X. Doucement ! votre comparaison n'est pas exacte
L'iNDUsnuEL. Pardon ! Les passions mal employées sont, selon vous, les pièces isolées de la machine sociale.
X. Permettez. Je vois bien que Tordre et l'harmonie rcgmsront dans votre montre ;*mais les passions sont de ressorts agissant par eux-mêmes, tandis que les pièces de la montre sont inertes... Croyez-moi, reprenons mon exemple du concert, car le vôtre n'est' pas parfaitement applicable.
L'homme de lettres. Le vôtre non plus, car vous ne tenez compte ni de la liberté ni de la volonté humaines.
X. Laissez-moi achever. Dans un concert, chaque instrument, fournissant un certain nombre de notes, est nécessaire à l'harmonie générale ; et quoique parmi les instruments il s'en trouve de plus ou moins importants le» uns que les autres, tous se confondent et s'harmonisent dans une même unité variée; et pas un, si peu important qu'il soit, n'est jaloux des autres, parce qu'il comprend qu'il est nécessaire, qu'il accomplit sa fonction, qu'il donne le nombre de notes que comporte son rang dans l'échelle musicale ; qu'en un mot son absence, sa mauvaise volonté ou son impéritie détruirait l'harmonie, dont il est aussi un élément. Dans ce même concert, chaque musicien pourrait jouer faux, Vil le voulait. Est-ce donc à dire que celui qui joue juste soit privé de son libre arbitre ? Non : c?est qu'il a la volonté de jouer juste, c'est qu'il accomplit sa partie avec passion, avec enthousiasme, et cela parce qu'il appartient et sait appartenir à un tout harmonique. Dans la société actuelle non organisée,
non harmontqae, la plupart des notes sont finisses ; ponr^ quoi? parce que les membres de cette société ne sentent pas le lien qui les rattache au tout, parce que leur isolement les met hors d*état de suivre la mesure, d'observer le diapason, et que d'ailleurs ils n'ont aucun intérêt à se mettre en consonnance : voilà pourquoi, au lieu d'un concert, nous n'avons qu'une cacophonie sociale. Mais quand le milieu sera organisé, quand toutes les harmonies humaines seront réalisées, quand l'Humanité sera établie dans son unité, chacun voudra jouer sa note dans le concert universel, et chacun tiendra à jouer juste, par intérêt, par amour-propre, par enthousiasme, par Attraction. Tels seront les résultats du procédé naturel d'association trouvé et décrit par notre Midtre, par Charles Fonrier... Il y auriT toujours quelques notes fausses, dites- vous? C'est possible, et celui qui sera en dissonance se hâtera de le reconnaître ; mais un son faux dans un concert n'empêche pas qu'il n'y ait harmonie. Je vais plus loin : adressez-vous à un musicien ; il vous dira que , lorsqu'un orchestre est au complet, les notes Causses disparaissent , que dis-je? deviennent Justes , en se fondant dans l'harmonie générale, en se mettant k l'unisson avec Tune quelconque des nombreuses vibrations instrumentales. Le tout consiste donc à faire que les sons faux soient l'exception et non la règle.
L'iNDusTEiEi.. Tout ccIa est beau, fort beau, trop beau ; mais je crains bien que les passions n'échappent toujours à notjre analyse ; témoins les systèmes philosophiques.
X. Eh ! justement. Je vous le disais tout à l'heure à propos de la morale ; c'est parce que les philosophes, au lieu de débuter par Tétude des passions, ont voula les régenter, en substituant au système de Dieu des systèmes de leur invention; c*cst pour cela qu'ils se sont jetés dans toutes sortes de contradictions et d'erreurs. Non nisiparendo Natura vinei-' tur^ a dit Bacon ; Ce n'est qu*en lui obéissant qu'on peut
Sa
tainetâ ta Nature. Eludiez dooc ses lois ao liea de id en dicter, et vous réossirez dans Tétade des passions comise dans tonte autre étade, comme vous avez réussi dans b Science musicale qui ne repose pourtant que sur des sons.
L'houms db LBTTREd. Oh ! U musiquc, c'est bien différent...
X. Je ne vois pas quelle est la difEérence. Convenes^vous que Dieu ait créé les passions?
Tous. Sans doute.
X. Eh bien! les sons ne sont-ils pas aussi créés par Dieu? L'homme n'a pas imaginé les rapports naturels qui existent en musique^ ces rapports, il les a découverts, il les a analysés ; mais ils existaient indépendamment de sa volonté, ils existaient tout comme existait la gravitation universelle avant que Newton l'eût découverte. Et si la musique et la gravitation, si tout ce qui existe enfin, et qui est l'œuvre de Dieu, est soumis à des lois naturelles, préexistantes, pourquoi voules-vous que les passions , qui sont aussi l'œuvre de Dieu, ne soient pas soumises à des lois étemelles, préétablies?
