eux ! »
Parmi ces temples relevés de leurs ruines, le tenqile d'Hercule Musagèle mérite une mention particulière.
Hercule, condiictriir des niusos et sans doute uu couducleur à la itoi^xiie uu peu brutale, cela est bien expi'essif ri résume éloquemuieul la conquête de la Grèce et de l'Orienl. Fulvius Nobilior, vainqueur de IKpire et des Étoliens. avait consacré ce temple dans le cbamp de Mars, prés de la porte Carmentale. Auguste le restaure, l'embellit et lui confie des peintures de Zeuxis.
Il se garde bien d'oublier les pénates, les lares, les dieux les plus aimés du populaire et qui vivent en son étroite familiarité. Leurs petits sanctuaires, quelquefois de très simples autels, dressés à la rencontre des rues, sont rajeunis et multipliés. Aussi les gâteaux de miel, cbers à ces très humbles inuuortels, ne leur ont jamais été plus généreusement offerts. Un renouveau de tendresse et de piété environne et salue les dieux; cette ferveur est conseillée du maître, on pourrait dire imposée à tout ce qui l'approche et reçoit directement rinq)ulsion de sa pensée ; elle est aussi librement consentie des âmes naïves, en quête d'un refuge et d'une espérance.
Les dispositions générales du Forum ne sont pas modifiées, mais quelle magnificence nouvelle, et jusqu'à ce jour jamais réalisée, il vient de revêtir! Un seul édifice nouveau de quelque importance a pris place dans cette assemblée monumentale, nous l'avons signalé, le temple de César. L'arc de triomphe, (|ui bientôt empruntera la protection de sou ond)re et de son iumiédiat voisinage, n'aura de grand que le nom d'Auguste écrit dans le marbre. Mais patiemment, un à un, [)resque tous les édifices, encadrement traditionnel et consacré du vieux Forum, sont refaits. Quelques-uns ne consei'V(M'onf des siècles passés que
leurs assises premières, et les marbres, charriés de Grèce, d'Afrique, de pays longtemps inconmis, viendront usurper le soleil, condamnant à la nuit les fondations oubliées, les blocs de grossier pépérin que la vieille Rome allait prendre aux carrières prochaines.
Ainsi le temple de Castor reparait, précédé des plus magnifiques colonnes corinthiennes qui jamais aient jailli de terre. Auguste en abandonne cependant la dédicace à Tibère et à Drusus, les deux frères, préoccupé d'assurer la continuité de son principat et d'associer les siens à l'œuvre entreprise. Auguste repousse la royauté, mieux inspiré que César, mais il rêve d'une dynastie le prolongeant en quelque sorte lui-même à travers les générations.
La basilique Julia est l'œuvre de Jules César. Auguste préside à son dernier achèvement. Bientôt même il lui faut la reconstruire, car un incendie l'a dévastée. Elle renaît de ses cendres, comme le phénix légendaire et comme lui enorgueillie d'une parure plusbelle. Les grands débats oratoires que la bataille des procès conmiande, seule éloquence ou à peu [très que l'enqMre ait tolérét\ ont rempli la basilique Jidia.
Pline le Jiume, Quintilien, t'ombien d'antres moins fameux, ont trouvé là l'empressement d'un auditoire curieux et l'ivresse des applaudissements. Cette basilicpie, une des plus vastes, longue à p<Mi près de trois cents pieds, appelb; sous ses p(trli(|ues nue foule sans cesse renouvelée; et, tandis (pii- Tliémis ou la cliicaiic Icnqiéic. résduiif dans l'inunensilé sdimic des coloimadcs intérieures, on voit des gens du popidaiic (pii (>iupi'untt>iit la roucln' un
peu rude des dalles ensoleillées ou bien improvisent dt jeux, et, groupés entre cnniarades, à demi étendus, écrij vent dans le marbre leurs noms, des injures, des ligne capricieuses, enfin une pensée vivante, et qu'un avenj lointain voudra comprendre et retrouver.
Les avocats, attendus aux procbaines audiences, prei nent rendez-vous, non loin de là, près des rostres ai ciens, et le vieux Marsyas les écoute préluder à Ici bavardage. Atbénes, longtemps préoccupée de la mesuré et des justes proportions, avait limité étroitement la durée des harangues i)ubliques, et la clepsydre vigilante précipitait les conclusions. Rome, conseillée de Pompée, elle aussi longtemps jalouse de son temps, avait prétendu limiter la plaidoirie d'accusation à deux heures, la plaidoirie de la défense à trois. Maintenant que le temps ne lui est plus un besoin précieux, les plaidoiries dépassent toute mesure ; on en verra durer, sans reprise et sans perdre haleine, six heures, même neuf et plus. On parlera jusqu'à épuisement, lutte singulière et dont les Césars ne prennent aucun ombrage. Un ne parle jamais si longuement que pour ne rien dire, ou bien peu de chose.
Le temple de la Concorde est reconstruit. Là encore, l'honneur de la dédicace revient à Tibère et à son frère Drusus.
Rome est le centre de la teiro ; Rome le croit, et l'adulation complaisante de la terre la confirme en cette croyance. Un momunent (pie, dans cette promenade autour du Forum renouvelé, nous venons de rencontrer, précise cette formidable suprématie et la rappelle à tout venant, (i'est une haute borne, on plutôt une colonne
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>aiis chapiteau, mais qu'une boule de bronze doré termine et surmonte. Le miliiaire d'or, œuvre d'Auguste, marque le point de départ des voies qui sillonnent tout lenipire, réseau de pierre, solidement établi, qui étreint l'I enserre le monde. C'est là qu'il commence, c'est là qu'il s'achève, et rien ne témoigne plus glorieusement d'une conquête longtemps si bien consentie qu'elle imposait aux hommes l'illusion de son éternité.
Ce n'est pas cependant de cette borne première que les distances sont comptées, mais seulement des portes de la ville.
César avait promis la reconstruction de la Curie ; Au gustc, très scrupuleux continuateur de l'œuvre entreprise, ou seulement annoncée, a tenu la promesse paternelle. Le Sénat a retrouvé, sur l'emplacement même que sa longue résidence avait consacré, un toit qui l'abrite. Mais le nom de Jules abrite et protège la Curie, protection un peu hautaine et qui donne à penser. La Curie Julia est-elle bien la Curie'?
*^'La basilique ^milia, de plus modestes proportions, répète, sur la face septentrionale du Forum, les dispositions d'ensemble déjà connues : les portiques di- ii:'siii(|uc .i;nuii;i reclement ouverts à la loule et les arcades symétriquement superposées en une ordonnance que la basili(iue de Césai' nous a déjà présentée.
A peine terminée, la basilique .Emilia a cidiilé dans les flammes. Les incendies soni lVé(|uents et les vigiles que le divin Auguste a réorganisés, distribués en des postes nombreux dans toute la villr, ne peuvent lr(ip souvent
que reslioindre los ravages. Mais Auguste laisse à peine aux cendres le temps de refroidir. La basilique reparaît. Le fils d'iEmilius Pauliis la relève et l'inaugure.
Auguste n'est pas seulement présent au Forum dans les monuments qu'il a fait réédifier ou qu'un désir venu de lui suffit à ressusciter; une colonne est érigée, qu'une figure triomphale termine et que des proues décorent, car c'est pour Auguste que son fidèle Agrippa a gagné la bataille d'Actium. Auguste lui-même, dans le marbre, se vante d'avoir, au sortir des discordes civiles, donné au monde la paix et sur terre et sur mer. Il oublie seulement de dire à quel prix.
Les marbres ont mis une sourdine à tous les échos que pouvait éveiller le Forum, et le Forum désormais est empressé en ses flatteries. Sans que rien ait frémi, sans un murnuu'e, il a vu passer et mener un deuil lamentable. Curtius se dévouait au salut (1(> H(nne à cette place même; Pacuvius a voulu se dévouer pour Auguste, et Auguste a refusé. De là cette bruyante désolation. Le dévouement de Curtius, c'était la mort ; le dévouement de Pacuvius, c'est quelque bon proconsulat.
Le concours d'une poj)ulation, bruyamment affairée ou joyeusement flâneuse, n'a jamais été plus considérable. A l'ombre des janus, très petites portes qui jalonnent le Forum, l'usure la plus vulgaire, les préteurs qui font conuuerce de quelques oboles, viennent chaque matin dresser leur bancs et leurs comptoirs. « Combien de fortunes, s'écrie Horace, ont fait naufrage entre les deux anus ! »
Le sacrifice du cheval est une antique fête religieuse très
LES CESARS. -JÔG
grossière, et que cette grossièreté même recommande à la fidèle observance delà foule. Elle commence au champ de Mars; c'est là que le cheval est immolé, mais elle s'achève à la Regia, au pied même du Palatin, c'est-à-dire que le Forum la reçoit et se réjouit à la voir passer.
