X. Que voulez- vous dire
Le puritain. Je veux dire et je dis que votre Fourier n€ s^attache qu'à la matière, ne reconnaît et ne proclame qu« les plaisirs des sens, que lès jouissances matérielles.
X (avec beaucoup d'assurance). Monsieur, vous n'avez jamais lu une ligne de Fourier.
— C'est vrai.
X.'Et cependant vous avez admis sur sa découverte, vous avez accueilli, fort légèrement, monsieur, des choses complètement fausses et calomnieuses.
— Ah! monsieur^* •
X. Monsieur, ne vous blessez pas, je vous prie, de mes paroles ^ elles n'ont rien qui vous soit personnel. £n vous répondant ici, je combats, non votre façon de penser à vous, mais une opinion trop généralement répandue dans le monde, et qui s'est formée en dehors de toute raison, de tout examen ; j'attaque un préjugé fâcheux qui malheureusement éloigne de nous beaucoup de bons esprits, faits pour nous comprendre. Mais ne croyez pas que ce résultat nous étonne. Il est tout simple, et nous aurions tort de nous en imtçr. Si nous jetions dans le public des idées rebattues, il
va sans dire que Ton nous comprendrait d'emblée ; du moment que nous proposons des idées neuves, et même opposées à celles qui ont cours, nécessairement nous devons être mal compris, travestis. ••
Le puarrAiN. Pardon, vous êtes parfaitement compris... par les épicuriens , par les mangeurs.... Car il parait que vous avez pris un soin tout particulier de ht cuisine.
X. La cuisine! les mangeurs!... Ta, ta, ta, ta... Est-ce que vous ne mangez pas, d'habitude ?
-*— Pardon ! mais je ne fais pas un Dieu de mon ventre.
X. Très bien ! Cela me suggère, pour la centième fois, une observation qui va vous étonner, et qui pourtant est toute simple dans ce monde à rebours : c'est que ce sont souvent les hommes le mieux faits pour venir à nous, qui y sont d'abord le moins disposés. Mais, monsieur, supposons que votre objection soit fondée ( et elle ne l'est pas), supposons, dis-je, que Fourier n'ait spéculé que sur la satisfaction, sur le raffinement des sens, et particulièrement de celui du goût auquel vous venez de faire allusion; ignorezvous que ceux-là commettent le moins d'excès, qui ont ce sens plus délicat, plus exigeant, plus exercé? Les excès, voyez-vous, ne sont guère le fait que des gens obtus, grossiers, pour qui tout aliment est bon, qui se gorgent indifféremment de mauvaise comme de bonne cuisine. «N'eûtoa donc d'autre but, *> dit Paget, «que celui d'empêcher les excès, il conviendrait encore de viser au raffinement du sens du goût, n
Mais je vois ce que c'est; les personnes qui vous ont parlé de Fourier, ont été induites en erreur par ce qu'il dit de la Gastrosophie^ qui n'est pas la Gastronomie on art bien connu de faire bonne chère, mais l'art très inconnu d'utiliser le sens du goût, de l'appliquer au travail, oui, monsieur^ au travail! Tenez, il faut absolument que je justifie ceux que vous appelez les mangeurs.