L'hommb de LETTE88. Nou, CToyei bien que cela ne se peut pas.
X. Je vous demande infiniment pardon , monsieur ; mais vous ne me donnez aucune raison, même spécieuse» pour me dissuader, tandis que moi je vous en donne de solides pour vous convaincre. Quen'ai-je en ce moment à ma disposition toutes celles que fournit la Science ? Enfin convenez que mon opinion repose sur quelque chose, et que la vôtre ne repose sur rien. Pourquoi donc avancer dogmatiquement une opinion qui n'a pas de base? Il n'y a que la science qui ait le droit d'être dogmatique ; or vous avoues que vous ne pospas la science ; vous faites plus, vous niez que la
science existe. Demearcz du moins dans le donte provisoire qu'acceptait Fourier, et que vous recommandent et Bacon, et Descartes, et Montaigne, et tant d'autres philosophes. Ne pourriez- vous raisonner à peu près dans le sens de ce que je vais vous lire?... (Il tira de sa poche quelques feuilles de papier de toutes les couleurs et de toutes les dimensions. ) Oh! soyez tranquille, docteur, je ne vous ennuierai pas longtemps... J'ai à peine posé les bases de mon travail... Voilà comme je suis, moi... je commence tout et n'achève rien... Et, au fait, à quoi bon s'occuper de ces hommes qui refusent d'entendre? Occupons-nous des globes, occupons-nous des Destinées futures... Quant au présent, il est si triste que cela fait peine d'y songer... Quel dommage cependant ! je s^s en moi une activité dévorante , je suis nerveux , je suis fort , tout me porte à l'action , et je ne fais rien, et je ne suis utile à rien! Mon Dieu ! mon Dieu! pourquoi en-est-il ainsi? Ah ! je le sais bien, pourquoi !...
Un jour donc que je pensais aux hommes, et que cédant à un accès de fièvre ou de folie. . . car que peut produire , je vous le demande, une dissertation, un article de plus? Fourier n'a-t-il pas tout dit-?^.. Ge ne seront ni des paroles ni des écrits qui feront triompher la Science sociale ; ce sera un fait, un grand &it qui frappera les imaginations^ les hommes ne comprennent que par les yeux... Les malheureux! ils ont faussé jusqu'à l'usage des sens... Aussi me garderai-je bien d'adiever mon travail ; il passerait inaperça dans quelque brochure parfaitement inconnue... Et, je vous le demande, à quoi bon?... Je suis prêt à me dévouer à l'œuvre de Dieu ; une fois les moyens adoptés, je suis prêt. Mais jeter mes idées à la foule pour les voir dédaignées, incomprises ! Quel métier ! Et cependant c'est le nôtre, c'est notre condition, c'est notre devoir, c'est notre martyre !.., Ecoutez donc ce que j'écrivais. Vous allez trouver cela pâle, décoloré, parce que le travail de cabinet refroidit l'imagination. Oh ! ne me parlez pas de travailler isolément l Et puis.
au lieu d'adopter une méthode composée, à l'exemple de Fonrier, à l'exemple de la Nature , j'ai employé la forme didactique simple ; cela ne vaut rien.
A ce moment arrivèrent deux peintres de notre connaissance. X leur serra affectueusement la main. — Parbleu! leur dit-il, vous venez à propos ; j'allais commencer la lecture d'un manuscrit... Oh! n'ayez pas peur, c'est très court. Tous avez à me parler? Bon! je suis à vous dans dix minutes.
Alors à ses mouvements brusques succéda tout à coup le calme et presque l'immobilité. Ses doigts qu'il faisait claquer, ses bras qu'il jetait en avant et en arrière , tout son corps enfin demeura en repos; sa voix toujours sonore devint plus grave, et son geste se borna au rapprochement du pouce et de l'index.
X. Voici le titre : L'Empirisme poUtiqtêe et la Science sociale 9 titre absurde» prétentieux, capable d'effrayer le lecteur qui crierait au pathos et qui aurait bien raison. Il faudrait un titre simple; par exemple : De la PolitiqtM et de P Association; mais non ! cela vaut encore moins ; on ne voit plus l'antithèse... Ah! rien n'est difBcile comme de trouver, pour des idées étrangères au public, un titre qui lui convienne, qu'il comprenne, qu'il accepte, qui lui donne envie de lire. Le public s'ennuie, voyez-vous bien ; l'ennui est un fruit amer et funeste de la Civilisation, et le même Pierre Durand, dont je vous parlais tantôt, a dit avec beaucoup d'esprit : « C'est à ce vice (l'ennui) que devraient s'attaquer tous les réformateurs. » Voilà une pensée juste ; et si M. Pierre Durand lisait Fourier, Userait sans doute ravi de voir comme ce problème est admirablement résolu par l'Association. Au reste voici le titre et l'article ; prenezles pour ce qu'ils sont.