I. Le Forum dans l'antiquité
I. Nom et origines. Le \no\. forum n'avait pas pour les anciens la signification, très répandue dans les langues modernes, d'une place destinée aux réunions, judiciaires et aux cérémonies publiques. Les grammairiens latins font dériver le mot forum du verbe ferre: suivant eux, forum c'était le lieu où l'on discutait les affaires et où l'on vendait les marchandises {qtio conferrent suas controversias et quae vendere vellent guo ferrent). Les philologues modejnes sont d'accord pour rejeter cette étymologie. Toutefois ils n'ont rien pu proposer de certain à la place. Mais des différentes conjectures qu'ils ont émises, une des plus plausibles est celle qui donne au mot y<?;7^?« le sens de « jDlace à l'extérieur de la ville, espace clos ». \^ç. forum le plus ancien de Rome, \e forum boariiim était situé entre le Palatin et le Tibre, en dehors des murs « romuléens » . De même aujourd'hui, dans bien des villes de montagne (Pérouse, Urbin), c'est en dehors des murs qu'est situé le champ de foire pour les bestiaux. Dans l'ancienne Rome, outre le forum boarium, il y avait le forïim holitorium pour la vente des légumes, le forum ciippedinis *pour celle des denrées alimentaires, le forîcm piscarium ou marché au poisson, et le forum vinariuni pour la vente du vin.
Le Forum Romain, que les anciens appelaient souvent Forum tout court, n'a pas appartenu à la cité primitive. Le premier noyau de Rome, la cité Palatine, avait son Forum, comme nous l'avons dit, entre la colline et le fleuve. Même après que la Roma Oiiadrata, composée de trois ?no7ites (Palatium, Cermalus, Velia) eut englobé
Fig. 1. La Rome primitive (Palatium et Septimontiiim).
les collines situées à l'est et au sud (Fagutal, Oppius. Cispius et Caelius) et formé de la sorte la Rome Septimontiale {Septimontiïu)i), la dépression comprise entre le Palatin et le Capitole resta longtemps en dehors de la cité. Des eaux jaillissaient en abondance au pied du versant méridional du Capitole et sous l'angle nord du Palatin; un ruisseau provenant des collines de l'est traversait la vallée, protégeait comme un fossé naturel la cité Palatine vers le nord, et par le Vélabre débouchait dans le Tibre près du Forum boarium. De la Porte Mu-
gonia, tlite Porta l 'élus Pa/atii, sortait vers le nord, dans la direction du Capitole, une rue, appelée depuis la Voie Sacrée (sacra via); sur son parcours, hors de l'enceinte septimontiale, se trouvait une nécropole {sepïtlcretuvi).
Quand la colonie latine du Palatin, par son union avec la colonie Sabine du Qûlrinal, se fut encore davantage^ étendue vers le nord, et que les deux communautés, associées ensemble, eurent choisi la colline principale {Afons Capitolinus) pour commune citadelle (arx) et pour sièg^e de leur plus haut sanctuaire {templnm Jovis Opttmi Maximi), alors la vallée du Forum fut incorporée à la cité. La nécropole disparut ; le ruisseau canalisé devint la cloaca maxima. La place du marché, un rectangle beaucoup plus long que large, occupait l'espace compris entre l'enceinte du Septimontium et la pente du Capitole. Et c'est à cet endroit, précisément au pied de cette colline, que le Forum se rencontrait avec la place réservée aux réunions politiques et judiciaires du peuple {Comitium). Cette disposition originelle de la vallée du Forum est restée longtemps présente à la tradition romaine:
« Ici, au lieu du Forum que nous voyons maintenant, étaient luimides marais, où le fleuve versait le trop-plein de ses eaux... i.t Vélabre, qui, aujourd'hui, mène au Cirque le cortège des jeux, n'était qu'un champ de saules et de roseaux stériles».
Hoc, ubi iiunc fora sunf, tidae teniiere paludes Amne rednndatis /ossa niadebat aqiiis... .' ' ,
Oua Velabra soient in Circum diicere pompas Nil praeler salices cassaque canna fuit. > -/ , H^
(Ovide, Fastes, VI, 401 sq.).
