‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 40 sur 127 · X. Qui t'a dit cela · texte numérisé non relu

X. Qui t'a dit cela

Le connaisseur. Je ne sais pas... tout le monde...

X. Yoilà bien comme tout le monde interprète les idées nouvelles ! C'est ainsi que vous expliquez Fourier , c'est ainsi que vous faites la critique de sa découverte. Qui te donne le droit de défigurer ainsi mon idée? car c'est une idée que j'ai eue là, entends-tu bien, — une superbe idée, ajouta- t-il en riant, une idée comme il ne t'en vient pas , à toi ; enfin je suis le premier à en rire , mais ce n'en est pas moins une excellente idée, et cette idée , la voici : Un jour j'étais triste, préoccupé ; las d'être arrêté à chaque instant par des fâcheux comme toi, il me vint à l'esprit que l 'homme qui ne voudrait pas être interrompu, pourrait user d'un signe convenu, d'une plume noire au chapeau , par exemple. La plume noire voudrait dire : « Je suis occupé, laissez-moi. » Ce signe une fois adopté, chacun devrait le respecter. Mon plus cher ami, en passant près de moi, devrait faire comme s'il ne me connaissait pas. Tu vois biea que j'ai un grand sentiment de la liberté pratique... Mais vous autres les libéraux, vous autres les gardes nationaux, vous êtes satisfaits, pourvu que le mot Liberté soit inscrit en tête d'une Charte ou sur les boutons de votre habit; quand vous avez le mot, vous croyez posséder la chose. Eh bien! que demain, rejetant de côté ce costume stupide qui nous est imposé par nos tailleurs, ce costume ridicule, étroit et mesquin, digne image de votre Civilisation ; que demain, essayant d'user de cette liberté inscrite dans nos lois, je me couvre d'un habit commode, pittoresque, élégant, logique enlin, et vous courrez tous après moi comme

Kpths une béte carieuse. Voilà comment voqs entendes Tindépendance la liberté individuelle I

Le connaisseur. Oh! pour la réforme du costume, J'en suis.

X. Ce n'est pas la Réforme, c'est la Liberté de costume, que je demande. Que chacun s'habille à sa manière ; et renversons ce tyran uniforme et routiifier que l'on appelle la Mode!

Le connaisseur. Tout cela ne justifie pas l'emploi de k plume au chapeau.

X. Mon, à tes yeux, parce que cette idée te parait neuve ; si je t'indiquais un usage établi qui eût de ranalogie avec

celui que je propose, tu serais moins dérouté peut-être

Eh bien! que dis-tu du crêpe au chapeau?

Le connaisseur. Oh ! cela, c'est très bien !

X. C'est très bien , mais ce n'est pas tout : il faut encore la plume : le crêpe pour la douleur, la plume pour l'occupation. Le crêpe veut dire : Ne riez pas avec moi, car je suis triste; la plume : Ne me parlez pas, je suis en affaires. Mais de même que le but du crêpe n'est pas compris, de même, je le crains bien, on méconnaîtrait le but de la plume; tant il est vrai (dit-il en étouffant de rire) que la Civilisation ne sait pas plus profiter des bons usages qu'elle ne sait se débarrasser des mauvais!... Oui, moquez- vous tout à votre aise, messieurs; mais vous me direz, s'il vous plaît , pourquoi, vous qui prenez un parapluie pour vous garantir des intempéries, vous n'adopteriez pas la plume pour vous préserver des importuns.

Le docteur. II me semble que la plume aurait un inconvénient...

X. Ah! vous m'allez parler des créanciers. C'est la première observation que me firent mes amis lorsque je leur

parlai de mon idée. Ce serait drôle en effet de passer anprës d'un créancier, la plome sur le chapeaa, la tête haute, sûr d'être protégé par le signe convenu. Voyez-vous le gardede-commerce s'arrêtant tout à coup devant une plume noire de peur de déranger le débiteur occupé qui la porte! 0 Civilisation , Civilisation ! voilà bien de tes traits ! Une bonne idée ne peut germer dans ton sein ! Les meilleures ont de graves inconvénients dans la pratique.

Le docteur. Enfin, vous n'avez jamais mis votre projet à exécution?

Le connaisseur. Il n'a pas osé, mais il est bien assez fou pour en faire Fessai.

X. Fou? oui, fou ! j'aime assez à passer pour fou. Cela me met à même de dire beaucoup de vérités qui ne seraient pas acceptées si j'avais la réputation d'un Sage. D'ailleurs il n'est pas donné à tout le monde d'être fou... Ce mot Fou peat être pris en bonne part ; il y a des fous sublimes ] que dit le proverbe? Il n'y a peu de grands esprits sans un grain de folie; et Béranger, qui se connaît en mots aussi bien qu'en idées, a écrit ceci :

Combien de temps une pensée, Vierge obscure, attend son époux!

Les sots la traitent d'insensée ; Le sage lui dit : Cachez-vous I Mais, la rencontrant loin du monde, Un Fou qui croit au lendemain L'épouse ; elle devient féconde.

Pour le bonheur du genre humain.

Admettons que je sois le fou de ce couplet^ en es-tu le sot pu le sage?...

Le connaisseur. Adieu, phalanstérien... Ah I ah! ah!

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