X. Du tout I lisez ses derniers ouvrages
L'architecte. Yous ne parlez pas de J. Janm?
X. Oh ! quand celui-là sera phalanstérien, ou plutôt quand il aura conscience qu'il Test... — Car il l'est quelquefois sans s'en douter... Avez- vous lu son article sur la mort de mademoiselle Pougaud? Non?... Je l'ai justement là, dans ma poche. Ecoutez cette oraison funèbre , messieurs , et vous me direz ensuite si vous en avez lu beaucoup de plus simples pour la forme, de plus élevées pour le fond :
« Cette semaine est morte, après quelques jours de lan- ({ueur, la plus jolie personne peut-être qui fût au théâtre,
mademoiselle Rose Pougaud. C'était ime de ces jeunes femmes sans ambition, sans vanité, qui savent à peine qu'elles sont belles et jolies. Mademoiselle Mars était sa marraine, et de quinze à dix-huit ang elle avait véeo dans cette maison de la Nouvelle-Athènes, tout entière consacrée à Fart dramatique: Ainsi elle avait pu apprendre de bonne heure 4ue l'art dramatique est chose sérieuse, et qu'en faire un jeu frivole c'est mal agir. Elle avait assisté à ces longues conversations des heaux^esprits de notre temps, qui eachent sous des apparences frivoles tant de goût et de bon -> sens; elle était comme l'eofant bien-aimé de cette maison dont elle était la joiet Elle avait la plus belle toi:i du monde, le sourire le plus charmant, la taille élégante, le regard le plus limpide^ des pieds et des mains de grande dame ; et ccpen^ dant, avec toutes ces précieuses qualités dont la moindre ferait la fortune de dii^ comédiennes, elle n'avait pu réussir arien, la pauvre fille! Elle n'était comédietme qu'à ses heures ; elle ne chantait bien que lorsqu'elle était seule et un peu heureuse. » (Voyez- vous comme l'auteur signale le danger de l'uniformité de fonction, comme il aperçoit l'absurdité des professions exclusives!) «Le théâtre, le lustre, l'orchestre» le public, les lorgnettes braquées, toutes ces dioses qui pourraient ressuselter les morts^ la trouvaient froide et insensible. Evidemment, née pour ainsi dire sur le théâtre, fille et scpur de comédienne, elle n'était pas faite pour le théâtre ; elle n'a jamais pu l'aimer. Elle y était triste, mal à son aise ; elle y était à peine jolie, elle si jolie I On la regardait à peine; on ne l'a applaudie que par folles bouf* fées. Quelquefois l'instinct de sa beauté et de son talent reprenait le dessus, et alors, par hasard, vous voyiez arriver du fond de la coulisse une charmante comédienne, pleine d'esprit et de verve, et qui chantait comme les anges! Vain espoir! frivole éclair! On l'applaudissait à outrance; ces applaudissements la rendaient à elle-même, et elle redeve* oait aussitôt la même jeune fiUe, incertaine, étonnée, mal-
betireiige, el n'aspirant qa*à quitter ces planches faoestes qai sonnaient creux sons ses pas. Jamais les enchantements dn théâtre n'ont été rien pour elle, non plus qne ses illosions. Le théfttre n'était à ses yeux qu'un affreux assemblage de toiles peintes, mal éclairées par une lampe fétide, et elle se demandait tout bas ce qu'elle y venait faire? Hélas! la pauvre enfant, elle y venait gagner sa vie. Pourvu qu'çm lui fit un petit engagement quelque part, on la rendait contente. Elle aurait pu facilement débuter au Théfttre-Français, sous le regard bienveillant de mademoiselle Mars : elle laissa passer mademoiselle Plessy. L'Opéra la voulait avoir, M. Halévy lui trouvait la voix de madame Pizaroni; elle laissa passer mademoiselle Falcon. Trop heureuse encore d'accepter un méchant petit emploi au théâtre des Variétés; et encore au théâtre de Yemet et d'Odry elle trouva moyen de s'efEacer. Elle ne jouait pas comme les autres femmes, pour être vue, applaudie, admirée ; elle savait à peine ce qui l'avait jetée dans cette triste vie dont elle supportait toutes les disgrâces sans se plaindre. » (Dites, est-il possible de peindre avec plus d'énergie le faussement de la vocation?) «Voilà comment ont été dépensées les plus belles années de cette jeunesse perdue : à chanter de mauvais couplets, à répéter la plus sotte prose, à dire de l'air le plus chaste, avec le regard le plus honnête, avec le visage le plus décent, toutes sortes de mots à double sens dont elle ne comprenait que l'honnête moitié , la pauvre fille !
« Certes, il n'y eut jamais au théâtre une position plus misérable, un malheur plus complet, un abandon plus réel. Jamais nne beauté' plus franche ne fut plus indignement profanée, jamais une intelligence plus vive ne fut plus misérablement gaspillée. C'est que voilà ce qui arrive quand une créature humaine n'est point à sa place : l'ennui la tue! Que de femmes mariées à des spus-préfets ou à des procureurs du roi, qui se dessèchent faute de quelques planqhes et d'un quijquet, ou elles pourraient vivre à Taise! Que de femmes
qui changeraient leur vie élégante et riche contre les misères poétiques î Mais aussi, sur nos théâtres, dans la vie dissipée, dans la rue du Helder, au beau milieu du vice parisien , que d'honnêtes personnes à qui toute cette oisiveté occupée fait horreur dans le fond de Tâme, et qui n'auraient pas mieux demandé que de vivre en paix au fond d'une province, au coin d'un feu modeste, à côté d'un mari vieux et grondeur ! Pour ces pauvres âmes hors de leur sphère, le bonheur était dans la paix de chaque jour. Mais non, leur triste fortune les a condamnées à toutes ces agitations misérables et sans but. Faites naître cette enfant, qui vient de mourir, dans la plus humble condition bourgeoise; elle sera l'orgueil de sa inère, elle sera la joie de son mari, elle sera la plus modeste, la plus tranquille des femmes ; sa douce beauté ne fera jamais parler d'elle; elle vivra tranquille, elle vieillira heureuse. Mais que faites- vous? vous la jetez sans la consulter sur un théâtre sans issue pour elle; là il faudra bien qu'elle ^meure après ces premiers et inutiles efforts. Et ainsi est-elle morte, morte sans se plaindre, sans appeler à son aide, sans dire: Je meurs! sans un regret pour toute cette beauté anéantie avant d'avoir vécu ; elle est morte comme elle a accompU toutes les actions de sa vie, avec cette indifférence qui est presque le stoïcisme, et sans savoir ce qu'elle faisait» hélas! (1)»
Quelle critique, messieurs, quelle critique! Et où notre auteur l'a-t-il déposée? Est-ce dans un article d'Economie politique? est-ce dans un gros livre de morale ou de philosophie? Mon Dieu, non! c'est dans un simple feuilleton! Ah! tandis que vous étiez en verve, aimable et spiritueMeuilletoniste, que n'avez-vous passé en revue toutes les vocations manquées? que n'avez-vous stigmatisé toutes ces fonctions fausses, parasites, hors de nature, qui font la honte et l'ennui de ceux qui les exercent ainsi que de ceux qui les font servir
(i) Journal d9sDébats$ Sff mars i8S9,
à leur vanité? Ne ponviez-vous, par exemplei nous faire le portrait de ce graad diasseor perché derrière réqaipage d'un de vos confrères? Ne ponviez-voas nous montrer cet inutile et fastueux colosse, debout, avec ses larges épaules, ayant au côté une épée insignifiante, et sur sa tête cet immense chapeau couvert de plumes de coq? Qui ne serait convenu avec vous que cet homme n'exerce pas cet état par vocation, qu'il n'est pas là à sa place, que sa constitution le destinait bien plutôt aux travaux qui exigent de la force physique, qu'enfin il eût été plus heureux à la fois et plus utile à ses semblables et à lui-même s'il se fût appliqué à des travaux productifs, tandis qu'il s'ennuie et se corromptdans l'oisiveté, tandis qu'il scandalise, par la brillante livrée dont il orne son inutilité^ le pauvre couvert de haillons, et l'ouvrier laborieux qui pense, en voyant ces riches broderies, que ses habits, à lui, spnt troués et rapiécés ?