Elle se passe aux ides d'octobre. La tête du cheval est tranchée. On la ramasse, on se la dispute. C'est une guerre de quartier, très brutale, parfois sanglante. Les habitants de la Suburra, ceux de la Voie sacrée, ambitionnent le hideux trophée. Ceux-ci, le plus souvent victorieux, apportent leur conquête au temple de Yesta. Les vierges recueillent le sang; il doit servir aux lustral ions et purifiera le temple, quand viendront les prochaines Palilies. Ces fêtes rappellent la fondation de Rome et l'innocence de sa vie champêtre ; aussi ne sont-elles marquées d'aucune immolation. Paies, divinité rustique et qui veut le joyeux renouveau d^i printemps, répugne à la pensée même de la mort. Telle est cependant la fatalité do tout ce qui est romain : toujoui's du sang, serait-il à nutilié desséché. L'odeur seule en est bonne à respirer.
Vieux et vieilli, accablé d'années et de gloire, Auguste a pu voir cette fête au seuil même de son logis et la coudoyer; car la Regia enfin lui ouvre ses portes. Revenu de ses expéditions loinlaincs, vaiii(|ueui' d'Antoine et du monde, c'est à la lîegia(pril li'duvait Lépide, son collègue au triumvirat, Lé|iide très discrédilé, mais paré, protégé peut-être du suprênic poulilicMl. Lépide a vécu, relardant l'ouverture de son héritage vingt-trois ans; mais Octave savait 1res bien attendre, Auguste le sail mieux encore.
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Ce litre de jl^imikI jtoiifil'e, que la iiidiI lui ;ii);in(l(iniii' enfin, le seul qui lui juaiiquail, convenait jiiieux qu'à peisonne à ce bâtisseur de temples, serviteur fidèle ou plutôt allié de tous les dieux. Déjà sa piété l'avait associé à toutes les confréries religieuses, aux Féciaux, aux frère;- Arvales, au collège des Augures, au collège des Seplemviri epulones.
L'humilité, docilement acceptée, désarme les su])rùmes jalousies, celles mêmes, les plus redoutables, qui se pourraient, comme un orage, amasser dans le ciel; aussi, une fois l'an, Auguste, le grand empereur, s'improvise mendiant et tend la main à l'aumône des passants.
La maison, d'assez médiocre étendue, que, l'espace de quarante ans, il habita au Palatin, réunissait les maison;mitoyennes do Catilina et de l'orateur Hortensius. Jamais il n'avait voulu changer même do chambre, témoignant ainsi dune modestie discrète, et lui-même enseignant à Rome le bon ordre, la constance dans les habitudes et la stabilité. Le nouvel éducateur ne trouve personne qui le contredise. Maintenant que Rome et son maître se pénètrent si profondément que de l'une à l'autre la distinction est bien subtile, Auguste veut l'équilibre et la durée. Seuls deux lauriers, fraternollemont dressés, annonçaient la demeure souveraine, et la couronne de chêne, constamment renouvelée au-dessus do la porte, ombrageait cette seul»inscription : a l'our les citoyens conservés ». Le marbre a raison: Auguste en a daigné conserver quelques-uns.
Cette maison qui a vu Auguste descendre hâtivement à la cave, dès que lui parvenait le bruit du tonnei're le plus lointain, car ce bruit l'épouvante plus qu'une sédition po-
LES CESAIIS. 1!35
pulairo, il la partage également, à l'instant de la quitter, entre Apollon qui recevra un temple, Vesta qui grandira quelque peu son domaine tout voisin, et lui-même. C'est l'ncorc un triumvirat : mais cette fois les dieux seuls sont admis à partager et seul Auguste règle le partage.
César avait voulu un Forum qui fût sien ; Auguste reprend et réalise la même pensée. Un arc de triomphe, plusieurs même, un Forum, puis après la mort, un temple. I elles sont les consécrations solennelles qu'exigera l'orgueil des empereurs, de ceux-là du moins, très peu nombreux, qui auront le loisir d'exiger quelque chose.
Le Forum d'Auguste est attenant au Forum de César et I épètc des dispositions à peu près semhlables. Il couvre I i'[)endantun plus grand espace, ainsi qu'il est de toute convenance, le fils ayant plus loin que le père projeté son omlire souveraine. C'est encore un ensemble décoratif d'une -ymétrie un peu froide, harmonieuse cependant. Les por- I iques et leurs colonnades, régulièrement alignés aux qualie faces de la nouvelle enceinte, encadrent un tenq^le de Mars vengeur. C'est une divinité plus farouche que Vénus mère, l'aimable protectrice du Forum césarien. Mais il ne saurait dé])lair(! à Auguste d'inspirer quehpicî crainte. Il limite ses vengeances, il ne les oublie pas. Ce temple de Mars est le premier que la ville même de llome ait vu s'élever. Mars apparaîtra au berceau même de Uomulus et do Rémus, les jumeaux à demi-louveteaux. Si honoré (pi'il fût cependant, il obéissait à la loi (pii inlerdisail le seuil de la ville à quiconque n'avait pas déposé son alliiail de guerre. Les dieux mêmes sont disciplinés dans la vieille Itome, ainsi qu'un bon légionnaire. Mars avait son clianip (piil
dénommait, il le possède encore, mais une conslant usurpation le restreint et le transforme. César y marque sa sépulture. C'est donc une sorte de compensation; et toutefois il a fallu une volonté supérieure aux lois désapprisepour (]ue Mars forràt l'hospitalité romaine. Le Forum d'Auguste est symétrique, disions-nous, il semble symétrique; il ne l'est pas tout à fait. Son nun- d'enceinte dévie un peu sur l'une de ses faces. Ainsi l'a voulu Auguste, plutôt que de violenter les résistances d'un propriétaire acharné à défendre ses pénates; et cette modération, ce recul docilement accepté chez un maître si bien instruit dans l'art de tout soumettre, de tout aligner, de tout niveler, nous dit le gouvernement d'Auguste, la politique de cet habile endormeur.
Les œuvres d'art, choisies entre les plus rares et les plus fameuses, les marbres adulateurs ne devaient manquer au Forum d'Auguste, non plus qu'à celui de César. Un éclectisme hospitalier, une très orgueilleuse cordialité accueillent les statues des batailleurs qui ont fait Rome. Mars appelait ce cortège plutôt que l'empereur Auguste, toujours mieux inspiré dans le conseil que sur le champ de bataille. 11 a voulu ce|)('ndantles images des provinces soumises, celle même de l'Espagne, et chacun sait qu'en Espagne ce prétendu conquérant n'a fait que promener piteusement, à la suite de ses soldats vainqueurs, ses infirmités et ses maladies. Aussi, dans ce Forum gueri'ier, auprès d'un char de bronze où trionq)lie Alexandre, Auguste, avouant ses préférences secrètes, a fait placer une peintme «l'Apelle, où la guerre apparaît enchaînée, foulant du pied des armes inutiles.
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Les Gaulois, satisfaits d'avoir glorifié Jour défaite suprême d'une héroïque résistance, acceptent très docilement la domination romaine. L'un d'eux, Licinius, envoyé procurateur dans son pays même, y réalise de si beaux profits que des plaintes s'élèvent. Auguste les entend, il m conçoit quelque humeur. Licinius prévient l'orage et sollicite l'honneur de partager. Auguste daigne consentir; (•"est un petit duumvirat et qui paye la dépense du nouveau Forum.
A Rome la statuaire reste essentiellement grecque. Nous avons déjà dit les premiers enlèvements de statues, d'abord iclativement discrets et consonunés sous le prétexte spécieux d'assurer aux conquérants la présence protectrice d'images tout spécialement vénérées: ainsi la .lu non de Yéies installée par Camille sur l'Aventin, ainsi le .hipiter Impelator rapporté de Préneste au Ca[)ilole. Puis nous avons ilit les grands pillages, cyni((uement avoués et encourages. Les artistes, du moins quelques élèves des grands créateurs disparus, suivirent les œuvres conquises, comme si leurs tendresses fidèles ne pouvaient en accepter l'absence. Ils travaillèrent à Rome pour les liomains, au resh^ sans y trouver, sauf de rairs exceplions, de dignes continuateurs, et moins bien inspirés eux-mêmes qu'ils n'étaient dans leur llellade regrettée. Les dieux grecs se vulgarisent et s'abaissent à Rome, ainsi (basâmes et des ciseaux (juiles chérissent et les racontent.
]{ome devait mieux roiiipreiidre et mieux retenir ce fécond enseignement dans les choses plus précises et plus nettement déterminéc's de l'arrliitectiuc. Uéjà elle avait su continuer les |jrus(|ues; elle saura continuer la
Grèce, non certes de telle sorte qu'elle la fa;^se oublier. mais sans trop de maladiesse, et même en introduisant, dans cet art chiffré et plus rapproché des réalités utiles, certaines conceptions originales, un esprit nouveau. L'architecture devient un art romain, un art qui peut s'enorgueillir (lune tradition déjà établie. C'est Mutius, un vrai Romain, qui déjà, au temps de Marins, a construit le temple de rilomieur et de la Vertu. On a vu, et la gloire est telle que nulle autre ne la dépasse, Athènes appeler Cossutius. Le temple de Jupiter Olympien reste inachevé, et c'est un Romain que les Athéniens jugent digne de le terminer. Sylla a détruit l'Udéon de Périclés; c'est un Romain qui le relève. Il faut dire que l'art grec au temps de Sylla ne continuait pas sans défaillance Init qui avait fleuri aux beaux jours de Périclés. Vitruve est un Romain comme Yalérius dOstic.
