‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 31 sur 127 · X. Alors, touchez là, "par Jupiter ! et que tout sôit ditt · texte numérisé non relu

X. Alors, touchez là, "par Jupiter ! et que tout sôit ditt

L'architbgte. Eh bieni messieurs, sait-<m décidémait quel est le parti qui vient de faire l'émeute ?

X. Pour moi, je n'en sais rien; — et qu'est-ce que cela mé &it? La Société où nous vivons est si extravagante, qu'on ne saurait plus trodvet* aucun sens aux faits qui s'accomplissent dans son sein. Rien de ce qui a lieu n'est nécessaire ; cela arrive parce que cela arrive. Aussii tout au re-

boars des Civilisis^ je comprends le monde décrit par Foarier ; mais je ne conçois rien da toat à ce qui se passe sous mes yeux. Et cela doit être; un homme qui comprend bien la vérité ne conçoit plus rien au mensonge. Qu'en dites- vous» monsieur l'Architecte ?

L'architecte. Ma foi! j'avoue que je commence aussi à n'y plus rien comprendre. Les uns disent que ce sont les républicains qui ont fait l'émeute, d'autres prétendent que c'est le parti du prince Napoléon ; enfin, quelques-uns assurent tout bas que l'armée est mécontente et que....

X. Que voulez- vous? Comme l'a dit un des dignes coryphées de ce monde-ci : Tout peut arriver et tout arrive. C'est qu'en effet quand on est dans le £aux, on ne peut plus compter sur rien. Ce n'est pas la raison, c'est le caprice qui décide. De même dans l'atmosphère, de même en tout. Il n'y a pas de raison pour qu'il ne fasse pas beau demain. Et, par ma foi! le gouvernement et la ville de Paris sont bien heureux du temps abominable que l'anarchie àtmo«. sphérique a envoyé contre l'anarchie sociale : de la pluie à flots, de la grêle!... Heim! fait-il un temps depuis trois jours!... Voilà qui met tout de suite fin aux émeutes et aux révolutions : une bonne ondée ! — S'il eût plu en juillet 1830, savez-vous bien?. .. Morbleu ! voilà un coup de vent capable d'enlever nos chapeaux I quelle bourrasque! Rentrons...

Mous nous réfugiâmes au café de f oy.

X. Vous me disiez tout à l'heure que l'armée est mécontente. Je le crois bien ; que veut-elle, l'armée? la guerre et de l'avancement; or, le gouvernement a raison d'éviter Tune, tant que l'honneur national n'est pas compromis, et il ne peut accorder l'autre, parce que les cadres sont remplis. C'est bien embarrassant. Le Pouvoir a créé là, soit contre les idées démocratiques ( comme on dit ), soit contre la mal-

veillance des Puissances, une force qui menace de se tourner contre lui. Digne résultat de Timbroglio dans lequel nous vivons! Comment le Pouvoir ne s'aperçoit -îi pas qu'il ne peut compter sur rien de positif; qu'il vit dans un -état précaire, dans une atmosphère de mensonges et d'erreurs ; qu'il peut aller ici aussi bien que là, sans qu'il y ait plus de raison pour le blâme que pour l'éloge ; qu'en un mot il lui manque quelque chose qui puisse diriger sa marche? On lui a fait un reproche, au Pouvoir, de ne prendre conseil que des circonstances : eh ! tant qu'il restera dans les sentiers de la déviation, comment veut-on qu'il marche d'un pas assuré? Il est bien oblige de vivre au jour le jour, puisqu'il ne peut prévoir ce qui arrivera demain. En effet, dans une société où les intérêts sont en lutte, où les .opinions sont divisées, je défie qu'on trouve ou qu'on fasse une chose, tant sublime soit- elle, où la critique ne puisse mordre; et cela explique pourquoi de nos jours on ne fait rien de complètement beau, de complètement grand. — Ah ! si le Gouvernement savait...

— Vous le tireriez de là au moyen de votre Science? X. Assurément.

— Vous lui donneriez votre recette?

