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trop coni(il;tis;mimt'iit il voudra loujours ot partout lo rappel Cl".
Un poèti' grec, Archias, rovendiquant la qualité de citoyen romain, et voulant confier sa cause à l'éloquence d'un avocat écouté, affirmera sa résolution de consacrer un poème tout entier au consulat de Cicéron. Cicéron cependant, estimant sans doute que deux poèmes valent mieux qu'un, se chantera lui-même en latin et se racontera en grec. Il n'est pas d'écho dans l'univers qu'il in' veuille assourdir de sa gloire. A Cumes, à Tuscuhmi, l'historien Lucceius est le voisin de Cicéron; et Cicéron le visite, le courtise, le priant de ne pas l'oublier, même à l'occasion de dénaturer un peu la vérité à son plus grand profil. Il n'est si bonne cause qui ne soit meilleure encore aux lèvr(!s et dans les mains d'un bon avocat. N'est-ce pas d'une naïveté charmante, qui désarme et fait sourire ?
Un décret du peuple a proclamé Cicéron second fondateur de Home, père de la patrie et, ce qui est un hommage de plus haut prix, la parole de Caton l'a confirmé. Deux comédiens ont enseigné l'éloquence à Cicéron dans sa jeunesse, il semble que leur vanité impiiète lui soit devenue contagieuse. Il ne paraît guère au théâtre, où du reste il a fait ménager et réserver aux chevaliers, ses collègues, quatorze gi'adins particuliers, que pour guetter de flatteuses reconnaissances, des acclamations toujours espérées.
Cependant Pompée est revenu, triomphant; le triom[)hiî lui devient une habitude constante. Déjà, S\ lia régnant, et même un peu malgré Sylla, il a voulu trionq)her, et ce
LES TRIUMVIRS. KiU
lui fut un véritable chagrin de laisser quelques-uns de ses \)\us gros éléphants à la porte. Il les aurait voulu mener jusque dans sa maison. Pompée a le goût de l'énorme; c'est un personnage très encombrant.
Au retour de son second triomphe, Pompée a daigné redevenir un simple chevalier, et, sous cet équipage relativement modeste, il a figuré dans la revue que passent les censeurs. Mais seul son nom apparaîtra dans la dédicace du nouveau temple de Jupiter Capitolin enlin reconstruit, et voici dans quels termes il voudra immortaliser son moi fastueux, en un sanctuaire de Minerve, la déesse très sage et bonne conseillère que du reste il écoute très peu : {( Pompée le grand, imperator, ayant achevé une guerre de trente ans, ayant vaincu, dispersé, réduit en esclavage cent vingt et un mille quatre cent vingt-trois hommes, ayant coulé ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, ayant reçu la soumission de dix-huit cent huit places ou citadelles, ayant subjugué toutes les régions qui sont entre le lac Maréotis et la mer Rouge, a rempli le vœu fait à Minerve. »
La chlamyde d'Alexandre, après trois siècles et plus, est bien fripée et décolorée, Ponq)ée cependant a voulu la revêtir. Un ne le voit aux jeux du cirque que la couronne de laurier en tète et la robe trionq)hale sur les épaules. N'cst-il sorti de sa maison des Cariiuis que revêtu de la robe prétc^xtc, c'est rpi'il daigin;ra glorifier de sa in-éscnce quel(|ue l'cpréscntatioii lliéàlrale.
(lésai' lui-inériic, plus ('iii|ui'ssi' en ces bons (ifliccs (|ue pas un ami de l'oniix'c, a réclamé d;iiis le Sénat cl fait déciéliT la permanence iU' ces honneurs décoialifs. Ne
17(1 LK FOISUM.
serait-co pas que drjà le sacrificateur se complaît à parer
sa victime?
Mais l'étoile de Césai-, déjà levée sur l'horizon, va jeter un Ici éclnl (]iio tout sera de l'ombre auprès d'elle. Pompée seul, infatué et satisfait, ne saura pas le reconnaître.
Cependant Rome vil de sa vie journalière. Cicéron parle et plaide, assistant de sa parole une clientèle un peu mélangée. Autrefois il poursuivait dans Verres un préteur avide et pillard. 11 l'a montré assisté d'experts émérites, visitant les temples de Sicile et les dépouillant, enrichi d'un immense butin et l'exposant effrontément dans le Forum, ainsi que des trophées de victoire. Le grossier populaiie a pu contempler, les fms connaisseurs, chaque jour [dus nombieux, ont pu détailler, les uns sottement béats, les autres empressés et bavards, leCupidon dé Praxitèle, celui-là même que Phrynè paya de son plus joli sourire, l'Hercule de Myron et son Apollon, les Canéphores de Polyclètc, une Diane en l'obe longue, cheminant le flambeau à la main, trois Cérès, déesses tout particulièrement chères à la Sicile, la Sapho de Silanion, la léte grimaçante, magnifique cependant, d'une Méduse coiffée de serpents. C'était une attention bien délicate à Verres de peupler ainsi le Forum et de permettre aux plus humbles la vision de cet Olympe merveilleux avant de refermer sur lui les grilles de ses jardins, les portes de ses villas. Cette obligeance devait lui être fatale. La rapine, ainsi solennellement avouée, ne confirmait que trop bien les plaiiilcs désolées de la Sicile et les véhémentes dénduciations (le (licéron. Verres, condamné, obligé de fuir, hélas!
d'abandonner ses chères statues, a disparu de la scène. Ce pillard, à son tour pillé, a sauvé quelques vases corinthiens, quelques marbres, et ces épaves convoitées d'un autre voleur aussi effronté et plus puissant, Marc-Antoine, lui vaudront les tristesses d'un nouvel exil. Telle sera sa dernière détresse que Cicéron en prendra pitié et la voudra soutenir de ses aumônes.
En attendant, ce même Cicéron, si vaillamment sccourable à la Sicile, défend Fontéius, qui a traité les Gaulois comme Verres les Siciliens.
Scaurus, en quête des honneurs consulaires, use de brigue et de captation; il marchande, achète les votes. On l'accuse. Cicéron le défend : « Tu me demandes ce que je pourrai dire en sa faveur, écrit-il à son ami Atticus : que je meure si je le sais moi-même ! » Mais Cicéron est trop modeste ; jamais il n'est en peine de belles phrases et d'excellentes raisons; c'est son métier d'en tenir provision. Scaurus est absous, a Après cela, s'écrie son défenseur, qui poin'ra-t-on condamner? )) Scaurus est du reste au Palatin le voisin de Cicéron. (j'esl un honune tout à fait ciiannant. Sa maison est ornée de colonnes grecques hautes de treiile-luiit pieds. Cela devait bien lui valoir uiie liarangue ornalissinia.
Rome, en des jours de repentiis ou de dégoûts, confie aux lois la tàclu; vaine de suppléer les mœurs disparues. La loi De anibilii poursuit et chàlie la captation des votes. Ce nom seul raiipcllc les promenades affairées des intrigants allaiil dans le l'oiuin. (|uèlaiil les voix prêtes à tous les mairliaiidages. Ainsi l'ambilion, les andiilieux vieiment du l'oruni, du moins sous leurs noms désormais
172 LE FOIUJM:
vulgaires. Que de choses, et qui tiennent large place dans
la vie humaine, sont venues de là!
