‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 105 sur 127 · X. Eh bien! essayez d'aller dire cela · texte numérisé non relu

X. Eh bien! essayez d'aller dire cela

L'architecte. Et à qui, grand Dieu! Tirais- je dire? à nos écrivains politiques? à nos poètes? à nos prosateurs ? Je m'en garderai bien... La dernière fois que je vous vis an Palais-Royal , j'étais scandalisé en vous entendant traiter aussi cavalièrement les auteurs civilifhy Montesquieu , Rousseau, Voltaire; combien vous aviez raison cependant!.. Je me disais tout à l'heure à moi-même : — Un travail charmant à entreprendre, ce serait l'analyse des ouvrages qui sont aujourd'hui le plus à la mode. Je voudrais voir un Phalanstérien faire une critique de Victor Hugo , de Chateaubriand |

de Lamartine. — Que troave-t-on dans ces trois auteurs? le même dégoût da monde présent, le même ennui et le même vide qui furent communs à César devenu maître du monde, à madame de Maintenon parvenue à une élévation tont-àfait inespérée, et à beaucoup d'autres encore, tels que J.-J. Rousseau qui a si bien peint cet état de l'âme dans sa troisième lettre à M. de Malesherbes ; et puis auprès de cet ennui, de ce dégoût, se manifeste une aspiration infinie vers un bonheur auquel ils n'osent croire; et cette aspiration, aucun d'eux ne l'a prise pour une révélation !! Non, jamais les plus grands poètes n'ont été jusque-là, tant leur foi en Dieu est timide ! Aussi , voyez ! ils ne comprennent pas toujours le sens, la portée des faits qui se passent sous leurs yeux, parce qu'ils jugent en simplistes^ et que, ne connaissant pas le but ultérieur, ils ne peuvent pas apprécier la valeur précise des faits actuels. — Chez les sauvages de l'Amérique, M. de Chateaubriand, l'homme peut-être le mieux fait pour comprendre et admirer cette belle et forte nature des Indiens» tout en se sentant attiré vers eux par une sympathie qui lui fait le plus grand honneur, M. de Chateaubriand a manqué la solution du problème ; il n'a pas trouvé le nœud» il n'a pas su démêler la cause trop légitime de leur éloignement pour nos mœurs.. — £t à travers une poésie majestueuse, à côté des tableaux les plus imposants, que de contradictions, souvent même que de puérilités! Ce n'est pas ainsi que procèdent les PbalaDstériens : forcés de se livrer aux études, aux travaux les plus pressés, ils n'ont peut-être pas encore fait ]>reuve d'une imagination aussi brillante que celle de M. de Chateaubriand, aussi fraîche que celle de M. de Lamartine, aussi capricieuse que celle de M. Hugo; mais en revanche jamais ils ne se contredisent. Ces gens-là sont tout d'un bloc — comme la Science, comme la Vérité. Quel dommage que des esprits élevés, des hommes éminents comme M. de Lamartine, par exemple...

X. Prenez garde! M. de Lamartine a quelquefois des vues étonnantes. C'est l'homme le plus avancé de la Chambre.

L'ARCHiTECtE. Ce n'est pourtant pas ce que pensent les libéraux.

X. Oh! les libéraux!... Avec la meilleure volonté du monde, ils font du progrès à reculons; ils n'entendent rien au progrès véritable. Quant à M. de Lamartine, il est essentiellement poète ; or les poètes, les artistes, dans les moments où ils s'abandonnent à leurs nobles instincts, s'approchent infiniment plus de la Vérité que cette foule de gens qui se croient positifs quand ils ne sont que bornés. — Avez- vous lu , à la séance du 15 juillet, le discours de M. de Lamartine sur les eûfants-trouvés ?

L'architecte. Oui ; il est d'avis qu'on rétablisse les tours.

X. Je ne parle pas de la manière dont il a traité la question en elle-même. Evidemment tout le monde a eu tort dans ce débat, puisque personne ne connaissait la solution intégrale du problème, solution qui ne peut se trouver que dans l'établissement du Régime phalanstérien. Aussi tous les orateurs ont-ils parlé en simplistes^ M. de Lamartine aussi bien que les autres , mais avec cette différence que notre poète fait de temps en temps, à travers les difficultés sociales, de larges trouées qui étourdissent la Chambre. Dans son discours sur les enfants -trouvés, voici en propres termes ce qu'a dit M. de Lamartine :<« Des règlements et des lois qui sont faits contre les instincts naturels de l'homme ne se convertissent-ils pas tous en désordres et en déceptions ? »

L'aachitectjb. Eh bien ! oui, il y a là, si M. de Lamartine voulait la pousser dans toutes ses conséquences, une idée qui suppose unité de vues ; et certes aucun de nos députés n'est capable d'aller plus loiiî et de voir les choses d'une manière plus large et plus juste. — - Hélas ! ce sont là de ces

inspirations poétiques, brillantes comme un météore, mais comme lui subites, confuses, fugitives...