X. Et la manière de s*en servir.,. Cela est très sérieux; monsieur ; le Pouvoir n'a pas et ne peut pas avoir d'autre refuge, d'autre moyen de salut que l'Association : toutes les solutions se trouvent là, voyez- vous, et il n'y a de solutions que là , parce que là est la Vérité, parce que là est le Beau, parce que là est le Bonheur, parce que tout est là.

— Mais si effectivement votre système résout toutes les questions sociales, pourquoi n'adressez-vous pas à l' Académie des mémoires sur les nombreux problèmes qu'elle met au concours? pourquoi n'essayez-vous pas de remporter des prixMonthyon?

X. Dans notre position, cela est pins difficile qae vous ne pensez. L'Académie n'exige pas seulement des ouvrages bien écrits, bien disposés pour la forme et pour le fond, mais des ouvrages qui soient dans les idées reçues, dans les idées que professe l'Académie elle-même ; elle veut des choses qu'elle puisse comprendre sans étude, accepter sans efiorts et sans sacrifice. Par malheur, nous n'avons pas les mêmes idées que l'Académie; bien plus, nos idées sont la négation de la plupart des siennes; nous différons quant au fond, nous différons quant à la forme. L'Académie ne demande habituellement que de petits moyens, et toujours des mesures entées sur l'Ordre social actuel. Or, loin de pouvoir être contenus dans cet Ordre, nos moyens touchent aux bases mêmes de la société qu'ils tendent tous, plus ou moins, à régénérer. Nous ne pourrions donc proposer, avec quelques chances de succès, que des moyens transitoires peu importants, qui nous mettraient peu en relief, parce que le Principe fécond où nous les aurions puisés ne serait pas compris par nos juges. Nous sommes, voyez-vous, enfermés dans un cercle dont il n'est pas facile de sortir. On refuse de se mettre à notre point de vue pour nous juger, et cependant c'est le seul moyen de nous comprendre. Comment voulez-vous que nous fassions?

— A votre place, j'essaierais toujours....

X. Eh bien! soitl.*. Qu'arriverait-il? le voici. Choisis-* sons une question, celle qui vous plaira, car, s'il est vrai que nos idées s'enchaînent, ce qui nous arrivera pour l'une nous arrivera pour toutes. Prenons la question suivante : Trouver un moyen pour arriver à l'extinction de la MendicUé dans notre Ordre social. C'est à peu près ainsi que l'Académie pose les problèmes (1).

(l) Au moment de mettre sous presse, voici ce que je lis dans tous les journaux :

r La Société des Arts , Sciences et Lettres de Mâcon , propose le sujet d«

Moi. Oui, et pour le dire en passant, ce problème est bien mesquin à côté de nos prétentions qni ne vont à rien de moins qu'à procurer à tous les hommes la richesse et le bonheur gradués.

X. Un phalanstérien prend donc ce problème. Il ne l'a pas plus tôt étudié qu'il reconnaît que la Société actuelle, au lieu de porter en elle le germe des moyens propres à àé^ truire la mendicité , ne peut qu'étendre celle-ci de plus eo plus ; que la mendicité est un résultat forci de la Civilisa* tion; qu'il faut donc chercher un milieu social où le problème soit soluble , puisque s'obstiner à chercher tme solution là où l'on sait qu'elle ne peut pas exister, ce serait £aire acte de folie. Ainsi la première chose que notre phalanstérien devra faire » sera de démontrer à Messieurs de l'Académie que , en général, poser et considérer les problèmes isolément quand ils s'enchaînent les uns aux autres « c'est se mettre dans l'impuissance d'en résoudre aucun ; et que» en partieu'*

prix aaiTa&t pour le côocours de (840 : « Rechercher les moyens de faire m renaître dans nos mœurs le respect envers les supériorités naturelles, so« m cîales et religieuses, sans sortir de l'esprii de la législation §i de fa Civilisa* m tiom aduêUes^ afin de resserrer et de fortifier par Faotorité morale» les lient • de la famille, de la société et de l'État. »

« Le prix est une médaille d*or de 600 fr.