Valinius est l'ami de César, son ànie damnée. Il ose disputer la préture à Caton. Impopulaire et méprisé, en dépit de son très haut patronage, sa présence est saluée au Forum d'une hordée de sifllets, queUjuelois d'une volée de pierres. Des pierres, c'est trop. Valinius. par l'intermédiaire des édiles, demande très humblement que le peuple se borne aux fruits, les plus mûrs qu'il sera possible.
Cicéronlc déclare indigne de toute défense, cependantil le défend ; c'cstque César est là derrière, et souvent pourlui César se met en frais de complaisance et de coquetterie.
Ces débats retentissants et toujours suivis d'une assistance nombreuse, car Home aime écouter quand elle veut bien en accepter le loisir, ont pour théâtre les basiliques avoisinanl le Forum ou, plus souvent encore, le tribunal du préteur, maintenant, connue nous l'avons dit, auprès du temple de Castor, depuis «pie Scribonius Libo l'a fait transporter des abords du Comitium vers l'extrémité orienlalc du Forum.
L'escrime savante de la chicane et de l'éloipnMice trouve aux bords du Tibre la faveur (pie l'Athènes des anciens jours lui prodiguait. Quelquefois Uortensius dispute les victoires de Cicéron. C'est un orateur disert, abondant et très ornementé. Il transporte dans ses discours ses goûts de faste et comme sa gourmandise affamée du rare et du délical. Uortensius a des viviers bien (ouniis. On l'a \u |)lenriMla mort d'une murène, et cette fois ce n'étaicMl pas des larmes d'avocat.
LES TlUUMVms. 175
Cependant César a pris son essor. Elu préteur, à l'instant de partir pour l'Espagne, ses créanciers inquiets le voulaient retenir et déjà faisaient main basse sur son équi-
QVINÎVSHORTINSI
llortciisius.
page iU\ gueri'c. Cr;issiis ;i dû répoiidi'c iioiir lui cl catilionner luie dcltc de linil ccnl liciile lalcnls.
l'onipée conroil (iiichpic (tiMi)raye de l'opidciil Crassus. Home cependant leur a imposé une réeoiirili.ilidii publique l'I les a nouuués tous dciw eonsuls. Il faut bien qu'elle puisse, sans luniullc et l'àclieuse bagai're, enunagasiner le blé promis et (pii sulfira durant trois mois ù la nourri-
ture de tout un poufilo; il faut bion (Micorc qu'ollo puisse dîner tranquillement et prendre place aux mille tables que le généreux Crassus a fait dresser dans le Forum.
Un personnage, plus turbulent que pas un, usurpe dans la vie de Rome une importance (jue rien ne justifie, sinon son elTronlerie tapageuse. Patricien de naissance, il passera aux plébéiens avec armes et bagages. Ce n'est pas là une expression figurée. Clodius, à l'exemple de tous les agitateurs populaires, ses alliés ou ses adversaires, ne paraît dans les rues et surtout dans le Forum qu'escorté d'esclaves armés ou de gladiateurs. Ces assommeurs, ces égorgeurs de profession, font prime; on les loue, on lesacbète. Ce commerce prospère conune pas un en ces jours bénis de tous ceux (jui préparent et détiennent pareille niar(;liandise.
Fort jeune encore, Clodius, lionune de plaisir, a été surpris la nuit, dans la maison de César, en l'absence du maître, car on célébrait les mystères de la Bonne déesse, et seules les femmes ont le privilège d'y assister. Aussi Clodius avait-il revêtu la robe longue et traînante d'une esclave musicienne et tenait sous le bras sa double flûte, à moins que ce ne fût une cilliare. Cette belle équipée, ébruitée par la ville et niée vainement, décide le divorce. La femme de (X^sar, César Ta proclamé, ne saurait être effleurée d'un soupçon.
Cependant César n'a pas voué à Clodius une baine inexj)iable. Déjà sa grandeur répudie toute mesquine rancune. Clodius, non moins prodigue de ses bons offices, appuie la loi qui maintiendra, l'espace de cinq ans, Césai' dans le gouvernement des Gaules.
Il attaque Pompée, et sa brillante faconde éveille des échos très fidèles. « Quel est le Romain, dit-il, le plus perdu de vices? le Romain qui se gratte la tète avec un doigt? » Et chacun de répondre « Trompée ! » et de rire.
S'il se gratte la tète, César aussi affectait cette habitude nonchalante. Pompée n'est pas perdu de vices. 11 aime sa femme, ou, pour mieux dire, ses femmes, car il a multiplié ses noces. Julia, que César son frère lui a donnée en mariage, est aimée. Elle aime aussi. C'est un lien entre ces deux hommes qu'une fortune longtemps égale et comme incertaine en ses préférences dernières, isole et laisse dans un redoutable tête-à-tête.
Les quolibets n'ont pas épargné le grand P()nq)ée, non plus que les calomnies, non plus (pie les coups chaque jour plus libéralement échangés. Couvert de sang dans le tumulte d'une élection chaudement disputée, il dépouille sa toge et la remet à l'ini de ses esclaves, lui ordonnant de retourner au logis et d'en rapporter une autre qui n'ait pas encore sollicité les suffrages populaires. Julia, déjà inquiète d'un retour retardé, reconnaît la toge de Pompée, défaille, tombe sur la place, et, devenue mère jilus lot (pie Lucine ne l'aurait voulu, elle ineuri, eni|)(trlaiit avec elle toute espérance d'un accord (jui ne soi! pas une trêve mal consenlie,
(licéron a complé Clodius au iiombri' de ses amis. Son amitié est indulgente et facile. Mais voilà Clodius acharné contre lui; Clodius le lail chasser de Rome, de cette ville (jUcCicéron gioi'ilie et (|uil a sauvée. Ce n'est pas loiil. la maison du banni scr.i jetée bas, rasée ; elle profane la sainl(;té de Rome.
17(i LE FUKUM.
Los pénales abolis, la place est consacrée aux dieux. On se hâte, Clodius n'étant pas assuré du lendemain. Lui aussi a pillé la Grèce d'une main empressée. Une statue, celle d'une courtisane, est hissée sur un haut piédestal ; h voilà cette Laïs, ou cette Phryné des anciens jours, passée * déesse, et déesse de la liberté. Clodius a dû rire de cette métamorphose.
Il remporte, mais non sans résistance ; et plusieurs fois on le voit cantonner sa royauté orageuse au temple de Castor. Sa bande l'occupe des journées entières; il en fait une citadelle et, de là, surveille le Forum, ainsi qu'un pilote inquiet , les incertitudes et les mystères de l'horizon.