L'architecte. Le morceau que vous venez de nous lire est fort beau, sans doute ; mais savez-vous, selon moi, ce qu'il laisse à désirer? On sent trop que l'auteur ne connaît pas le remède aux douleurs qu'il dépeint avec tant de vérité. S'il a conscience du mal, s'il le signale en très beau style, on voit qu'il en ignore la source; aussi s'attache-t-il à l'eflet sans remonter à la cause, sans songer le moins du monde à suspecter le mécanisme social. Or cette critiqué est incomplète, puisqu'elle se borne à constater des vices sociaux dont tout le monde est frappé.
X. Vous avez raison; la critique ainsi faite est inutile. Mais lorsqu'un homme trouve en lui-même ces larges traits et sait les revêtir d'une forme aussi saisissante, que ne ferait-il pas s'il s'appuyait sur la Science? Allez, allez, quand celui-là seraphalanstérien, vous vous en apercevrez tout de suite. Il sera bien autrement fort qu'aujourd'hui, et notez que cela ne l'empêchera pas d'avoir de l'esprit. Au contraire.
L'architecte. Parmi les hommes qui se servent, comme
à leur in8u, des idées et niéme dea expressiona de laSctoQoe sociale, pensez-vous donc qu'il n'y ait pas quelques plagiaires?
X. Oh ! si fait! mais qu'importe ? L'essentiel est que les idées se fassent jour. Et puis, envisagez un peu le double éeueil qui attend les plagiaires. Ou ils pillent et s'approprient des idées entières, et, dans ce cas, le caractère tranché de ces idées rend le vol si manifeste que le voleur se décèle par le vol même ; — ou ils ne prennent qu'un lambeau d'idée , qu'ils marient de force à une idée d'un autre ordre , et alors, les deux idées n'émanant pas d'un même principe , se gâtent l'une l'autre , et font une disparate qui tourne infailliblement à la confusion du plagiaire. Ce dernier genre de plagiât ne peut être que le fait des personnes qui , n'entendant rien à la Théorie de Fourier, en acceptent quelques formules, et rejettent les autres, sans s'apercevoir que , dans cette théorie , tout est lié comme dans la Nature.
L'architecte. Ma foi ! c'est égal, je trouve amusant de vivre pour être spectateur de tout cela.
Moi. Amusant?... oui, c'est amusant, quelquefois; mais le plus souvent c'est bien triste.
L'architecte. Ce qui est triste, à mon sens, c'est de voir combien notre siècle est pauvre en hommes supérieurs.
X. C'est selon ce que vous entendez par ce mot ; car on ne saurait nier, sans injustice, que notre époque a produit bon nombre de ces esprits de second et de troisième ordre que le monde appelle des hommes supérieurs. Au surplus, nous aurions tort de nous plaindre, nous les contemporains de Charles Fourier. £t puis, donnez -vous donc la peine de chercher combien depuis les temps historiques il s'est ren* contré de ces hommes supérieurs^ je veux dire, de ces bom«
détaik un à an; il firat aa contraire ooasidéfer le tableau dans son entier « et ensuite les moindres détails deviennent iutelligibles ; on en comprend l'enchainement, la valeur relative , et toutes les intentions du peintre se manifestent clairement, surtout si Ton a su se mettre au véritable point de vue.
L'ÉTUDIANT. Ah ! le point de vue.,.. Oui, je vois bien que, pour comprendre Fourier, il y a une manière particulière de le lire; mais.,..
X. Écoutez-moi. Depuis combien de temps étudiez-vous le Droit?
L'ÉTUDIANT. «Tachève ma première année.
X. Tant mieux I Tous ne pouvez pas encore avoir l'esprit bien faussé.
L'agriculteur. D'autant plus que je soupçonne véhémentement notre jeune gaillard de ne pas assister à toutes les leçons. .. Ah ! coquin, je l'écrirai à ton père.
X. Pour vous placer au point de vue de la Science sociale, pour bien voir fonctionner l'Humanité dans le milieu sociétaire, il va vous arriver quelque chose d'analogue à ce que vous avez certainement éprouvé dans l'étude du Droit romain. Tant que vous avez voulu envisager les lois romaines du point de vue des mœurs françaises , vous n'avez rien compris , n'est-ce pas ? vous n'avez fait aucun progrès ; mais quand, un beau jour, par un effort d'abstraction, vous avez, pour ainsi dire, sauté à pieds joints dans la Civilisation romaine, alors vous avez tout vu, tout compris, à tel point qu'ensuite il vous eût été impossible de concevoir les Romains avec d'autres lois que les leurs. Voilà l'avantage que Ton trouve à se placer au vrai point de vue, et il n'y en a qu'un de vrai. Pour comprendre le Droit romain, il faut regarder le peuple-roi du hai)t du Capitole; pour compren-
dre les usages, les mœurs sociétaires, il faut se transporter dans un Plialanstère et monter sur la Tour d'ordre. Une fois à cette hautear , voas comprendrez , vous expliquerez tout... Et puis, et puis... que ne découvrirez-vous pas, si vous étudiez de près et en détail ce mécanisme que vous aurez vu fonctionner?