Voici, sur la Gastrosophie , quelques extraits de ce même petit livre dont je viens, messieurs, de vous recommander la lecture. Introduction à Vétude de la Science sociale. «Raisonnons, dit Tauteur, dans la supposition d'un ordre de choses où la Société serait en possession des moyens de produire de quoi satisfaire aux besoins de tous ses membres. Or là, manifestement , U n'est que l'essor raffiné du sens du goût qui puisse conduire au perfectionnement, au raffinement des produits. Et vraiment, quel motif aurait-on de produire mieux, de mieux préparer, si la Passion du goût, refoulée dans son essor, devait rester inhabile à apprécier cette supériorité de production? N'est-ce pas une contradiction bien choquante que celle de nos moralistes prêchant l'amour du travail, le perfectionnement du travail, et déclamant contre l'amour de la consommation , contre le goût des choses exquises et raffinées ? Quelle est donc à leurs yeux la fin de la production, le But de l'industrie et de ses développements?.... L'Ordre faux dans lequel nous vivons a rompu les liens qui doivent unir la consommation à la production. U a fait de celle-ci un acte à part, isolé de la première ou n'ayant avec elle que des rapports plus ou moins éloignés. Dans l'état actuel de nos Sociétés, c'est le producteur qui consomme le moins. Le véritable consommateur, l'opulent, dont la table se couvre des produits les plus savoureux de la culture et de l'industrie, est d'ordinaire aussi étranger qu'inhabile à tout travail de production. Souvent il ignore, de la manière la plus complète, les moyens qu'on emploie pour obtenir et préparer les objets qu'il consomme. La consommation ainsi exercée est sans doute un vice, et nous concevons le. mépris qu'elle inspire et qu'on lui voue. Mais à qui la faute si elle a ce caractère, ou mieux si elle n'a pas celui qu'elle devrait avoir, si elle n'est pas légitimée par le travail ? Il ne faut en accuser que notre industrie qui n'a pas su l'unir à la production par les liens que la Nature elle-même a faits. Alors qu'elle aura su établir ces liens, le riche qui repousse au-
j^ur4'hm te travail y sera fintrai^é de toute )a force de goûts de consommation ; car ce sont ces goûts eux-mâp
qui le conduiront au travail de production Jl est d
U&ç^ établi que l'essor raffiné du sens du goût est* en i pprt direct avec la production, qu'il est une des eonditi les plus çsi^entielles de son accroissement et de son peh tionnement, et» qu'en reprenant son rôle utile qui estd' traîner au travail, il conquerra sa légitimité. »
Voilà, monsieur, ajouta X, voilà ce que j'avais à vt v dire pour la justification du sens du goût. Ce sujet denu - ^ derait peut-être de plus longs développements ; mais je i pas oublié le caractère de votre objection, et je sais qu' porte plus haut. Empruntons donc encore un passage même livre : « Lorsque Fourier dit que le premier But Y Attraction passionnelle est la satisfaction de nos bes* corporelSf certes U est loin de sa pensée de vouloir sx rioriser les besoins du corps aux penchants de l'âme; il s^ \ aussi bien au moins que qui que ce soit« que hiérarchiq) ment ceux-ci sont infiniment au-dessus des premiers; n^ ^' ce qu'il sait également , et ce qu'on ne parait pas san aussi bien que lui, c'est que les besoins les plus impériei les plus pressants à satisfaire, ceux auxquels il faut po voir tout d'abord, ce sont les besoins du çofps, alors mè que Ton n'aurait en vue que la satisfaction des b^oins l'âme. •>
Eh 1 monsieur, si Fourier av^it fait.une Théorie exclusivement consacrée aux jouissances matérielles» vous auriez raistisi» ce serait une chose incomplète, absurde, qui ne mériterait pas l'examen des hommes sensés, réfléchis » une ' chose monstrueuse dont je rougirais de m'occuper. Mais , loin de làl notre Maître a démontré qu'une fois le Milieu social créé, une fois les rdations sooisi^les établies, l'Humanité, en perfectionnant ses sei^s^ s'élèvera à desr hauteurs ^^orfiles« affectives , intellectuelles, et eiécuieri^ des rallie-
ments pussionnelf qu'elle oe peul aucunei^eat soupçonner aujourd'hui ; car aujourd'hui les passions affective^ ne sont point développées , et tant qu'elle reste à l'état d'enfance» l'Humanité comme l'homme subit fatalement le joug des passions sensitives. L'Organisation matérielle n'est donc pour Fourier que le moyen de donner tout leur essor aux passiqiM morales ; et parce que cette Organisation saute aux yeux de tout le monde, parce que ses avantages frappent les moins clairvoyants, serait-il juste de ne voir que cel^ dans la Science sociale, lorsqu'il est évident qu'au Phalanstère les affections de toute nature seront aussi nombreuses, aussi vives qu'elles le sont peu dans le monde actuel ?