A|)i'és un e.vil de seize mois, exil désolé, laborieux cependant, car Cicéron, ivfiigié dans le travail littéraire et les méditations philosophiques, en a su féconder tous les instants, l'exilé revient, il traverse l'Italie, porté, semblet-il, sur les bras d'un peuple tout entier. Cette rentrée dans Rome réunit le joyeux attendrissement des réconciliations désirées et le tapage d'une marche triomphale. Au retour de Cilicie, une lointaine province qu'il avait honnêtement et très humainement gouvernée, Cicéron, s'enorgiieillissanl de qiiehjucs montagnards traqués, à jjcu près soumis, jouant à Vunperaloi\ drè\è de triompher comme César même ou le grand l'ompée. Ce l'idicule lui a été épargné ; il a dû se contenter de Vovation ; et le voilà qui mène le vrai trioni|»lie mérité et désirable, triomphe peu militaire, tout pacifique, innocent et d'autant plus précieux.
La l'éparation est complète. La maison de l'exilé sera reconsti'uile sur son emplacement aux frais du Trésor
LES TIUUMVIllS. 177
public, et la liberté de Clodius cédera la place à la tyrannie de Cicéron. Il n'aura plus sa fille, sa cbère Tullie, pour réjouir ses pénates retrouvés. Elle est morte, et le père ne cesse de gémir. Ce deuil inconsolable étonne, scandalise quelque peu. Les Romains, les meilleurs même, ne conçoivent de douleur inert'açable (jue celle qui intéresse les choses de l'État, et cette bruyante désolation, en des épreuves de la vie intime, est taxée de faiblesse et de puérilité. Clodius la calonuiie et la raille.
Le rappel de Cicéron témoigne du repentir de lîome, d'une révolte des consciences, mais non jias d'un apaisement des esprits. Cicéron a toujours eu, il garde encore des protégés peu reconunandables. Son ami Cœlius fail jeter bas de son tribunal Trébonius, le préleur urbain, et, maître du Forum par le di'oil de ses violences, allicbe une loi proclamant la gratuité des logements, la supi)ression des loyei's, l'abolition des dettes.
Les Gracques sont dépassés. Ainsi reparaissent les élernelles questions sociales et les projets de lois agraires, mais non plus éludiées par des hommes épris du seul inlérét pid)lic. Lois et réformes ne son! que des armes pei'lides et redoutées. On se les jette à la (été comme les pieires ; elles frap[)ent et souvent pai' derrièi'e connue les poignai'ds. Elles tondxint dans la houe, elles roulent dans le sang, et JMni.iis les m.iins ne nianqin'iil |i(tiir les r,ini;isser et l(!s brandir.
Clodius, né |i;ilri(-i('ii, sert Ir |i;ii'li plébéien, on |ilnl('il il clier<-li(' à s'en ser\ir. Milun, m'' pli''l»(''i(Mi, esl inl'éodé nux [lalriciens. L'un brigue le consulat, l'aulre marchande la |iréhirt'. Knlie llomi' cl r.incicmie Alhe, sur l'illiislre
voie Appienne, que César de ses deniers a fait réparer, les deux bandes se sont rencontrées, et sur le très noble champ (le bataille où les Curiaceset les Iloraces ci'oisaient le glaive et grandissaient leur petite niclée aux propoilions d'une héroïque épopée, esclaves, sicaires en sont venus aux mains ; Clodius est resté sur la place.
Son corps, tout sali des poussières de la roule, déchiré, sanglant, rentre dans Rome, et les fidèles le portent, criant vengeance, attestant les dieux comme si le ciel même devait prendre parti en ces misérables querelles. Le cadavre est hissé sur les rostres, les bras ballants, la tête basse, on l'y voit pendre ainsi qu'une guenille méconnaissable. Le populaire, en ses tendresses, est un peu brutal et très capricieux. Le cadavre est repris, porté dans la Curie, visite importune et qui ne saurait conseiller la prompte réunion des sénateurs. Les bancs sont brisés, entassés, un bûcher s'improvise. On y met le feu. Le bois brûle, le cadavre brûle, la Curie brûle, la Curie, enceinte illustre et que tant de souvenirs gloi'ieux auraient dû sauver de l'outrage et de la ruine, si la Rome des anciens jours restait une religion. La Curie. i)ompeusenient dénonnnée par Cicéron tenq)le de la sainteté, de la dignité, de l'intelligence, la Curie, tête de Rome, qui elle-même est la tête du monde, n'est plus que le bûcher funéraire de Clodius. Ce misérable mêle sa poignée de cendre aux cendres les plus illustres que Rome puisse jeter au vent. Ce n'est pas tout. La basilicpic l'orcia. colle-là même que la piélé r;iiniii;il(' de Caton si .Mijremcnl (iét'cndait. s'embrase, croule, et l(»ngtenq)s la fiunée noiiv enveloppe le front de la cité. iNest-ce pas quelle porte le deuil de
SCS grandeurs profanées et de la vieille liberté disparue?
Certes Clodius mérite une large place dans l'histoire du Forum. Mort, il y règne toujours, car il le saccage et le brûle. Les Barbares ne feront pas mieux.
Qui donc maintenant gouverne? Les lois? on ne saurait le dire, (lette Rome, maîtresse du monde, a-t-elle du moins un maître qui soit l'incarnation de son génie et de sa pensée? Elle en a trois. Une trinité dominatrice, sorte de Cerbère aux têtes inégales, Crassus, Pompée, César, ont imaginé une magistrature monstrueuse et que Rome ne connut jamais. Lucques a vu naître le triumvirat, non sans protestation des dieux; ils ont multiplié les présages funestes. Le Tibre débordé a détruit le pontSublicius; les gradins écroulés d'un théâtre ont enseveli de nombreuses victimes. Les protestations de Caton ont retenti plus haut : elles n'ont pas été moins inutiles. Le triumvirat désole Cicéron, mais Caton bataille avec une autre vaillance. Le monde romain, partagé en autant de lois (pi'il y a départageants, ainsi qu'aux jours néfastes où Sylla morcelait et jetait aux enchèies les patrimoines des proscrits, est devenu le butin de trois honunes. Ils ont bien voulu tirer au sort et même solliciter la confiiinalion conq)laisanlc des lois. Les Gaules sont la part de César, l'Kspagne, l'Italie, rAfri(pie la part de lN)m|»ée, l'Orient et ses mirages décevants, (piilc (Idivciit (l('V(»icr, la part de (>iassus. Us ont décidé cela entre ('ux,(r(nie bonne amitié, ou |>lulôl d'un(! égale avidité; et tout cela passerait pi'ul-élre dans le silence d'iin |icii|ili' (tiihlii'iiv di' lui iiiriiu' cl sali^l',■ut, si Caton n'était là debout . |)lus solide siu' sa vieille foi nationale, plus lier en son intransigeance iinpénileiite
Poinpoc.
180 LK Idl'.lM.
(|iriiii(' slaliic (le bronzo. Celle quo Pompée s'est fait érigei devant les loslres, s'abattra de son piédestal plus vite (|iii' cet homme de chair et de sang, clia(|ii(' jdur exposé aux leiuiiétcs du Forum, toujours ballotté, jamais englouti.