L'ÉTUDIANT. Oh ! il y a beaucoup de choses que je comprends, que j'accepte déjà; par exemple, I'exercjce parcellaire.
L'industriel. Oh! l'exercice parcellaire, la division du travail, c'est déjà introduit dans nos manufactures.
L'architecte. Introduit, oui, comme la Civilisation introduit les bonnes méthodes, c'est-à-dire en les tournant à mal, en leur faisant produire les plus déplorables résultats. Car enfin, vos ouvriers, vrais forçats obligés de se^ livrer à une spécialité qui presque jamais n'est de leur choix, occupés, toutes les heures du jour, tous les jours de l'année, à faire le même mouvement, à s'acquitter de la même fonction, deviennent à la longue de véritables machines. D'où vient cela? de ce que vous faites servir V exercice parcellaire à votre avantage exclusif, à vous, fabricants, ou du moins à ce que vous croyez, bien à tort, être votre avantage. D'ailleurs dans vos établissements restreints à une seule exploitation, avec la meilleure volonté du monde, il vous serait impossible d'alterner les fonctions. Or, sans l'alternance des fonctions, san3 le groupe libre, sans le libre choix de la fonction, Vexercice parcellaire^ au lieu de rendre le travail attrayant, varié, ne fait qu'engendrer la monotonie, le dégoût; au lieu d'être avantageux au travailleur, au lieu d'être la garantie de son indépendance et le gage du développement de ses vocations, il n'est que la cause de son abrutissement, de son atrophie physique et morale. — En effet, il arrive trop souvent que la matière mise en œuvre est nuisible aux organes ; d'autres fois la nature du travail nécessite remploi continuei
d'uQ membre à Texclosion de tous les antres. Dans ce cas, on voit ce dernier membre prendre un développement qui parait d'autant plus monstrueux que le reste du corps est maigre et cacochyme. Malheureux ouvriers!!... (1).
Le docteur. Dieu me pardonne! voilà un nouveau eon< verti. Et depuis quand?...
L'architecte. Mais, monsieur...
Le docteur. Yoqs êtes donc revenu de votre horreur pour les utopies 7
L'architecte. Oh ! permis à vous de plaisanter...
Le docteur. Du tout, du tout ; je vous félicite au contraire \ et morbleu ! touchez là !
L'étudiant. Monsieur , vos phalanstères seront sans doute bien supérieurs à nos villages, sous le rapport de la propreté, de la salubrité; mais ne craignez-vous pas qu'ils n'y perdent en variété, en pittoresque?
X. Demandez cela aux artistes, monsieur, à ceux qui ont vraiment Tinstinct du beau, et ils vous diront que, comme un de nos poètes qui préfère le Paris du KIY*" siècle au Paris moderne, vous prenez la malpropreté pour le pittoresque, l'incohérence pour la variété. — De ce que la Civilisation élève, sous le titre de monuments, de longues façades, de longues murailles bien froides, bien maussades, n'allez pas croire que l'Association en fera autant. Retenez bien qu'en toutes choses l'Ordre sociétaire est l'antipode du Régime civilisé.
L'industriel. Je vous avoue que je me représente le Phalanstère comme un couvent, comme une caserne.
L'architecte. Oui, un couvent comme le Palais-Royal ou les Tuileries, une caserne dans le genre de Chambord ;
(i) Voir à la fin du volume la noie X (Pivot inverse).
un couvent où la vertu sera aimable et lucrative, où vous n'aurez point de règle pour vous astreindre, où vous choisirez un logement confortable, somptueux, si cela est dans vos goûts, où vous serez maître de vos actions et de vos habitudes, où vous augmenterez votre fortune en vous divertissant ; une caserne où vous n'aurez de chef et de commandant que vous - même , où le Devoir sera toujours conforme au Désir; un lieu de délices enfin, où vous serez par* faitement libre et heureux*
L'agriculteur. Mais si chacun ne fait que ce qu'il veut, tout le monde voudra être chef, dominer; les plus pauvres voudront occuper les plus beaux appartements.
X. Oui, cela aurait infailliblement lieu, surtout pour le choix des appartements, dans les conditions sociales actuelles, où, la richesse n'ayant aucun rapport avec les facultés des individus, chacun cache soigneusement le chiffre de sa fortune, et où la plupart des ménages peuvent prendre pour devise : luxe et indigence. Mais au Phalanstère cela est tout-à-fait impossible, car là tout est connu, et qui plus est, chacun est intéressé à ce que toutes choses se sachent. En choisissant un logement au-dessus de ses forces, un homme pauvre, ou plutôt un homme peu fortuné (car en Harmonie il n'y a plus d'indigents), ne pourrait donc tromper personne, et il se rendrait ridicule à plaisir. Sans doute, on verra quelques individus consacrer au luxe de leur appartement la plus grande partie de leurs profits, sauf à se montrer moins exigeants sur d'autres points : ainsi, tel qui prendra un logement du premier degré, se contentera de la table du troisième degré. Eh bien ! tant mieux ! et cette disposition d'es* prit, ou, si vous voulez, celte manie si déplorable aujourd'hui , est une chose très précieuse en Harmonie. C'est un moyen d'engrenage qui aide à la fusion des classes et concourt au rapprochement des individus. C'est un élément d'harmonie qui n'entraîne jamais d'inconvénient , puisque,
toQs tes comptes étant publics, nxA sociétaire ne pedt se forger nn crédit artificiel ; nul ne peut dépenser plus qu'il ne gagne , d'autant mieux que ce qu'il gagne est en rapport avec ses besoins et ses facultés ; et puis la Régence est là qui vérifie tout.
