‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 73 sur 127 · X. Eh bien! donc · texte numérisé non relu

X. Eh bien! donc

Le puritain. Eh bien ! c'est dommage qu'il détruise le règne du vrai Dieu.

X. Mais encore une fois , c'est justement ce qui est en question ; et, dites-moi, le règne du vrai Dieu ne peut être autre que le règne de la Science; — Dieu ne peut vouloir autre chose que ce que veut la Science, que ce que veut la Justice. En démontrant que l'air est composé d'oxygène et d'azote, la Chimie n'a pas fait autre choise que démontrer une loi de Dieu. — Dieu et la Science, ne sont qu'une seule et même chose... Eh bien! s'il existe une Science sociale (et elle existe indubitablement ; car pourquoi Dieu, qui a si bien réglé les rapports des animaux entre eux et jusques aux affinités de la matière, aurait-il omis de préparer pour les hommes un code social?), si donc cette Science existe et qu'elle soit découverte, l'inaugurer, c'est inaugurer le règne de Dieu.

Tenez, je feuilletais, il y a peu de jours, mon recueil de la Phalange. C'est, au reste, ce quim'arrive souvent; car, voyez-vous , ce journal ne ressemble pas aux autres journaux , dans lesquels la plupart des articles perdent tout intérêt , toute utilité, passé le jour qui les a vus naître. Les vérités que proclame la Phalange sont de tous les temps, de

tous les lieux ; ses articles ne vieillisseDt pas , et je troaté beaucoup de profit à les consulter. Écoutez donc ce passage que j'ai trouvé dans un -article du 1*" juin 1838 , intitulé Réponse au» partisans de la t)ouUur. « La réalisation du Bien est le but de l'activité humaine. L'homme doit se soumettre à la Souffrance tant que, par suite du renversement de Phàrmonie, elle est la condition sine qud non de l'accomplissement du Devoir. Mais si le Devoir peut se transformer en Plaisir, la substitution du Ilaisir à la Souffrance devient de tout point légitime. La Souffrance ne saurait jamais être considérée comme un Bien en elle-même ; si elle était un Bien , il ne serait pas permis de l'éviter. Le Plaisir en luimême n'eftt Jamais un Mal ; s'il était un Mal, il ne serait pas permis de s'y livrer. La Douleur procéda de l'infraction des lois de l'Ordre *, elle s'est introduite dans le monde avec le Mal \ c'est l'homme qui l'a fait naître ; c'est Dieu qui a institué le Plaisir. »

Que répondez- vous à cela?

Le pukitain. Je réponds que je ne veux pas m'engtgêr dans une discussion de cette nature ; je craindrais de voir ma foi ébranlée.

X. Ebranlée, et pourquoi? la Térité n'a rien à craindre de l'Erreur.

Le puritain. Non ! je préière rester dans ma sécurité.

X. Homme pusillanime! Et si je vous assure à l'avance qu^après avoir lu Fourier, Dieu vous paraîtra véritablement infini en bonté, en puissance, en munificence *, si je vous dis que vous acquerrez de Dieu, de sa grandeur, de sa prévoyance, une idée bien plus élevée et surtout plus nett« que la religion elle-même n'a pu vous la donner; ne vous croirez- vous pas obligé d^étudier Fourier?

Le PUEITAIN. Non, non! je suis heureux dans ma croyance, et j'y veux rester.

X. Restez dans votre croyance, monsieur, mais élargissez-la, s'il est possible. Et tenez, dit*il en tirant de sa pocht le livre dont il nous i^it déjà la an passage au café, écoutez cet Acte de foi, et mettez-le en parallèle avec le Credo que vous connaissez.

« Je crois à une Intelligence supérieure et bonne, présidant à l'Ordre universel et le gouvernant. Je crois que, dans les plans de cette Intelligence suprême, tous les Êtres, dont les vies composent la Vie universelle, ont des fonctions à remplir, des lois à suivre ; que la Destinée particulière de chaque Être est coordoimée à la Destinée du Tout dont il fait partie.

«< Je crois que tout Être qui remplit sa Destinée, jouit; et que tout Être qui est hors de sa Destinée , souffre. Je crois que les forces du plaisir, de la jouissance, du bonheur, sont les forces employées par Dieu pour gouverner les mondesi pour révéler et dicter ses lois à tous les Êtres. La souffrance, c'est le signe de la déviation de Destinée. L'homme qui souffre n'accomplit pas sa Destinée d*homme ; l'Humanité qui souffre** n'accomplit pas sa Destinée d'Humanité. L'Être qui souffre est hors de sa Destinée, hors de l'Harmonie universelle; il est hors de Communion avec Dieu. Plus l'Être dévie de sa Destinée, plus la souffrance est vive ; car la souffrance, préposée pour repousser les Êtres des fausses voies, doit avoir d'autant plus de force sur les Êtres, qu'ils entrent plus avant dans les déviations. La douleur est donc le signe du faux^ le caractère des choses subversives; elle affecte les Êtres égarés, séparés de l'Ordre universel, séparés de Dieu. Tout Être fuit la souffrance et gravite vers la jouissance : c'est la Loi universelle. La Souffrance est donc la révélation naturelle ou.divine des choses contraires à l'Ordre; la Jouissance, la révélation naturelle ou divine des voies de l'Ordre. Les Êtres ont des lois à accomplir ; Dieu leu^distribue des Attraits proportionnels d ces lois. Si Dieu , qui peut distribuer comme il le veut les doses de désirs et d'Attraits aux

Êtres qu*il crée, leur donnait Attrait passionnel pour les clioses défendues, et répulsion passionnelle pour les choses ordonnées, Dieu serait infâme, odieux ; la créature devrais le liaîr, car ce Dieu serait plus méchant , plus odieux mille fois que le Satan de la Mythologie chrétienne.

