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LE FORUM ROMAIN SOUS LA RÉPUBLIQUE

accusation d'hommes soutenus et attaqués par l'un ou l’autre parti. Tout cela ne va pas sans violences réciproques, sans que les tribuns se précipitent des portes de la Curie à la tribune pour dévoiler au peuple les projets du sénat et en appeler à son suffrage. Le peuple envahit le Comitium et entoure la Curie pour peser sur les décisions des pères conscrits. Les patriciens, à leur tour. descendent sur le Forum, maltraitent les tribuns, empêchent de procéder au vote, dispersent la plèbe. Parfois, au contraire. le sénat se fait humble et, vêtu d'habits de deuil comme dans les temps de calamité, vient sur le Forum en suppliant dans l'espoir d'attendrir le peuple. Consuls et tribuns se disputent la tribune qui souvent est occupée avant le lever du soleil ou couverte de bancs qui en interdisent l'accès à la partie adverse. C. Gracchus, le premier, y parle tourné non plus vers le Comitium mais vers le Forum. transférant ainsi la souveraineté des patriciens aux plébéiens. L'ennemi est-il aux portes de Rome, le peuple convoqué sur le Forum refuse de s'enrôler et arrache ainsi au sénat, qu'effraye le danger de la patrie, des concessions depuis longtenips réclamées en vain.

C'est au Forum que se sont déroulés la plupart des drames qui ont accompagné

l'abolition de la royauté, la chute des décemvirs, la dictature de Sylla, la tyrannie des

triumvirs, les luttes d'Octave et d'Antoine. Un jour même le Forum se hérissa de fortifications en bois. Pendant ces périodes troublées, on vit les consuls C. Marius et C. Papirius Carbo tirer les sénateurs de la Curie, comme d'une prison, et les faire massacrer sur le Forum; les partisans de Clodius occuper la Curie, le Comitium et le Forum, et faire de tels massacres que le frère de Cicéron échappa à la mort en se cachant sous des monceaux de cadavres et qu'on dut étancher avec des éponges le sang qui ruisselait sur le Forum; Marius et, après lui, Sylla, puis les triumvirs exposer autour des rostres et du lac Servilius, comme de hideux trophées, les têtes des proscrits.

Si le peuple est surexcité par un fléau, par la misère, par des charges nouvellement imposées, par des circonstances politiques ou par des meneurs, c'est encore là qu'il vient manifester. Il porte au Comitium et brüle avec la Curie le cadavre de Clodius. On vit encore au Forum des émeutes de femmes soulevées par des lois somptuaires et des émeutes d'usuriers. Pendant la peste qui désola Rome, en l'an 175 avant Jésus-Christ, un jour de prières fut décrété et tout le peuple réuni sur le Forum s'engagea par le vœu suivant : « Si l'épidémie et le fléau s'éloignent du territoire romain, il y aura deux jours de féries et d'actions de grâces. » D'ailleurs, toutes les fois qu'un grave événement agite l'opinion, c'est au Forum et au Comitium que la foule affue. Quand le bruit se répand que les légions ont passé sous le joug aux Fourches Caudines, que les armées romaines ont été défaites par Hannibal à Trasimène et à Cannes, les boutiques se ferment sur le Forum où les affaires sont suspendues; le peuple s'y presse avide de renseignements; les femmes, mélées aux hommes, tendent les bras vers la Curie, et, pour délibérer, les sénateurs sont obligés de faire écarter la foule. Pendant que les légions marchent contre Hasdrubal, les sénateurs au Comitium, le peuple au Forum demeurent en permanence, attendant avec anxiété des nouvelles du combat; et quand enfin les messagers de la victoire se présentent, la foule est si compacte qu'ils ne peuvent pénétrer jusqu'à la Curie.

Les dieux choisissent souvent le Forum pour y annoncer par des présages les châtiments que le peuple cherche ensuite à conjurer par des sacrifices : on voit sur le Forum, sur le Comitium, sur la Græcostasis, sur l’aréa du temple de la Concorde, des pluies de sang et de lait tomber; des oiseaux solitaires se poser sur le Forum; un essaim d'abeilles y descendre, pendant que des citoyens, croyant voir sur le Janicule des légions armées, donnent l'alarme; un vol de vautours s'arrêter sur le temple de la Concorde et un hibou y pénétrer. Au-dessus du temple de Saturne, par un ciel serein, apparaissent un grand arc-en-ciel et trois soleils.

