‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 55 sur 127 · NEUVIÈME PROPOS · texte numérisé non relu

NEUVIÈME PROPOS

Le docteur. Voilà ce qui s'appelle battre la Civilisation en brèche.

Le peintre. Ah! le fait est que THanianité est on peu bien dégoûtante à observer de près.

X. Oui, quand on Texamine fonctionner dans le Milieu barbare ou civilisé ; mais prenez-y garde ; ce Milieu est comme ces miroir^ bosselés qui ne reproduisent les objets qu'en les déformant horriblement.

— Ah ! çà, monsieur, nous dit un gros petit homme à la figure débonnaire, quand la Vérité régnera parmi les hommes, qu'adviendra-t-il d'une foule de faits sur lesquels maintenant on ne sait jamais bien à quoi s'en tenir?

X. En Harmonie, monsieur, tout est connu ; il n'y a pas de fait caché, pas de fait inexpliqué.

— Voilà qui est fameiix ! s'écria notre interlocQtear. Figurez- vous que, dès qoe je contrarie ma femme, elle ne manque jamais d^avoir une attaque de neris. ,

X. Eh bien I mon cher monsieur, vous saurez au juste si c'est sérieux ou non.

Cette sortie provoqua un rire général auquel le gros petit homme prit part comme les autres. Mais TArchitecte ramenant la discussion :

— Il est certain qu'il y a beaucoup à dire, et qu'un jour on considérera notre époque comme barbare.

X. Non pas ! La postérité se gardera bien de confondre ainsi les Périodes du Mouvement social. Déjà nous distinguons les Barbares des Sauvages, et ceux-ci des Patriarcaux; et comme la Société qui succédera à la nôtre reconnaîtra que nous étions autre chose que des Sauvages et des Barbares, elle nous donnera un nom différent, et que nous méritons bien...

— Lequel?

X. Eh ! parbleu ! celui de Civilisés que l'histoire prendra un jour en mauvaise part ; et déjà cela commence.

De bonne foi, messieurs, s'il s'agissait aujourd'hui de constituer une Société, quel est celui de nous qui ûnaginerait la Société existante, une Société faite tout exprès pour la lutte et le mensonge, une Société qui produit sans ensemble, qui répartit arbitrairement, qui, loin de savoir développer les passions corporatives et sociales, ne sait que tourner à mal les tendances les plus généreuses de l'homme...

L'aachitegtb. Pardon ! voilà encore un de vos torts, selon moi. Vous voulez réhabiliter l'Esprit de corps. Vous

n^ignoret pourtant pas le mal que nous ont fait tes CorpOrations?

X. Oni, les Corporations sont fonestes en Civilisation, parce que, rien ne les y rattachant an reste de la Société, elles poussent Tégoîsme, la morgue, l'esprit de caste, l'étroi tesse de vues, à un degré tel qu'elles se rendent haïssables autant que ridicules -, c'est ce qui arrive tous les jours au grand préjudice des corporations qu'a laissées debout la Révolution française, et je parle ici des Corps savants aussi bien que des Corps administratifs et religieux. Mais de ce que ces vices sont très réels aujourd'hui, faut-il conclure que l'Esprit de corps est mauvais en lui-même ? Ce serait confondre la Cause avec l'Effet, ce serait procéder comme ceux qui nient le sentiment religieux en alléguant les crimes causés par le fanatisme ou l'hypocrisie ; il faut conclure, au contraire, que l'Esprit de corps est bien enraciaé au cœur de l'homme puisqu'il a résisté à tout ce que Ton a pu faire pour le détruire ; et il faut reconnaître qu'il produit des effets faux , subversifs^ lorsqu'étaut appliqué d'une manière exclusive, il isole, il met à part dans la Société les membres d'une Corporation, et leur crée des intérêts étrangers ou même hostiles à ceux de la masse. Aussi, en proposant d'utiliser cette précieuse tendance de l'homme qui le porte à soutenir passionnément des intérêts corporatifs, je ne vous ai point dit qu'il fallût rétablir les anciennes Corporations. Je suis bien obligé, pour me faire comprendre, de me servir des mots consacrés ; mais il y a de la différence entre le mot et la chose ; et puisque vous savez que tous nos moyens sont neufs, entièrement neufs, pourquoi supposer que je veuille raccommoder de vieilles nippes usées et justement mises au rebut ?

Revenons donc à mon hypothèse de la constitution d'une Société. Je dis que si quelqu'un s'avisait de proposer la forme sociale actuelle, chacun de nous se demanderait : « Qu'ai* je besoin de passer un contrat qui m'enlève mes

droits naturels sans les remplacer par des équivalents? Ne pourrai-je moarir misérable et délaissé — sans pacte social? Et quel avantage m'offre celui-ci? Comment I On me propose une Société, c'est-à-dire tin Lien entre mes semblables et moiy et l'on prend pour base de ce lien Tinsolidarité ! I Mais cela ne se comprend pas, cela est monstrueux I Si je n'acquiers pas de Garanties en acceptant un Lien, je préfère rester libre. Si mon droit au travail, si même ma subsistance n'est pas assurée par le contrat, à quoi me servira de faire partie d'une Société? A quoi bon une Société? Je n'en vois pas l'utilité. ♦»

C'est ainsi que raisonnerait le pauvre aussi bien que le riche, car le riche aujourd'hui n'est rien moins que certain de nepas mourir dans la misère et l'abandon. Qui pourrait ne pas trembler pour soi ou pour les siens, quand chaque jour, sous nos yeux, une seule entreprise désastreuse, succédant à une série d'affaires bien conduites, entraîne dans une ruine irréparable les pères de famille les plus prévoyants, les plus expérimentés ? Et remarquez que cette inquiétude qui suit le Civilisé jusqu'au tombeau ne s'arrête pas seulement à luimême ; elle lui survit pour ainsi dire. « Quel père, en effet, pourrait être rassuré pour ses enfants, pour leur avenir, lorsque telle ou telle disposition caractérielle qu'il ne lui est pas donné de prévenir les voue à une ruine à peu près infaillible dans le monde actuel, et à toutes les souffrances, à toutes les humiliations qui en dérivent, à l'opprobre peut-être et à Tin&mie, qui en sont bien souvent la conséquence? (1) »

Le peintre. Quelle sécurité le père a-t-il donc de plus avec vous ?

X. Le sort des enfants est assuré par la Phalange, et cela sans que la mort ou l'abandon des parents leur ptuisse être préjudiciable... J'ai dit l'abandon, et j'ai tort, car en Har^

(f) Notice biographi((Ue surCh, Fourier, par Pellarin, p. 169.

monie jamais on père n'a l'idée barbare , l'idée civilisée , d'abandonner son enfant. A tontes ces caoses, ce n'est que dans rOrdre sociétaire que le principe du Divorce, principe essentiellement progressif, peut être établi sans entraîner de désordres, et surtout sans inconvénient pour les époux et les enfants. Là, en effet, un pupille, un Orphelin ne ris- 'que jamais de perdre son capital ni d'être lésé sur la gestion et les revenus.

Le Peintre. Et que faut-il donc faire pour produire tous ces merveilleux résultats ?

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