Mais, dites-vous, chacun voudra être chef. — Cest encore une objection applicable à la société actuelle, ou les individus puisent dans Fisolement une estime exagérée d'eux-mêmes; et vous soulevez là, sans vous en douter, une grande question d'équilibre social qui ne peut être résolue que par l'établissement de l'Association. Comment , en effet, voulez-vous que ce besoin de commander, de primer, si funeste aujourd'hui , puisse l'être encore au sein d'un Ordre social où , dès l'âge de trois ans , l'enfant obtient des grades dans la grande Hiérarchie sociale dont tous les degrés sont accessibles à l'ambition étayée du mérite? je dis du mérite qui fait ses preuves et auquel on fournit tous les moyens de se produire. Oui, sans doute, beaucoup auront le désir d'occuper le premier rang dans les groupes où ils figureront, et où se développera l'émulation la plus vive et la plus soutenue. Mais l'élection fera la part de chacun, et personne n'aura lieu de se plaindre. Car ce ne sera pas l'élection civilisée, élection dans laquelle des individus qui ne comprennent pas au juste quel est leur intérêt dans la question, qui ne connaissent point les candidats, et dont après tout le droit électoral ne dépend que d'une cote de contribution plus ou moins élevée, sont cependant appelés à faire un choix. Ce sera l'élection ^octétaire, laquelle sera toujours véridique et juste; car là l'électeur est compétent : il connaît les candidats ; tous les jours il est en relation, en rivalité émulative avec eux, et de plus il a, comme membre du groupe, intérêt à ce que le plus capable en soit le chef. Aussi, là, toute usurpation de rang est impossible ; chacun est à sa place et reconnaît qu'il y i^st ; les droits du mérite spnt garantis ; point de passe- droit ;
Ton estjagépar ses pairs; et comme chacmi est à même, chaque jour, au travail, à l'action, de comparer sa valeur à la valeur de ses co -associés, tous sont forcés de se rendre justice, et personne ne peut avoir, comme aujourd'hui, des boufTées d'un orgueil stupide et ridicule. Il y a plus, ce serait rendre un fort mauvais service à quelqu'un que de l'élire chef de groupe s'il était moins capable que ceux qu'il devrait présider. La position ne serait pas tenable , et il donnerait sa démission à l'instant même.
L'AoaicuLTfiUH. Diable ! diable I c'est le Suffrage universel, cela!
X. Oui , le Sufh*age universel régulier, logique, possible , fondé sur l'Organisation sociale elle-même , sur la compétence assurée de l'électeur, compétence qui seule peut légitimer le droit électoral et par suite l'Élection. — Eh ! que dis-je , Élection? Il n'y aura pas, à proprement parler, d'élection dans les groupes, et le plus digne se dégagera de ses co-associés comme, au fond du creuset, l'or fin se dégage des matières moins précieuses que lui.
Mais permettez-moi de revenir à notre thèse de tout à l'heure ; car en disant avec vous que les membres d'un groupe voudront y dominer, je vous ai accordé beaucoup trop. Ne pensez pas , au moins , que tous les hommes aient le désir de commander, et surtout qu'ils portent ce désir en tout et partout. Cuvier, livré à ses travaux scientifiques , enviait- il les palmes de Napoléon? Nullement; il se contentait d'être l'un des Rois de la Science , et il laissait à l'Empereur la direction des affaires de l'Etat. Chacun de nous est engoué de sa spécialité. Allez dire à un écrivain que^Fagriculture est une chose préférable à la littérature ; vous verrez comment il vous recevra. Ce n'est pas pour rien, monsieur, que le fabricateur souverain (Jupiter optimus maximus) nous créa beiacierst et
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous ,
comme a dit ce boa La Fontaine, — un fameux Phalanstérien !
Le docteur. C'est ce que j'allais dire. Et Molière? en ▼oilà nn antre Phalanstérien!
L'architecte. C'est vrai. Et J.-J. Rousseau?
X. Oui, celui-là a bien vu les choses; il posait assez nettement les prémisses du syllogisme social ; c'est dommage qu'il ait conclu à rebours.
L'agriculteur. Enfin, pourtant, si chacun est libre de ne faire que ce qui lui conviendra, qui donc se fera laboureur?
X. Ce n'est pas vous, à ce que je puis voir; car la manière dont vous me posez la question indique en vous une assez forte répugnance pour les travaux de la charrue. — Au reste, cela prouve que vous n'avez pas choisi librement votre profession... Et encore, que sais-je?que savez -vous vous-même ?
L'agriculteur. Oh! je vous réponds bien que ce ne sera pas moi. Or, je demande qui ce sera ; car avec des jouissances comme celles que vous nous promettez » vous n'aurez évidemment que des hommes efféminés.
L'architecte. Comment comprenez-vous qu'on sera efféminé par des jouissances qui naîtront d'un travail actif, ardent, passionné? On n'aura, au contraire, que des hommes robustes, des colosses , oui , des colosses ; et à la troisième génération harmonienne, les hommes auront moyennement sept pieds.
X. Taisez-vous doncî Vous ne voyez pas que vous compromettez notre cause ?
L'agriculteur. Mais, monsieur, je vous le demande, quel individu, lorsqu'il pourra choisir ses occupations, vou«
dra passer tout un jour à suer sang cjt eau pour tracer un misérable sillon ?
X. £h ! qui vous parie d'individu seul ? qui vous parle de journée entière? qui vous parle de mer sang et eau? C'est à cause de tout cela , en elfet , que le labourage , aujourd'hui, est un travail de galérien... Eh! qui le nie? Nous? Mais c'est , au contraire, nous qui disons cela , c'est nous qui le crions par-dessus les toits. Non, monsieur, ce ne sera pas, ce ne sera jamais un individu isolé, mais bien un groupe, une escouade, un bataillon d'individus qui laboureront par courtes séances, au son des fanfares; oui, au son des fanfares... Qu'avez-vous à rire? Cela vous étonne, que l'on emploie la musique à soutenir l'ardeur, le courage des laboureurs?
L'agriculteur. J'avoue que cela parait étrange.
X. Yous trouvez bien plus simple, bien plus naturel qu'on la fasse servir à exciter des soldats au carnage !
L'agriculteur. Oh! je ne vous dis pas, mais c'est drôle.
L'industriel. Yous aurez beau faire, monsieur, quelque goût que je puisse avoir pour les travaux des champs , jamais je ne voudrai me mêler à des gens grossiers , mal élevés...
L'architecte. £h! justement, si aujourd'hui vous ne vous mêlez pas à eux , c'est en grande partie parce qu'ils sont mal élevés. Mais, au Phalanstère, l'éducation . étant commune, il y a unité de mœurs, unité de ton. Là , plus de sot métier, plus de métier vil; là , plus de basse classe: là, toute répugnance, tout antagonisme disparaissent avec les causes qui (es font naître de nos jours; là, toule profession est anoblie , car elle est élevée à l'état de fonction.
L'agriculteur. EciGn, enfin, il y aura toujours des travaux auxquels personne ne voudra se livrer.
X. Pardon, monsieur, les plus répugnants trouveront des sectaires passionnés.
L'agriculteur. Eh ! qui donc se fera domestique?