La légende fait apparaître sur ce même coin de terre les héros des premiers temps de Rome, C'est là qu'après le rapt des Sabines, les guerriers de Romulus se heur-
tèrent à ceux de Titus Tatius. C'est au milieu de la vallée qu'un chefSabin, Mettus Curtius, se jeta dans un gouffre - ou un marais - qui depuis lors garda toujours le nom de Lacus Curtius. Plus tard, lorsque l'intervention des femmes qui avaient été enlevées eut réconcilié les adversaires entre eux, c'est là, près du Capitole, que les deux rois firent la paix, « au lieu du rendez-vous » (^Comitiuni). Tout à côté du Comitium, le troisième roi de Rome, TuUus Hostilius, érigea la Curie Hostilia; le quatrième, Ancus Marcius, ou, suivant d'autres, son successeur Tarquin l'Ancien construisit la prison {carcer); mais ces informations, presque toutes dérivées d'étymologies complètement arbitraires, ne méritent aucune créance. Au contraire la tradition qui attribue la construction de la Cloaca Maxima à la glorieuse dynastie des Tarquins, du vi'' s. av, J.-C, est confirmée par les résultats des fouilles récentes : elles ont, en effet, démontré que la vallée du Forum ne continua pas à servir de lieu de sépulture plus bas que le vi^ siècle av. J.-C.
2. Le Forum, place du marché. Le Comitium. L'histoire du Forum devient plus claire dans la dernière période de la Royauté et au commencement de la République, c'est-à-dire vers la fin du vi*^ siècle et le commencement du v^^ av. J.-C. A cette époque, le Forum, conformément à la définition de \'arron, se présente comme la place du marché où les Romains et les campagnards « apportaient ce qu'ils voulaient vendre». La place, sur ses deux côtés en longueur, était entourée de boutiques {iaber7iae), dans lesquelles bouchers el maraîchers'exposaient leur marchandise. Aux jours de fête et pour les obsèques des citoyens illustres, on y célébrait des jeux, auxquels les nobles assistaient, assis sur des estrades, sur les toits des tabernae, ou de la place plus élevée du Comitium, tandis que la plèbe, debout, se près-
sait sur le Forum proprement dit. A travers la place qui n'était pas encore pavée passait la Cloaca Maxima. Elle n'était encore qu'incomplètement recouverte et sur la plus grande partie de son parcours coulait à ciel ouvert. Au point où elle pénétrait dans le Forum s'élevait le sanctu^e de^ Qoacina, la déesse des assainissements/'- Parallèlement à cet égout, une rue importante, V Ar^letiim, montait vers les quartiers populeux de la ville haute. Au bas de cette rue (in/imum Argiletum) se trouvait le petit temple de Janus Bifrons dont les portes se fermaient seulement lorsque Rome était en paix avec le reste du monde. Dans la partie la moins élevée du Forum (^à l'est) se dressait le temple rond de Yesta où les six Vestales gardaient le feu sacré de la cité. Près de là on voyait, d'un côté la Regia, résidence officielle du grand pontife, de l'autre, au pied du Palatin, la fontaine de Juturne. la nymphe des eaux qui guérissent. En face, sous le Caj)itole, le Volcanal, lieu consacré à Yulcain, le dieu du feu.
Le Volcanal s'élevait à la fois sur le Forum proprement dit et sur la place plus petite mais plus noble qu'on appelait Çomitiinju Cette seconde place, dédiée suivant les règles de la discipline augurale, formait un rectangle, se rapprochant du carré, dont les faces correspondaient aux quatre points cardinaux. Sur le flanc nord du Comitium, vers le Quirinal (cette colline n'a été séparée du Capitole, jusqu'à la construction du Forum de Trajan, que par une dépression très étroite), se dressait la Curie, où le Sénat de Rome tenait séance. Sur le côté opposé, là où le Comitium touchait au Forum, étaient situés la tribune où parlaient les orateurs, et le seyiaciiliim, où les sénateurs attendaient que la Curie ouvrît ses portes. Attenant au senaaUicm, un local semblable pour les ambassadeurs étrangers {graecostasis) fut construit par la suite. Le Comitium avait une superficie
d'à peine un hectare (les côtés mesuraient environ 90 m. de longueur). C'est là que la cité, divisée en curies, tenait ses réunions {cotnitia curiatd). Trois fois par an, le 24 février, le 24 mars et le 24 mai, le roi ou, après la chute des Tarquins, son remplaçant républicain, le rcx sacrorum, accomplissait sur le Comitium certains rites dont la signification vraie était déjà une énigme pour les contemporains de Cicéron: on a noté comme un détail particulièrement étrange que le rex, une fois la cérémonie terminée, s'éloignait du Comitium, en toute hâte, comme un fugitif. Certains ont soutenu l'hypothèse que le cippe archaïque situé sous le lapis nigei' (voir n° XVII) avait un rapport avec ces pratiques très anciennes et mystérieuses. C'est du moins sur le Forum l'ynique témoin que nous ayons de ces temps vénérables de la Rome primitive. Les auteurs romains citent bien d'autres monuments archaïques; mais il n'en reste plus rien aujourd'hui. Parmi ces monuments, la clôture circulaire {pîiteai) et le figuier sacré rappelant le célèbre augure Attus Navius méritent une mention particulière. A en croire la légende, le figuier ruminai aurait été, par un miracle de Navius, transporté sur le Forum de la place qu'il occupait primitivement auprès du Lupercal; et une statue de ce thaumaturge se trouvait sur les marches de la Curie. Près de la tribune on voyait les statues érigées en l'honneur des citoyens morts pour la patrie; et c'est au même endroit qu'on avait coutume d'exposer, gravés sur bronze, les documents officiels importants, spécialement les traités conclus avec les peuples étrangers. Quand Rome se fut donné pour la première fois une loi écrite (en 450 av. J.