Au Forum d'Auguste, au Forum de César, dans toutes ces constructions nouvelles que multipliera sans fin, jusqu'à sa dernière agonie, la Rome impériale, l'ordre corinthien apparaîtra, complaisamment répété. La Grèce l'avait imaginé, très peu pratiqué; la virilité tranquille, la majesté fort(> du dorique, l'élégance féminine, la grâce souple de l'ionique semblaient suffire à toutes les conceptions, à tous les rêves d'un merveilleux génie, ainsi que l'honune et lafenune,le masculin et le féminin, suffisent à l'harmonie siqirènie des choses. Rome, éprise du faste plus encore (pie (le l'haiinonie, adopte le corinthien et s'en fait le seule parure ipii lui semble digne d'elle. 11 faut l'acanthe à ses ehapitinuix et le laurier à ses triomphateurs.
Auguste n'a jamais été très sévère, ni même très réservé
dans ses mœurs. Cependant le Sénat lui délègue un mandat spécial, une sorte de magistrature supérieure à la censure même, morum et legiini reghnen, le gouvernement des mœurs et des lois. Auguste accepte le mandat, peutêtre l'a-t-il souhaité, et, comme toujours, il prend très au sérieux la tâche devenue sienne. Il prépare tout un ensemble de lois qui rendront au monde l'innocence de l'âge d'or; il veut qu'elles portent son nom, c'est un patronage qui leur assure une autorité presque divine ; les lois De adulteriis. De pudicitia, serontleges Juliœ.
S'agit- il seulement de revendiquer, pour le domaine de tous et la libi'e jouissance des plus humbles, les statues, les tableaux que l'égoïsme ombrageux des collectionneurs emprisonne dans leurs villas, Auguste s'en est remis à l'officieux Agrippa et le vieux Forum a écouté celte harangue. Mais cette fois il s'agit des bonnes mœurs, de la pudicité, de tout ce qui assure la sainteté des pénates domestiques, la dignité mémo d'une ville devenue l'exemple et l'inspiratrice du monde; Auguste lui-même interviendra, Auguste parlera.
On sait que chaque matin il médite, il écrit par avance, sur ses tablettcis, le sommaire des conversations attendues et pressenties. 11 ne laisse au hasard que le moins (juj puisse lui être laissé. Tout est prévu et déridé, niême le |»liis souvent les colèrc^s impériales.
Les anciens rostres n'écoulent pins gnère de harangue (pii soil d'ini inléièi général; cl les édifices ipii les environnent, ne l'andrail-il pas dire (pii les éloulVenl, ont si bien grandi (pie llioiizon tout alentour en est bien rétréci. Voici cependant venir un jour (pii conlinue les traditions
di'snjijU'isos et Roiiic pont se croire appelée à délibérer sur ses plus lointaines tloslinées. Auguste parle élégamment, longuement. 11 s'anime, il s'échauffe, il s'indigne même, et l'indignation a l'apparence d'une parfaite sincérité. La foule est édifiée ; les cœurs sont bourrelés de remords, les yeux pleins de l'epentirs ce matin encore inattendus. Un applaudit le maître, on atteste les dieux. Nul doute que l'aurore procliaiiie ne dissipe, jusqu'en leurs brumes dernières, les ténèbres qui voilent la vieille vertu romaine. En attendant, la nuit est venue, le Forum devient désert. Un grand calme s'est fait, un silence que des rumeurs confuses, toujours plus lointaines, seules traversent quelquefois. Le Forum est la demeure conunune du peuple romain; les pénates particuliers en sont bannis et dans tout son circuit pas un logis, ([ui soit unliérilage privé, n'interrompt le magnilique délilé des monuments j)ul)lics. Aussi n'est-il pas une terrasse que la fraîcheur du soir, l'éveil des étoiles espérées peuplent de rêveurs, animent de tardives causeries; pas une seule porte qui s'entr'ouvre à l'appel discret d'un ami, ni de seuil où jappe la vigilance d'un chien fidèle. La vie se retire et se concentre aux rues, aux carrefours; la vie jamais ne sommeille qu'à demi dans une ville que tant de soucis poursuivent, que tant de passions dévorent. Mais le Forum, dés l'instant où les ombres grandissantes se sont rejointes et l'enveloppeiil tout entier, sommeille pesamment. Cette tranquillité semble d'autant plus profonde qu'une plus furieuse animation l'a précédée hier et lui succédera demain. Les passants bien rares se hâtent, comme si les talonnait l'épouvante de leur solitude. Ils ont le pas furlif, peut-être la conscience mauvaise. Voilés,
hésitants, on dirait qu'ils sont de l'ombre égarée dans cette ombre immense.
Cependant quelque bruit se fait entendre, un bruit tumultueux, continu, toujours plus rapproché et que des rires traversent, explosions soudaines, ou des clameurs brutalement rythmées. C'est un cortège, une bande déchaînée. Le jour est loin cependant qui ramène les saturnales et leurs mascarades effrontées. Voilà déjà longtemps que les mystérieuses bacchanales emportaient, dans les ténèbres des cavernes béantes, au flanc de l'Aventin, une jeunesse grisée d'une fureur démoniaque et d'une orgie sanguinaire.Le Forum les a dénoncées, le Sénat les a proscrites. Les bacchanales reviennent, plus audacieuses celte fois, et le Forum leur abandonne un théâtre plus ilhistre (|ue les solitudes mal famées de l'Aventin.
Les rostres sont pris d'assaut. Un rit! Il sendjlc qu'un orateur apparaisse, essayant une barangue aussitôt interronq)ue. Ft de grands mots, des mois sonores qui furent, il y a bien longlenqjs, de grandes pensées, tondjent des lèvres moqueuses. Ceux-là qui sont venus ont coiuiaissance du j)assé; ils refont les liarangues de Cicéron, celle aussi d'Augnste lui-même. Une comédie est jouée, par des acteurs experts à cet art devenu l'art même du gitiivcrneiucnl. home inq)ériale se pai'odie , se bafoue et gaiement insulte à sa majesté, du rit ! ^'"""^ ;!« "•"'«y''*
° *' .'Ml honiiii.
Les groupes montent et descendent, et, en passant devant la statue de Marsyas, une couronne est jetée, i'.o. Marsyas (jui porte sur l'épaule son outre
pleine et lève la main droite avec un geste d'orateur, n'est plus ici l'image symbolique du libre Forum, il s'affirme le licencieux compagnon de Baccbus. Quand l'aube renaîtra, les (leurs répandues, les débris souillés porteront témoignage contre les désordres de la nuit. Dans la foule circuleront des noms qui fuient jadis fameux, et avec eux celui de la femme du regretté Marccllus, de la femme du vaillant Agrippa, de la femme de Tibère, l'empereur d'un prochain lendemain, de Julia, fille de Scribonia et de l'empereur Auguste.
Auguste remplira le sénat de ses plaintes, et, rappelant la cruelle malédiction que lançait le vieil Homère, à son tour il dira : « Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants! » Rostres sacrés de la vieille Rome et de la vieille république, cette fois tout est fini ! Mieux valaient la tète et le sang de Cicéron.
« Maintenant, Romains, la comédie a été jouée. Applaudissez! » C'est l'ordre de l'empereur sur son lit de mort; et les applaudissements ne sauraient faiblir. La pièce a du succès; elle tiendra la scène l'espace de cinq siècles. L'appareil en est coûteux. Rome cependant ne se lassera jamais de le payer. C'est trop juste, elle est tout à la fois lacteur et le spectateur, l'esclave et le maître, la victime et le bourreau ; les uns complètent et consolent les autres.
Tibère n'aime pas le séjour de Rome, et bien qu'il ait, dans la pompe des funérailles impériales, prononcé l'éloge d'Auguste aux rostres anciens, tandis que son frère Drusus lui faisait écho dans les rostres Juliens, il n'est le plus souvent présent au siège de son enq)ire que de son autorité jamais méconnues et de son ombrageuse vigilance.
Ses lettres verbeuses parlent pour lui, écoutées de tous, du Sénat, du bourreau surtout.
Tibère n'accepte de titre qui ne soit pas cbangeant et renouvelable que celui de prince du Sénat; mais il fait réparer la piison Mamertine, rattachant ainsi à l'empire les lointaines traditions des rois. 11 usurpe, auprès du temple de Saturne, l'arc triomphal de Germanicus, jaloux d'abolir une mémoire importune. Ainsi le Forum n'est pas tout à fait oublié. Une prison toute neuve, un trophée menteur, rappellent que Tibère a passé par là.