Déjà le tribun Métellus avait proposé une loi permettant à Pompée de faire entrer à Rome une véritable armée. La résistance de Caton et du ti'ibun Minutius Thernms a fait échouer cette tentative, mais non sans peine et sans tumulte, et Caton a payé sa victoire de (juelques blessures. (Jn ne saurait l'intimider. Il a poursuivi en justice quelques-mis des plus compromis entre les sicaires de Sylla, et, ne pouvant leur redemander le sang répandu, il les a du moins contraints à restituer l'argent reçu. Un ne saurait le corrompre. Au retour de son expédition de (]iiy|)r(', il a lui-même escorté les trésors conipiis, et, sans détourner un sesterce, il les a fait dé})()ser devant lui, ne se liant à personne de ce soin, dans le trésor i)ublic. 11 n"a voulu se réserver (pi'une statue du philosophe Zenon. Il a donc ameuté contre lui les tueurs mal satisfaits d'avoir tué gratis, et tous les frelons pillards de la ruche.
Caton est à la tiibune, combattant les lois dictatoriales (pii doivent armer et sanctionner le triumvirat. 11 parle, on l'iiiterronqit. 11 continue, l'n licteur intervient et l'arraclie des rostres, non sans (pie les ongles aient marqué sur la pierre. On le croit disparu, il l'ejtarait. 11 a repris a tribune d'assaut; il parle encore. Ce n'est plus un lie-
LES TI'.IUMVIUS. 181
teui', c'osf toute la IjuihIc, grossie de coiiiplnisaiits satellites, qui renviroiine, le saisit et l'entraîne. La prison va se refermiM' sur lui, mais il l'aut ehemiiiei' quehjue temps, cl la foule curieuse, émue peut-être de cet entêtement sublime, ne met aucune liàle à livrer passage. Caton lui parle, harangue, tonne;
Regardons bien cet lionnnc qui s'en va tout seul, sous les bourrades, peut-être sous l'écrasement de ces mains mercenaires; c'est quelque chose de plus grand maintenant (|ue tous les tiiomplies si souvent étalés, que toutes les iriagnificences dont le nionde a payé sa servitude, c'est la vieille Rome qui passe pour ne plus revenir.
César gagne des batailles; il inqiose aux (iauluis dont le nom seul fut longtemps une épouvante, mieux que la domination de Rome, sa suprématie bientôt docilement consentie et comme son étroite parenté. C'est moins de l'asservissement qu'une cordiale et féconde adoption. Que fait cependant Pompée pour contre-balancer la fortune grandissante de César? Il soutient la lutte et cette redou tabli; concurrence; mais César, en ces enchères de popularité, maintient plus haut et son nom et sa gloire, ('alon lui-même est ti'o|) bon JSoniaiii pour ne pas le reconnaître. C'est du fer que César jette dans la balance, à l'exenqile des anciens (iaulois, et l(!s jours ne sont pas encore venus où le fer péseia moins (|ue l'or.
l'ompée domie des fêles; l'ompée coiistniil un théâtre, le |)remier tlié.'ilre permaiuMil que lionie ait comui. jléjà Scaurus, le beau-lils de Sylla, le ilii'iil de Cicéron. en avait inqu'ovisé lui on qualre-vingl mille spectateurs |»ouvaieiil prend ic place. Trois mille statues leur lenaienh'om-
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pagnio; trois cent sdixfiiito colonnes s'alignaient, et de. précieuses niosaï(jnes lleuiissaient le dallage de l'orclicslre. Ce ne fut cependant qu'une vision à peine entrevue, un rêve dissipé en l'espace de quelques jours. Pompée, plus soucieux de l'avenii', a voulu faire œuvre qui dure. Il a conservé de Mitylène un souvenir toujours complaisammenl évoqué. Tous les poètes du pays n'ont-ils pas célébré ses victoires dans un concours par lui-même institué et présidé? Le théâtre de Mitylène a vu cette apothéose, c'est donc le plus beau, le plus glorieux théâtre qui soit au monde; et le théâtre de Rome en présente une répétition agrandie.
Les temps ne sont pas encore oubliés de tous où le Sénat, gardien jaloux des mœurs viriles qui font les bons soldats, interdisait les sièges dans les théâtres. Ces rigueurs ne sont plus de saison. On pouri'ait, Cicéron l'avoue, dire le théâtre, les comices du peuple. 11 faut donc à ce maître toutes les prévenances. Pompée lui a fait uiénager des gradins de marbre assez vastes pour contenir quarante mille souverains. Cette fois il a pensé à tout, à Vénus qui asseoit son temple au sommet du théâtre et préside les jeux, au peuple, aux flâneurs curieux seulement de libres causeries et d'aimables rencontres, car un vaste portique les attend et les sollicite, enfin au Sénat (|iii pourra trouver au sortir du théâtre une curie toute neuve et sans la tristesse des souvenirs ini|)ortuns. La superbe du grand Pompée olïre l'hospitalité aux collègues de Caton.
Les fêtes d'inauguration assurent au fondateur un renouveau de gloire et de crédit. On a joué une tragédie,
le Cheval de Troie, régal très littéraire à l'adresse des délicats, une tragédie comme les aime Pompée, avec beaucoup de cortèges, de la cavalerie, de l'infanterie, toute une armée, trois mille cratères portés en grande pompe, six cents mulets défdant. Cela n'est-il pas plus éloquent qu'une tirade d'Euripide? Puis, cette magnilique concession faite aux lettrés, élèves de la Grèce, on a tué cinq cents lions et vingt éléphants. Les pauvres bétes, menacées de mort, ont supplié le peuple d'une pantomime si gauche, si lamentable, si désolée que ce fut grande pitié. Comment dire après cela que le peuple romain n'a pas d'entrailles?
Cicéron réprouve ces grossières hécatombes; mais Cicéron n'est écoulé qu'en ses harangues solennelles, et pas toujours. L'affaire du meurtre de Clodius agite le Forum et Cicéron accepte d'assister le meurtrier. Milon n'est-il pas de ses amis? Encore une amitié bien compromettante. La mise en scène est magnifique et telle que le Forum ne devait pas souvent en présenter une pareille. Le temple de Castor prête ses degrés à Domitius, qui préside les débats. Des troupes nombreuses en occupent les abords et le débouché de toutes les rues avoisinantes. Pomjjée, (piclipiclois perfidement complaisant aux agitations de la rue, car il a plus d'une fois espéré (ju'une bonne dictature établie à son profit en serait la conséquence dernièi'c, cette fois a voulu et ordonné l'ordre, la traïKpiille dignité du silence et le res|»ect des lois. Kiilnuré de soldats, il se tient, bien en vue. (IcvjmiI le temple <le S.iturne. Le tabulariuiii, dépositaire desarchives et lies lois, est derrière lui, tel tpie le consul Catulus l'a
l.si LE FORUM.
liiil icinanior et exhausseï". Ainsi Pompée »Hend et de loin fl «le liaiil sa [iirsideiice son vciaiiie, dominatrice de toutes les antres. Les portiques lu-ants. ouverts sur de confus anioiMcllciiiciits (le (li'coinhres. les ruines lamentables et que le souvenir de la veille montre encore toutes fumantes, le vide et le silence de la Curie disparue, toute cette inunense désolation accuse les enfants parricides achariiés à la profanation de leur vieille mère. Certes Cicéron pourrail tii'er de ce spectacle même de sévères enseignements. Il se trouble cependant, il balbutie, il défaille, il se traliil lui-même. Serait-ce que l'innocence de Milon ne lui apparaît plus en toute évidence et que ses complaisances d'avocat redoutent le démenti? Voilà Milon bien lu.d défendu, l/avenii' l'acquittera peut-être, l'avenir est un tribunal toujouis attentif à la voix de Cicéron. On peut douter cependant que cette consolation lointaine ait compensé une aussi flagrante déconvenue.