« Ce sujet de concours, emprunté à une belle pensée de M. Koyer-GoUard^ BOUS semble heureusement choisi pour appeler les méditations da philosophe et de rhomme d^État. »

Appelez , tant qu'il tous plaira , les méditations des philosophes et des hommes d*État; — Si la législation, si la Civilisation actuelles sont justonent les deux plus grands obstacles au respect envers les supériorilés naturelles et sociales; si elles sont de nature à relâcher les liens de la famille, de la société et de TEtat , comment pourriez-vous résoudre votre problème, tout en conservant l'esprit de la législation et de la Civilisa*

tion ? Vous ne détruirez pas un mal tant que vous vous donnerez pour condition d'en conserver la cause. Que penseriez-vous d'un homme qui proposerait de faire un grand feu de bois sans brûler de bois P.. « Singulière société qui ne sait poser aucun problème social et qui 8*é^ tonne y après cela; de n'en pouvoir résoudre aucun I

lier, leur problème sur la mendicité est insoluble dans notre Ordre social actuel. Or, faire comprendre aux gens qu'ils se sont trompés, qu'ils n'ont pas vu plus loin que le bout de leur nez , cela est déjà fort difficile , surtout avec des Académiciens qui n'entendent pas qu'on leur apprenne quelque chose. De juges qu'ils étaient, ces messieurs deviendraient parties ; alors la thèse exigerait des périphrases courtisanesques et des ménagements à l'infini. Bref, il faudrait déjà un mémoire fort étendu pour arriver à poser le problème à peu près en ces termes : — Dans quel Or* dre social Veœtinction de la Mendicité est-eUe possible? -^ Oh ! alors la tâche devient encore bien plus difficile , bien plus compliquée. Laissant de côté la Société actuelle « notre phalanstérien devra exposer les conditions d'une antre Société ; et s'il veut que l'on comprenne bien la face particulière qu'il a en vue, il devra présenter sa nouvelle Société dans son ensemble, en donner les preuves, en énumérer les avantages, le tout en se défendant contre les préventions de ses juges peu favorables aux utopies... Quel travail!... Or, l'Académie le suivra-t-elle sur ce terrain? Et si, renonçant un instant aux idées qui lui sont propres, lin rapporteur, homme consciencieux, consent à l'y suivre, le cômprendra-t-il?... Et quand il comprendrait, forcera*t-il tous ses cdlègues à comprendre? L'Académie ne sera-t-elle pas effrayée en voyant qu'il faut tout réformer pour résoudre le simple problème qu'elle a posé bien innocemment? et ne croira-t-elie pas dangereux de donner le prix aux idées d'un réformateur? Car vous savez que dans le langage politique , réformateur et révolutionnaire sont synonymes. Vous concevez bien que nous ne serions pas jugés par nos pairs, et que, pour que la palme fût donnée à nos idées, il faudrait d'abord que les Académiciens renonçassent à la plupart des leurs,^ — et nous tous qui en avons fait autant, nous savons que cVst là un sacrifice difficile à faite.

Nous éprouverions donc un échec. Or un échec devant l'Académie, c'est grave aux yeux de bien des gens, grave surtout aux yeux du gouvernement.

— Oh ! si vous comptez sur le gouvernement... -

X. Mon Dieu ! nous ne comptons sur personne, et nous comptons sur tout le monde. Quant au gouvernement, nous avons déjà eu assez de peine à lui faire comprendre qu'il peut y avoir des réformes pacifiques, et que la nôtre est de ce nombre : il n'est guère probable qu'il ait recours à nos idées; il n'est ni assez éclairé ni assez indépendant pour cela... A moins qu'un homme... à moins qu'un des nôtres...

X se mit à tourmenter sa moustache, et regarda fixement la terre à dix pas devant lui. Ses sourcils étaient descendus sur ses paupières. Après un moment de silence, il passa la main dans ses cheveux, et comme s'il rejetait loin de lui une pensée qu'il avait caressée avec bonheur, il dit en hochant la tête :

