X. J'en ai, non pas un, mais dix
Le DOCTEim. Comment, des moyens empruntés à l'Harmonie? .-^j ■ .
X. Non, mon ami ; en Harmonie il n'y a qu'un moyen qui est fort simple.— Vous savez bien que là tout le monde est comédien \ vous savez que le théfttre , l'Opéra surtout, cette école d'immoralité en Civilisation, jouera un grand rôle dans l'éducation phalanstérienne. L'Opéra étant l'assemblage de tous les accords matériels mesurés^ les jeunes Harmoniens y figureront tous plus ou moins , et partant, tous les sujets hors ligne ne manqueront pas de se faire remarquer dans celle branche comme dans toute autre. Mais, en Civilisation , cela n'est pas possible. Il faut donc trouver des moyens de transition. Fourier en indique plusieurs, par exemple
des Conservatoires de province ; mais il y en a d'autres...
Eh bien! quoi! diMl en s'adressant au comédien, tu es là moitié riant, moitié ébahi; qu*y a t-il d*étonnant dans ce que je viens de dire? £s-tu surpris de ce qu'un jour tout le monde jouera la comédie? Mais les tliéâtres de société n'indiquent-ils pas une tendance vers cet état? Ris -tu de me voir si peu satisfait de nos acteurs? Là, de bonne foi, n'est -il pas déplorable qu'il y ait tant de plats histrions et si peu de comédiens passables?... C'est absolument comme pour les auteurs, car eux aussi se trompent sur leur vocation... "M'est-ce pas une honte , messieurs , que de voir tant de sots livres inonder la place, tant de drames insipides , de créations incohérentes, sans portée, sans valeur, tant d'embryons dramatiques déshonorer nos théâtres par leur insignifiance ou leur immoralité! Et cela quand nos campagnes manquent de laboureurs!... Oh! que je conçois une critique dramatique et littéraire différente de celle qu'on nous fait tous les jours ! et que nos feuilletonistes sont dupes de ne pas étudier Fourier!
— Oh ! dis-je, ils n'auraient pas besoin de s'occuper de la tourbe des barbouilleurs de papier. Tout en reconnaissant le mérite personnel de certains écrivains très connus, très goûtés , que de choses curieuses on pourrait dire sur les meilleurs et les plus forts d'entre eux !
X. Sans doute, sur Montesquieu, sur Cicéron, sur Rousseau, sur Voltaire , tous hommes éminents, mais qui , proclamant uii certain nombre de vérités partielles, passent à côté d'une foule d'autres, les méconnaissent ou les nient , faute de savoir embrasser Tensemble des choses... Un beau jour je veux prendre le Dictionnaire philosophique et faire la critique de ce qu'il contient de plus saillant ; j'en veux faire ressortir les contradictions, les âneries; je montrerai comment un grand esprit qui manque de boussole ne peut que s'égarer à chaque pas. Ce sera même un travail utile à
la propagation de la Théorie sociétaire dont il démontrera la supériorité. On devrait faire, pour tons les écrivaiçs célèbres, un travail comme celui auquel Fourier a préludé sur Fénélon... Avez-vous lu sa critique du Télémaquef
— Ma foi, non!
X. Ah! ah! ah!... Eh bien! lisez-la, et je vous défie en^ suite d'entendre parler du Télémaque sans rire.
Le docteur. C'est bien vrai... £t Delille?
X. Ah! encore! — l'analyse de V Homme des Champs.». Au reste, sur quoi ne pourrait-on' pas, du point de vue sociétaire, écrire les choses les plus divertissantes et en même temps les plus vraies^ les plus judicieuses? Surtout, évidemment^ sur l'homme qui passe, sur la caricature qui vient de paraître, sur l'enfant qui pleure, sur la jeune vierge qui , faute d'écus , ne trouve pas d'époux , et cela , notez bien , dans un monde où la femme n'est rien , si elle n'est mariée ; enfin sur tout ; sur cette boutique, sur cet article de journal , sur ce mendiant , sur ce filou , sur vous , sur moi, sur une femme que j'ai vue hier, bien mise et assez jolie , ma foi ! — qui, passant près de la Morgue , et après un moment d*hésitation, est entrée dans ce lieu repoussant, sans émotion, sans autre but que celui de satisfaire une avilissante curiosité , puis a rougi de honte lorsqu'en sor* tant elle s'est aperçue que je l'avais observée.
Le comédien. Il parait que les femm^ scmt souvent l'objet de tes observations?
X. Je ne le cache pas. J'aime ces créatures faibles et déccvantest comme dit Figaro.
Le docteur. Décevantes, parce que la société veut qu'elles soient ainsi ; il faut bien qu'elles trouvent une comp^sation à l'infériorité où les réduit un Ordre social dans lequel la femme n'est en quelque sorte qu'un annexe de Pfaomme,
X. Vous avez raison, docteur; mais convenez qu'en ce point comme en tant d^antres la Civilisation a bien malencontreusement agi. Il n'est pas de qualité naturelle qu'elle n'ait changée en vice ; l'hypocrisie, l'astuce perfectionnée, la sécheresse de cœur, la pruderie, les calculs honteux, que sais-je encore? toutes ces déviations morales sont de sa création. On n' a pas encore fait le portrait de la femme civilisée. Un Phalanstérien seul peut aborder cette étude.
Le docteur. Cette tâche me convient. Ce n'est pas là, croyez-le bien, un type facile à saisir. Selon moi, la femme civilisée par excellence^ c'est cette honnête libertine, cette désœuvrée, cette prostituée de bon ton, qui, s'emparant des hommes et des choses comme d'une matière bonne à exploiter, met à profit les éléments qu'elle a sous la main ; qui sans entrailles sait paraître bonne, sans foi sait garder sa réputation, sans tempérament vit en Messaline, sans passions fortes fait tout céder à ses désirs, à ses caprices, à sa vanité ; qui prévoit les événements, calcule une démarche, un mot, et qui, par spéculation ou par simple passe-temps, manœuvre avec tant d'habileté, de prudence et de sang-froid, qu'elle parvient, au milieu des plus grands débordements, à conserver l'estime publique et quelquefois celle de ses amants.
Moi. Yous avez connu une de ces femmes, docteur?
. Le nocTBUB. Oui, et pendant trop longtemps... un modèle achevé en ce genre ; une femme!... je veux la placer dans une galerie de portraits que je prépare , et je la peindrai avec des couleurs telles que ses amis seront forcés de la reconnaître et qu'elle-même sera effrayée de la ressemblance... Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'il y a beaucoup de femmes faites ainsi.
X. Oh ! beaucoup de femmes.... je le conteste; car, pour aller aussi loin dans la carrière du vice, il faut des facultés plus brillantes que n'en possèdent en gteéial les femmes.
Eh! messieurs, rien de tout cela n'arriverait si, au lieu dé se trouver dans cette position fausse et avilissante que la Société leur a faite et qui les excite à l'hypocrisie, les femmes étaient placées dans des conditions qui leur permissent de sentir leur dignité. <« Les nations les meilleures sont celles qui assurent le plus de liberté aux femmes, »> dit p Fourier, et les hommes sont bien dupes de ne pas reconnaître, de ne pas appliquer cet axiome, gage de leur bonheur, cet axiome social qu'il faut proclamer bien haut et tjue notre Maître énonce ainsi : u L'extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux. M En d'autres termes , et sous un autre point de vue : <« Le bonheur de l'homme se proportionne à la liberté dont jouissent les femmes. «•
Le comédien. Alors vous voulez leur émancipation?