X. Qui, ceux de qui ce sera le tempérament
L'actrice. Alors j'en suis bien fâchée ; car moi, je me sentais assez de penchant poar votre nouvelle société; mais c'est fini , j'y serais trop malheureuse : j'aime la fidélité par-dessus tout.
X. Eh bien ! non, madame, vous serez très heureuse, car vous aurez un mari fidèle; et sans avoir besoin de le faire surveiller, vous serez sure de sa fidélité.
L'actrice. Comment cela?
X. Cest bien simple. La Vérité est inaugurée sur la terré, la Vérité existe en toutes relations. Ces relations sont organisées de telle sorte que tout est connu, les actions, lés pen« chants , les aptitudes de chacun ; chacun a intérêt à être soi, à se montrer tel qu'il est, à en faire gloire; l'hypocrisie est une duperie, ou plutôt on ne sait plus ce que c'est. Au lieu de mener à la fortune et aux honneurs, comme aujourd'hui, le mensonge, l'astuce conduiraient droit à la misère. Vous voyez bien, madame, que toute déception sera impossible , et que lorsque vous voudrez un mari, vous choisirez en toute connaissance de cause ; et le choix vous sera facile , car les sympathiques seront naturellement portés l'un vers Tautre. Dieu a si bien fait toutes choses ! aurait-il pu oublier les conditions du bonheur des femmes fidèles?
L'actrice. Voilà qui est bien pour mon mari ; mais les autres?.,, (la dame s'arrêta en rougissant.)
X. Cette pensée -là ne vous serait point venue, madame , si nous étions en Harmonie. Pourquoi ne vous contenteriezvous pas d'être heureuse à votre manière ? pourquoi vou* driez-vous que les autres, hommes ou femmes, ne pussent pas l'être autrement que vous? Vous aimez le café, et j'aime le thé : ne pouvez-vous être heureuse si je ne renonce au thé pour prendre le café avec vous ? Au restai il P'est point
nécessaire de croire à tout cela ponr êtrephalanstérienne ; il y a dans la Théorie beaucoup de choses qui ae pourront se réaliser que dans un avenir éloigné, et les af&ires d'amour sont de ce nombre.
L'agteige. Enfin, comment les choses se passeront- elles?
X. Mon Dieu ! madame, Fourier lui-même a prévu que THannonie compterait deux générations avant que les relations d'amour pussent s'organiser complètement. Il n*a même posé à cet égard aucun principe absolu *, il a donné un simple avis sur ce qui pourrait avoir lieu , laissant aux disciples le soin de se former une opinion, et au temps celui de résoudre le problème. Seulement, puisque TOrdre sociétaire offrira toutes les garanties désirables, on peut affirmer à l'avance que tout se passera pour le mieux, et que le règne des bonnes mœurs, tant rêvé par nos moralistes, sera ane conséquence indispensable de rétablissement de PHarmonie.
L'HomuB PB LBTTU0. Mais vous pourriez au moins nous dire....
X. Non, non ! voyez-vous, madame m*a tendu là un piège que je n'ai pas eu l'adresse d'éviter. . . La matière est trop délicate, je renonce à la traiter... Plus je serais vrai , plus je vous paraîtrais insensé; plus je serais profondément moral, plus j'aurais l'air d'attaquer la pudeur, la décence publiques. Laissons cette question de edté ; tenons«nous-en à ce qu'il y a de praticable dès aujourd'hui ; créons le milieu social ; le reste viendra de lui-même s'il doit venir.
L'actrice. Voyez-vous, monsieur, votre science est trop difficile à comprendre. Comment ferez - vous pour y attirer tous les hommes? comment vous y prendrez- vous pour convaincre tant de gens qui sont presque idiots, et qui pourtant ont aussi des droits au bonheur , puisqu'ils sont hommes ?
X. A merveille, madame ; ils seront heureux sans comprendre. Écoutez bien ceci : Evidemment les sociétés modernes sont en décomposition. Une nouvelle lumière apparaît; c'est aux plus avancés de la signaler au gros de Tarmée qui suit derrière. J'ai lu quelque part que Napoléon , obsédé par un conseiller dont il ne goûtait pas les objections, lui demanda, en lui montrant le ciel en plein jour, s'il voyait au-dessus de sa tête une étoile qu'il lui indiquait du doigt — « Non, sire. — Eh bien ! je la vois, moi. » Telle est notre position : nous sommes, à proprement parler, les éclaireurs de l'Humanité. Mais Napoléon mentait en disant qu'il voyait l'étoile , tandis que nous, nous la voyons véritablement. Et que voulons-nous aujourd'hui? nous voulons convaincre un assez grand nombre d'hommes intelligents pour nous permettre de monter, avec leur aide, la machine sociale dont ensuite nous deviendrons tous des rouages plus ou moins utiles; voilà tout. — Dire que tous les hommes sont bons, ce n'est pas dire qu'ils soient égaux en bonté, en intelligence; il y a sans doute des natures plus ou moins riches ... mais je pourrais ajouter que les hommes seront nécessairement plus intelligents et par conséquent meilleurs en Harmonie, comme ils seront plus beaux, plus actifs, plus vigoureux.... mais qu'importe? Une fois que le mécanisme fonctionnera, il ne sera pas nécessaire que chaque roue connaisse la théorie de la machine. Je vous l'ai dit, il n'y a rien de contagieux comme le bonheur. Supposez l'Association établie sur un point de la France (car, quoiqu'elle puisse être organisée partout ailleurs, j'ai besoin de croire qu'elle le sera d'abord dans mon pays, dans celui de Fourier) , supposez donc l'Association établie sur un coin de la terre : le jour où le paysan qui aura été rebelle verra que son voisin plus intelligent ou plus confiant se procure dix fois plus de bien-être que lui, ce jour-là les idiots en comprendront assez; ce jour-là les Destinées heureuses seront inaugurées sur la terre.
L'homme de lettres. Mais qu'appelez-voas les Destin nées heureuses, qu'appelez-vous le bonheur ?
X. Le bonheur, c'est l'essor continu des douxe postions radicales. Mais ici se représente Tinconvénient des mots techniques ; je devrais commencer par vous démontrer qu'il y a douze passions radicales, cinq sensitives, quatre affectives, et trois distributives; je devrais vous les nommer, vous les analyser ; je devrais vous montrer comment celles de ces passions qui n'ont point d'effet normal dans Tétat social actuel, y deviennent une cause incessante de désordres ; mais à quoi bon si vous ne voulez pas étudier? et à quoi bon encore, si vous êtes décidé à étudier?
L'homme de lettres. J'étudierai , n'en doutez pas ' mais en attendant répondez-moi. — Je suis colère...