-C. environ), c'est à la tribune des orateurs que furent fixées les douze tables de la loi. Sur le Forum proprement dit, après la constitution de la République (510 av. J.-C), furent bâtis plusieurs sanctuaires importants. Les dates de leurs fondations fu-
rent enregistrées dans les annales de l'État, rédigées par les Pontifes et conservées dans la Regia; en 497 av. J.-C. (257 U. C), ce fut le temple de Saturne, au point culminant du marché; et treize ans après, sur le côté opposé, le temple de Castor et Pollux. Lors de la prise de Rome par les Gaulois et du siège qu'ils mirent devant le Capitole (390 av. J.-C), peu des anciens m^onuments du Forum et du Comitium échappèrent à la terrible dévastation que Rome eut alors à subir. Mais le peuple Romain put, grâce à son énergie se relever de l'épouvantable catastrophe comme il sut également surmonter le péril que lui faisait courir la lutte séculaire entre patriciens et plébéiens. Après que les Leges Liciniae (366 av. J.-C.) y eurent mis fin en permettant aux plébéiens l'accès aux dignités de l'État, M. Furius Camillus (Camille), le vainqueur de Veji et des Gaulois, dédia un temple à la Concorde {templuni Concordiae), au-dessus du Comitium, près du Clivus CapUoliniis. Nous devons nous représenter l'architecture et la décoration de ces temples assez simple et primitive. Les statues étaient pour la plupart en terre cuite. Des tuiles peintes de couleurs variées servaient d'ornements aux toits et aux frontons; les murs de la cella bâtis en pierres du pays (tuf ou pépérin) étaient recouverts de stuc et diversement bariolés. Suivant la tradition, c'est d'^itrurie que vinrent les artistes auxquels le roi Tarquin aurait donné le Vicies Tuscus pour demeure. Sûrçment c'est l'Étrurie qui fournit les modèles; et nous pouvons nous faire une idée de ces premiers sanctuaires du Forum par les temples de Civita Castellana (Falerii), ou encore par celui d'Alatri, dont une reproduction en grandeur naturelle se trouve dans la cour du musée de la Villa du Pape Jules (voir aussi la reconstruction fig. 2).
3. Le Fo^runijj: entre du mouvement urbain. Les Basiliques. Dans la période qui suivit, Rome, après avoir vaincu la puissance étrusque, réussit à conquérir l'hégémonie sur les peuples de l' Italie centrait^. Le vainqueur des Latins, C. Maenius (consul en 338 av. J.-C), décora, cette année-là, avec les éperons (rosira) des navires d'Antium qu'il avait capturés, la tribuae des orateurs; et depuis lors elle porta le nom de Rostres. A en croire la tradition, ce même Maenius aurait fait construire pour la première fois, sur les toits des tabernae, des galeries d'où l'on assistait aux combats de gladiateurs; et ces galeries s'appelèrent maeniana. 11 est très probable que c'est encore à Maenius qu'il faut attribuer une autre mesure, par laquelle fut transformé l'aspect du Forum. C'est en effet vers ce temps-là que furent expulsés des tabernae les bouchers et les marchands de légumes; on y mit les changeurs; et pour remplacer les tabernae on construisit un marché aux \ivres, le macelliajr, au nord du Forum, derrière les tabernae novae. Les tabernae du Forum, appelées désormais tabernae argeyitariae, semblent avoir été à cette occasion refaites avec plus de solidité et sur un plan de décoration uniforme: ainsi, en 310 av. J.-C, les boucliers dorés des Samnites, pris par le dictateur Papirius Cursor, furent distribués aux changeurs du Forum avec l'injonction d'en orner les façades de leurs boutiques. Quant à Maenius, on le récompensâ~par l'érection d'une colonne honorifique près du Carcer, sur le côté ouest de la place, où elle servit pendant plusieurs générations de point de repère à une mesure du temps assurément très primitive,
« Dans les Douze Tables », affirme Pline (-V. H. VII, 212), « il n'est fait mention que du lever et du coucher du soleil. Quelques années plus tard on y ajouta le calcul de midi qu'un appariteur des consuls annonçait à haute voix dès qu'il avait aperçu le soleil entre les Rostres et la Graecostasis. Le même appariteur an-
lO
nonçait pareillement la dernière heure du jour quand le soleil était descendu entre la colonne de Maenius et le Carcer. Mais cette annonce n'était faite que par un temps clair, et l'usage n'en dura que jusqu'à la première guerre punique».