X. Oli! monsieur, la Domesticité indirecte ou passionnée, voilà un des liens les plus puissants de l'Ordre sociétaire. Ne savez -vous donc pas qu'il y a des gens qui aiment à servir, à s'entremettre, à se rendre agréables? Ignorez-vous qu'il y a beaucoup de personnes aimant les travaux de ménage?... La domesticité actuelle rend les serviteurs infidèles, paresseux, ennemis de leurs maîtres; pourquoi? parce que la nécessité, parce que l'appât du gain, seul mobile de cette fonction, en fait un esclavage indirect , dangereux pour les intérêts du maître, répugnant et dégradant pour le valet ! Mais avec la Domesticité passionnée, tous ces caractères disparaissent. C'est spontanément, c'est par dévouement, déférence , affection, c'est avec empressement que se fait tout service domestique ; ou plutôt il n'y a pas de domestiques en Harmonie ; il y a des pages, il y a des fonctionnaires î il y a des Corporations d'individus adonnés aux travaux domestiques -, mais ces travaux sont rétribués, comme tous les autres, par la Phalange et non par l'individu. Il n'y a donc plus là aucune trace de servitude; il n'existe plus même, comme aujourd'hui, d'infériorité relative du serviteur au maître, puisque celui qui vient de vous servir par passion sera dans un instant votre chef de file dans tel groupe adonné à une culture ou à une industrie pour laquelle il aura une vocation plus déterminée que vous.
Mais, pour bien comprendre tout cela, il faudrait comprendre le jeu des Passions dans le Milieu sociétaire, il faudrait embrasser l'ensemble des faits qui s'y produisent ; il faudrait connaître les affections vives» les ligues passion--
nelles, les adoptions indostrielles qui s'établissent des inférieurs aux supérieurs, des jeunes aux vieux ; il faudrait voir les ligues fédératives que contractent les rivaux et même les antipathiques ; il faudrait 3e faire une idée du ralliement des Groupes dans la Série, et de la Série dans la Phalange ; il faudrait concevoir comment les Passions distribuiives, qui font tant de mal aujourd'hui, concourent à l'Ordre, à l'Harmonie, par Ténergie même avec laquelle elles sont stimulées ; il faudrait étudier, en un mot, cet admirable mécanisme sériaire qni fait naître, au sein de l'Association, un charme, un accord, un concert d'autant plus affectueux qu'il y a plus d'inégalités dans les caractères, len facultés, les positions sociales.
L'agriculteur. Tout cela est fort bien ; mais avec vos courtes séances et votre exercice parcellaire , que faitesvous du savant et de l'artiste qui travaillent jour et nuit à la gestation de leur œuvre, et meurent souvent sans avpir pu l'achever ?
L'architecte (avec humeur). Eh ! monsieur, comment ne voyez-vous pas que c'est précisément la monotopie de la vie actuelle qui porte le savant et l'artiste à s'exténuer ainsi, et trop soi^vept sans succès? Voilà! — Depuis une demiheure, vous êtes là, prenant un à qn les inconvénients de la Société actuelle pour vous en faire des objections contre les résultats d'une Société toute contraire. Cela est bien d'un civilisé y d'un fiiMPUSTE !
Le docteur. Allons, allons! ne vous fâchez pas.
L'architecte (s'échaoffant). Eh I votre isavant se tuera, s'il le veut, dans un travail isolé, monotone, stupide. Mais non ! il s'en gardiBra bien ; il se gardera bien de se borner à mettre en j^u l'essor d'une seule de ses facultés, lorsqu'il sera placé dans un Milieu social qui, par l'alternance, la variété et ^le cboij^ libre de^ fonctions , le mettra à même
de satisfaire, de développer toutes ses aptitudes ; et au lieu de mourir jeune, avant Fâge , comme font en Civilisation trop de savants et d'artistes, il vivra 150 ans pour son bonheur, pour sa gloire et pour le bien de ses semblables.
L'industriel. Diable ! comme vous prenez feu !
L'architecte (avec impatience). C'est que j'enrage de voir, messieurs, qu'à peine vous a-t-on placés à un point de vue un peu élevé, vite la tête vous tourne, et vous retombez lourdement à votre triste point de vue civilisé.
X. Eh bien! mon ami, vous avez tort d'enrager. Soyez indulgent pour les autres après avoir eu besoin d'indulgence pour vous-même. Rappelez-vous que, pour comprendre, pour admettre nos idées, il faut du temps, de l'étude, des préparations. Croyez-moi, ne nous indignons pas trop contre les objections que nous font les Civilisés ; car si la réflexion et le bon-sens nous apprennent à être sans colère contre leurs excès, contre leurs énormités, à plus forte raison devons-nous leur pardonner un aveuglement qui pèse sur eux aussi bien que sur nous-mêmes. Ne vous récriez donc pas sur le caractère simpliste ^ des objections que l'on vous présente ^ car, du moment que l'on vous fait une objection, elle doit être simpliste , et dès qu'on s'élève du simple au composé^ on n'a plus d'objections à faire. Rappelez-vous enfin, par votre propre exemple, que l'imbécillité d'esprit , dont tant de Civilisés font preuve, est généralement moins la faute des individus que celle du Milieu faux dans lequel ils vivent, et qui rétrécit leur intelligence loin de la développer Je sais bien qu'il y a, dans cette lutte incessante
que nous soutenons contre nos contemporains, quelque chose qui vous agace, vous exaspère , et contre quoi je ne me mets pas toujours assez en garde *, mais que voulezvous? C'est le cas ou jamais de se résigner et de dire avec les philosophes : <» Chaque jour suffit à sa peine, » en at*
tendant que nous paissions dire, au Phalanstère : « Les jours ne suffisent pas au bonheur. »
L'homme de lettres. £t puis , quand vous nous réprimandez, monsieur le Néophyte, il serait peut-être convenable de le faire en termes intelligibles. Ainsi vous venez d'appliquer à monsieur l'épithète de simpliste ; peut-être eût-il convenu de définir le mot avant de l'employer. Et il faut bien le dire, on rencontre comme cela, dans le langage que vous avez adopté pour votre Science, un certain nombre de mots, — comme simplisme , ton, pivot, et d'autres encore, auxquels personne ne comprend rien.
X. Monsieur, il faut bien des mots nouveaux pour exprimer des idées nouvelles, des rapports et des effets qui n'existent pas encore ou qui n'ont pas encore été analysés. Ces mots embarrassaient monsieur de même qu'ils vous embarrassent. Demandez-lui maintenant ce qu'il en pense.
L'architecte . Ils sont nécessaires.