Caius Caligula fait plus et mieux. Sa maison d'abord l'occupe; les pénales Impériaux démesurément grandissent et bientôt le l'alatin tout enlier ne sera plus que le palais de César. Une colline, c'est tro[) peu au maître du monde. Une autre colline plus étroite est là (ju'il voudrait toucher de la main: c'est le Capitole. Jupiter Ihabile el Caligula rêve de le déposséder. Il daigne c('|)endant n'en rien faire, il se conlenle de voisiner, du moins convient-il à sa burles([ue divinité, de voisiner de plaiii-pied et sans que César ait la honle de descendre la hauteur d'un seul degré. Un pont est jeté (jui enjambe la basili(pie Julia et rejoint le Palatin au Capitole. C'est une construction de bois appuyée de massifs maçjonnés. La fantaisie, nu, pour mieux dii)'. la li'adilion longtemps féconde a lait germer, dans l'élroile tMiceinle du Forum, des monuments cpie jamais un plan d'ensendile n'a disciplinés, et cette conliisioii iiKMiie esl mi alliait, lu: enseignement d'iUM' singidiért! élo(pience, cet entassement dit bi(Mi le prodigieux déhordement des gloires romaines ; mais ce pont inqiérial ne témoigne (|ue d'un ca|»rice exlrava-
244 LE FURUM.
gant, OU d'un orgueil hausse jusqu'à la folie. Celle bâtisse est laide et déshonore tout ce qu'elle traverse, tout ce qu'elle louche, le leniple de Castor qu'elle surplombe, la basilique qu'elle écrase. Ces considérations esthétiques ne sont pas pour loucher le populaire. Caligula est son « poulel », son « petit poupon ». Caligula quelquefois encourage ces caressantes faniiliarilés, et, dans les jours de bonne humeur, on le voit, du haut de sa passerelle ou de la basilique Julia, jeter dans le Forum de l'argent, des tessères qui donnent gratuitement accès en tous lieux où se vendent le rire, la joie et l'oubli. Caligula, il est vrai, souhaitera que le peuple romain n'ait qu'une tète pour l'abattre d'un seul coup, il prendra place dans le temple de Castor, et là debout, entre les statues mêmes de (Castor et de PoUux, il attendra, jamais vainement, les oifi'andes et les prières. Mais Home appiend à ne plus s'étonner de rien.
Caligula disparait et son pont est jeté bas. Le capi'icc des soldats qui l'ont surpris derrière la tenture où l'épouvante le tenait coi, a fait de Claude un empereur. Tibère en avait déjà fait un pitre, un souffre-douleur très complaisant : il lui jetait à la figure des noyaux d'olive, ce qui ne semblait pas le désignera l'emjjire du monde; mais la dignité du maître choisi inqjorte peu à la parfaite indignité du peuple. Claude n'est pas méchant; il n'est sot qu'au sortir de table : il est vrai qu'il s'y met très souvent et pour longtemps. 11 est aimé. La nouvelle de sa maladie, la crainte de sa mort celte fois rctaidée, ont précipité dans le Forum un concours inunense de citoyens. 11 faut que du perron des temples, du haut des rostres,
les magistrats, bruyamment interpellés, rassurent la foule l't lui promettent la présence très prochaine de l'empeii'ur.
Le règne de Néron marque un nouveau fléchissement dans la honte et la démence. Quelle consommation d'hommes et de quels hommes au dernier siècle d'une libre existence, et maintenant quelle floraison malfaisante de maîtres à peine restés des humains! Rome vit cependant, elle dure, à peine semble-t-elle menacée de quelques séditions lointaines; elle triomphe, il semble qu'elle |iiospère. C'est plus que la surprise, c'est la stupéfaction de l'histoire humaine. Caligula avait désigné son cheval pour le prociiain consulat, Néron ne devait pas moins avilir les 'anciennes magistratures, la force et l'orgueil de Home.
Les édiles nous apparaissent, en leur lointaine origine, revêtus d'un mandat populaire, tout spécialement attachés aux intérêts plébéiens. Leur personne est sainte, inviolable. Un temple de Gérés reçoit le dépôt de leurs archives. Le soin d'approvisionner la ville et d'assurer sa subsistance leur incoml)(> en elfet, et la déesse, mère des moissons abondantes, leur devait un (Idéle pati'onage. 11 y a bien longtemps de cela, on a vu des [jléhéicns porter sur leurs épaules, jusqu'au biicliei- funéiaiic, le corps d'iui édile qui avait réduit le prix du pain, (licéron, entrevoyant déjà au-flessus des dieux le Dieu suprême, l'appelle l'édile de l'univers. Un titre plus magnili(|iie ne sainail lui venir à la pensée. Néron, très lellré, mais (|iii n'aime pas toujours les livres des aiilres, l'ail bn'dei' par les édiles les écrits d(; (irénuilius (lindus. Déjà (lésar, .\ugusle après
lui, ;iviii('iil ii'diiil ri'diliti' aux soins do la police la plus vulgaiiv. Les ordures et les iuuuondices, les livres mal notés d'une tyrannie aisément ombrageuse, tel est le seul domaine laissé aux édiles impériaux. Ainsi se déforment et s'avilissent toutes les vieilles institutions.
Le colosse haut de cent vingt pieds, qui est Néron déifié, mais qui bientôt ceindra une couronne rayonnante et ne sera plus qu'un Apollon, annonce la Maison d'or. 11 est aperçu du Forum, il l'avoisine même, dressé loul près de la Vélia, mais il sera déplacé et n'appartiendra que d'un peu loin à cet ensemble monumental.
Quelques éloges après décès, aussi véridiques, aussi sincères que les adulations de la veille, les éclats d'une éloquence décorative, puis quelques scènes tumidtueuses d'émotion populaire sans lendemain et sans pensée, cela résume l'existence du Forum, telle que l'enqiire l'accepte et la tolère, et cela ne va pas sans une singulière monotonie.
Rome s'ennuie jusque dans sa vie joyeuse; elle va s'amuser. Le vieux Galba ramasse la toute-puissance impériale. 11 veut étayer sa débilité grondeuse d'une activité mieux éveillée, d'une virilité jeune et que puisse éclairer l'espérance d'un lendemain : il adopte Pison. Cependant quelques soldats sont venus au Forum. Il fallait trois cents Spartiates pour défendre la Grèce, il suffit de vingttrois prétoriens, pas un de plus, j)our faire un empereur.
Pison quitte le Palatin et gagne le Forum. Il parle, ou plutôt il veut parler, on ne l'écoute guère. Othon que vingt-trois suffrages désignent à la toute-puissance, mieux avisé, gagne le cnnqi prétorien. La foule est partagée,
incertaine, unanime en la seule pensée de sa complète abdication. Les rostres anciens se prononcent pour Othon; les rostres nouveaux, ceux de Jules César, tiennent encore pour Galba, oh! sans conviction profonde. Grande rumeur cependant. Pison a disparu dans un remous du (loi populaire. Galba vient à son tour, on le porte dans une litière. 11 en veut sortir. On le pousse, on le heurte. Des amis, des ennemis, des sauveurs, des meurtriers? On ne saurait le dire. On siffle et l'on applaudit. La tendresse ou la haine, l'indifférence même, la gaminerie méchante, ont des brutalités presque également redoutables. Galba tombe à la renverse et ne peut se relever. 11 faudrait plus d'élasticité chez un élu du peuple. On le piétine, on le cherche, il disparaît; cpiand la place est vide, plus rien no reste que des lambeaux sanglants; et l'on pourrait douter que cela fut un César.
Yitellius boit, mange, tue, digère et meurt, non pourtant, lui aussi, sans avoir bataillé dans le Forum, ou du moins fait batailler, car les ennemis bien morts, empestant les alentours, seuls rassurent sa couardise, et l'odeur d'un bon dîner n'a jamais hâté d'une ardeui' plus joyeuse sa dévorante obésité. iSabiiuis, père de Vesjtasien. est tué au Forum. L(>s mangeailles de Vitellius ont coûté à Rome un véritable massacre, ce qui, du reste, ne seinbie pas l'inquiéter beaucoup, et l'incendie du Capitole.
Le Foium, qui a vu la victoire passagère de Yitellius, le voit revcnii', à iiciuc quehpics jdurs sr soni écoulés, et l'assistance est |ilus iinndjrcuse encore, plus bi'uyanle s'il est possible. Home est toujours, au moins de sa présence et de son crupressoment, fidèle à ses (MU|)ereurs.
248 IV. FOKIM
Lié, poussé, foiiellé de coups et d'oulrages, contraint à lenii" la tête haute sous la blessure d'un glaive qui lui pique le menton, Vitellius parait et de longtemps le Forum n'a connu si joyeuse fêle. Cet homme est infâme et lâche; il trouve cependant, pour le jeter tristement à la face d'un tribun, ce mot qui ravale la meute hurlante de ses bourreaux jusqu'à sa bassesse impériale : « J'ai été ton empereur! »
La grande œuvre architecturale et dynastique de la nouvelle famille est l'amphithéâtreFlavien, œuvre durable, entre toutes définitive, car le Colisée suffira, jusqu'aux derniers jours des prospérités et même des misères impériales, aux passions qu'il voulait satisfaire. Vespasien, Titus avaient pris juste mesure et le colosse romain trouva toujours à sa taille son magnifique abattoir. Il convient de signaler encore, cela caractérise une époque, les grands thermes publics qu'à l'exemple d'Agrippa, mais en de plus vastes proportions, les Flaviens devaient abandonner aux flâneries paresseuses. Entretenir le peuple en cette béatitude intime qu'un lavage prolongé redonne ou maintient, l'amuser au splendide étalage d'innombrables statues, lui conseiller la fuite inconsciente des heures, donner à ce peuple librement et tous les jours l'illusion de pénates accueillants ainsi que les rois n'en connurent jamais de plus somptueux, puis l'appeler aux gradins de rani})liilliéàtre et l'enivrer de sang, telle a été, au moins pour une part considérable, la politique intérieure des Césars, même les meilleurs.