Loin de méconnaître les besoins de l'âme, Fourier, croyesle bien, en a tenu compte plus que personne. Avant lai, on a discuté vaguement sur l'existence de Dieu, sur l'immortalité de l'âme ; Fourier seul en a donné la preuve, oui, monsieur, la preuve scientifique 1 Au lieu de procéder d'une manière exclusive comme toutes les doctrines religieuses ou philosophiques, Fourier, acceptant et coordonnant tou« tes les faces des choses et des phénomènes , a été conduit à reconnaître la présence de trois grands Principes harmoniques eo-existants, dont toutes les Cosmogonies antérieures ont youlfi à tort faire triompher l'un quelcoqque au détrimei^t des deux autres. Ce sont :
L'Esprit ou la force, principe actif et moteur ;
Lk Matiâke, principe passif et mu ;
Les Mathématiqubs, principe arbitral dont le^ lois règlent les actions et réactions (les deux précé4çQts, fiii çefn de l'Ordre universel.
Fourier a recopnu qu'à ce^ trois Principes correspondent trois Ordres de Passions, de Passions primitives, étemelles, immuables. Loin de confondre les causes fi les effe^, comme l'ont fait ji^qu'ici les pl^ilosophes , les ipt^ét^p^iy^ciens, les moralistes, lom» dis-je, de m^onaitre cêrti^es
de nos Passions , et d'élever à ce rang tons les mouvements de l'âme, tels par exemple que la haine, la vengeance» l'avarice, etc., qui ne sont que des effets de passions, Fourier est le seul qui, au moyen de l'analyse, ait su dégager le problème de toutes les difficultés dont il était obstrué ; il a donc reconnu et classé trois Ordres de ressorts ou Passions, correspondant : les passions sensitives à la sphère matérielle ; les Passions affectives, alla sphère animique ; les Passions DisTRiBUTiVES, à la sphère intellectuelle. — ^Les sensirrvES, vous l'avez deviné, ce sont les cinq sens. Les quatre AFFECTIVES , OU Passious Cardinales , se divisent en majeures :ilmbt7ion. Amitié^ et mineures \ Amour eiFamilistne, Quant aux trois DISTRIBUTIVES : la Càbal%Bie^(pî\ engendre les rivalités émulatives; la Composite^ qui crée les ralliements et excite l'enthousiasme ; la PapilUmne^ qui répond au besoin de variété périodique , de situations contrastées , — Passions précieuses dont la première représente en . musique les discords ou dissonances, la deuxième les accords ou coDsonnances , et la troisième l'alternat ou modulation , — elles n'avaient jamais été analysées ni même nommées avant Fourier. Eh bien! ces trois Ordres de Passions radicaks^ composant lagamme passionnelle que Dieu a mise en nous (cherchez bien, vous n'en trouverez pas d'autres), ces trois Ordres, Fourier a prouvéqu'ils tendaient à troisBots ou Foyers généraux d' Attraction : le Luxe (luxe interne ou santé, vigueur du corps ; luxe externe ou richesse); la fornmtion affectueuse des Groupes ; et la distribution en Sèrie$ passionnées et industrielles *, — d'où nait I'Unitéishe, cette Passion pivotale, divine, ce besoin des grandes Ames dont les petites n'ont qu'une idée confuse, et qui conduit à V Harmonie sociale ou plutôt à I'Harmonie universelle. But ultérieur des mondes et de l'Humanité. C'est pourquoi Fourier (qui a trouvé et non imaginé tout cela), reconnaissant qu'il y avait identité parfaite entre le But supérieur de l'Humanité et les autres grandes Lois de la Nature , a
défini les Deiiinéei giniraki^ « les Résultats présents, passés et futurs des Lots mathématiques de Dieu sur le Mouvement universel. »
Le pdbitain. J'avoue, monsieur, que toutes ces choses sont trop élevées pour ma faible raison.
Le républicain. Pour mon compte, je ne trouve pas cda très lucide. J'ai cru entendre une espèce de jargon que vous êtes convenus d'adopter entre vous.