César revient ; et lui-même et ses légions victorieuses, ils roulent du sommet des Alpes ainsi qu'une avalanche que rien ne saurait arrêter, a Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. » Kt jjartout et toujours il {leut dire cela. Le Iiubicon n'est qu'un ruisseau fiancbi d'une seule enjambée. La loi n'est plus qu'un revenant à peu près inaperçu, et César ne croit pas aux revenants. Il naraît, tout se dissipe, tout fuit. Sénat, peuple, magisfrats, armée consulaire tout à coup évanouie, tout cela n'est plus qu'une poussière soulevée dans son chemin et qui se (lissi[)(> devant lui.
César n'est jamais pris en défaut. Il a depuis longtemps organisé sa police secrète et discrète. Ses inspecteurs,
SCS écouteurs iimltiplient ses yeux et ses oreilles et lui assurent une stnpéfiiuito ubiquité. 11 est partout. N'est-ce pas déjà un attribut divin?
Faut-il user de corruj)tion? La main de César mieux que pas une est adroite et libérale. IJn tribun en crédit, cela vaut doux millions do sesterces ; Curion le prouve en les empocbant. Un consul est de plus haut prix, quinze cents talents, soit sept millions et demi de sesterces; ^niilius Paulus s'est lui-même ainsi taxé. 11 est vrai qu'il porte un très grand nom et que la honte n'en est pas vulgaire. Jlmilius Paulus veut du reste faire la part du peuple en cette fastueuse aubaine. 11 lui construit une basilique nouvelle, à proximité de ce qui fut lancienne Curie et dans la mitoyenneté de la basilique Fulvia. œuvre du censeur Fulvius Nobilior. Les marbres précieux commencent à prendre le chemin de Rome. .Emilius Paulus met à contribution la Pbrygie et dresse en colonnades des blocs venus de ces lointains rivages. Cicéron hii-niéme [)roclaine l'édificcï nouveau une œuvre très glorieuse.
César lui-ménie ne saurait déiiondirer les sommes englouties aux appélils de Marc-Antoine. Après cela comment s'étonner que les tributs payés, les inunenses pillages ne puissent suflire toujours? Le temple de Saturne, Vivrarium, le saint des saiids, est ouvert et vidé. Il s'est trouvé cependaid, |)our le dél'eiidie de sa j)iésence et de ses protestations, un liihun; c'est déjà beaucoup. César a borné sa victoire à le l'aire jeter deliors; César n'est pas niécliaiir, il ne \riil ([iic les i-i Hautes nécessaires, ou du moins ulilrs.
Pompée ;i voidii |inuisnivre la giu'iic. Il a li(»nvé des
m; LE FORUM,
peuples et des rois qui ont rallie sa Rome fuyante. l(M-i-e est dt''j;i si bien accoutumée à son asservissemei quCllo |)i'()(lii,nic ses soldats à ses maîtres, serait-ce poi s'eiilrc-dr'cliirei' (»t hieiitûl apitcsantir plus durement joug de la majesté romaine. Mais les vainqueurs de Gaules ont fait un pacte avec la victoire. « Frappez ai visage ! » , leur a dit César. Et cette fleur de la Rome é\é gante et joyeuse qui s'en allait traînant dans les camï ses plaisirs et ses dissipations, toute cette jeunesse dorée prompte à gourmander les lenteurs prudentes du viei Pompée, a fui plutôt que de se laisser défigurer. Qu'il sont loin les jours où l'on s'enorgueillissait au Forum" d'un corps tout couturé de blessures!
Pompée est mort. Caton est mort, et celui-ci debout, fièrement, librement comme il convient à la cause servie. 11 s'est déchiré les entrailles, ne fuyant rien ni personne que la clémence et le pardon de César. Avec lui meurt la vieille liberté romaine. De tous les autres qui en assument la défense, combien l'auraient mieux respectée que César?
A la première nouvelle de la bataille de Pliarsale, les statues de Pompée ont disparu. Mais on ne les a pas détruites, seulement emmagasinées. La fortune a des surprises et des retours si singuliers ! Pompée laisse une lignée redoutable. Mais César, sceptique et sans rancune, grandi jusqu'aux dédains de bien des choses et de bien des gens, les fait revenii", ces pauvres statues, les remet en pleine lumière, et l'ombre consolée du grand Pompée lui en a dû pardonner sa mort. 11 rend aussi à leur piédestal les statues de Sylla. Il n'est plus de gloires ni de
Jules Ci's.ir
LES TRIUMVIKS. 189
î^randeui's diins Rome qui no disparaissent dans la gloire ft la grandeur de César.
Il triomphe; et cependant, au Vélabre, devant le temple de la f'élicité, une roue de son char s'est rompue; le triomphateur a failli rouler dans la poussière, funeste présage et qui, l'espace de quelques instants, a fait taire It's acclamations. Pour abattre cette idole vivante il suffit donc d'un caillou; l'avertissement ne sera pas perdu.
Grande fête cependant et qui dépasse en magnificence I (41es mêmes de Crassus et de Pompée. Crassus avait dressé dix mille tables dans le Forum, César en fait dresser vingt-deux mille. On distribue à tout venant, car une armée d'esclaves est mise au service du peuple romain, le blé et l'huile : c'est pour les provisions du lendemain. L heure présente, plus joyeuse encore, voit circuler à jileins cratères le falernc et le vin de Ciiio. Les celliers (le LucuUus n'étaient pas mieux fournis (jue la place publique. Ne serait-ce pas que l'on a pillé les villas d'ilortensius? Voilà que les murènes apparaissent servies par milliers. César s'est ingénié à d(!s alleiilioiis (lélicales; il a l'ail tendre un vélum assez vaste pour couviii- le Korum tout entier. On boit frais et beaucou|), et l'on boit à rond)re. Connncnl imaginer a[)rés ri'ia (pie le peuple ail perdu un seul de ses droits'? La preuve cpi'il les conserve tous, c'est qu'il on fait commerce. César se prodigue luimême. Il visite ses convives, il va de table en table, il parle à cliacuii et à Ihms. l'iiis. les tables lapidrnii'iil enlevées, des gladiateurs sont venus. I! n'est pas de belle l'été romaine qui* n'arrose le sang, (i'est complaire à César
l'JO Lti lUHUM.
