‹ Le Forum romain et la Voie sacréeChapitre 5 sur 59 · ROMULUS ET TITUS TATIUS · texte numérisé non relu

ROMULUS ET TITUS TATIUS

Romulus avait fondé sa ville, mais les habitants manquaient pour la peupler. Aussi, sur la pente du Capitole qui s'incline vers le Forum, entre deux bois sacrés, 1l choisit un espace et déclare que c'est un asile; à droite et à gauche se dressaient les deux sommets du Capitole : celui du nord portait la citadelle; sur celui du sud, déjà visité par Jupiter au temps d'Évandre, Romulus devait bientôt élever le premier temple consacré à cette divinité. De toutes les villes, esclaves ou hommes libres accourent en grand nombre; tous sont reçus. Parmi eux, Romulus en choisit cent auxquels il donne, avec le titre de sénateurs, le nom de pères; ce furent les chefs des familles patriciennes. Ils se réunissaient, pour délibérer, sur le Vulcanal, place découverte, située a l'extrémité nord-ouest du Forum, au pied du Capitole, un peu plus haut que le Comitium. Mais ce peuple nouveau semblait destiné à périr; les familles des bourgades voisines lui refusaient toute union avec leurs filles : pour se marier suivant leur condition, ces gens-la, disaient-elles, n'avaient qu à ouvrir un asile pour les femmes. Romulus dissimule son dépit; après avoir pris l'avis des sénateurs, il annonce des jeux à Neptune équestre et invite les voisins. Ceux-ci, sans défiance, y viennent avec leurs familles et, à l'improviste, les Romains enlèvent six cent quatre-vingt-trois Jeunes filles. Les Sabines étaient les plus nombreuses. C'était, au premier chef, un casus belli. ‘Frois peuples, les Cénéniens, les Crustumériens et les Autemnates, se liguent contre Rome; ils sont défaits. Romulus ayant, de sa propre main, tué le roi des Cénéniens, célèbre le premier triomphe et offre les dépouilles opimes. On porte devant lui l'armure du vaincu et le butin; ses troupes, en armes, l'accompagnent, faisant entendre des chants religieux et des vers à sa louange; lui-même, vêtu de pourpre, couronné de lauriers, porté sur un quadrige, monte au Capitole. Là était un chêne vénéré par les bergers; Romulus y dispose en trophée les armes du roi qu'il a tué et trace les fondations d'un temple

à Jupiter Feretrius.

La guerre contre les Sabins fut plus laborieuse. Dès le début larpeia leur livra la citadelle capitoline dont son pére avait le commandement. La derniére bataille de cette guerre est célèbre. Après une série de combats indécis, les Romains lächèrent pied, fuyant, sur toute la longueur de la vallée du Forum, devant les Sabins. Ceux-ci,

arrivés sur la Vélia, allaient, péle-mêle avec les fuyards, entrer par la porte Mugonia

dans l'enceinte du Palatin, quand Romulus, s'arrétant, adressa à Jupiter cette priere un peu longue pour la circonstance : « Jupiter, cest pour obéir à tes présages que là, sur le Palatin, j'ai jeté les premiers fondements de cette ville. Déjà, achetée par un crime. la citadelle est aux mains des Sabins, et maintenant, ayant franchi la moitié de la vallée. ils marchent en armes contre le Palatin. Mais toi, père des dieux et des hommes, repousse-les d'ici; dissipe la terreur des Romains, arrête leur fuite honteuse. Et moi, en ce lieu même, je te voue, sous le vocable de Jupiter Stator, un temple qui sera, pOUT nos descendants, le témoignage que, par ton secours, la ville a été sauvée. » Puis, comme sachant sa prière exaucée : « Romains, s'écrie-t-il, Jupiter très bon et très grand vous ordonne d'arrêter votre fuite et de reprendre le combat. » ‘elle est l'origine légendaire du temple de Jupiter Stator, dont nous nous occuperons tout à l'heure.

Les Romains sont dociles à la voix de Jupiter et, à son tour, l'ennemi fuit le long de la vallée du Forum. Leur chef, Mettius Curtius, serré de près, se sauve à grand'peine

à travers un marais, et, depuis ce temps, dit Tite-Live, ce marais, situé au centre du

Forum, conserva le nom de lacus Curtius. Le combat continuait cependant, quand les femmes sabines, épouses des Romains, les cheveux épars, déchirant en signe de deuil leurs vêtements, sortent de la ville, se précipitent entre leurs maris romains et leurs parents sabins, et, par leurs prières, mettent fin au combat.

Romulus qui, plusieurs fois pendant la guerre, avait donné, sur le Vulcanal, des rendez-vous secrets à Titus Tatius, traita avec lui des conditions de la paix, en un lieu voisin que dés lors, s'il faut en croire Varron, on appela Comitium, du verbe latin coire, se réunir, parce que là s'étaient rencontrés les deux rois. Nous verrons bientôt quelle fut, pour l'histoire de Rome et spécialement du Forum, l'importance du Comitium. Il

fut décidé que les deux nations réunies en un seul peuple seraient gouvernées par les

deux rois désormais associés.