X. Aussi ces paroles n'ont-elles aucune valeur dans la bouche de M. de Lamartine, parce que, n'étant étayées sur rien, elles n'accusent pas chez l'auteur un système, un ensemble d'idées complet et coordonné. Et voilà pourquoi il illumine souvent ses collègues sans jamais les convaincre. C'est que lui-même serait fort souvent embarrassé de préciser ce qu'il veut. Demandez à M. de Lamartine jusqu'où tend le principe qu'il a émis dans la séance du 15 juillet , montrez-luien la conséquence , et il sera effrayé des développements que vous donnerez à sa pensée; il vous dira tout simplement qu'il n'a pas eu l'intention d'étendre sa maxime à autre chose qu'à l'objet en question. En un mot, développez, complétez son idée, et dressez-la devant lui, Une la reconnaîtra pas; ou bien il en aura peur, et en cherchant à l'interpréter, il arrivera à la nier.

Mais ne vous y trompez point ; beaucoup d'auteurs ont cela de commun avec M. de Lamartine. M. de Sénancour a écrit des pages qu'on dirait inspirées par la Science sociale, si elles avaient une forme, un caractère un peu plus précis. Eh bien! essayez d'interroger M. de Sénancour: il ne vous comprendra pas, il ne comprendra rien aux conséquences que vous tirerez de ses paroles ^ c'est qu'en effet il n'avait pas bien conscience de ce qu'il écrivait d'inspiration ; et dès qu'il se retrouve en face de la réalité, le rêve, le beau rêve, les belles et vastes pensées disparaissent. Tels sont la plupart des Poètes; vous croyez saisir un corps, et vous ne trouvez qu'une ombre qui vous échappe. Mais voulez- vous avoir le mot de l'énigme? tournez le feuillet et lisez ; le «tyle est toujours majestueux et coloré ; mais les contradictions se pressent en foule, parce que l'auteur ne rattache aucune de ses idées à une idée-mère. C'est aussi ce qui arrive à M. de Lamartine : comme poète on ne peut que l'admirer, mais

comme homme politique sait-il positivement où il veut aller, ce qu'il veut faire? A-t-il imaginé un moyen de guérir oette Société maladive dont il fait parfois de très justes critiques de détail? À-t-il un système, un principe de direction à proposer? Non, il n'en a pas plus que les autres Chefs de parti qui traînent à leur suite les diverses fractions de la Chambre. La dénomination même de Parti socialj dénomination dont on ne peut contester l'exactitude, indique que le Chef de ce parti n'est pas dans le vrai; car qui dit secte ou parti dit aussi erreur. Seulement, il faut être juste, M. de Lamartine est un peu plus près de la bonne voie que le reste de ses collègues, e.t c'est ce qui imprime tant de force et d'éclat à ses rêves... Ah ! il ne fallait pas un médiocre effort de génie, croyez-moi, pour donner un corps à ces rêves, de la consistance à toutes ces vagues inspirations, pour montrer praticables, réalisables, ces produits vaporeux d'une imagination de poète !

Moi. Un homme bien différent de M. de Lamartine , M. Arago, a aussi quelquefois de ces vues lumineuses. Voici un passage que j'ai extrait de l'éloge de Watt, dans l'Annuaire du Bureau des longitudes : « Mais elle ( la vapeur d'eau ) se présente encore à nous comme un terrible moyen de destruction. Des esprits éminents ne s'arrêtèrent pas à cette réflexion chagrine ; ils conçurent que les forces mécaniqîAes doivent devenir, ainsi que les passions humaines^ UTILES ou NUISIBLES, suivaut qu'clIcs sont bien ou mal dirigées. »

X. Voilà, certes, une idée très juste, une vérité très saillante; mais, à coup sûr, si M. Arago en avait mesuré toute la portée, il ne s'en serait pas tenu là ; il n'aurait pas manqué, lui, un savant, un calculateur, de chercher à découvrir les conditions dans lesquelles les Passions humaines doivent, comme la vapeur, produire de bons résultats.... Cette étude en valait bien une autre.

Après cela, voyez-yons^ il est indubitable qne, même à Tinsu de ceux qui s'en servent , les Idées sociétaires font irmption dans le monde ; elles se mettent an Um de l'époque ou plutôt l'époque se met au ton de ces idées. C'est un fait forcé. Il y a maintenant un besoin , une attente vague et comme un pressentiment qui tourmentent les populations inquiètes ; c'est dans l'air, c'est dans l'atmosphère. Les mots vieiment d'abord ; les idées viendront ensuite , mais plus lentement. Dans peu de temps vous verrez la plupart des gens prendre nos formules, notre terminologie , et cela involontairement , naturellement , comme les animaux et les plantes s'assimilent , en le décomposant , l'air qui les environne. Mais n'allez pas croire que pour autant ces genslà adoptent en toute connaissance de cause notre cri de ralliement ; ne vous imaginez pas qu'ils en comprennent toute la portée, toute la signification, qu'en un mot ils soient des nôtres. Non, non ! pénétrez plus avant, cherchez sous les mots, essayez d'aller jusqu'à l'idée > et vous n'en trouverez pas même le vestige. C'est ce qui arrive à M. Lamennais, à George Sand e( à tant d'autres.

L'architecte. Ne dit-on pas qu'elle est phalanstérienne, George Sand ?

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