— Mais non ! ce serait trop beau, trop glorieux pour le gouvernement... Non, non! la répression, voilà son grand moyen, sa panacée ; le Pouvoir réprime, c'est son métier ; il fait ce qu'il peut, ce pauvre Pouvoir 5 il réprime, et puis c'est tout!... Le Pouvoir aussi est routinier... Mais quoi Ma répression remédie- t-elle au mal? en détruit-elle la cause? Donne-t-elle du pain àquiafaim, du travail àqui en manque, de l'aisance et du bien-être à ceux qui souffrent, un aliment aux esprits turbulents ? — Laisser faire, laisser passer ce qui est indifférent à l'action du Pouvoir-, réprimer ce qui lui paraît hostile, c'est à cela que se bornent nos gouvernants, nos graves champions de la plus stopide de toutes les doctrines, la doctrine du Statu quo. Comme s'il pouvait se révéler, au sein du corps social, un seul fait qui soit indifférent au Pouvoir qui est la tête du corps social ? Ah ! le Pouvoir

ne comprend pas une chose bien essentielle,—- c'est qa'il de* vrait avoir la haute direction des affaires^ or, se contenter de réprimer dans un cas, de laisser faire dans un autre, quand on devrait au contraire diriger et organiser^ c'est, je l'avouerai , montrer peu d'intelligence ; — mais,^ je vous l'ai dit, le malheur de notre époque, c'est qu'il ne peut guère en être autrement... Aussi voyez! elle marche, cette nation; elle marche toujours, peu soucieuse des entraves du statu quo; mais elle ignore où elle va ; pourquoi ? parce que la tête est débile , parce que cette tête ne sait pas où elle conduit le corps Social, ou plutôt, parce qu'elle se laisse conduire par lui ; enfin parce que le gouvernement ne sait pas diriger, ne sait pas donner le Ton à la société.

— Donner le Ton, cela était bon au temps de Louis XIY, mais aujourd'hui...

X. Ah-! je vous y prends, libéral que vous êtes! Vous ne Voulez pas que le Gouvernement gouverne ; vous ne voulez pas qu'il intervienne dans les faits sociaux pour les diriger, pour les régulariser, pour gouverner enfin !... Qu'est-ce que gouverner, sinon donner le Ton^ imprimer le mouvement à la Société? Vous voulez que l'industrie, les arts, le commerce, l'agriculture, marchent au gré des intérêts individuels les plus opposés, et vous crieriez à l'usurpation, si le gouvernement, c'est-à-dire le Principe d'Ordre, faisait mine de porter dans ces faits une action régulatrice ! Et puis , parce que vous l'empêchez de marcher en avant, parce que vous lui ordonnez de suivre le char au lieu de le diriger, enfin parce que vous le forcez à n'être qu'un Juste-milieu impuissant et stupide^ vous criez contre ce résultat dont vous êtes en partie cause. . . Et voyez comme vous allez contre votre but. Vous vous élevez contre l'aristocratie de Targent, et vous avez raison ; car l'autre aristocratie avait^ pour se faire pardonner, les idées d'honneur, le sentiment du devoir, les illusions chevaleresques, tandis que votre aristocratie mo-

deme m con^t qae YAuri $aera famé,, ne voit rien, n'ambitionne rien que l'argent, n*a qo'un bat et qa'on moyen, l'argent!... Yons vous élevez, dis-je, contre elle, et cependant vons faites tout ponr la favoriser; il semble que vous preniez à tâche d'accélérer Torganisation de cette Féodalité industrielle prédite par Fourier, Féodalité la plus inhumaine, la plus dégradante pour THumanité, la plus hostile au développement de la vraie liberté ! c'est crier contre votre propre ouvrage!... Mais comprenez donc que vos actions et votre but sont en contradiction, comprenez donc que, pour mettre ordre à tout ce chaos, il faudrait l'intervention intelligente et pacifique du Pouvoir, et que la question, aujourd'hui comme sous Louis XIV, comme dans tous les temps, a é|é, est et sera toujours la même. Louis XIY se servait des moyens dont il pouvait disposer pour donner le Ton à son époque. De ce qu'aujourd'hui les moyens ne sont pas les mêmes que les moyens employés autrefois , est-ce à dire qu'on en manque? Non, sans doute ; mais avant tout il faut s'enquérir du But vers lequel tend l'Humanité (c'est ce que personne n'a encore fait). Ce But une fois connu, rien de plus facile que de trouver les moyens d'y arriver ; et si le gouvernement le veut, je les lui indiquerai.

— Âh ! il se gardera bien de vous écouter.

X. Sans doute il ne prendra pas l'initiative ; mais pourquoi supposer qu'il nous refuserait son concours, si nos idées prenaient une certaine importance dans le public?...