X. Si nécessaires qu'en vous parlant je suis forcé de m'en servir malgré moi ; et d'ailleurs ils sont excellents. Jugezen. Nous entendons par Simplisme la méthode qui consiste à n'envisager qu'un côté des choses, qu'une face d'une question, tandis que, dans toutes les questions, il y a nécessairement plusieurs faces à considérer, surtout dans les questions sociales, qui sont toujours composées. La Nature étant d'ordre composé et non pas simple, toute méthode d'examen ou de calcul doit être composée et non simple. C'est ce dont n'ont pas tenu compte jusqu'à présent les diverses Ecoles philosophiques qui, dans leurs études sur la Nature, n'ont jamais considéré qu'un détail à la fois.
Prenons un exemple dans le Système industriel. Comme on s'est aperçu des immenses avantages attachés à la division du travail , on a applique cette méthode purement et simplement, sans se demander s'il n'y avait pas chez l'homme
un impérieux besoin d'alterner, de changer de temps en temps d'occupation. Aussi a-t-on sacrifié l'homme à la fonction , subordonné l'agent à la matière , ou plutôt , en sacrifiant ainsi l'homme , on a , sans s'en apercevoir, sacrifié la fonction elle même ; car tout se lie, tout s'enchaîne, et il est bien évident que , sans V alternance des fonctions ^ l'on ne tire pas de la division du travail tous les résultats qu'on en peut attendre*
De même en fait d'Éducation. Les un's ont porté leur attention sur le développement physique, les autres sur le dé- Teloppement moral; ceux-ci ne veulent agir que sur l'intelligence, ceux-là enfin ne considèrent que la face religieuse. Aujourd'hui l'Éducation ne s'appli(|ue guère qu'à la culture littéraire. Eh bien! il est certain que toutes ces éducations faites d'un point de vue exclusif sont également fausses, absurdes , incomplètes. — Si, au lieu d'envisager l'Éducation de ce point de vue simplislCy on avait pris l'homme tel qu'il est, si l'on avait tenu compte de tous les éléments qui le composent, de toutes les facultés qui sont en lui, on aurait trouvé que tous ces éléments sont liés , que toutes ces facultés se prêtent un mutuel secours, qu'elles veulent être développées progressivement, l'une par l'autre. Et si l'on avait cherché la Méthode naturelle de ces développements* en d'autres termes, si l'on avait spéculé en mode composé... Mais qu'est-ce que je dis?... Si l'on avait spéculé en mode compo^é^ on serait arrivé nécessairement aux mêmes résultats que Fourier; on aurait trouvé, tant pour l'Éducfitionque pour les relations Industrielles et en général pour tous les Rapports sociaux, les mêpies copditiops, les mêmes formules qu'a trouvées Fourier ; car c'est en procédant de cette façon que Fourier a fait toutes ses découvertes, et, à vrai dire, la différence fondamentale qui sépare Fourier de tous ses devapciers , c'est que lui seul s'est servi du mode composé^ ts^ndis que tous le^ autres ont agi et raisonné en simplistes.
Envisager à la fois toute3 les face^ des choses , c'est agir
en mode eompôié. Ne voir qu'on côté des choses , qu'une face de leurs manifestations, c'est agir en mode simple.
En général, disons-le, <« le simplisme, la vue courte et bornée, est la grande cause des disputes auxquelles le inonde est depuis longtemps livré (1). n
Voulez -vous maintenant la définition du mot pivot? Yoici : — «Dans une classification quelconque, le terme qui joue le rôle principal, par rapport auquel les autres se coordonnent, nous l'appelons terme pivotai. Le colonel est l'individu pîvotol du régiment ; le général Test de l'armée. Le soleil, centre astronomique de notre système sidéral, en est l'astre pivotai : l'homme est la créature pivotale parmi les êtres qai peuplent son globe, etc. (2) n
L'hommb de lettres. Et le mot Ton?...
X. Ce mot a la même signification en Science sociale qu'en science musicale. Le Ton est l'ensemble des sons musicaux se rapportant à une Unité monogamique. Cette Unité de gamme se caractérise par la note qui domine harmoniquement ou mélodiquement dans une idée musicale, et qui prend le nom de toniqiie. Ainsi la série entière des sons , qui forment une phrase musicale, doit toujours converger vers la tonique ou vers les notes qui se coordonnent sur elle. Quant aux notes ou accords qui peuvent sembler étrangers à cette gamme, ils ne sont que des moyens de variété et convergent toujours vers les notes ou accords appartenant à la gamme primitive, — à moins qu'ils ne soient destinés à conduire vers une nouvelle toniqtie. Le Ton est donc ce qui embrasse , commande et coordonne un motif, une phrase, une idée musicale.
C'est d'ailleurs une expression métaphorique dont on se sert journellement sans y attacher une valeur scientifique ;
(l) Y. Considérant, Peujn^ sociale, t. I, f . 49, (s) Jdem, Ibidem»
oQ dit tous les jours de tel artiste qu'il donne le ion aux arts , de telle femme da monde qu'elle donne le ton en fait de modes ; enfin on distingue le bon et le mauvais Ton.
Le Ton varie avec les Périodes sociales et se modifie d'une phase à l'autre de la même Période. A toutes les phases de la Civilisation, l'Humanité se repait d'illusions ; le Ton est donc aux illmions de toute espèce, et le bon ion au loiiir , ou plutôt à l'oisiveté, au doke far niente. Au moyen-âge, le Ton était aux illusions chevaleresques ; il est de nos jours aux illusions libérales et économiques. Dans l'Ordre sociétaire , toutes les forces humaines devenant convergentes, le Ton tendra à YUnité^ et le bon ton au travail productif.
Le musicien. Ce que vous dites là est sans doute fort ingénieux ; mais je voudrais vous voir faire l'application de ces idées aux faits de la vie sociale.
X. Volontiers. Transportons-nous dans un ménage, dans une réunion d'amis, d'hommes du monde.
«Si le Groupe est harmonique, dit Fourier, la Dominante ou passion réelle est conforme à la Tonique ou passion d'étalage.
<« Le Groupe est subversif lorsque la Dominante est différente de la Tonique.
« Par exemple, rien n'est plus xommun que les réunions de prétendus amis, tous pétris d'égoïsme, n'ayant de l'amitié que le masque et de mobile réel que l'intérêt. Telles sont d'ordinaire les assemblées d'étiquette où l'on ne ressent pas l'ombre du dévouement qu'on y affecte.
«« La contrariété de Tonique et Dominante constitue le Groupe subversif, qui est ressort général en mécanique civilisée. Le Groupe harmonique caractérisé par l'accord de la Dominante et de la Tonique est très rare en Civilisation ; il n'y figure pas en dose du seizième ni peut-être du trente-deuxième. Ainsi, rien de moins harmonique parmi nous
que ce Groupe de famille, qui pourtant est Pivot social. On y voit communément les pères opposés aux goûts des enfants sur les plaisirs, la dépense et la parure, sur le choix des amours et des maris ; de là vient que les enfants déguisent habituellement leur Dominante pour affecter la Tonique voulue par le père. Dès lors le Groupe est faux et subversif. (1)
Le musicien. Ma foi ! je conviens que l'analogie est frappante et que cela mérite attention. J'y réfléchirai.