— Il ne s'agit pas précisément de vous faire comprendre et accepter d'emblée tout ceci, dit X, en s'adressant nonseulement au Républicain et au Puritain, mais encore au Philosophe dont 11 remarqua le sourire moqueur ; il s'agit de vous apprendre, en l'énonçant, que Fourier ne s'est pas, comme vous paraissiez le croire, exclusivement occupé -du Ventre de THumanité. Et quant à ce que tu appelles notre jargon, ajouta-t-il en se tournant vers le Républicain, autant ce jargon doit te sembler incompréhensible aujourd'hui, autant il te paraîtra clair et naturel, quand une fois tu l'auras étudié.
Au reste , de peur que vous ne croyiez que l'étude de ces grandes Lois naturelles est trop ardue, il faut, messieurs, que je vous cite un passage de Fourier, qui , bien qu'écrit avec rapidité et concision, développe déjà la partie importante pour nous, des faits que je viens de vous exposer en masse:
« L'Attraction nous pousse vers trois Buts ou Foyers par douze aiguillons, douze ressorts dits Passions primitives, d'où naissent toutes les autres en dioçunutifs, et en mixtes ou amalgames.
« Nous tendons au Luxb ou eighesse par cinq Passions sensiiiveSf créant le désir, le besoin de la richesse pour développer et satisfoire les impulsions des cinq sens, former le Mécanisme des sens,
«« Noas tendons aux Groupes qq li£VS affectueux par quatre impulsions de Yâme^ entraioant aux quatre groupes d'Amitié , d'Amour , de Paternité , d'Ambition corporative , au Mécanisme des cœurs.
M Ces neuf passions sont très connues ; les trois à définir sont mal connues et exigent quelque étude ; elles doivent former le Mécanisme des esprits,
<« En appliquant à l'Industrie ces trois mécanismes des SENS, des CœURS et des ESPRITS, on arrive à l'Unité d'action ; l'on satisfait la Passion UNITEISME ( passion puissancielle) qui est une fusion des douze primitives (comme le blanc est une fusion des autres couleurs).
« Yoilà donc les difficultés, s'il y en a, déjà réduites au quart ; mais ce quart est une étude sur les plaisirs : c'est étudier trois Passions sur douze.
« On sait qu'en Société civilisée et barbare, les neuf Passions ci>dessus (5 sensitives, 4 affectives) n'entraînent l'Humanité qu'au mal ; c'est ce qui a fait croire aux philosophes qu'il fallait modérer les passions, les réprimer, comprimer^ supprimer par les châtiments et les 100,000 systèmes de morale.
« C'est la plus lourde bévue de l'esprit humain; il faut au contraire favoriser l'essor de ces neuf Passions, mais par entremise des trois autres, n""* 10, 11, 12, les Distributives ou Mécanisantes. Elles ne peuvent pas être employées dans l'Ordre civilisé et barbare, et ne peuvent agir utilement que dans les Séries de groupes ou échelles de discords et d'inégalités, appliquées à l'Industrie.
« Cet Ordre n'existant pas dans nos travaux morcelés par familles, on est obligé de proscrire les trois Passions Mécanisantes qui sont :
10, la Discordante ou Cabaliste ;
11/ l'Alternante oo Papillonne ;
13, la Concordante ou Composite (!)• •
(l) Fausse Industrie^ ton. I, page (65.
Lb puritain. Monsieur, je me borne à un fait, c'est qae vous Yoolez établir le Bonheur sur cette terre de passage , —prétention toat-à-fait subversive du dogme chrétien.
X. Oui, du dogme chrétien tel que vous le professa; mais où serait le mal?
Le PDBiTAiiii. Le mal, c'est que c'est impossible, parce que Dieu ne l'a pas voulu.