« Comment ! Dieu qui m'a créé, qui a créé mes passions , qui m'a fait venir au monde avec des penchants, des désirs, des Attraits qu'il a mis en moi, qui sont la conséquence de l'organisation qu'il m'a faite, et de la nature de mon âme ; Dieu qui m'a donné cet inextinguible amour des joies et du bonheur qui fait ma vie ; Dieu ne m'aurait doté ainsi que pour me séduire et me perdre ! Il me commande directement par la voix de mes Passions, des Passions d'une nature qu'il m'a faite (car apparemment ce n'est pas moi qui ai fait ma nature), et ce Dieu me donnerait pour tâche de résister aces penchants qui sont son œuvre! Je devrais, pour lui plaire, renoncer à ma nature ! Ma nature serait un piège qu'il m'aurait tendu ! un piège fatal qui me ferait tomber dans l'abîme affreux des peines éternelles ! En vérité cela est absurde à dire et odieux à penser. Non, non. Dieu n'a pas tendu de piège à sa créature! Non , mon Dieu n'est pas méchant et cruel à plaisir, et ce n'est pas ce Dieu cruel que j'adore.

• Mon Dieu dispense le bonheur à grands flots, dans l'Univers, à tous les Êtres qui marchent dans leur Destinée ; il révèle à tous les Êtres leur Destinée par les Désirs qu'il a mis en eux; il les attire à l'Ordre par le bonheur, il les éloigne des voies fausses en plaçant la souffrance en sentinelle à l'entrée de ces voies. Dieu ordonne par le bonheur, et défend par la souffrance; le bonheur est dans la Loi, la souffrance est hors de la Loi. Tout ce qui souffre a désobéi h Dieu, et tout ce qui obéit à Dieu est associé à l'Ordre, communie avec Dieu, et jouit. S'il n'en est pas ainsi, Dieu est le mal, ce Dieu n'est pas Dieu, et je hais ce Dieu. Voilà ma pensée sur Dieu, voilà ma croyance. — Que celui qui se charge de la réfuter, vienne la réfuter -, je récoute. — Que

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celai qui sait une croyance plus belle, plus haute et plus religieuse, vienne l'exposer; je l'écoute. » (1)

L'iNDU9TiiiEL. Voilà un beau morceau !

Le pÎjbitain. Beau? oui; mais tout cela, voyez-vous, est inspiré par l'esprit d'orgueil et de rébellion.

X. Ou est-il donc l'esprit de rébellion ? je le trouve chez ceux qui se révoltent contre la nature que Dieu leur a faite. Où est-il donc l'esprit d'orgueil ? il est chez ceux qui aiment mieux accuser Dieu d'avoir créé des passions mauvaises, que d'accuser la Société des mauvais effets produits par les passions... Mais, monsieur, si Dieu avait voulu l'atonie de ces passions, ainsi que vous la désirez chez tous les hommes, Dieu n'aurait pas manqué, dans sa sagesse , de nous donner des passions flasques et molles» des passions philosophiques; et s'il vous avait appelé lorsqu'il créa l'homme, vous lui auriez donné, sans doute, de bons avis à cet égard.

Cest dommage, Garo, que lu n*es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé ; Tout en eût été mieux. •.

Voilà, monsieur, voilà l'esprit d'orgueil! Car prétendre que Dieu^^ été assez méchant ou assez aveugle pour nous douer de passions vives et fortes, tout exprès pour que nous méritionê en les comprimant, n'est-ce pas être impie au premier chef ? n'est-ce pas dégrader la Divinité? n'est-ce pas prêter à la suprême Raison, à la suprême Bonté, des projets dignes d'un fou ou d'un mauvais Génie ? Pour nous, nonseulement nous prenons la Nature pour notre seul guide, mais encore nous suivons, mieux que vous, les préceptes de TÉvangile qui a dit : « Cherchez et vous trouverez, n Observez *vous ce précepte, vous qui ne savez que vous rési-

(i) Ttvis (ificofiri.^^Avant-propos par V. Çoi|sidtiratit, pa§. 34 pt 95.

gner» vous qui , flans voabir écouter le Verbe nouveau» niez comme niaient les Pharisiens? — le tout afin de jostifier ces paroles de Saint- Jean : «Et la lumière est venue dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise. • Ah! que vous vous conduisez bien comme ces philosophes, ces mauvais observateurs de bons préceptes, qui, un instant après avoir détracté une découverte sublime qu'ils n'ont pas seulement pris la peine d'étudier, s*écrient, comme Thomas : «Le dernier des crimes qu'on pardonne, est celui d'annoncer des vérités nouvelles : »» ou comme M. Ârago, « L'homme de génie est toujours méconnu quand il devance son siècle dans quelque genre que ce soit. »

L'architecte (avec intention). Prenez garde, monsieur? d'attaquer les philosophes, car vous attaquez mon ami.

Le philosophe. Moi? et pourquoi? La philosophie n'est pas^si susceptible !•.. D'ailleurs ce que dit monsieur est très vrai *, seulement il faut tout rejeter sur la faiblesse humaine.

X. Fort bien, monsieur, mais si la faiblesse humaine ne provient que des vices de l'état social actuel...

Le philosophe. Il est clair qu'il faut changer cet état social. Mais vous oubliez d'établir votre prémisse.

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