Au Forum, les magistrats font des communications au peuple, et c'est un usage qu'après leurs campagnes, les chefs d'armée lui rendent compte de ce qu'ils ont fait. C'est aussi au Forum et au Comitium que se jugent ces grands procès politiques qui divisent et passionnent la foule et où parlent les orateurs en renom : les procès de

Coriolan, de Manlius Capitolinus, de Scipion, de Jugurtha, de Verres, de Milon, etc.; on

y fait des exécutions de prisonniers et de condamnés; on y soumet des esclaves à la torture; les corps nus des suppliciés sont exposés aux insultes de la foule sur les degrés des Gémonies, puis, avec des crocs, le bourreau les traine, à travers le Forum, jusqu'au Fibre.

Les fastes consulaires et triomphaux sont gravés sur les murs de la Régia; dans divers endroits du Forum, on expose les fastes, des prescriptions religieuses, des lois, des traités avec les peuples amis et aussi des listes de proscrits.

On voit, par ce rapide exposé, que presque toute la vie intérieure de Rome

affluait au Forum, que tous les grands événements extérieurs y avaient un écho; que vraiment cette place de sept arpents était bien le centre du monde.

Ce développement rapide du Forum, l'importance qu'y prirent l'exercice des droits constitutionnels du peuple et les manifestations de la vie populaire, l'obligation de déverser sur le Forum les tribunaux trop à l'étroit au Comitium, la puissance du sénat décroissant à mesure qu'augmentait celle du peuple, toutes ces causes eurent

pour résultat d'amoindrir le Comitium; non moins que son influence morale, son

étendue matérielle fut restreinte par la construction de curies plus grandes; sous

l'empire, il n'est guère distinct du Forum qui l'a absorbé.

Mais ce serait se faire une idée bien incomplète du Forum que de le considérer seulement les jours d'élection, de lutte entre les classes, de grande émotion populaire. Il était des jours où le Forum n'était pas moins animé; une foule aussi dense s'y pressait, abritée contre les rayons ardents du soleil par des voiles de lin étendus

au-dessus du Comitium, du Forum et de la voie sacrée; des échafaudages, des

tribunes provisoires offraient aux privilégiés, ou à ceux qui pouvaient les payer, des

places commodes pour bien jouir des spectacles divers qui attiraient au Forum la

population de Rome et des environs. Mais ces spectacles publics étaient-ils donc le privilège des grands et des riches? Tout le peuple n'y était-il pas convié? Et alors la place ne devait-elle pas être au premier occupant? Tel était l'avis du fougueux tribun C. Tiberius Gracchus, qui, une nuit, fit démolir toutes les tribunes qu'on avait dressées pour la fête du lendemain. Le Forum, en effet, avait ses fêtes et ses cérémonies religieuses. À certains jours, des sacrifices y étaient célébrés et des afhches, apposées ça et là, indiquaient à quels endroits les citoyens devaient, pour y assister, se réunir par curies. Îl était traversé par des processions où, au milieu d'un appareil des plus variés, on portait, en grande pompe, les statues des dieux. La plus curieuse de ces processions, celle des jeux romains ou grands jeux, se formait au Capitole, descendait le clivus Capitolinus, puis, par le vicus Jugarius, pénétrait sur le Forum; elle en sortait, pour se rendre au cirque Maxime, par le vicus luscus. En tête, venaient, sur des chevaux, les fils adolescents des chevaliers, et, après eux, à pied, ceux qui,

plus tard, devaient servir dans l'infanterie; ils étaient divisés, suivant leur ordre et

Joueurs de flûte en grand nombre marchaient devant des hommes chargés, les uns

leur classe, en ailes et en compagnies, afm de montrer aux étrangers combien était nombreuse et belle la Jeunesse romaine qui, bientôt, devait porter les armes. Des chars à quatre, à deux chevaux, des chevaux isolés avec leurs conducteurs les suivaient. On voyait ensuite des athlètes presque nus; des chœurs de danseurs en trois groupes : les hommes, les adolescents, les enfants: des joueurs de flüte, avec des instruments courts, d'un modèle antique; des citharistes avec des lyres d'ivoire à sept cordes. Les danseurs portaient des tuniques de pourpre retenues par des ceintures de bronze, des épées suspendues au côté, des lances courtes; les hommes étaient coiffés de casques à haute aigrette ornée de plumes; en tête de chaque chœur, marchait un maître qui donnait la mesure et le rythme de danses guerrières. Ces danseurs étaient suivis de

silènes et de satyres vêtus de tuniques velues et de peaux de bêtes, la tête couverte de

soies hérissées ; ils imitaient, avec des gestes ridicules, les danses sérieuses des chœurs,

les dénaturant à dessein, afin d'exciter l'hilarité de la foule. Puis des citharistes, des

d'encensoirs où brülaient les parfums et l'encens, les autres de vases d'or et d'argent sacrés et profanes. La marche était fermée par les statues des dieux portées sur des épaules humaines, avec leurs attributs et sous la forme que leur ont donnée les Grecs.

