X. On!, pour tous; le travail deviendra un plaisir. Que
n'étudies-tu ? que ne te rends-tu compte ?
Le connaisseur. Je n'ai pas besoin de me rendre compte, et je déclare d'avance que le travail ne sera jamais un plaisir pour moi. Qu'as-tu à dire à cela?
X. (avec dédain). Moi!... rien du tout... Je trouve que tu as beaucoup d'esprit*
Le connaisseur. Cela n'est pas répondre , et mon objection subsiste.
X. Tu n'étais donc pas là l'autre jour lorsque je fis à ces messieurs la comparaison du concert ?
Le connaisseur. Mon ! et cela m'est bien égal, car le plus beau concert du monde ne m'empêchera pas d'aimer l'oisiveté ; et si tu veux que je m'occupe, il faudra bien que tu emploies la contrainte.
X. (après un moment d'hésitation). C'est singulier ! Tous ces braves gens-là sont tellement habitués aux voies de rigueur et de contrainte que, même quand on leur annonce un ordre de choses dans lequel on se donne pour condition de procéder par Attrait, les voilà qui perdent aussitôt de vue la condition fondamentale, et qui vous demandent si on les CONTRAINDRA. Eh ! ue vois-tu pas que la seule chose à vérifier,c'est — si laThéoriedeFourier est la Théorie delaNature. Or la Nature ne procède que fàv Attrait, Ce sont vos philosophes, encore un coup, ce sont vos économistes et vos législateursqui, après avoir fait des lois suivant leur tempérament particulier et sans consulter les vues de Dieu sur le mécanisme des passions, ordonnent ensuite que chacun se conforme aux articles de leur constitution; et, pour obtenir ce résultat, ils
ont inventé la Contrainte , digne corollaire de leur absurde système. La Nature agit bien autrement : c'est par V Attraction qu'elle conduit Tbomme à son but. Ah ! si vos philosophes possédaient cet unique levier de la nature, F Ji^- ^raca'on , savez - vous ce qui arriverait? Connaissez -vous rhypoilièse d'un roi qui posséderait l'Attraction?
Le connaisseur. Moi? pas du tout.
X. Eh bien ! écoute ceci, et incline-toi ; c'est Fourier qui parle :
M Analysons les conséquences de cette attribution réservée à Dieu seul j( la faculté d'imprimer le mouvement, en distribuant à tous les êtres Attraction et Répulsion , selon qu'il convient à l'exécution de ses desseins).
« L'Attraction est entre les mains de Dieu une baguette enchantée qui lui fait obtenir, par amorce d'amour et de plaisir , ce que Phomme ne sait obtenir que par violence. Elle transforme en jouissances les fonctions les plus répugnantes par elles-mêmes. Quoi de plus rebutant que le soin d'un enfant nouveau-né , toujours criant, hébété et souillé de déjections I Que fait Dieu pour transformer en plaisir un soin si déplaisant? II donne à la mère Attraction passionnée pour ces travaux immondes; il ne fait qu'user de sa prérogative magique, Imprimer Attraction. Dès iors les dégoûts les plus (notivés disparaissent, et sont changés en plaisirs. ••
Le connaisseur. Cela est vrai, mais qu'en veux-tu conclure?
X. Avant de conclure , je dois te faire remarquer que Ton peut généraliser cet exemple de la mère en faisant attention que les fonctions naturelles sur lesquelles l'homme n'a pu exercer que peu ou point d'influence, sont toutes des plaisirs ; Voltaire a dit : « Les animaux ressentent du plaisir à faire toutes les fonctions auxquelles ils sont destines. •»
Par malheur, Voltaire a fait comme tous les phUosophes; il a formulé un bon axiome, et il en est resté là. Mais va donc, philosophe! va donc! poursuis donc te pensée, déduis-en là conséquence toute simple , avoue donc que, si toutes les fonctions sociales ne sont pas des plaisirs, c'est qu'au lieu de rechercher celles qu'il est destiné à remplir, l'homme s'en est créé de factices , de contraires au vœu de la nature , et qu'il reçoit dans le travail répugnant la juste punition'de sa rébellion... Mais reprenons : voici que j'arrive à l'hypothèse en question.
« Pour estimer le prix de cette faculté exclusive à Dieu , « supposons qu'eUe fût attribuée à quelque monarqup bien
- ambitieux. Ce prince, une fois investi du pouvoir de ws- « TniBDER Attraction, n'aurait besoin ni de tribunaux
- ni d'armées pour faire exécuter ses décrets et soumettre « le monde entier à son empire ; il lui suffirait de donner à
- tous les peuples Attraction pour tel régime voulu par Ixà, « par exemple pour la Civilisation perfectible, qui consiste « à piller tout l'argent et faire tuer tous les hommes. Aussi-
- tôt qu'il aurait imprimé Attraction pour ce fortuné régime,
- les peuples se hâteraient de porter toutes leurs épargnes «au percepteur; les jeunes gens rivaliseraient d'ardeur -pour se rendre à la conscription; les Sauvages adop- « teraient avec transport l'industrie qu'ils repoussent , les « Barbares donneraient la volée à leurs séraîls, etc.
« En outre, le susdit prince donnerait à tous les monarques « voisins ou éloignés Attraction pour reeonnaUre sa supré-
• matie ; tous à l'envi lui enverraient des ambassades pour « faire acte de soumission et le proclamer Omniarque du « globe... Telle est la situation de Dieu à l'égard des créa-
• tures. »
Tu vois bien maintenant que si tes philosophes, ou Fun d'eux (car dès qu'il y en a deux, ils ne sont plus d'accoid)"} si, dis-je, l'un d'eux pouvait disposer de VAUraetion , tout
irait pour le mieux dans le monde de la philosophie. C^est grand dommage pour les philosophes, que la Nature se soit réservé ce levier à elle seule. Mais elle a sans doute ses raisons; elle veut être devinée, interprétée; elle ne consent à livrer son levier qu'à ce prix. C'est qu'apparemment elle croit avoir, mieux que les philosophes et les législateurs humains, la préscience du bonheur universel. C'est qu'elle n'entend pas que les moralistes et les économistes, méconnaissant sa volonté» imaginent un système^ social et l'établissent à la place du sien. Autrement elle dirige contre eux la rébellion, la paresse, la fourberie, l'hypocrisie, les rapines publiques et privées, le meurtre, le pillage, la banqueroute, et les innombrables lèpres barbares ou civilisées contre lesquelles vpus ne savez lutter qu'avec les geôliers, le bagne, et les autres méthodes impuissantes de répression et d'intimidation qui se résument toutes dans la personne du bourreau ; ce qui a fait dire à ce voyageur apercevant une potence : « Boni me voici en pays civilisé. *»
Le connaisseur. Qu'est-ce que tout cela prouve?
X. Cela prouve que , le jour où les hommes seront organisés d'après le vœu, d'après le plan de la Nature^ qui seule distribue les Attractions à tous les êtres, tu ne resteras pas inoccupé ; tu travailleras , non par Contrainte , mais par plaisir, par Attraction.
Le connaisseur. Je suis curieux de voir cela.