(|uo (r.'icceplor un rôle en ce spedaclc. Liil)ériiis. un chevalier romain, figure dans une })anlomiine, et des princes d'Asie ont dansé dans un carrefour.
Le quatrième jour a prolongé les fêtes jusque dans la nuit. Des éléphants sont venus; ils tiennent dans leur trompe des torches emhrasées : ainsi s'éclaire la promenade du grand César. Voilà ce que le grand Pompée n'a pas imaginé.
Rome se rue dans la servitude, et les lionneurs tombent sur César à l'écraser. Ne serait-ce pas, en effet, dans la pensée de quelques-uns, car il a ses ennemis, pour l'écraser plus sûrement? « Entre ces prérogatives prodiguées, il en est, dira l'historien futur, de trop ridicules pour être mentionnées. » 11 est consul pour cinq ans, tribun à vie, il conuuande aux choses mêmes du ciel et de l'éternité. Ne vient-il pas de réformer le calendrier? Le droit lui est reconnu de disposer du sort de tout citoyen qui a suivi la faction de Pompée ; il n'en abusera pas, mais c'est tout un peuple qui lui est abandonné. Lui plaira-t-il déclarer quelque guerre, plus ne sera besoin d'en référer au Sénat, et (juaiil au triomphe, il lui e.sl décei'né j)ar avance, poui' les victoires qu'il remportera. Eniin il est préfet des mœurs et cela doit lui sembler plaisant, (jucl aveu! lidiue, parait-il, na jtlus de citoyen qui remi)orte en vertu sur Jules César!
Cicéron ne pourrait résister à cet universel entraînement. Son fière f)uintus a seivi dans les armées de César. Cicéron cepciidanl se lait désirer. Il voyage, mais à petites journées. Le rejoindi'c est facile. Il visite ses villas, «'est sa grande ressource au.\ jours d'angoisse et d'incertitude.
LES TuiuJivms. lyi
La conquête du proinier orateur de Rome vaut bien (juclques pas ; César met toute la bonne grâce du monde à les faire, etCicéron rentre à Home, un peu bumilié, apprivoisé cependant.
A quelque temps de là, une cause criminelle occupe le Forum. Le coupable est de ceux qui ne sauraient espérer de clémence ou d'excuse. César, qui préside les débats, le déclare. Il veut bien écouter l'avocat défenseur, car cet avocat est Cicéron, mais César condamnera, César cbàtiera. Cicéron parle cependant. L'implacable justicier s'attendrit. César acquitte, il ne sourit pas. César sourit volontiers, mais jamais bors de propos.
Depuis longtemps César a rêvé d'affirmer sa toutc- [iiiissance en des monuments d'utilité ou de splendeur publique. Rome a son Forum, César aura le sien. 11 a lait acheter, au nord de la (trison Mamertine et dans le voisinage de l'ancien Forum, un vaste enq)lacement. La dépense, réglée par l'intermédiaire obligeant et honnête de Cicéron, a monté à soixante millions de sesterces.
Le retour de César, sa présence ont activé, précipité les travaux. C'est une œuvre dai-ehitecture remarquable, un présent digne de César (pii le donne et de Rome qui le reçoit. Tout est là conçu, consacré à la gloire du maître. Il a son tenq)le, ou pliilot celui de Vénus mère. Vénus est l'aïeult; di; César; (lersonnc; n'eu doute (pie lui-même, mais il n'aurait garde; d'en convenir. Un sculpleui- grec de talent et de renom, ,\rcésilas, a sculpté i'iuuige de la déesse. Arcésilas connaît son niérilc ; il lui l'.iiil la pronu'sse d'opulentes liln'ralilés pour lui nicllrc l'éhauclKtir à la main. La seule reproduction eu plâtre d'une coiqie
192 LE FUIUM.
|);ir lui ciselée lui a été payée un talent. Les sujets légers lui plaisent et le sollicitent. Ses nymphes joyeuses laissent la vision d'un âge d'or très accueillant. C'est dire que la Véiuis enfantée par lui tempère sa majesté divine d'un sourire aimable et d'une grâce très humaine.
Tout est grec dans le Forum nouveau, et le plan d'ensemble, et les détails décoratifs. La Grèce a été mise à contribution cette fois encore, non sans recherche et sans examen ; César est un délicat et un connaisseur. H juge des œuvres de peinture et de sculptuj'e aussi bien <pie des hommes, l.'ne Médée, un Ajax du peintre Timomaque ont été payés quatre-vingts talents. Le péristyle du temple leur prête son abri. Mais plus tard Auguste voudra que l'image de Cléopâtre habite le temple même et tienne compagnie à la déesse, jugeant peut-être quel'Kgyptienne était une divinité non moins séduisante et non moins redoutable.
Cé.sar lui-même habite son Forum et l'annonce. Lysippe avait modelé un Alexandre et lièrcment l'avait canqié sur le fameux Bucéphalc. Quelques retouches ont d'Alexandre le Grand fait le grand César. On a corrigé aussi les pieds de Bucépliale, les pieds du cheval favori de César présentant en effet des particularités très remarquables, une forme (pii les rap|iroche d'un pied hmnain, et, moyennant cette assimilation un peu bi'Ulale, Jules César apparaît reconnaissable à ses soldats, reconnaissable à ses sujets.
Quelques-uns de ses trophées de victoire sont conservés dans le temple : six coffi'cts remplis de pierres gravées, une cuirasse toute garnie de perles ramassées aux
LES TRIUMVIHS. 193
rives les plus lointaines où se soit jamais abattue l'aigle des légions. Elles viennent de Bretagne, de cette île hier encore ignorée de tous. En vérité cette conquête vaut la peine que l'on y songe ; cette cueillette de perles suffit à la recommander, ot ce n'est pas sans raison que le Sénat
Le Foruiii.
Fragments du Plan antique de Rome.
ordonna vingt jours d'actions de grâces sur la seule nouvelle de cette expédition aux limites du monde.
Tout cela est beau sans doute? et cmieux, mais silencieux. César n'a pas voulu de tri])nne dans son Eornni : c'est un meuble inutile, (piel([uefois gênant. Seuls (luelques débats judiciaires viendront là promener leur caquet sans pensée et sans écbo. Un bien court espace séj)are le Forum nouveau du Forum ancien, un passage dallé qu°iiitiTroMq)t un petit Jamis. .Mais de l'ini à l'aulre le (;niili;i>|c csl iiiimensc. (les (iitïi'n'iK'fs ;ip|Mr;iiss('nl non p;is seulement (Lins l;i symélrii' magiiilique. harmonieuse, mais un |ieu Iroide du Forum de César et dans Firrégu-
194 LE FUUU.M.
laritt' pittoresque, instructive surtout, du vieux Forum; l'air n'est pas le même que Ion respire là-bas, que l'on respire ici. Les poussières que le vent soulève et rassemble. ne sauraient se confondre, et le soleil, semble-t-il, qui dore les marbres de César, ne vient pas cbauffer les vieilles dalles de pierre, ensanglantées de tant de fureurs. mai> aussi sanctifiées de tant de gloires. Un Forum qui soil mieux et plus qu'une bâtisse magnifique, cela ne saurait s'improviser. César a son Forum, mais ce n'est rien que le Forum de César.