Vespasien, en sa jeunesse, avait fait le métier de maquignon et son père faisait l'usure; il passe dieu cependant
et ses fils lui ont voulu consacrer un temple, l/espace commence à manquer au Forum; il faudra que les dieux se rangent et se pressent pour faire place au nouveau venu. Le temple de Vespasien apparaît comme enchâssé entre le temple de la Concorde qui le serre de bien près à droite sur le même alignement, et le temple de Saturne qui lui présente au contraire, orienté tout différemment, sa face latérale. La chaussée du cliims Capitol imm les sépare et ménage une pente adoucie à la montée du Capitole. Vespasien a relevé et de nouveau consacré le grand temple de Jupiter. Le sien est d'ordre corinthien, tandis qu'au temple de Saturne s'enroule la volute ionique. L'un et l'autre présentent sur leur face six colonnes alignées.
Domitien fait dresser dans le Forum sa statue équestre (le proportions colossales. «Tu embrasses le Forum, s'écrie le poète Stace en son enthousiasme de commande; ton front brille au-dessus des temples voisins. »
Le colosse devait bientôt crouler de son piédestal, suivant renq)ereur dans sa ruine.
Domilien avait entrepris, derrière la basilique vEmilia et dans le voisinage inunédial du Forum d'Auguste, la construclion d'un nouveau forum, celui-ci placé sous la protection de Fallas. Aussi est-il dénoinnié quelquefois Forum Palladien. Nerva devait le terminer, le consacrer et même lui donner son nom, ap[)ellation officielle qui prétendait jeter l'oubli sur la mémoire même de Domitien maintenant proscrite et détestée.
Pallas n'est i)as seulement la vi(M"ge guerrière (pii se |ilait aux fincurs de la bataille et protège de son ajipari-
tion menaçanto, de son casque échevelé, les murailles d'Ilion; elle préside aux travaux féminins qui font la joie, le doux apaisement des i)énates respectés; elle aime à brandir la lance, mais aussi à manier l'aiguille. Nerva veut le rappeler, et les marbres du temple nouveau montrent, dans l'aimable abandon dune vie journalière, de très sages fileuses et de laborieuses ménagères. N'est-ce pas une leçon et un reproche adressés à l'oisiveté tapageuse qui déserte le foyer et bientôt le déshonore?
Trajan fiiit ce que les empereurs n'ont fait «jue bien rarement avant lui, ce qu'ils n'oseront plus même entreprendre après lui, il recule les frontières de l'enijjire. H bataille, il triomphe, et deux arcs le proclament, l'un construit dans le vieux Forum, cette fois ouvert à la consécration d'une gloire digne de lui, l'autre dans un Forum tout nouveau, le dernier que Rome verra construire et peut-être le plus magnifique.
Ici encore c'est une œuvre d'ensemble, de dispositions symétriques. Un seul homme est glorifié, mais c'est Trajan, et cette figui'e peut suffire à renq)lir ce cadre grandiose. Une pensée unique a conduit les travaux, rassemblé et dressé les marbres, la pensée du Grec Apollodore, celui-là même que bassement jalousera Hadrien et qui n)ourra victime de cette jalousie.
L'emplacement même faisait défaut aux édifices projetés; il a fallu le conquérir entre le Capitole et le Quirinal. Ces con(|uètes un pcui brutales, consonmiées sur la natui-e même, |)laisent à l'orgueil de Uome. Une colonne dressée, liante de cent dix-sept j)ie(ls, marque la hauteur même de la (•((ijiiie disparue. Ainsi le nouveau Forum est bien ro-
main par cette violence même et cette terre nivelée qui tait place au triomphateur, bien romain aussi dans l'ordonnance des sujets décoratifs : le bulletin d'une campagne écrit dans le marbre et le vainqueur terminant, comme une exclanialion dernière, la spirale triomphale. La Grèce aurait lait clianter au marbre une hymne d'une plus joyeuse envolée. La poésie de Rome est surtout de la prose poétisée; son épopée vole et plane sur la terre sans jamais se perdre en de lointaines immensités.
Le Forum de Trajan est encore grec cependant par les éléments architectoniqucs mis en œuvre, par une délicatesse, une recherche du beau que Rome ne devait plus connaître, enfin par une liarmonie, une pondération savante de lignes et de propoi'tions dont les Homains, constructeurs robustes plutôt qu'artistes raflinés, ne gardaient pas toujours l'inquiétude et le souci.
Le Koruni de Trajan, sa colonne, c'est Rome impériale en sa suprême sjdendeur par grand hasai'd aiïranchie de ses laideurs morales, c'est son administi'ation vigilante, son état militaire, sa légion, admirable institution que l'on disail inspirée d'un dieu, c'est son orgueil étalé au grand soleil, le marbre même enq)oi'tant dans le ciel l'apothéose du maître et forçant en (luehjue sorte l'entrée du vieil (jlynipe; c'est mieux encore (pie toiM cela, un bi-au souiire de la Grèce, à peu |)iès le dernier.
Nulle part mieux (jii'ici l'alliance de Rome cl de la Grèce n"ap|)araîl coiiseiilie liliremeiil. Iiciiiciise el l'écoiide.
Une basili(|ue, une bihliolluMpie couqtléteni le Forum de Trajan. Gelle bililidllièfpie rrateruellenient grdupe, sans les confondre, l'u-uvre de Home et Iteuvre de la Grèce,
'^50 LE FOIUIM.
tênioigiumt cncoro ainsi d'une ninluollo^ estime, et les figures des auteurs fameux tiennent compagnie aux travailleurs.
Un usage bienlût s'établit (l'arfrancliir les esclaves dans la nouvelle basilique. Des souvenirs de joie, de gloire, de prospérité sans regret devaient seuls rester attachés au Forum de Trajan.
Les Forums impériaux de César, d'Auguste, de Xerva, de Trajan librement communiquent, et du vieux Forum jusqu'à celui de l'empereur conquérant, on peut cheminer dans le rayonnement des temples, sous l'ombre hospitalière des poi'tiques, coudoyant tout un peuple de statues, s'enivrant soi-même à l'illusion facile de mener une pouipe triomphale, .lamais dans le passé, jamais dans l'avenir, rien n'a été conçu, rien ne sera réalisé qui puisse balancer de telles magnificences.
En sa i)rimitive signification, un forum est une place ))ul)liqut' et par suite un marché; et les marchés de Rome multipliés, spécialisés ainsi que le conunandent les complications de la vie citadine, conservent ce nom fameux. Le plus ancien, le forum hoavinm, que déjà nous avons signalé, est le marché aux bœufs. Les hautes nuu'ailles du théâtre dénonuné le théâtre de Marcellus, ombragent le marché aux légumes [forum olitorium); c'est là, dans ce forum hanté d'une |)opulation campagnarde et des ménagères les plus |tauvres, (pie la colonne lactarUi, la colonne du lait, prête sa base, couchette un peu lude, aux petits abandonnés. La publicité de l'abandon, son libre étalage assurent le plus souvent la pitié réveillée et le berceau retrouvé. Home ne saurait
oublier que ses premiers maîtres fuient deux pauvres abandonnés.
Le marcbé aux poissons, forum piscariitm, le niarcbé des friandises, forum cupedinis, rejoignent le marcbé aux légumes, au nord du grand Forum, dans le même endroit [macellum) où les bouchers étalent leurs viandes, lis durent tous être déplacés quand furent construits les Forums d'Auguste, de Nerva, de Trajan. Des boucheries furent ouvertes par Auguste sur l'Esquilin, par Néron sur le Cœlius. 11 y avait aussi un marché aux porcs, forum suarium au pied du Quirinal et un marché au pain, forum pistorium près de l'Aventin, d'autres encore dont on a recueilli les noms sans connaître leurs emplacements.
Mais tous ces forums n'ont d'autre histoire que celle de la vie journalière. Ils ne sauraient nous retenir, non plus que les forums retrouvés à l'ompéi, Ostie, et ceux d'autres cités romaines, ne sauraient nous appeler; ces forums de province n'ayant jamais vécu que dans les étroitesses et les obscurités d'une vie municipale.
Il faut bien l'avouer, aux jours où nous sonnnes arrivés, le vieux Foruin romain ne connaît pas une existence beaucoup plus féconde. Les Antonins gouvernent bien, en administrateurs vigilants, en bons soldats, en plul()s(i|»lics très humains, mais enlin ils gouvci-nent et gouvernent seuls. « Mous n'existons (pic dans l'enqjereur, écrit Pline à son cher Trajan; c'est en lui «pie réside la ré|)ul)li(pie, et le seul vœu ([ue nous puissions former, celui (pii icnferme tous les autres, c'est de souhaiter un bon eiii|)ereur. Le posséder c'est Inul avoir.... Nous sommes llexibles sous ta main; nous le suivons en Ions lieux où il le j)Iait
(II! nous nioiuT. Tu nous ordonnes d'être libres, nous le
serons. »
Cette liberté par ordio impérial ne devait pas beaucoup agiter le Forum, ni réveiller les rostres.
Le temple du divin Antonin et de la divine Fausline vient dresser ses monolithes de marbre cipolin en bordure de la voie Sacrée, en face du temple de Vesta, mais un peu en arrière du temple de César.