Le sanctuaire de Vénus Cloacina. — Après le combat, les deux armées se puriferent, suivant les rites, avec des feuilles de myrte. Un autel, ou plutôt une plate-forme à peu près circulaire, supportant des statues, conserva le souvenir de cette action. Il était dédié à Vénus Cloacina, ainsi nommée du vieux mot latin cuere qui signifie purifier. Ce sanctuaire subsista sur la limite septentrionale du Forum, à l'endroit où se

trouvait un groupe de boutiques appelées taberne novæ (les boutiques nouvelles),

LE FORUM ROMAIN II

depuis qu'elles avaient été reconstruites après un incendie. La basilique Æmilia fit disparaitre ces modestes constructions et son portique couvre leur emplacement. Mais quand M. Boni dégagea le portique de la basilique, ses ouvriers mirent au jour la base très antique d’un édicule qui parait bien avoir été le sanctuaire de Vénus Cloacina. Le soin avec lequel on a, pendant les reconstructions de la basilique, respecté ce petit édifice qui, cependant, interrompt son escalier monumental, prouve la sollicitude et la vénération des Romains pour ce témoin de leurs premières origines.

La paix conclue, les deux souverains, fidèles aux vœux faits pendant la guerre, construisirent les édifices promis.

Janus, usant du pouvoir qu'il possédait sur les sources, avait mis en fuite les Sabins en faisant jaillir contre eux des eaux bouillantes et sulfureuses. Au lieu même de ce prodige, c'est-à-dire à l'endroit où la rue de l'Argeiletum ouvre sur le Forum, entre la curie et la basilique Æmilia, Janus eut un autel dont, plus tard, Numa devait faire un

temple.

Le Vulcanal. — Sur le Vulcanal, un autel fut érigé à Vulcain. En 1901, M. Boni en a mis au jour la substruction taillée dans le tuf; on y voit encore la trace d’une très antique restauration remontant probablement au temps qui suivit la destruction des monuments du Forum par les Gaulois. Au seizième siècle on a retrouvé l'autel par lequel, en l'an 9 avant Jésus-Christ, Auguste avait remplacé l'ancien. L'inscription nous apprend que l'empereur y employa l'argent qu'à l'occasion de la nouvelle année lui avait oflert une souscription populaire.

Le Vulcanal était orné de statues. Romulus y érigea la sienne, couronnée par une

Victoire, entre deux quadriges en bronze pris aux Camerini; une inscription commémorative racontait ses hauts faits; plus tard, on y tansporta du Comitium la statue d'Horatius Coclès qui, seul, avait, contre les Étrusques, défendu le pont Sublicius; on y dressa aussi, sur une colonne, la statue d'un acteur tué au cirque par la foudre.

Ce fut, aux premiers temps de Rome, le centre du gouvernement; le sénat s'y réunissait; les assemblées populaires s'y tinrent habituellement tant que le Forum resta étranger à la politique, et même au delà, puisque, à l'occasion des troubles qui suivirent la mort de la fille de Virginius, le décemvir Appius Claudius ÿ convoqua le peuple, pendant qu'une assemblée contraire se tenait au Forum.

De vastes édifices, plusieurs fois reconstruits dans des proportions de plus en plus grandioses, restreignirent le Vulcanal; sous l'empire, il se confondait avec l'aréa commune aux temples de Saturne et de la Concorde; on avait toutefois respecté l'autel de Vulcain, un cyprès contemporain de Rome, qui périt sous Néron, un lotus planté

par Romulus et encore vivant au temps de Pline l'Ancien.

Le temple de Fupiter Stator. — Quant au temple de Jupiter Stator voué par Romulus, il fut construit au delà du Forum, à l'extrémité opposée au Vulcanal, près de la porte Mugonia où les Romains avaient cessé de fuir. Il occupait le point culminant de la Vélia, en bordure de la voie sacrée, près de l'emplacement où s'élève encore aujourd'hui l'arc de Titus. À ce point le plus élevé de son parcours, la voie sacrée se nomme swmma sacra via. Un bas-relief antique d'un grand intérêt, provenant du tombeau des Haterii sur la voie latine, et aujourd'hui conservé au Musée de Latran, représente, entre autres monuments, l'arc de Titus désigné par les mots arcus in sacrd vid summä; à côté s'élève un temple dédié à

Jupiter; on aperçoit, dans la cella, comme

par la porte ouverte du temple, la statue du

sraror dieu armé de la foudre. C'est certainement

BAS-RELIEF REPRÉSENTANT LE TEMPLE le temple de Jupiter Stator que nous savons,

DE JUPITER STATOR À : : ’ par des textes d'auteurs, avoir été construit en cet endroit. En 204 avant Jésus-Christ, pendant la guerre contre les Samnites, les Romains, pris de panique et poursuivis par l'ennemi, allaient rentrer en désordre dans le camp. Le consul L. Postumius Megellus, avec le même succès, renouvela à Jupiter Stator le vœu de Romulus; le sénat, pour accomplir ce nouveau vœu, fit reconstruire le temple que, sans doute, quatre siècles d'existence avaient mis en mauvais état. L'édifice qui figure sur le monument des Haterii n'est pas celui de L. Postumiks, mais appartient à une reconstruction de l'époque impériale. C'était un temple corinthien, avec une façade de six colonnes; le fronton était orné, dans sa partie centrale, d'une simple couronne avec ses bandelettes: une frise courait sur l'architrave.