L'AGiacuLTËUR. Mais, dites-moi donc, quel style bizarre !
X. Oh ! oui, bizarre si vous voulez vous mettre au point de vue de la grammaire ; mais si vous vous placez au point de vue de la Science, vous reconnaîtrez avec tous les Phalanstériens combien ce style est à la fois~ énergique, net et concis. Méditez un peu ce passage ; je vous déclare qu'il est coulé en bronze, et plus tard vous serez de mon avis.
L'architecte. Moi, je trouve cela admirable.
L'ÉTUDIANT. Pourmoi, je conçois jusqu'à un certain point qu'en transformant le Milieu social, en établissant des rapports meilleurs entre les hommes, en les dirigeant vers un But utile, vous introduirez plus de vérité dans les relations sociales, plus de sincérité dans ce que vous êtes convenus d'appeler les groupes; mais je ne vois pas bien ce que deviendront les passions mauvaises, les vices actuels, tels que le jeu, l'intempérance et les excès de toute espèce.
X. Gela vient de ce que vous ne saisissez pas bien encore l'ensemble de la Yie harmonienne. Mais si, d'une part, vous voulez bien remonter aux causes des excès en Civilisation, et si, d'autre part, vous reconnaissez que ces causes disparais^
(i) Traité de l'Ass. dom. agr.^ t. J, page 384 et suiv,
sent complètement dans le Régime harmonien, vods m'ac* corderez bien que, les causes n'existant plus, les effets doivent cesser d'exister. — C'est ce gui ne manquera pas d'avoir lieu à l'égard de ce que vous appelez les passions mauvaises, et plus exactement les excès ; car, il faut bien vous le persuader, il n'y a pas de passions mauvaises, et les désordres, les excès dont vous vous plaignez aujourd'hui, ne sont que des effets subversifs de passions. En effet, on ne saurait trop le redire, les Passions sont incompressibles; ce sont des ressorts actifs, des forces vives; si la Société s'oppose à leur action libre et régulière, ces ressorts agiront en sens irrégulier, subversif; ils produiront ce que Fourier appelle d'après Horace, des Récurrences pctssionnelles.
Naturam expellasjurcà, tamen usque ekcurest. Chassez le naturel^ il retient au galop.
« Il revient, dit Fourier, mais en mode répercutif, récurrent^ causant double désordre au lieu du double bienqu^aurait produit le mode direct ou essor libre. «> Au reste, vous trouverez dans Fourier beaucoup de détails sur cette matière qui est une des plus intéressantes de la Science.
Par exemple, l'intempérance n'est qu'un effet de Composite récurrente, «Le canut de Lyon et le carabot de Rouen, obligé^ de s'ennuyer seize heures par jour à passer la navette, ne peuvent pas, comme le beau monde, goûter chaque jour des jouissances variées pour les sens et l'âme-, ils n'en sont pas moins sujets à ressentir l'aiguillon de la Composite ^ qui excite à réunir deux plaisirs, un des sens et un de l'âme. Les Sybarites passent leurs journées à ce délassement^; le peuple arrivé au dimanche, veut à son tour tâter de la Composite; il va se gaudir à la Courtille, manger du fricot, boire du vin ou façon de vin, danser au son du chalumeau. Là on oublie les misères de la semaine, tout l'argent y reste.
« Sur ce, les moralistes disent à l'ouvrier : «Haïssez les ^ plaisirs de la Courtille, haïsses le vin, le firioot et le cba*
3fiÔ
« lamean; n'aimez qae la tendre morale et les beautés de la M Charte; bavez le dimanche une grande cruche d'eau pour M modérer vos passions; devenez philosophes, et placez votre M gain de la semaine à la Caisse d'épargnes. C'est le chemin « de la vertu. »
«• Non ; c'est vertu subversive, répugnante par les priva-, tions qu'elle impose ; la vertu naturelle doit donner double plaisir, un aux sens et un à l'âme. Dans l'Ordre combiné, Lucas et sa Margot n'auront pas besoin de se délasser le dimanche, car la semaine aura été pour eux comme pour nos gens riches un entraînement de plaisirs par les travaux attrayants, les repos joyeux, l'insouciance du lendemain (1) ». Comprenez-vous après cela, combien sont ridicules et impuissantes les sociétés de tempérance dont on fait tant de bruit en Amérique, et qui, fondées sur un principe moral en désacord avec notre nature, peuvent tout au plus pallier le mal, mais jamais le faire disparaître. Non! la question n'est pas de comprimer^ réprimer, supprimer nos passions. Il faut les développer simultanément, les combiner et les utiliser dans l'application de l'Industrie. La privation n'engendre que des désordres physiques et moraux ; la satisfac^ tion pleine et entière produira l'harmonie !
Comme exemple de Récurrence en ambition et en amour. Fonder cite la prostitution des philosophes et des femmes. Attention! vous monsieur, qui êtes homme de lettres.
«Le Code divin, le Régime d'industrie combinée-attrayante assure aux beaux-esprits nommés littérateurs et philosophes une immense fortune, mais à acquérir par des actes honorables et utiles qui ne sont pas praticables en Civilisation, où l'honneur et la probité ne conduisent les philosophes et littérateurs qu'à une ruine certaine.
««Cependant ils sentent leur supériorité sur le petit monde social, sur les hommes qui n'ont de titres que la fortune et
(i) Fausse Industrie, tom. I, page S6$.
Ja naissance ; ils vealent s'élever à cette fortune, à cette influence qaHls obtiendront en Harmonie pour prix da talent; ils n'y parviennent en Civilisation qa'à force de bassesses et d'infamies. C'est ainsi que Sénèque accumule cent vingt millions en prônant le mépris des richesses et pillant les provinces auxquelles il prêche la morale.
« Tels sont, du plus au moins, les philosophes et littérateurs civilisés ; ils se sentent faits pour la haute fortune, ils veulent y arriver, et, sachant que la probité ne conduit qu'à la ruine, ils se jettent à corps perdu dans la dépravation; ils sont une légion de dévergondés, tous amis du commerce, vendant leur plume, leur opinion au plus offrant, se traînant eux-mêmes dans la boue par leur prostitution , leurs changements de bannière, leurs scandales politiques et littéraires. Kotzebue, persécuté en Russie, envoyé en Sibérie, se vend Uannée suivante à la Russie 15,000 fr. et se fait dénonciateur de ses collègues.