César lui-même a semblé le comprendre. Le vieux Forum l'occupe, ne vaudrait-il pas mieux dire, l'incpiièlc et l'obsède? Sur l'enqilacemcnt de la basilicpie Seniprovia. en bordure de la voie dite a sous les vieilles boutiques », subveterlhus, il entreprend laconstrucliond'une basilique qui l'eiuportera en étendue sur toutes celles qui ont déjà ouvert leurs portiques aux flàiieries des promeneurs. La basili(iue Jidia tiendia large place dans la décoration dernière du Forum romain.
Ceci n'est cependant qu'un travail d'èdilité, un nouvel acte de numificence. Cela faisant. César fait mieux, mais non pas autrement que tant d'autres puissants du jour. Le Forum lui devra une transformation, ou plutôt une révolution autrement considérable. César déplace la tribune, il la fait reporter vers le sud. Ce n'est rien qu'un voyage assez court, mais César l'ordonne et c'est déjà un signe des temps qu'il soit obéi sans murmure. Le déménagement s'opère en bon ordre, en toute régularité, presfpie religieusement. Les pierres sont remises en place selon l(!urs disi^isitions premières. Quelques-uns des mo-
iiiinients cominémoratifs, le complément de la tribune et en quelque sorte le magnifique commentaire de son histoire, l'ont suivie, les éperons d'Antium, les statues des ambassadeurs traîtreusement mis à mort, les figures des trois Parques dites communément les Sibylles, enfin l'indispensable Marsyas que les orateurs sont depuis déjà si longtemps habitués à voir à leurs côtés.
Ainsi la tribune est déménagée. Dans un déménagement bien des choses se perdent, souvent l'âme même de ceschoses. Cette déchéance n'est pas pour déplaire à César.
Il a bien fait cependant de renuier ces vieilles pierres et de les asservir à sa personnalité encombrante, au moins autant qu'il est possible. Il rêve, il prépare aux rostres, par lui rajeunis, une consécration singulière et que ces mêmes rostres, encore inviolés, auraient acceptée de bien mauvaise grâce.
Une statue de Jules César a été dressée dans le Forum, et bien que le bronze doré resplendisse à faire baisser les yeux des passants, c'est un hommage assez vulgaire et que Rome prostitue à le décerner trop souvent. Mais un beau matin la statue est apparue ceinte d'un diadème. Quelque gaminerie, sans doute, peut-être un méchant tourde (juelque ennemi acharné â conq)romeltre le grand César. Le diadème a été retiré et le |)remier émoi s'est bientôt apaisé. Mais (-ésar vient d(! montera la tribune. Un nombreux cortège l'accompagne, presque une cour, on i)ourraits'y tromper: l'empressement des fidèles est si humble, si obséquieux. Le regard du maître devient une faveur divine. Il a revêtu la pourpre trionqdiale; il est assis sur un siège d'or, un seinhlant de trône, on pour-
196 LE FOHLM.
rait encore s'y tromper. 11 ne dit rien, tout fait silence. Qu'est-ce donc qu'il attend? Voici qu'un magistrat accourt, écarte la foule, se hisse auprès de lui et dépose à ses pieds un bandeau royal. C'est un tribun, et la commission est singulière pour un tribun. On applaudit mais sans élan. Le tribun ressaisit le bandeau et le vet placer au front de César. César résiste, César se défen^ On lui fait violence évidemment. Le maître de la cavalerie Lépide, est là dans l'assistance; il l'appelle à son aide.j Lépide ne bouge non plus qu'un terme. Un citoyen de quelque renom, Cassius Longinus, prend le bandeau desl mains du tribun et le replace sur les genoux de César. IIJ est bien empressé, bien compromettant, ce Longinus, e^ César devrait se méfier. On crie, mais les cris sont travei ses de longs silences. Décidément la pièce marche mî et se refroidit.
Un acteur nouveau entre en scène, bon comédien et plein de verve. Si la pièce doit être sauvée, lui seul peut accomplir ce sauvetage. C'est le temps des Lupercales, fêtes joyeuses et populaires. Antoine a grossi son escorte ordinaire de bons camarades, de mimes, d'histrions. Son entrée fait grand tapage et réjouit toute l'assistance. Antoine à son tour prend le bandeau royal; il en coiffe César. Enlin le voilà donc couronné ! On applaudit. Cela est-il sérieux cojiendant, ou bien serait-ce une incartade de l'ami Antoine, très égayé des lil)ations dei'niéres? Quelques-uns s'étomicnl ; les applaudissements se sont ralentis, voilà que des sifdels ont répondu, traversant la sérénité de ce ciel d'apothéose, comme des éclairs, précurseurs d'un terrible orage.
« Salut, roi ! » a-t-on dit. « Je ne m'appelle pas roi, (lit le couronné, je m'appelle César. » Et c'est plus rare cf plus grand en effet, bien qu'il semble l'oublier. L'audace d'Antoine ne fait pas merveille. César se découronne et loin de lui jette le bandeau qui tombe et roule dans la foule. On le ramasse cependant, on le regarde, on le soupèse, on se le passe, et César, précipitant le dénouement de cette comédie mal engagée, mal sue, surtout mal accueillie, décide enfin que ces insignes royaux seront portés au Capitole, offerts à Jupitei', seul roi des Romains.
Pesante coiffure qu'un diadème, toujours il laisse ifuelque trace au front qui l'a porté. Ainsi cette royauté, si malheureusement essayée, abdiquée mais non sans regret, a laissé quelque vertige en la pensée de César. Il ose des impertinences que sa prudence lui aurait déconseillées hier encore. La tète lui tourne. Il savait merveilleusement se garder chez les Germains et chez les Gaulois; il ne sait plus se gai-der dans Rome, et cependant jamais le péril ne fut aussi pnîssant.
Un jour qu'il est assis dans son Forum, ou plutôt dans la magnificence de sa nouvelle divinité, il oublie de se lever à l'approche du Sénat; (>t ([uelques-uns l'ont fait observer non sans colère. Une aiMre fois, traversant le Forum, il aj^Mçoil le tribun l'onlius A(piila, cl le tribun à son tour affecte de ne i)as se lever, a Tribun, redeniandemoi la république, lui a crié César tout en riant! » Et l'on a ri, mais du bout des lèvres. Jupiler affole ceux qu'il a résolu de perdre, et le diadème offert, rebut obligé de César, n'était pas pour le dieu, il le faut iccitnnaiire, une offrande bien flatteuse.