Mais voyez donc comme la pluie tombe ! c'est ravissant ! Ma foi ! j'espérais ces jours derniers avoir quitté définitivement le palletot; mais je vois bien qu'il faudra le garder jusqu'à la mi-juin, et alors nous serons grillés par un soleil des tropiques, et nous aurons de l'orage tous les jours... C'est très amusant ! Ou l'extrême froid ou l'extrême chaleur, ou des pluies continuelles ou une sécheresse de plusieurs mois, ou le calme plat ou des vents furieux : tel est

désormais le régime atmosphérique qu'il nous faut subir... On n'a pas idée de cela !...

— Bah ! nous aurons du beau temps sous peu... X. Pourquoi? et qu'en savez-vous?

— Il faudra bien que cela vienne à la fin !

X. Diable! vous Clés patient!... C'est comme les commerçants qui restent dans leur boutique et se contentent de dire : « Le commerce va de mal en pis... » C'est comme en politique lorsque vous dites : ** Nous aurons peut-être un ministère à la fin!... » Eh! savez-vous si le nouveau fera mieux que n'a fait l'ancien? Y a-t-il une raison pour cela?... Il faudrait pourtant nous accoutumer à choisir une base fixe pour asseoir nos calculs, et donner à nos prévisions quelques chances de probabilité....'

Ah ! voilà le docteur !... Comment vous portez-vous, docteur de mon cœur? Eh bien ! que dit-on?

Le docteur. On dit que le temps est glacial, et je commence à croire que l'autre jour vous aviez complètement raison.

X. C'est-à-dire que je ne comprends pas qu'un homme intelligent, conr.me vous, puisse hésiter à reconnaître, même à priori^ qu'il y a un bouleversement, une perturbation dont la nature n'est pas coupable ; car la nature procède plus sagement, plus régulièrement ; elle suit en tout une marche progressive, elle ne va pas aux extrêmes du jour a^

lendemain, du matin au soir ; elle ne veut pas qu'il gèle à Messine quand nous avons quinze degrés de chaleur à Paris, ainsi que cela a eu lieu ces jours derniers.

Le docteur. Le fait est que nous voici au 17 mai, et que ce temps-ià n*est pas supportable. Tai traversé ce matin le bois de Vincennes ; il est noir ! c'est à faire peur I

— Comment , noir !

Le DOCTEUR. £h! oui, tout est gelé. Toute cette belle et riante végétation qui pourtant a été bien tardive cette année, tout a disparu sous un manteau de deuil.

L'architecte. Gela ne m'étonne pas; on m'a assuré que les orangers des Tuileries avaient gelé cette nuit et la précédente, et qu'on songeait à les rentrer.

— £ii ! parbleu ! dis-je, voici un journal qui en parle ;

écoutez :

• La température froide va toujours eu empirant. Il a gelé cette nuit ; les pousses de vignes ont été atteintes au Jardin des Plantes, et les orangers du jardin des Tuileries ont beaucoup souffert. On doit craindre d'après cela que la gelée n'ait été forte dans la campagne et dans les endroits non abrités. Le thermomètre est descendu k 1 degré 1; 10, et à 3 heures du soir il n'était qu'à 7 degrés. Chose bien bizarre ! il gèle le 15 mai avec un vent du sud.... »

X. Oui, c'est bizarre I quand on ne comprend pas, quand on s'obstine à ne pas comprendre.

— Et nous avons eu dernièrement des chaleurs soute*

nues de 91 degrés avec des vents soufflant du nord. C'est à n'y plus rien comprendre

X. Âh ! l'aveu est précieux! Eh ! comment pourrais- tu comprendre les faits subversifs résultant de causes muiti* pies et hors de ta vue , journaliste , quand tu ne sais pas même trouver la signification dos luits les plus simples ^i s'Accomplissent sobs tes yeux ?

Tandis qu'à peine à tes pieds ta peux voir^ Penses-tu lire au-dessus de ta tête ?

L'architecte. Revenons au gouvernenaent. Je ne conçois pas trop votre opinion sur son compte. A coup sûr, vous êtes plutôt partisan qu'ennemi du gouvernement.