M La prostitution des femmes est un vice que veut supprimer le congrès philosophique de Toulouse ; il y réussira comme celui de Poitiers a réussi à faire RAYONNER la Civilisation, qui ne rayonne que de haillons, de fourberie, d'agiotage, de fiscalité et de charlatanerie scientifique sur le progrès.
« La prostitution est une récurrence d^afnour comprimé. Les moralistes, dans leur sagesse, ont décidé qu'une jeune fille est coupable si elle aime un homme sans permission de la municipalité. Chloris et Galatée ne doivent aimer que la vertu, Técumoire, la morale et le sermon. Une jeune fille, selon les philosophes, est une machine faite pour écumer le pot, torcher les marmots, et ressarcir les culottes des vrais républicains, en attendant qu'un vieux Cassandre, qui a pour lui le poids des écus, daigne la demander en mariage.
M La jeune fille, en Civilisation perfectible, est une marcliandise exposée en venle^ comme les denrées sous la halle et comme les écrivains politiques,
M Telle est la noble destinée que la morale assigne aux amoars. La Nature spécule bien différemment : elle veut employer Tamour à faire le charme de l'Industrie ainsi que le charme des deux sexes ; elle a ménagé aux amours différentes carrières de célébrité, selon la différence des caractères inclinant à la constance ou à Tinconstance ; il y aura pour tous des voies d'illustration et d'avancement.
M Chez nous, la femme n'ayant d'autre carrière que d'écumer le pot, ou travailler seize heures par jour à la couture, à la dentelle , pour gagner de quoi manger du pain noir, son penchant à jouer un grand rôle est comprimé ; elle s'indigne, elle sent son avilissement, elle secoue le joug des philosophes et prête l'oreille à un homme riche qui lui dit : <* Vous n'êtes pas faite pour un sort si abject. *«
« Ainsi naît la prostitution de tous les degrés; car elle a de nombreux échelons, depuis celui d'une Pompadour qui parvient à gouverner la France, jusqu'à celui d'une courtisane. Celle-ci ne pouvait pas vivre avec dix sous par jour, entretenir une mère infirme ; elle a dû écouter les amateurs qui lui ont offert dix francs par visite , dix louis par mois , et l'ont délivrée d'un travail rebutant , d'un supplice perpétuel (1). -
Puisque je suis en train de faire des citations du Maître, il faut que je vous rapporte un passage où brille à on haut degré ce talent analytique dont Fourier a donné tant de preuves. Il s'agit de deux récurrences passionnelles : le JEU, dont vous me parliez tout à l'heure, monsieur l'Étudiant, et le BON TON, sur lequel je ne suis pas fâché de vous dire quelques mots.
M Le JTEU est un aliment factice qu'on donne à la manie d'intrigue dont l'homme est possédé par aiguillon de la dixième passion dite Cabalisie; les esprits vides, comme les paysans, aiment beaucoup le jeu *, il développe en eux la pas-
(i) Fnutte Industrie f toro, I, page 56 1,
sion dite Cabaliste, qui n'a guère d'aliment sous le chaume ; il plaît de même aux têtes ardentes, faute d'activité sufGsanté en intrigue ; il convient à une compagnie d'étiquette, parce que la vérité en est bannie par les convenances ; la passion ne peut pas s'y montrer, tout y est glacial : il faut créer à cette assemblée une intrigue artificielle par le moyen des cartes ; mais on ne proposera pas les cartes à gens qui ont une véritable intrigue en action : un conciliabule d'agioteurs qui machinent un coup de filet , une rafQe pour la bourse du lendemain; des amants qui se réunissent en orgie galante pendant les instants où les pères sont absents ; des conspirateurs qui se concertent au moment de frapper le grand coup, regarderaient en. pitié la proposition de jouer aux cartes. Là ouest l'intrigue réelle, il n'est pas besoin d'intrigue factice, comme celle du jeu, des romans, de la comédie, etc. Aussi les Harmoniens n'auront-ils emploi des cartes que pouf les malades et infirmes, hors d'état de pren* dre une part active aux intrigues industrielles , qui préoccuperont tellement qu'aucun être en santé ne voudra jouer. Il n'aura déjà pas assez de la journée pour subvenir aux intrigues réelles, qui seront au nombre d'une trentaine chaque jour, à n'en supposer que deux par chaque séance industrielle ou autre.
u Le bon ton est un effet de la passion Unitéisme qui se répercute faute d'essor. Le bon ion, en Civilisation, n'entraîne qu'à l'oisiveté, au train de vie des gens dits comme il faut, qui sont oisifs, oppresseurs de la multitude laborieuse. Il y a pourtant dans le bon ion un très beau côté, qui est Tunité passionnée en mœurs et usages. C'est un brillant effet du bon ton que de déterminer toute la belle compagnie d'Europe à adopter des langages unitaires, comme le Français pour la conversation et Vltalien pour la musique. * Sous ce rapport, le bon ton est image renversée de l'Harmonie sociétaire, où les mœurs ne régneront que par le consentement unanime» sans intervention de morale ni de
ioiSf encore moins de châtiments. Mais le bon ton chez les Harmoniens entraînera au travail productif; il dirigera à ce but toutes les classes et toutes les passions. Chez nous, au contraire, il n'excite qu'à l'Indoleoce et aux mœurs dangereuses ; il est donc image renversée et non pas image directe de TUnitéishe qui conduirait à l'Industrie.
« Il en est de même de la dixième passion , la Cabalùte^ citée plus haut ; ses intrigues ne tourneront en Harmonie qu'à l'avantage de l'Industrie ; chez nous, elles ne produisent que le mal en tous sens, par le jeu et autres désordres, qui sont images des cabales industrielles de l'Harmonie , mais images renversées, produisant le mal.
« n existe, ajoute Fourier, une grande différence entre les deux répercussions que je viens de citer. Le bon ton produit des effets brillants et souvent très utiles, dont le seul tort est de ne pas entraîner à l'Industrie ; le jeu produit des effets odieux, la ruine des familles, le crime, le suicide. Il faut donc distinguer, dans les passions répercutées ou récurrentes j deux genres très opposés : l'harmonique et le subversif. Celles qui conduisent aux accords, comme le bon ton, sont du genre précieux que je nomme harmoniqtÂe , ou récurrence directe vers le but ; celles qui conduisent aux discordes et, aux crimes sont du genre malfaisant que je nomme subversif, ou récurrence inverse vers le but (1). » •
(I) Nouveau Monde industriel^ pagef 478 et 479.