En 263 av. J.-C. (491 U. C.) un , cadran solaire fut placé près des Rostres. Valerius Messalla l'avait rapporté de Catane comme butin de guerre. Mais ce cadran était imparfait parce que les lignes tracées pour Catane ne concordaient pas avec les heures de Rome. Néanmoins il servit d'horloge pendant quatre-vingt-dix ans, jusqu'à ce que le censeur Q. Marcius Philippus (164 ^^.'^^^^Ê' ^^- h-C.) eut fait placer auprès un
3*iW .^^^i* autre cadran construit avec une plus
grande précision.
Au temps des guerres Samnites, on plaça sur les marches qui conduisaient à la Curie les statues de Pythagore et d'Alcibiade. Un oracle avait prescrit aux Romains d'honorer de cette manière le plus sage et le plus courageux des Grecs. Il faut noter comme caractéristique le choix qu' ils firent en la circonstance.
En 263 3V- J«~C., le consul Messalla fit placer près de la Curie Hostilia une grande peinture ( Tabiila Valeria) représentant sa victoire navale sur les Carthaginois et le roi Hiéron. D'autres peintures du même genre furent souvent exécutées par la suite. En 260 av, J.-C. (494 U. C.) on érigea sur une colonne ornée d'éperons de navire {cohunna rostrata) la statue en pied du premier amiral de Rome, C. Duilius. L'inscription hono-
Coloiine rostralc
rificiue qu'on voit aujourd'luii dans le Palais des Conservateurs au dessous d' une colonne rostrale moderne est une. copie de l'original, gravée en marbre au commencement de l'Empire et retrouvée près de l'arc de Septime Sévère en 1565 (cf. la fig. 3).
En 210 av. J.-C. un incendie terrible dévasta les deux côtés du Forum, l^es^ùiâernac novae, la ruelle des carrières {Lautumiac) sous le versant est du Capitole, le Forum Piscariuiu (derrière les Tabernae novae près du Macelliun) et bien des maisons privées furent détruites; c'est à peine si on réussit à sauver du désastre le temple de Vesta (T. Live XX\'I, 27). Mais cette catastrophe amena une grande activité et comme une fièvre de construction, surtout après que la victoire des Romains eut mis fin à la seconde guerre punique (201 av. J.-C).
Au commencement du second siècle av. J.-C. la civilisation et les arts de la Grèce et de l'Asie Mineure coiT\niencèrent à pénétrer à Rome. De l'Orient hellénistique (peut-être par l'intermédiaire des cités de la Grande Grèce) parvint le type d'un nouveau genre de bâtisse^ la basilique. Les basiliques à Rome, c'étaient de vastes salles offrant ^ux débats des tribunaux, aux négociations de bourse, aux transactions commerciales, aux promenades d'agrément, qui jusqu'alors avaient eu lieu au plein air du Forum, un abn^contre le soleil et les intempéries. La-»' pCigmière basilique construite sur le Forum le fut en 185/" av. J.-C. par le grand ennemi des Grecs M. Porcins Caton le Censeur. « Il acheta » , nous dit Tite-Live, «deux maisons dans la ruelle des Lautianiae et quatre boutiques (^/a^f;7/^r) et bâtit à cet endroit la basilique qui fut appelée Porcia, du nom de son fondateur ». Nous pouvons même en déterminer approximativement l'emplacement puisque nous savons que la basilique Porcia était très rapprochée de la Curie Hostilia et que la ruelle des Lautiutiiae doit être
cherchée au pied du rocher Capitolin, dans la région de la moderne Via di Marforio. On n'en a encore trouvé aucun vestige; et peut-être n'en trouvera-t-on jamais, l'édifice ayant été détruit, comme nous le dirons plus bas, par l'incendie de 54 av. J.-C, et n'ayant pas été rebâti depuis. La seconde basilique fut l'œuvre des censeurs de 179 av. J.-C: AemiJ ius Lepidus et Fulvius No-
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