On voyait aussi au Forum des revues, des combats d'animaux et de gladiateurs,

des jeux, de grands repas publics. A la mort de M. Valerius Levinus, ses deux fils célébrerent sur le Forum des jeux funèbres qui durèrent quatre jours et où combattirent vingt-cinq couples de gladiateurs. Là aussi, on faisait des expositions de choses propres à exciter la curiosité : œuvres d'art, tableaux, et, sous Auguste, un serpent long de cinquante coudées.

Enfin, les pompes triomphales, dont nous aurons plusieurs fois l'occasion de parler, se déroulant sur la voie sacrée, traversaient le Forum dans toute sa longueur.

Ces jours de fête, on ornait les boutiques et les portiques; de riches citoyens prêtaient à la ville des œuvres d'art et des tentures; à une époque ancienne, au temps où il n'existait pas encore de théâtres, on organisait, avec des tableaux et des statues de véritables scènes: la nuit venue, les jeux se célébraient quelquefois à la clarté de

nombreuses lumières.

Des troubles et des fêtes, toute la vie romaine n'était pas là. Le Forum avait une population spéciale et permanente, des Jorenses, comme on les appelait. Les périodes troublées pendant lesquelles on échangeait des coups souvent mortels sur le Forum, les réjouissances même devaient, en dérangeant leurs habitudes, ne les contenter qu'à demi. Les jours ordinaires, le Forum est leur domaine. C'est en eflet un centre de rendez-vous et d'intrigues; un lieu d’'embauchage. C'est là qu'on vient engager le personnel nécessaire

pour les fêtes privées : valets, cuisiniers, joueurs de flûte. Auguste ordonne aux citoyens

de n'y paraitre qu'en toge. Les boutiques, occupées à l'origine par des bouchers et aussi par des maitres d'école, deviennent rapidement plus luxueuses et plus décoratives; des changeurs s'y établissent. Les joailliers, les bijoutiers de la voie sacrée attirent au Forum une clientèle riche et aristocratique. Les banquiers, les courtiers, les usuriers et leur inévitable cortège de spéculateurs de toute catégorie se rencontrent aux tabernæ nove et aux vcleres, dans les basiliques, près du temple de Castor et autour des Janus. C'est là que siègent les censeurs. Les tribunaux civils et criminels entretiennent, réuni autour de la statue de Marsyas, tout un peuple d'avocats, de plaideurs, de témoins, de gens d'affaires; les ventes aux enchères, faites souvent par les banquiers, et les ventes d'esclaves ont aussi leur public. Vers le milieu du Forum, près du ruisseau par où s'écoule l'eau des pluies appelé Canalis se réunissent les gens qui, pour ce motif, ont reçu le sobriquet de canalicolæ, pauvres diables, parasites complaisants, hableurs, ivrognes et aussi mauvais plaisants. Les hommes riches et bien posés fréquentent la partie basse du Forum; le vicus Tuscus, au contraire, est mal famé. Vers Subure, sont les pickpockets et vers l'Argiletum les copistes, les libraires et les cordonniers; sur la Vélia, et particulièrement près de la summa sacra via, les fruitiers; près de la basilique Æmilia, les marchands de vases en bronze, et, sous les portiques des basiliques, jusqu'à la création du Forum piscarium (marché aux poissons), les marchands de poissons empestent les tribunaux. Autour de la fontaine de Juturne, les malades et les infirmes viennent chercher la guérison de leurs maux. Un peu partout circulent par groupes les fläneurs, les habitués du Forum, population désœuvrée, prête à tous les coups de main, que Tite-Live oppose au peuple laborieux. Ils se livrent, au mépris des lois, à des jeux de hasard; les dalles de la basilique Julia et du Forum portent encore les marelles et autres jeux qu'ils y ont gravés. On les rencontre près du cadran solaire, au Comitium, près de la peinture représentant la victoire de M. Valerius Messala sur Hiéron de Syracuse; les rostres qu'ils fréquentent les font appeler subrostrani et les basiliques subbasilicani; 11s se promènent au-dessus du lac Curtius et partout ils fabriquent et colportent les fausses nouvelles, critiquent les opérations des généraux, font des plans de campagne infaillibles; ’aul-Émile, avant d'aller combattre Persée en Macédoine, leur adresse de la tribune une verte réprimande et de fines

railleries.

CISABIUITIRIE

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