11 est devenu impossible de rien construire de nouveau aux alentours immédiats du Forum. Le cadre est comj)let, ininterrompu, et les rues qui débouchent dans le Forum, même la voie Sacrée, apparaissent d'autant plus étroites et resserrées que de plus majestueux édifices les pressent et les décorent.
Septime Sévère, vainqueur des Daces, des Germains, des Parthes, ne trouve d'autre i)lace à son arc de triomphe que le sol même du Forum. Il le place devant le temple de la Concorde, et non loin de ce qui fut l'ancien Comitiuni. C'est une décoration nouvelle, peut-être aussi un encombrement. Rome, en ses splendeurs comme en toutes choses, méconnaît la mesure. {]et arc triomphal témoigne déjà de négligences hâtives et d'une prochaine défaillance. L'enseml)le reste harmonieux et magnifi(pie; tout ce qui est en quelque sorte chiffré dans l'architecture est connu et maintenu. Mais le détail s'altèie, le ciseau s'est alourdi, et les campagnes, les victoires de Septime sont racontées en des vulgai-ités maladroites qui les diminuent. Ce n'est pas un poète (|ui parle en ces sculptures, pas même un haltili' chronicpieur, mais un vétéran grossier qui raconte ses exploits le soir à la lavei'ne. Titus. Trajan avaient
sirrrA'i'VG
POPVLVS OVEROMAMVS
DiVO TITODMVESPASIAN'I f
VESPASLANO-AVGVSTO
Arc (le Titus.
LES CÉSAIiS. 205
trouvé des artistes narrateurs qui devaient mieux les raconter.
Cette altération évidente apparaît dans la dimension, dans la forme des lettres mêmes, et jusque dans les formules des inscriptions. Là-bas, plus loin que la Yelia, sur la voie Sacrée, l'arc de Titus dénomme en toutes lettres d'abord, et quelles lettres! de géantes majuscules, le Sénat et le peuple romain ; les noms, les titres du César triomphateur ne viennent qu'à la suite de ce premier énoncé. C'est au moins une supi'ématie décorative que Rome affirme et se réserve. Ici Sévère et ses fils sont les premiers dénommés, et leurs noms enjambent le marltre escortés des surnoms conquis dans les batailles; le Sénat, le peuple romain ne sont plus que des initiales abrégées et rejetées en la dernière ligne de l'inscription.
Septime Sévère, à sa dernière heure, pourra dire en toute vérité : « J'ai été tout, omnia fui », et, désenchanté de tout, il ajoutera : « et nihil e.rpedit, et cela ne sert de rien ».
L'empire, cela se met aux enciiércs et se peut aciieter argent comptant. Didius Julianus l'a déjà prouvé, lorsque sa femme Manlia Scanlilla l'incitait à siu-encbérir et à se porter acquéreur. Le Forum l'a vue [tasser, cette impératrice de soixante-six jours, et la proie convoi (ée qu'elle venait de saisii', ne lui inspirait plus (pie de l'épouvanle, car les acclamations la faisaient |iàlir. et c'est t(tule li'emblante qu'elle franchissait le seuil du Palatin.
liC vieux Forum a reçu le suprême conqdément de sa décoration architecl(iiii(pie. Les statues iiiqtériales, celles de quelques j)uissants du jour se nmltiplient sans fin. Les
caprices populaires, la gaminerie malfaisante, en jetteront basquolquos-unes, il en restera debout plus encore. Plii< rares seront les vraies gloires, les victoires durables que Rome ait à célébrer, plus nombreux seront les monuments qui les doivent immortaliser. Rome mènera d'autant plus grand tapage en cette complaisante faconde qu'elle redoute davantage de se voir oubliée. Il n'est pas nécessaire de crier si haut quand les grandeurs n'ont pas encore trouvé d'incrédule.
Un Claude le Gothique d'argent, ou (hi moins argenté, est dressé aux rostres.
Le christianisme dépouille ses voiles mystérieux ; c'est une aurore, un éblouissement. Le Forum semble ignorer cette inmiense révolution. C'est un îlot resté tout païen et que la marée montante laisse librement émerger. Les enthousiastes de la foi nouvelle redoutent pour leurs symboles, la promiscuité, le voisinage même des héros, qui leur deviennent suspects, et des dieux, qui leur sont exécrables.
Le dernier César sincèrement païen, Maxence (Jidien est plutôt un philosophe), dans un règne éphémère et traversé d'inquiétudes chaque jour grandissantes, trouve cependant le loisir de commencer, non loin du Forum, la construction d'une basilique immense. 11 bàlit et il rebâtit, obéissant à ce goût bâtisseur que la Rome des Césars devait transmettre à la Rome des papes. Fn incendie a dévasté le temple de Saturne. Maxence le relève en toute hâte, ramassant, rassemblant même au hasard les matériaux qu'il emploie. Cette précipitation flagrante, et que les ruines juênies attesteront, dit bien les angoissi^s des joiu'S
sans lendemain, les inutiles rebonilissements d'une société expirante. Ainsi le temple de Saturne reste tout à la fois la création la plus ancienne et la construction la plus moderne que le Forum devait connaître. Il était quand Rome était moins qu'une espérance; il est quand Rome abdique ses croyances et ses premières destinées.
Voici venir les Barbares. Les Césars désertent la ville des Césars. Les braves n'osent plus quitter les frontières menacées, ou du moins les villes toutes procbaines. Trêves, Lutèce, Milan; les làclies vont chercber un refuge à Ravenne, gardant plus de confiance en ses marécages empestés qu'en leurslégionsamoindries. Tout défaille, d'abord et surtout les âmes.
Des fantômes de consuls, que des fantômes de licteurs escortent, osent pourtant siéger aux rostres et de si baut rendre ce qu'ils appellent la justice. 11 en est encore ainsi au temps où fait semblant de régner l'empereur Honorius.
La religion officielle des enqx'reurs est un cbristianisme d'une orlbodoxie souvent incertaine. Cependant le goût du bon ordre, le respect d'un grand passé, une tradition administrative fortement établie leur conseillent quelque réserve en leur zèle de néopbyte. On a toléré les sacrifices païens et permis aux vieux temples de laisser leurs portes entr'ouv(Mtes. Riculùt les portes seront closes, mais les temples restent protégés, au moins d'intenlion.
L'empereiu' Consl.inl, daus un édit en date de l'an SitJ (U; l'ère nouvelle. |i;irle aiusi : <( Rien (pie noire intenlion soit assurémtint do délriiiic la superstition (c'est-à-dire les croyances et les pi'aliipies |)aïennes), nous voulons pourtant que les bàlimenls des tem|iles, situés liors des
'iOU LK FOKUM.
murs (le lîonic. l'csiciil intacts et préservés de loiile dégradation ».
Le jour s'est levé qui réalise la i)i'édiclioii d'IIorac-e :
« Vainqueur, le Barbare foulera du pied la cendre de Ronie où résonnera le sabot de son coursier. »
Alaric a gueuse les lionneurs impériaux, jaloux de se pavaner en ses guenilles éclatantes plus encore peut-être que d'emplir ses coffres. Patrice, maître de la milice, les barbares, les plus fiers et les plus terribles, ambitionnent ces misérables liocbets, et rien ne proclame plus éloquemmenl l'immense prestige que Rome a conservé jusqu'en l'écroulement de son empii'e.
Alaric poiu'ia bien la violenter et la saccager, mais une liésitaliou soudaine le saisira à la seule pensée de l'babiter. Ce Visigotli, ce sauvage avoue sa bassesse et son indignité; en vérité il voit dansllonorius un être qui lui est supérieur et d'une essence plus haute. Il est comme un serf en visite chez le maître ou le patron; le serf mécontent et famélique pourra ])ien déménagerie logis, même l'ensanglanter, mais avant d'entrer il se sera déchaussé, il aura essuyé ses mains sales à sa peau de bique, en sortant il reprendra ses sabots. Ainsi fait Alaric.
Rome a résisté. Un suprême réveil de sa conscience païenne lui a conseillé les sacrifices déjà bien discrédités, la consultation des aruspices, mais aussi la patience et le courage. 11 a fallu un siège prolongé, la trahison d'une fennne chrétienne et l'abandon d'ilonorius pour consommer le désastre suprême.
Alaric, en marche et déjà menaçant Rome, avait rencontré un ermite, et l'ermite l'avait conjuré de rebrousser
cliemin : « Je ne saurais, avait répondu Alaric d'une voix mal assurée; quelqu'un me pousse en avant et me crie sans cesse : Marche, va dévaster Rome! Perge, urhem Bomam vastaturus ! »
Un égaré, un inconscient, une force déchaînée, un élément à peine un peu plus responsable qu'un torrent débordé, c'est l'histoire même des invasions. La bande d'Alaricle saura comprendre à merveille, achevant et résumant cette orageuse destinée, lorsqu'elle lui donnera pour sépulture et mausolée, le lit fangeux d'un petit fl(Hive sans gloire.
