‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 17 sur 127 · DEUXIÈME PROPOS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PROPOS

X avait les bras croisés; il suivait des yeux rarchitecte et regardait le ciel de temps en temps. Puis ses sourcils se contractèrent, son front se plissa, prit une teinte sombre. Il était comme abîmé dans ses méditations. Tout à coup il revint à lui, et faisant claquer ses doigts :

— Asseyons-nous, dit-il. Mais non, il fait froid ; promenons-nous, cela nous réchauffera, cela aide à la circulatioa du sang. — Maudite saison ! stupide humanité ! Avoir des printemps seml>lables ! C'est affreux vraiment I Bravo, mes maîtres, bouleversez votre royaume, faites-en un cadavre..-. Oui, cela va bien, cela va vite ! Et puis ils nient Dieu! ils le nient! ils sont athées! ils s*en vantent !... Eh ! malheureux, au lieu d'accuser la Divinité* commencez par reboiser la cime de ces monts que vous avez dépouillés de leur parure. Au moyen des cultures unitairement combinées, élevez votre atmosphère à sa température normale ; et bientôt la fertilité renaîtra dans vos plaines, vos rivières ne tariront plus en été , et les saisons reprendront une marche régulière, et vous n'aurez plus l'hiver dans le printemps ;

et au lien de ces Tariations subites de température qai vons déciment , au lieu de ces fléaux dévastateurs qui désolent et ruinent des contrées entières, vous aurez des chaleurs graduées... et alors... alors vous louerez Dieu !

En parlant ainsi , X s'était éloigné de quelques pas. Les deux comédiens se rendirent, à la répétition ; nous restâmes avec le docteur, un homme de lettres, un peintre et un in* dustrieL Nous nous rapprochâmes de X.

— Cet homme m'a navré, dit-il. Quel aveuglement ! mon Dieu!

Moi. Bah ! laissons cela.

X. Non , je trouve naturel que l'on fasse des objections; cela ne peut pas être autrement ; mais il y a objection et objection. . • Enfin parlons d'autre chose.

L'iNDtJSTBiEL. Savez- vous, messieurs, que si la crise politique se prolonge , il est difficile de calculer ce qui arrivera.

— Eh ! monsieur , di$-je, le gouvernement est plus aveugle encore que les gouvernés ^ mais il est moins coupable , car il n'a pas le temps, lui, d'écouter et de s'instruire. Cependant il lui serait si facile de sortir de l'impasse où il est acculé !

X. Eh I mon ami, pas si facile. Ne vois-tu pas qu'avant même qu'il agisse, le gouvernement est mis en état de suspicion ? On ne lui pardonnerait pas d'être plus clairvoyant que la masse de la nation. Eût-il toute l'intelligence et le bon vouloir imaginables, on l'a si bien garrotté qu'il est dans la double impossibilité de faire le bien et d'empêcher le mal. Non, dans l'état actuel des choses, le pouvoir ne peut être que l'expression de l'opinion moyenne de la société. Pour

pousser cette société dans une vole meiliearei il faudrait, à la tête de l'Etat, un homme de génie ; et par malbeor nons n'avons là que des gens adroits, des hommes d'esprit et de tact. . . Cela ne suffit pas. . .

Moi. Cela suffirait , si. . .

X. Oui, si le gouvernement nous comprenait... mais... ( X passa la main sur son front , puis il s'écria douloureusement) : — Mes amis, mes amis ! la position d'une Science nouvelle est terriblement embarrassante ; quelle œuvre immense nous avons à fonder !... Ah ! il faut du courage , de la persévérance... J'en ai. Dieu merci ! Et puis il y en a d'autres qui donnent aussi leur coup de bêche et qui défoncent le sol plus profondément que je ne puis le faire. Mais le monde ! le monde!... (Et après un moment de répit) : — Cet architecte qui m'accuse d'insulter la morale ! sait-il bien ce qu'il a dit? Ne dirait -on pas que je suis moins hon* nête homme que lui ? Ne semble- t-il pas que je sois intéressé à attaquer la morale ! Nous , attaquer la morale ! Loin de la ! Fourier est au contraire le seul homme qui ait donné le moyen de la faire régner en toutes relations. Mais entendons-nous: il ne s'agit pas de cette fausse morale qui n'aboutit qu'à l'immoralité ; il s'agit de la vraie morale, de la morale voulue par Dieu même. Aussi Fourier ne procède-t-il que par le plaisir et par l'attrait , tandis que votre prétendue morale ne veut agir que par la contrainte , et c'est Injustement le secret de son impuissance. Oui, je l'attaque, votre morale , non dans son but, qui est bon, mais dans son principe, qui est faux, et dans son application, qui est impossible. De quoi vous accusé-je en un mot? de vous être trompé en érigeant la contrainte en principe. 'Au lieu de reconnaître que le but de la Nature était le développement, la satisfaction, l'expansion des passions, vous avez établi qu'il fallait les comprimer, les éteindre ; au lieu de rechercher le fruit que l'on pouvait retirer des passions, et