X. Et pourquoi serais-je ennemi du gouvernement plus que de tout ce qui existe autour de moi? Non-seulement je ne suis pas hostile au Pouvoir, mais je suis disposé à prendre sa défense, non que j'approuve sa marche, mais c^est qu'il existe, c'est qu'il maintient à* peu près l'Ordre ; or de deux maux je préfère celui que je connais à celui que je ne connais pas, celui qui se fonde bien ou mal sur TOrdre à celui qui ne peut venir que par le Désordre, et s'établir que par l'Anarchie. Je suis donc pour la politique qui prévaut , parce que cette politique, fondée sur l'Ordre et sur la Paix, n'est point et ne peut pas être défavorable à la propagation de nos idées. Mais de là à être partisan des actes du gouvernement, il y atout un abîme.

L'architecte. Que voudriez- vous donc que fit le gouvernement? il faut pourtant bien qu'il se défende.

X. Sans doute; mais est-ce là tout? suffit-ilde se défendre quand on laisse subsister après la victoire (et quelle victoire, hélas!!) les mêmes éléments de trouble qu'auparavant? Singulière société que celle qui se vante à tout propos de posséder des droits politiques (droits tout-à-fait illusoires) , et qui ne sait pas même donner à ses membres le plus sacré de tous les droits, le Droit au Travail ! Société vraiment inconcevable qui, ne sachant pas équilibrer la production avec la consommation , possède la singulière propriété de créer à la fois et dans le même corps la pléthore et l'épuisement; et qui ensuite, au lieu déporter remède aux deux maladies qu'elle a causées, se contente d'en comprimer la manifestation!.... Société cruelle et sans entrailles I elle

n*entrevoit donc pas les lattes qae Tavenir loi réserve ? Ce ne seront plus des guerres de religion , d'opinion » de principes, comme on les a appelées jusqu'ici, — ce sera une lutte bien plus sanglante, entendez- vous? la lutte du pauvre contre le riche, la lutte de celui qui a faim contre celui qui mange ! Et alors, au lieu de ce mot : la Charte, la révolte inscrira sur son drapeau ces autres mots bien plus terribles : Travailler ou Mourir!.., Oh! ce jour-là, moi habituellement si paisible, si ennemi des troubles publics, ce jourlà... ah! ma foi ! je suis bien heureux d'être phalanstérien, et de savoir que ce nouveau drapeau ne pourrait être arboré que sur des décombres; car je crois que je me laisserais entraîner à la suite de ceux qui souffrent... C'est que, voyezvous , j'aime ceux qui souffrent \ j'ai pour eux la même sympathie que j'ai pour les dupes..., et au fond, n'est-ce pas la même chose?

L'architecte. Prenez garde qu'on ne vous entende.

X. Et pourquoi? je voudrais, au contraire, que les ministres, que le Roi lui-même pût m'entendre, et me comprendre surtout. Mais quoi ! il me semble que les moindres faits devraient éclairer ceux qui nous gouvernent, les moindres faits observés sans prévention. Tenez, descendons au plus bas de l'échelle sociale ( assez d'autres ont fait la critique des échelons élevés )• L'autre soir je passais sur le boulevard du Temple avec un ami ; je lui faisais remarquer ces malheureuses marchandes en plein vent ] l'une vendant du sucre d'orge, l'autre des allumettes et de l'amadou, celle-là quelques fruits gâtés, toutes passant leur journée à s'ennuyer, à s'enrouer sans vendre assez pour suffire à leur subsistance. J'en vis une qui avait au bras un enfant scrofuleux, et dans son éventaire pour cinq ou six sous de marchandise qui ne tentait personne. Il fallait l'entendre, la malheureuse ! comme elle criait, comme elle s'égosillait !... Et comme tous