X. Diea ne l'a pas voulu!... Voilà qui est démontant I Dieu n'a pas voulu le Bonheur sur cette terre... Eh! monsieur, vous tranchez bien lestement les points en ques* tion. Oui, monsieur, oui, le principe de la Souffrance, Fourier ou plutôt la Science le repousse comme indigne de Dieu, contraire à son but, outrageant pour sa sagesse, injurieux pour sa bonté, et surtout, comme étant en opposition directe avec les instincts, avec les tendances de la créature en qui Dieu amis le désir incessant d'une inextinguible félicité... Préférez- vous la douleur à la jouissance , le malètre au bonheur?
Le puritain. Non , sans doute.
X. Eh bien! rassurez-vous... Vous pouvez concilier vos désirs, vos Attraciion$ avec votre religion; car Jésus-Christ n'a nullement voulu que les hommes souffrissent ici-bas.* — Et certes , s'il existe aujourd'hui un dogme subversif, IMPIE, c'est celui du Renoncement, du Sacrifice.
Le PURITAIN. Comment, monsieur, vous qualifiez iHmpie le dogme du Sacrifice et du Renoncement ! Y pensez- vous et parlez-vous sérieusement?
X. Oui, monsieur, très sérieusement, je vous Tassure, et je soutiens que le mot impie est le mot propre.
Le PURITAIN. C'est tipinp iCort !.... Quoi ! le seatiment qui porte l'homme à reQoaeer aux plaisirs, aux jouissances matérielles de ce mwde , dans le bqt de rester pur de toqte
flOQiliare, dans le bat d'offrir à Dieu, en signe de soumission et d'adoration , le pieux hommage d'un Sacrifice , ce sentiment serait impie! et ceux qui, au nom d'une religion sainte, ont cherché à exalter ce sentiment , ceux qui ont prêché le dogme du Sacrifice , ceux-là auraient commis une impiété i ils auraient mérité la colère de Dieu!... Non, non, vous ne le pensez pas, et, malgré la légèreté avec laquelle vous tranchez les questions religieuses et morales, j'aime à croire qu'au fond de votre cœur vous rendez plus de justice à ceux qui pratiquent avec résignation et bonheur
le dogme du Sacrifice En vérité, plus je réfléchis à cette
épithète d'mpiE , et plus j'en suis étonné... choqué... /mpiel... impie!
X. De grâce , monsieur, calmez-vous.... Veuillez écouter de sang-froid mes explications : qui sait? je parviendrai peut-être à vous faire convenir que j'ai raison.
Le pubitain. Moi? Oh ! pour cela, non ; non, jamais !... Parlez cependant, je vous écoute.
X. Permettez-moi d'abord de m'étonner a mon tour du bizarre assemblage de mots que vous venez de faire : « Ceux qui pratiquent avec résignation et bonheur le dogme du Sacrifice. » RéHgnalion et Bonheur ! ces deux mots , vous l'avouerez, ne vont guère bien ensemble. Se résigner au Bonheur f k mon avis, cela doit être assez facile.
Le puritain. Mais c'est dans la résignation que le chrétien trouve le Bonheur, Il est heureux de s'imposer une peine , un Sacrifice , dans l'idée qu'en agissant ainsi il est agréable à Dieu, et qu'il mérite par sa résignation.
X. Vous voyez bien que votre chrétien ne se décide au Sacrifice que lorsque, par raisonnement ou par sentiment , il est arrivé à trouver du Bonheur dans c6 Sacrifice , 'qui alors cesse d'en être un. C'est qu'en effet il n'y a pas , il ne peut jamais y avoir de Sacrifice dans l'acception que vous
donnez à ce mot. Dana tous les cas où vous croyez qu'il y a Sacrifice, je ne vois , moi , que le Résultat d'une lutte entre deux penchantS| deux besoins ou deux sentiments, ou, pour parler la langue de Fonrier, entre deux PassUmi. Or, le Résultat inévitable , le Résultat forcé de toute lutte , c'est que le plus fort l'emporte sur le plus faible..... C'est tout naturel, et un enfant aurait trouvé cela.
Le puritain* Mais , monsieur, quand il le veut bien, l'homme peut toujours triompher de ses Passions ; il lui suffit pour cela d'appeler à son secours sa Raison , et si la Raison est sourde à sa voix, alors il peut invoquer la Grâces qui ne lui est jamais refusée quand il la demande avec sincérité.