sans même songer à les étudier, vous avez décidé qo*U fillait les corriger , qu'il fallait refaire Tœuvre de Dieu. Et qu'est-ce qne je dis encore ? Je dis que ce principe lanx vons a conduit forcément à tontes sortes de faux résultats. Et vainement vous en plaindriez-vous; un bon arbre produit habituellemeht de bons fruits ; voyons donc les fruits de votre morale. D'abord, premier caractère de fausseté : votre morale est multiple et non pas une ; vous avez autant de morales que vous avez de religions, de législations, de philosophies et de politiques. Et en définitive» où est-elle, votre morale? où se cache-t-elle? quels sont ceux qui la pratiquent ? Dans le monde, dans la famille, je la cherche vainement. La trouve-t-on dans les relations des frères, des époux entre eux , dans les rapports du père avec le fils ? Les traita de piété filiale sont si rares qu'on a grand soin de les citer. Ce n'est pas que j'en veuille aux pères, aux fils, aux amis, aux époux, à personne; tous fonctionnent comme ils peuvent dans le milieu faux où ils se trouvent placés ; mais je soutiens qne la vraie morale n'est pas possible en Civilisation, parce qu'étant une des harmonies humaines, elle ne peut exister que dans les conditions qui réaOseront tout^ les hannooies à la fois.

En ce moment une femme à l'œil provocateur passa près de nous en serrant les hanches ; elle était remarquablement belle, et nous nous détournâmes pour l'examiner.

— Pauvre malheureuse ! ^ dit ^X, pauvre victime de ces nécessités qu'on appelle sociales /. .. Ah t messieurs, pouvezvous bien vous vanter de posséder une morale tant que vous voyez vos places, vos rues, vos jardin^ publics déshonorés par la prostitution ?... La prostitution que les moralistes les plus purs sont forcés d'accepter tout en la déplorant, voilà une monstruosité morale! voilà une infamie civilisée ! ! Que penseront un jour nos neveux en apprenant que, dans un siècle qui 9ê disait éclairé, il y avait un grand

nombredefemmesqQin'avaieDtd'autre métier, d'autre oeca^ pation, hélas ! et souvent d'autre moyen d'existence que de se vendre et de se livrer ! Cela a quelque chose de si révoltant qu'étant Jeune, je m'en souviens, jdn'y pouvais songer sans un frissonnement douloureux. Oh I un jour, ce &it qui nous parait aujourd'hui tout simple sera dans l'histoire comme un rêve pénible, comme une déviation non moins hideuse que la Cour des Miracles et les Orgies des Truands, ces néce$$iti$ sociales d'une autre époque. •• Mais ouvrez donc les yeux, considérez donc cette société qui a des prétentions à la morale, et qui, non-seulement ne peut rien contre la prostitution, mais reconnaît ofiBciellement que ce commerce est un besoin pour elle ?. . . Et en effet , si la misère ne recrutait amplement pour la prostitution , il faudrait bien que le gouvernement y attachât des primes d'encouragement, le tout dans l'intérêt de la morale I... Mais voyez donc où vous en êtes! vous croyez avoir une morale, et vous n'avez qu'un véritable non-sens, ou plutôt, puisr qu'elle part d'un principe faux , vous n'avez qu'une antimorale.

L'industriel. Ce que je vois de plus clair dans vos critiques , c'est que, tout en ayant l'air de prendre la défense de la morale, au fond vous l'attaquez.

X. Dites plutôt que j'ai l'air de l'attaquer, et qu'au fond je la défends.

L'industriel. Vous l'appelez un non-sens.

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