César cependant agite 1er, plus vastes desseins. Sa pensée embrasse les fronlièrcs lointaines, la vengeance de Oassns, en même temps qu'un ensemble de travaux publics qui doit transformer la Rome des anciens jours. Rome ne possède qu'un seul tbéâtre, et ce tbéàtre consacre la gloiiv de Pompée, c'est liuniiliant pour son vainqueur. Aussi ('ésai' décide la construction d'un second tbéàtre ; déjà il en a mar(|ué l'emplacement. Le Sénat, si dédaigné qu'il soit, rosie une institiilion, ou du moins une décoration traditionnelle; cependant le Sénat, que l'incendie a dépossédé de sa curie, vagabonde à travers la ville; mais déjà l'hospitalité de César lui est promise. César construira une curie nouvelle, sous la seule condition de lui donner son nom.
En attendant, le grand Pompée est l'hôte que le Sénat a choisi. C'est dans la curie mitoyenne du tbéâtre pompéien qu'il tiendra sa prochaine séance.
Décimus Brutus est allé au-devant de César qui hésite à venir. Deux Rrulus sont de la solennité: la rencontre est
menaçante . ce Décimus Brutus, subtil en ses ruses et ses effronteries de comédien, etMarcus Brutus, le neveu, le gendi'e de Caton.
Nous l'avons dit. César demeure à la Regia, au seuil même du vieux Forum. Les Vestales sont ses voisines. Parmi les reliques sacrées que leur vigilance a reçues et doit garder, sont des boucliers tombés du ciel au iour où le ciel même prenait
Marcus Brulus.
LES TUIUMVIUS. 199
soin d'armer les fils de Romulus. L'orage lointain qn'anienaient les Cimbres et les Teutons, déjà les a fait résonner dans le silence de la nuit. Les voilà qui viennent de résonner encore; l'épouvante en a traversé tout le sanctuaire jusqu'à la maison de César. Sa femme, Calpurnie, s'est éveillée gémissante; un rêve lui a montré César percé de coups. Enfin les chevaux de César, ceux-là même qui traînèrent son char de triomphe, ont refusé de manger, et silencieux, immobiles, ils pleurent. Que de prodiges! Que d'avertissements! César en est ému. Décimus Brutus le vient trouver, le presse, le cajole, amicalement le gourmande. Il paraît que l'on attend César à la curie de Pompée; on l'attend impatiemment. Décinuis Brutus néglige seulement de dire le nom de ceux qui attendent.
Décimus Brutus a tout prévu. Il a fait apporter une litière. Il y fait monter César, il prend place à ses côtés; il stimule la nonchalance des porteurs.
Ainsi Jules César quitte la Hegia, gagne le Forum, dépasse l'arc de Fabius, suit la voie Sacrée, laisse derrière lui le temple de Castor, puis, obliquant sur la gauche, pénètre dans le viens Ëtruscus. Bientôt il tournera le temple de la bonne Fortune, celui-là même qui, de son perr(»n heurté au passage, a brisé une roue au char du triomphateur. Maintenant il est loin du Fdrum.
Il revient bientôt. Ti'dis esclaves, en ces premiers instants de sui'prise et d'émoi, ont pris soin de ce (pTil en reste. Ils l'ont replacé dans la litière, sans niéine en refeiiner les voiles. Celte fois ils précipitent le pas, celle charge leur i)èse au cœui- plus encore peul-èlrc cpi'aux é|)aul('s, et librcuKMii le sang de César a dégoutté tout
200 I.t FUKIM.
le long (lu choinin. Tronte-ciiiq blessures, iiioloiides,
furieuses, acharnées, onl livré passage au sang divin des
Jules.
Les clameurs de (lalpurnie ont accueilli le mort, et César, rentré dans le Forum, semble à lui seul l'occuper tout entier. Ce mort est de ceux qui encombrent ; l'écroulement de César couvre Rome et la terre de ruines. Les meurliiers sont vainqueurs, et les voilà qui fuient. Le Capitole les accueille. Serait-ce donc que déjà ils ont besoin d'un refuge? Cassius, Marcus Brutus en descendent cependant, mais dans un très modeste appareil. Us gagnent les rostres, ils parlent. On les a laissés faire, on les écoute, mais c'est tout; le succès est médiocre et le cadavrie est là tout prés; Uii aussi peut-être il écoute, et jieul-étre il va parler.
Il parle en effet. César a laissé un testament; César a tout prévu et rien n'était mieux à prévoir qu'une disparition soudaine. 11 lègue à chaque citoyen individuellement trois cents sesterces, au peuple tout entier ses jardins. Antoine sera le dépositaire de ce testament; il en saura faire un usage merveilleux. C'est une arme offensive et défensive. .Vntoine toutefois, en ces heures premières, use de réserve et de diplomatie. Cinna. que la veille de sa mort César élevait à la j)rèfure. publiquement eu a dépouillé les insignes, comme si la faveur de César lui était tout à coup devenue une souillure. Cicéron applaudit au meurtre, mais recommande l'oubli et la paix. Antoine ne veut rien compromettre. Il n'a pas suivi Lépide envahissant le Forum, ameutant les vétérans de César.
On va célébrer les funérailles. C'est une bataille su-
LES TIUUJIVIRS. 201
prême et César est accoutumé de gagner les batailles. Un citoyen de haut renom vient-il à disparaître, c'est un usage consacré de promener dans le Forum la pompe de ses funérailles; ainsi la vieille Rome est associée au deuil des familles qui lui sont une gloire. Ce n'est là toutefois qu'une étape en ce voyage dernier. Les funérailles de César n'auront d'autre théâtre que le Forum. C'est là qu'elles doivent commencer et qu'elles doivent finir.
Le corps est déposé devant les rostres. Debout dans ces mêmes rostres, Antoine le regarde, Antoine le domine, Antoine semble le consacrer. Il a revendiqué l'honneur de prononcer le panégyrique traditionnel. Antoine n'est pas un orateur délicat et d'une éloquence châtiée jusque dans ses véhémences dernières comme Cicéron ; mais il a le geste expressif et puissant, la voix bruyante, la mimique passionnée, et ces dons grossiers suffisent à la domination d'une foide elle-même très grossière et très passionnée. Il n'a pas voulu, selon la coutuiue, de pleurcuises à gage, de joueurs de (lûte. Antoine doit suffire à pleurer, à gémir; il a su prévoir qu'un terrible concert de sanglots et de lamenlalions éclatera, s'il le sait déchaîner. Il le sait à merveille. Il commence à voi.x basse et dans ra|)aisement d'une sorte de résignation douloureuse. Puis les paroles se sont {U'essées plus rapides sur la bourlic. Les phrases sont plus roiut(>s, bi(Milôt lialelanl(>s, inachevées. C(> sont des exclamations, des cris, un toiuieriv de désolation et de désespoir. Antoine ne |(arle |ilus à l'assislance. II no veut plus voir que César; il rinter|)elle, il le gourmande, il le découvi-e, il a saisi la toge (|ui l'enveloppai! cl qu'une pudiUM" timorée avait ramenée sur le corps tout entier.