X. Allons , allons ! nous voilà dans la Théorie de l'Omnipotence de la Raison, de l'Omnipotence de la Grâce !... Mon cher monsieur, je me garderai bien de le contester, une force qui émane de l'Être Suprême peut être toute-puissante, cela est très certain ; mais ce que vous me permettrez de mettre en doute , c'est que Dieu consente toujours à accor* der la Grâce à ceux qui la lui demandent. Quant à la Rai* son, ne voyez-vous pas qu'elle est impuissante à triompher de la Passion?
Une Passion , monsieur, ne peut être efficacement combattue que par une autre Passion. C'est c6 que vous reconnaîtrez si vous voulez étudier les faits sans prévention. La Raison joue dans l'ordre des faits spirituels un rôle analogue à celui des yeux dans l'ordre des faits physiques, c'està-dire qu'elle éclaire la scène , qu'elle permet de voir et de juger les avantages et les inconvénients des choses entre lesquelles l'homme , ou plutôt les Passions de l'homme sont appelées à faire un choix. De même que nous n'avons pas tous de bons yeux , de même aussi nous n'avons pas tous une haute Raison. Cela explique comment il se fait que deux bonmies doués des mêmes penchants , des mêmes Passions ,
5ÔC
8e ttolivaût placés dans les mêmes circonstances, n^agissent pas l'an comme Tantre.
Le PimiTAiii (avec on peu d'impatience). Passons sur eda, monsieur, et arrivons àrexplication, à la justification de votre épithète d'impie.
X. M'y voici... Si j'ai bonne mémoire, la phrase qui vous a choqué était celle-ci : « Certes, s'il existe aujourd'hui un dogme impie f c'est celui du Sacrifice et du Renoncement.»
Le puritain. Je ne me souviens pas que vous ayez dit nujourd'hui.
X. Je ne peux pas ne pas l'avoir dit, car ce mot m'était indispensable pour rendre ma pensée , comme vous l'allez voir.
L'industriel. Oui, vous l'avez dit, et même ce mot m'a frappé; je voulais vous demander...
Le puritain. £h bien! soit, va ^ur aujourd'hui; mais alors je vous comprends encore moins. Suivant vous, ce dogme ne serait donc devenu impie que depuis peu?... Je m'y perds...
X. Je vais tâcher de vous remettre sur la voie. Tant que le faible développement de l'agriculture , de l'industrie et des arts ne permit d'étendre qu'à un petit nombre de privilégiés le bien-être et le Luxe (pour lesquels tous les hommes
ont un penchant naturel), il a été utile ^ il a été bon, il a été sage, et, jusqu'à un certain point, il a éié pieux de prêcher aux hommes le Renoncement, la Résignation. Ceux qui, dans ces temps de pauvreté sociale, s'étaient donné pour mission de consoler leurs frères et de répandre un peu de baume sur des plaies qu'ils étaient, hélas! dans l'impuissance de cicatriser, ceux-là, voyez-vous, ont agi prudemment et saintement en conseillant aux malheureux la Modération, la llésignation et le Sacrifice; je les approuve, je lea
loue, je les bénis» Je les approuve également d^avoir cherché a persuader au peuple qu'on méritait aux yeux de t)ieu par la Souffrance, et que plus on avait été malheureux en ce monde, plus on serait heureux dans Tautre. C'est grâce à cette consolante croyance que tant de générations ont eu là force et le courage de supporter» sans trop se plaindre, leurs souffrances et leurs misères ; c'est grâce à elle aussi que des imaginations ardentes, pleines de ferveur et jde foi, ont pu s'exalter au point de trouver une véritable Jouissance dans leurs propres douleurs.