Alaric est dans cette ville qu'il convoite et qui lui fait peur. La foudre éclate et jette bas quelques statues au milieu du Forum, sinistre présage. Six jours durant, le vainqueur pille, saccage, tue, respectant à grand'peine le seuil de quelques sanctuaires, puis il s'éloigne, il fuit, écrasé de butin, épouvanté de sa victoire. Il semble que les dalles de ces rues on tant de triomphateurs ont cheminé, lui brûlent les pieds; il fuit n'osant pas même regarder en arriére.
« Ml. factîim! « Ce n'est rien, ainsi parle Orose, un contemporain. C'est en prendre bien à son aise, et cet Orose, si complaisamment dégagé des intérêts présents, serait digne d'être l'historiographe de l'empereur Honorius.
llonorius est à Ravenne, très occupé dans son poulailler. Son eunuque favori accourt; il est tdut p;\le, il tremble, balbnliaiil des mots sans suite. Enfin il se fait comprendre : « Home est perdue!» s'esl-il écrié. « Eh (pioi! elle vient, réplique rcnqiereur, de manger dans ma main! » Honuest le nom d'une poule (ju'il nourrit, empressée à sa voix,
'i68 LE lUHL.M.
fidèle à ses caresses, et que liii-niênie a Ijapliséo de ce grand nom. L'eunuque s'explique. Rome est perdue, .\laric campe sur le Capilole! « Bon! dit Ilonorius, j'avais compris que ma poule était morte. »
Les Ikirbares bien repus modèrent leurs appétits dévastateurs, et l'admiration béate que le spectacle, pour eux si nouveau, des splendeurs romaines, leur inspire, devient pour ces mêmes splendeurs la meilleure sauvegarde. Aucun de ces grands fléaux du monde ne se risque à revêtir la pourpre impériale. Ils font des empereurs, ils les défont, jamais ils n'oseront continuer les Césars jusque dans la complète usurpation de Ibéritage.
Tliéodoric harangue la foule dans le Forum, en un très mauvais latin, il n'en faut pas douter, et qui aurait cruellement torturé l'oreille de Cicéron, mais la conquête barbare témoigne ainsi d'une solennelle déférence aux souvenirs du passé.
Ce même Tliéodoric, conseillé de Boéce, de Symmaque, de Cassiodore, car il aime à s'entourer d'esprits cultivés, déclare hautement ses résolutions protectrices. Les monuments seront conservés et môme restaurés, étrangement peut-être et d'une main maladroite, mais enfin Tliéodoric rêve l'adoption de la vieille Home et commence par la mériter. (( Je veillerai, dit-il. sur les monuments avec un zèle infatigable. » Aussi Home, surprise d'une clémence que ses niaîlres romains ne lui témoignaient pas toujours, avoue et proclame son bonheur. Le marbre en reçoit confidence : « lîefjnaide Dontino Theodorico, felix Roma ».
Auvi'' siècle, Procoj)e nous montre « le Foniiii lout ivm-
pli de statues de bronze. On y voit, dit-il, des œuvres de Pliidias, de Lysippe et la célèbre vache de Myron. »
Le cirque est l'objet d'une sollicitude toute particulière, le cirque devenu, ainsi que le raconte Amniien Marcellin, le temple du peuple, sa demeure, son lieu de réunion, sa chambre à coucher.
Quelquefois les poètes, au milieu même du tapage un peu vide et sans pensée que menait la Rome impériale , affrontaient les suffrages de la foule, et le Forum retentissait de leur faconde cadencée. L'usage subsiste très longtemps. Aux premières années du vn^ siècle, Fortunat, le poète familier de Clotaire et de la princesse Radegonde, s'enoi'gucillit d'apprendre que ses vers sont récités au Forum de Ti'ajan. La slatuaire romaine, ne saurait-elle plus que tailler d'affreuses caricatures, n"apas encorv renoncé à consacrer les gloires nouvelles et la statue du poète Sidoine ApoUiiuiire est dressée dans ce mènie Forum .
Les Byzantins ressaisissent l'Italie et pour (juehjues jours refoulent les Barbares. Aussitôt Smaragdus, préfet de Rome, enlève une colonne au lenq)le de Vespasien, car il faut se presser, les destinées impériales ne connaissant l)as beaucoup de lendemains, et le piédestal i-eruil uni' inscription où l'enqx'reur l'hocas (( très clt-mcnl (il n'a tué que son prédécesseur et les enfants iiii|)ériau\i rsl loué... pour les bienfaits innond)ral)les de sa pi(''lé, pour If repos procuré à l'Italie et à la liberté. »
Ce monument de mensonge et d'une basse adulation est le dernier (|ir;iil reçu le l'unnu.
CliaiIcmaiiMf. un pasMint «pii du moins chemine dans le rayomiemcnt d'un tri(ini|ilif mérité, loge, peut-être
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vaudrait-il luieux dire, campe au Palatin, dans le palais des Césars.
Mais une puissance s'est élevée qui dimiiuie ou du moins balance toutes les autres. Rome, jusque dans l'écrouleinent de ses prosjiérités dernières, ne fait, semble-l-il, que renouveler sa gloire et changer de grandeur. Le monde a subi si longtemps, si docilement accepté l'asservissement même de la pensée que Rome transformée va, sans grande peine, lui jeter le mot d'ordre nouveau et formuler les nouvelles croyances. Los papes, héritiei's des césars et prenant après eux le titre de souverains pontifes, réservent peut-être aux élus un royaume qui n'est pas de ce monde, mais dans cette lointaine attente, traitent de haut avec les plus superbes et bientôt établissent en ce monde un empire qui n'a pas de frontière. L'anathème est longtemps aussi fort que la légion.
C'est un retour singulier et qui témoigne dune longue survivance des traditions les plus lointaines, le Forum reprend son droit d'élection. Les fidèles, souvent non sans tuumlle, comme si le choix d'un consul ou d'un tribun ameutait les partis rivaux, désignent le suprême pasteur de l'Kglise, aux lieux mêmes où reviennent tous les fantômes de la vieille Rome. Un cortège, aussi magnifique qu'un temps de misère et de ruine permet de le rêver, accueille l'élu de Rome et du monde, et le promène à travers le majestueux décor de la métropole païenne. Les arcs triom])haux s'ouvient docilement à ce trionqihe inattendu. Les échappés des catacombes, leurs enfanls du moins, eiïacei-aient les pas des grands césars, si rien de ce qui est très giand pouvait jamais être elïiicé. Le
LES CÉSARS. -JTl
vin" siècle devait reiiouvclor plusieurs fois ce spectacle singulier.
L'œuvre de destruction est commencée cependant. Home se déplace, sans toutefois sortir de ses murailles, enceinte devenue trop vaste et qui lui permet d'errer connue en des solitudes chaque jour grandissantes. Les aqueducs sont rompus et de plusieurs siècles ne seront plus rétablis, les fontaines se desséchent. L'Aventin est déserté presque complètement; l'Esquilin, le Cœlius, le Viminal, quatre collines sur sept, ne présentent plus que des champs, des vignes bien souvent négligées du travailleur, car le travail est infécond au milieu des alertes dune existence haletante et angoissée. Les grandes ruines appal'aissent, se dressant dans cet abandon et ce silence, et d'autant plus majestueuses que la ruine même est une suprême majesté. Rome, bien réduite, se cantonne dans le champ de Mars et se blottit au boi'd du Tibre. Celte eau fangeuse longtemps lui restera le seul breuvage permis. Home Unit, ou du moins sendilc finir, ainsi qu'elle a commencé, dans le croupissem(>iit d'un marécage.
Le Normand Hobert (luiscai'd saccage et détruit avec une sorte de fureur.
On bâtit cependant, et c'est le désastre inexorable. La vieille Home devient la carrière de la Rome nouvelle; c'est un |)ro(lig(' qu'elle ait |)U suffire à dix siècles de pillage et rester rcconnaissable. La iiiiiie, suspendue aux premiers lendemains des invasions, précipite son œuvre ; elle a regret et repentir de sa trop longue indidgence. Le pape Kugèiu' IV (I ir>l) piescrilla recherche etlenléveinenl
(les marbres anciens. Un four à chaux est établi au collège
de Ycsta pour les dévorer plus rapidement.
Un bail, oniciellement consenti et daté de 1499, porte ces mots : Locatiir marmorariis cava de S. Cosino e Daviiano ad Irc coloxne. C'est la location d'une carrièi'e en plein Forum, et le langage employé est aussi barbare (\uv la mesure même.
En cet âge ténébreux, une lumière subsiste, quelquelois à peine une lueur, mais qui semble continuer la flaimnc protectrice de Vesta. La suprême prééminence de Rome apparaît comme un dogme généralement consenti; les destinées mêmes du monde semblent étroitement soumises à cette Piomo gisante et cependant toujours dominatrice. La foi et la légende associent la môme pensée. Un Marc-Auj'élc équestre qu'une piété ignorante révère, le prenant pour un (Constantin, garde quelques vestiges de dorure, et cette dorure lentement i-eparaît, dit-on. Lorsque l'empereur aura complètement revêtu sa première splendeur, le monde finira. La même toute-puissance de prédiction est attribuée au Colisée. Le monde ne saurait survivre à sa disparition.