La curie, ou palais du sénat, était augurée et consacrée comme un temple. Les sénateurs, en eflet, ne pouvaient, ailleurs que dans un lieu auguré, prendre des décisions légales. Quand, comme cela arrivait quelquefois, ils tenaient leurs séances hors du local habituel, c'était toujours dans un temple. Le jour où il prononcça sa première catilinaire, Cicéron, craignant des troubles et l'audace de Catilina, avait convoqué le sénat dans le temple de Jupiter Stator, parce que, par sa situation au sommet de la Vélia, ce temple était une véritable forteresse d'où l'on pouvait facilement résister à un coup de main.

Les pierres qui subsistent du temple de Jupiter Stator sont aujourd'hui confondues

avec les fondations d'un édifice du moyen âge qu'on appelait Z'urris Chartularia.

Les deux rois construisirent encore, mais hors de la région du Forum, d'autres édifices; ils englobérent dans la ville deux collines : le Quirinal qui, avec le Capitole, fut

occupé par latius; le Cælius que Romulus ajouta au Palatin. La vallée du Forum,

couverte de forêts où croupissaient des eaux stagnantes apportées par le Tibre ou descendues des hauteurs voisines, fut déboisée et desséchée; alors seulement apparut, à peu près délimitée, cette place célèbre, appelée Forum, qui, de nos jours encore, préoccupe si vivement les historiens et tous ceux qu'intéressent l'histoire de Rome et les origines des peuples latins. Mais ce ne fut pas tout d'abord ce lieu unique, centre de la domination romaine, cerveau auquel devait bientôt affluer toute la vie de Rome et du monde civilisé; le Vulcanal était encore le siège du gouvernement où se réunissaient les sénateurs, où le peuple était convoqué quand il avait à recevoir quelque communication officielle. Le Forum ne fut d'abord qu'un marché, un lieu de discussions étrangeres à la

politique. Première origine de la voie sacrée, une chaussée le traversait, reliant le Capitole

au Palatin et, au milieu, en souvenir du traité qu'ils avaient conclu, les deux rois élevérent un autel.

Tatius, après avoir combattu trois ans contre Romulus et régné cinq ans avec lui, fut assassiné à Lavinium. Romulus, désormais seul roi, ne montra pas, dans ce malheur, une douleur convenable; c'est Tite-Live qui en fait l'aveu.

Enfin, après un règne de trente-sept ans pendant lequel des guerres heureuses avaient affermi et étendu la grandeur naissante du royaume qu'il avait fondé, Romulus, passant en revue son armée, disparut au milieu des ténébres d’une violente tempête. On ne trouva trace ni de son corps ni de ses vêtements. Il était âgé de cinquante-cinq ans.

La croyance s'établit que le dieu Mars son père l'avait enlevé au ciel et que, de là, déifé

sous le nom de Quirinus il présidait aux éternelles destinées de son peuple.

La pierre noire et le tombeau de Romulus. — Une tradition cependant a existé dans l'antiquité, attribuant à Romulus un tombeau dans la ville de Rome. On a cru récemment retrouver ce tombeau, très discuté dès sa découverte et connu aujourd'hui sous le nom de la pierre noire ou le tombeau de Romulus. Nous allons nous y arrêter quelques instants.

En l'année 1899, M. Boni mit au jour un dallage de marbre noir entouré d'une bordure en travertin assez élevée pour empêcher qu'il soit foulé aux pieds. Plus tard, à un mêtre quarante centimetres plus bas, apparurent des constructions en tuf, incomplètement recouvertes par le pavé noir. Elles se composent de deux bases parallèles reliées entre elles, à l'une de leurs extrémités, par une traverse; entre les deux bases, l'écartement, large d'un métre environ, est en partie occupé par un dé en tuf de petites dimensions. Prés de ces bases, mais avec une orientation différente, une pierre conique se dresse à côté d'une pyramide portant sur toutes ses faces une inscription latine en caractères grecs tracés à la manière dite boustrophédon, c'est-à-dire continuant ses lignes sans interruption de gauche à droite, puis de droite à gauche. Cône et pyramide sont brisés à la partie supérieure.

La pierre employée, le style des bases, spécialement de leurs moulures, le niveau

inférieur sur lequel ces monuments sont assis, les débris très archaïques des statuettes et

des fre

gments de céramique au milieu desquels ils gisaient, les caractères et la rédaction

de l'inscription, tout concourt à reculer, jusqu'à une époque très ancienne, leur

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