Mais de ce que le dogme du Sacrifice a fait du bien (beaucoup de bien, je n'hésite pas à le reconnaître), faudra-t-il en conclure que ce dogme est vrai, qu'il est bon en soi? Non ! ce dogme est une Erreur et je maintiens qu'il y aurait de I'Impiétê à le croire le dernier mot de la Divinité. En effet. Dieu a permis qu'une erreur fut acceptée par les hommes comme une vérité; il a dû le permettre tant que cette erreur devait leur être utile ; mais, du jour où la condition sociale a été changée par les conquêtes et les créations successives du génie humain, de ce jour Dieu a voulu, et il a dû vouloir que Verreur cessât d'être acceptée. Aussi a-t-il permis alors que l'intelligence de l'homme reconnût Verreùr et qu'elle eût le pressentiment et la conscience du Bonheur auquel toute l'espèce était destinée sur cette terre. A mesure que l'Industrie et les Arts permettaient de faire participer au Luxe un plus grand nombre d'individus, la Raison de l'homme s'éclairait et grandissait; bientôt elle se mit à calculer. Le résultat de ses calculs fut que , si nous n'étions pas arrivés à la limite du possible en industrie, nous étions cependant assez avancés pour entrer enfin dans les voies de la Destinée heureuse pour laquelle Dieu nous a créés. Un génie, que nous pouvons sans crainte appeler Providentiel, Fourier parnt alors sur la terre. Il proclama la Vérité nouvelle: 11 fit plus, il indiqua les moyens de con-stituer la Société sur une base t<?lle que la Modération , la
Résignation^ le Renoncement et le Sacrifice ne fassent plus uiUeSy nécessaires. Il serait donc impie aujourd'hui de continuer à prêcher un dogme en opposition avec les éternelles Attractions de Thomme, un dogme qaia fait son temps, mais dont le règne est heureosement passé.
Mais que diriez- vons si je vous démontrais que ce dogme» complètement contraire à notre nature , l'est encore au précepte de la Charité? Est-ce donc en vue de notre Souffrance, dites-moi, que Jésus-Christ a voulu « unir les hommes entre eux et tous les hommes à Dieu? » car tel a été le But, Tunique But du Christ , But magnifique pour lequel il a donné sa vie, But sublime qui lui assure les hommages et les adorations de la terre , mais duquel le Christianisme n'a malheureusement pas indiqué les moyens, puisque le dogme de la Charité^ et même celui de la Douleur, mis en honneur et acceptés par une grande partie de l'Humanité depuis 1800 ans, n'ont pas eu la puissance d'atteindre le But du Christ. Et pourquoi le Christ n'a-t-il pas annoncé aux hommes la Destinée glorieuse qui leur était réservée? C'est que, suivant les paroles mêmes du Sauveur, les hommes n'auraient pu en porter l'idée. Adhuc muUa . habeo vobis dicere^ sed non poteslis portare mode; c'est que les temps de cette Destinée n'étaient pas venus : Nunc autemregnum meum non est hing : Maintenaikt mon royaume n'est pas d'ici. Fourier peut donc être considéré comme le continuateur du Christ ; car donner, quand les temps sont venus ^ les moyens de produire le bien-être et Tharmonie sur cette terre,' est-ce autre chose que donner le secret d'unir les hommes entre eux et Ums les hommes d Dieu?,,. Aussi sommes-nous religieux dans l'acception la plus large du mot, oui, monsieur, religieux, et pour le moins autant que vous, mais autrement et plus savamment que vous. Au reste , comparez notre dogme au vôtre, et ditesmoi lequel est le plus digne de Dieu, lequel satisfait le plus votre raison, de celui qui soutient et qui prouve que le Dieu
bon et puiisant a voulu et pu faire le bonheur des hommes, ou de celai qui prétend que le Dieu bon n'a pas voulu, que le Dieu puissant n'a pas pu le faire ; comparez-les avec soin ces deux dogmes, et vous ne tarderez pas à re* connaître la supériorité n^ral^et religieuse du nôtre, qui conduit à utiliser les passions que Dieu nous a données, sur le vôtre qui ordonne d'amortir, d'éteindre ces mêmes passions, de corriger l'œuvre de Dieu.
Le puritain. Je ne nie point la beauté de ce dogme ; mon cœur voudrait qu'il en f &t ainsi. . .