ces infortunés ont des mines hâves, souffreteoses!... comme ils sont mal faits, déguenillés, infirmes, laids à voir! J'offre une récompense à qui me montrera, sur ces traits flétris par les privations, contractés par la douleur, des traces de Vos sublime. Ils semblent accablés du sentiment de leur misère; leur corps est comme leur intelligence, dans un état déplorable.. . Gela est bien pénible à observer, et si Ton connaît le remède à tant de maux, en vérité, je vous le dis, il faut n'avoir ni coçur ni âme pour hésiter à rappliquer... Pour moi, je ne conçois rien à Tapathie du Pouvoir ; il ne m'arrive jamais de sortir de chez moi sans être frappé d'une foule de choses choquantes , qui toutes sont de graves enseignements pour un observateur. Ici, c'est cette jeune fille chargée d'un fardeau dont le poids excède ses forces ; là, ce sont ces hommes attelés à une voiture comme des bêtes de somme ; plus loin ces décrotteurs, au nombre dé dix, quand il y a de la besogne pour un*, partout des gens inoccupés; partout des femmes, des jeunes gens qui ont la patience, que dis-je? la lâcheté de rester toute une journée , quelquefois toute une semaine à leurs comptoirs ou dans leurs magasins, pour attendre... quoi? la pratique qui ne vient pas; et tant d'au* très imbéciles, instruments passifs de ce vol autorisé que Ton appelle le Commerce; gens à courte vue qui, au lieu de s'unir, de s'entendre, de travailler de concert, vivent dans leur isolement et leur ennui... Encore, je prends ici mes exemples dans un ordre considéré comme régulier ; que serait-ce donc si je parlais de ces filous qui s'établissent, avec un compère, sur nos boulevards, nos quais, nos places publiques, partout où l'on peut trouver à faire un bon coup?... Ne voilà-t-il pas des forces bien utilisées, du temps bien employé!... Et puis on s'étonne qu'un beau jour ces gens ennuyés se lassent, que ces gens inoccupés se remuent ! Je vous dis, moi, qu'une société où de pareils faits peuvent se produire est une société jugée.

L'architecte. Vous criez contre le Commerce; que voolez-voos donc que fassent les commerçants?

X. Qa'ils sortent du MwetUemenU qu'ils sortent de la lKt>ÛMm... Combien y a*t*il d'épiciers dans oe quartier? trois cents peut-être \ douze suCQraient. Ces trois centsépiders occupent six cents garçons , à quoi faire? à attendre la pratique, à s'ennuyer ; je me trompe ; ils passent une partie de leur temps à falsifier les produits pour latti^r contre la concurrence et éviter la banqueroute. Supposez que les chefs deces établissements s'entendent, qu'ils ouvrent douze fortes maisons, munies chacune de dix garçons, plus ou moins, en toat cent trente.. . ; tous sont occupés à vendre ; et voyez Tavantage : ils évitent des dépenses énormes de loyer, d'impositions, de faux-frais, de temps perdu, de courses sans firuit \ ils peuvent donner leurs marchandises meilleures, plus fraîches, à plus bas prix, tout en gagnant beaucoup plus. Queleprofitrésultantdecette combinaison soitpartagé entre les intéressés proportionnellement à leur mise de fonds, et alors tout ira bien... Voilà une des mille applications Iransilotr^^ qui peuvent conduire à l'Association; tout le monde y gagne, la pratique, le marchand, la société ! .

L'architecte. La pratique y perdra du temps, car vos douze magasins seront nécessairement fort éloignés les uns des autres...

X. Eh ! monsieur, comptez- vous pour rien le bas prix et la bonne qualité des produits? La qualité seule ne conduit-elle pas souvent la ménagère ailleurs que chez l'épicier voisin? Ignorez- vous que, pour avoir de bon café, tout Paris va chez Corcellet ! que pour avoir de bonne pâtisserie , tout Paris court chez Félix! Pourquoi? c'est que Corcellet et Félix exploitant en grand, gagnant beaucoup , et tenant à leur renommée, ne peuvent donner que des denrées d'excellente qualité. C'est exactement ce que je vous disais l'autre

jour à propos du Palais-Royal ; ce beau jardin ou nous avons tant d'air, de jouissances et de liberté, pourrait être morcelé ien mes tortueuses et infectes, comme ici près le quartier Froidmanteau; et que gagnerait-on à cela? rien. On y perdrait tout au contraire... Ah! je vous le répète, une société où les commerçants se font la guerre, enfermés chacun entre quatre murs, une société où il existe des quartiers Froidmanteau, est une société jugée !...

Le docteur. Et condamnée !

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