Les titres, les dignités même (pie Rome avait illustrés, n'ont pas trouvé un si complet ensevelissement que de subites résurrections ne les rejettent en pleine lumière. Les agitateurs populaires, poursuivants d'un souvenir perdu dans un passé trop lointain pour pouvoir être rappelé, ou d'un idéal encore trop incertain aux brumes de l'avenir pour qu'il puisse être rejoint, n'imaginent rien qui leur soit une force |)lus grande, une i)lus éclatante consécration. Au .\'' siècle Crescenlius est consul; au xir" siècle
Arnaud de Brescia est tiibiin. Rienzi à son tour reprend le titre de consul; il est toutefois le consul des pauvres et des orphelins, et c'est une appellation en quelque sorte christianisée que les fastes consulaires avaient ignorée. Il semble que le théâtre du vieux Forum devait convenir, mieux que pas un autre lieu en sa Rome bien-aimée, à cet évocateur du passé, lui-même enivré des visions sublimes qui lui faisaient cortège. Le Forum ne paraît jamais avoir reçu que la confidence de ses rêveries et ses visites solitaires. Mais combien de fois, foulant du pied ce passé qu'il connaissait si bien, il a dû réprouver un présent si tristement dissemblable, et quelles malédictions son âme orageuse, au milieu de ces poussières qui furent le Comitium, la Curie, les rostres retentissants, ne devaitelle pas envoyer à ces repaires, à ces citadelles qu'une aristocratie de malandrins et de pillards découpait, crénelait aux ruines insolemment usurpées ! Les Orsini au théâtre de Pompée, au tombeau d'Hadrien, les Savelli au théâtre de Marcellus, les Conti au Forum de César, de quel poids écrasant tous ces tyranneaux pesaient au front de Rome !
Sixte-Quint fait du Forum un lieu de décharge publique. Les gravais, les immondices, toutes les inutilités, toutes les impuretés que vomit une ville, l'envahissent et si bien l'elfacent (jue la sépulture même en devient incertaine et controversée.
Le xvi" siècle a nudtiplié les foui Iles cl rcumé le sous-sol romain, mais dans une préoc(;upation d'avidité plus encore que de curiosité, sans méthode et sans suite. Les tranchées n'avaient pas|ihistôt livré (juclques beaux marbres, déco-
ration enviée de tous ceux qui bâtissaient des palais ou des villas, qu'elles étaient refermées, et la pioche jillail poursuivre un peu plus loin ses recherches. Paul lil cependant, désireux de ménager à l'empereur Charles-Quint les pompes d'une entrée solennelle, a ordonné le déblaiement, ou du moins le nettoyage sommaire du Forum, de la voie sacrée et de ses abords immédiats. Ainsi, sans accrocher à la voûte les panaches de ses chevaliers, ce César flamand-espagnol peut cheminer de l'arc de Constantin à l'arc de Sévère. Cette restitution pédante d'un triomphe à l'antique accuse bien le goût du temps; mais ce n'est rien qu'une leçon apprise et plus ou moins maladroitement récitée, une mascarade où traînent des oripeaux menteurs. Le Forum n'en gardera qu'un peu plus de poussière.
Le silence, l'abandon l'ont ressaisi. C'est maintenant le Campo Vaccino, le champ des vaches, ainsi (juil le fut aux jours légendaires où Romulus y poussait son peuple et son troupeau. Tel il nous apparaît au xvn'' siècle, lorsque la rage destructive conmience à se ralentir. Il n'a plus guère d'habitants que des souvenirs, et encore ils vagabondent indécis entre les débris qui les sollicitent, on dirait des hirondelles revenues d'un très lointain voyage. Files souhaitent l'abri du vieux nid d'autrefois, mais le cherchent vainement, leur mémoire est voilée de quelque incertitude; elles voltigent inquiètes; les refuges aimés, toutes ces choses qui leur étaient si doucement couturnières, ont si bien changé (ju'elles leur sont méconnaissables. Files voltigent, les pauvrettes, répétant des appels restés inentendus; leurs
LES OÉSAHS. '27'J
lournoioiiients et leurs petits cris disent leur triste déconvenue.
Le christianisme a conquis le Forum, tardivement, mais enfin complètement. Les sanctuaires consacrés aux saints, aux martyrs, germent presque aussi nombreux (|ue les sanctuaires païens et souvent à la même place. Sainte-Marie libératrice avoisine ce qui fut le temple de Vesta. L'église Saint-Cosme et Saint-Bamien enchâssée dans le temple de Romulus, fils de Maxence, une autre église enchâssée dans le temple d'Antonin et de Faustine (^t qui emprunte sa dénomination vulgaire d'admirable Miranda, aux colonnes antiques magnifiquement alignées sur sa façade, bordent la voie sacrée et annoncent le Forum. La Curie et ses dépendances immédiates prêtent l'appui de leurs nuirailles, ou du moins de leurs fondalions, aux deux églises toutes voisines de Saint-Adrien et de Sainte-Martine. La prison Mamerline est un sanctuaire entre tous vénéré; elle ne connaîtra plus les angoisses des agonies secrètes. Le sol même du Forum, ses dalles obstinément païennes ont vu s'élever une petite église de la Vierge mère, Sainte-Marie au Forum. Le rapprochement de ces mots, venus d'horizons si lointains, n'est-il pas curieux et saisissant? (^est là un de ces contrastes comme la ville éternelle en présenic souvent. Cependant cette église ne devait fournir «piune destinée éphémère; elle a disparu conuMc étoullée entre ces pierres qui répugnai(!nt à hii n-dcr la place; ainsi languit et se dessèche une plante chétive (jue le hasard dune brise féconde a fait germer entre deux pavés.
Au reste, toutes ces églises, parure nouvelle et longtemps
imprévue du Forum, empruntent leur plus grande magnificence aux débris qu'elles enchâssent, aux marbres ramassés dans les ruines.
Les basiliques, les sanctuaires qui ont fait la gloire de la l'iome papale, sont loin d'ici.
Un long espace de temps devait s'écouler entre l'eiïaccment suprême du Forum et sa longue exhumation, aujourd'hui seulement à peu près achevée. Les bœufs, les vaches y venaient poussés du long bâton ferré, et leurs pasteurs les escortaient, montés sur de petits chevaux. Ce n'était pas une solennelle hécatombe qui se préparait, mais la vente, l'achat 1res peu glorieux, un commerce très vulgaire. Dans l'attente du nouveau maître qui devait les emmener, les bêles ruminaient tranquilles et bruyamment reniflaient, inquiètes de ne sentir à portée de leur langue qu'une herbe poudreuse et desséchée; puis elles sonuneillaient de longues heures, car leurs maîtres de la veille, comme ceux du lendemain, n'étaient jamais bien pressés de conclure, et le Forum, devenu un pâturage, un dormoir, reflétait la si lointaine vision de ses premiers jours.
Les rêveurs, les chercheurs d'idéal, les glaneurs des hautes pensées, complaisamment visitaient ce Forum silencieux, les uns n'apportant à ce pèlerinage qu'une pieuse tendresse, les autres, le crayon à la main, interrogeant les ruines, ressaisissant à travers les siècles les splendeurs éteintes. Poussin, Gaspard Dughet, Claude Lorrain, combien d'iuitres sont venus là! lUen ou bien peu de chose troublait ces laborieuses méditations, cette sainte confraternité des grandes âmes et des crrands souvenirs. Les
('glises avoisinantes n'appelaient que le concours incei-tain et intermittent de fidèles peu nombreux ; rien ne parlait, rien ne respirait qu'en un discret murmure. Le pape Pie YII voulut même éloigner un peu le marché aux bœufs jusque sur la Vélia et planter d'ormeaux le vieux Forum, ainsi que sur une tombe respectée, on veut la consolation et l'abri de quelque verdure.
Les maisons étaient rares; quelques pistes mal frayées semblaient chercher à l'aveuglette le tracé des voies anciennes; un grand escalier, avoisinant la prison devenue église, escaladait le Capitolo, et si de là, arrêté sur les derniers degrés, quohiu'un de ceux qui savent penser et qui savent comprendre, se détournait et mesurait l'espace, son regard restait enfermé aux étroitesses jalouses d'un horizon bien réduit. 11 ne voyait des temples que des colonnes clairsemées, dernières survivantes de la futaie tombée sous la cognée; il n'en pouvait pas même mesurer la hauteur, car les décombres leur montaient aux cannelures et les ensevelissaient presque à demi. Les voûtes triomphales des arcs, où le nom des Césars encore resplendissait, s'enfonçaient ombreuses et basses ainsi que l'entrée de mystérieuses catacombes, et les bas-reliefs de guerres, de batailles, descendus au niveau du sdl, mettaient vainqueurs el vaincus à pcirléc de la main. Pour suivre l'épopée des victoires inq)ériales il fallait écarter du pied les broussailles ou les herbes folles. Kt cependant celle morne solilude grandissait jusqu'à l'innuensilé d'un monde à ces yeux ipii étaient dignes de la contempler, à celle ànie qui s'elfrayait de ne la jiouvoir contenir. C'est (|ue dans ces débris (jui sont à peine des ruines, dans
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celle lombe fainousc el qui seml)l;ul i-épaiidie en loiis ses
alenlours le silence et la jnuil même, se révélail la
plus féconde, la plus grande, la plus magnifique de toutes
les histoires, el que dans ces poussières frémissait encore
la vie la plus haute, la plus superbe qu'ait vécue Thu-
manilé.