X. De mieux en mieux
Le philosophe. Or, le Libre Arbitre étant, selon moi, la base de tonte Théorie philosophique sur Tbomme...
X. Pardon. •• Pour procéder ainsi, il faudrait être sûr de posséder la notion naturelle, scientifique et vraie du Libre Arbitre ; ear vous coures grand risque de vous égarer, si voua partez d'un point de vue à vous particulier toucbaai le Libre Arbitre. Ces réserves faites , je vous écoute.
Le philosophe. Je dis donc que toute Théorie sur l'homme devant reposer sur le Libre Arbitre (d'où découlent le mérite et le démérite de nos actions) et sans lequel il n'y a pas de dignité humaine, je ne puis en aucune façon accepter une Doctrine qui nie le Libre Arbitre.
X. Où aves-vous donc vu, monsieur, que Fourier ni&t le Libre Arbitre?
Le philosophe. Nulle part, mais cette négation est une conséquence de son système.
X. C'est ce que nous allons examiner. Je prévoyais bien votre raisonnement, et j'ai eu raison de &ire mes réserves. U est certain pour m<d que, comptant trop sur l'exeell^ee de votre méthode, vous avez étudié avec un esprit prévenu; sans cela vous auriez vu que Fourier admet au contraire le Libre Ari)itre que vous trouvez Inconciliable avec sa Théorie.—C'est donc que vous concevez le Libre Arbitre autrement que ne le conçoit le fondateur de la Science sociale.
Le philosophe. Je ne sais; mais je soutiens que toute doctrine, pour ^tre r«llKW|n#ble| dgit lulmettre \t I4bre Ar^
X. Eh ! monsieur, il ne s'agit pas de isavoir ce qui doU être suivant une opinion préconçue, mais ce qui est; il faut savoir si la Science sociale se concilie, non avec le Libre Arbitre particulier que vous pouvez avoir en vue, mais avec le Libre Arbitre tel que Dieu Ta voulu pour sa gloire et pour le bonheur autant que pour la dignité de l'homme. En un mot, il ne peut pas être question de rechercher si la Théorie sociétaire justifie telle ou telle théorie philosophique sur le Libre Arbitre, si elle cadre avec elle ; mais bien de savoir si Dieu, agissant conformément aux lois mathématiques , a voulu les relations et le Libre Arbitre tels que les suppose la Théorie de l'Association découverte par Fourier. Vous ne voudriez pas, je le suppose, refuser la preuve d'une Loi na-
turelle sous prétexte qu'elle contredit votre opinion personnelle sur le Libre Arbitre. Ce serait aussi injuste que si vous exigiez à l'avance qu'elle coïncidât avec telle opinion morale ou politique préconçue. Au reste, je vous le déclare, j'aime peu les discussions qui ne portent que sur la métaphysique ou l'idéologie, et cela, parce que je suis un homme positif, beaucoup plus positif que tant de gens qui me prennent pour un rêveur. Mais , puisque vous ne voulez pas vous placer sur mon terrain, il faut bien que j'aille vous trouver sur le vôtre. Voyons donc ; veuillez définir votre Libre Arbitre; car enfin/ autant de philosophes, autant de définitions. J.-J. Rousseau dit du libre Arbitre «« qu'il] ne con<^ siste pas tant à faire ce qu'on veut qu'à ne pas faire ce qu'on né veut pas. *•
Le philosophe. Eh bien! moit je suis plu9 difiicile que Jean-Jacques ; car j'entends par Libre Arbitre la pleine et entière faculté de faire ce qui me convient, en un mot, l'indépendance absolue et complète du Moi.
X. Bien ! Et vous voulez avoir la faculté absolue de faire tout ce qui vous convient, même le Mal?
Le'^^hilosophe. Le Mal comme le Bien; autrement où serait la liberté du chpix? où serait le libre Arbitre ? ]
X. Eh bien ! monsieur, le Libre Arbitre que vous définissez ià est tout-à-fait relatif; vous ne pouvez donc Topposer
à une Doctrine qui part d'un point de vue absolu. Je m'explique :
Dans une Société relative et fausse, comme est la ndtre, nous avons le Libre Arbitre relatif et faux qui répond à votre définition -, et Dieu sait si nous en usons pour foire le mal !. . . Mais cela ne prou ve|rien contre le Libre Arbitre de l'homme placé dans une situation vraie et absolue. Là, nous aurons bien encore la puissance de faire le Mal, mais jamais la 'Dolonté.
Le philosophe. Comment ! monsieur, j'admettrais une Société où je ne pourrais pas faire le Mal?
, X. Eh! ce ne serait déjà pas ce qu'il y aurait de plus mauvais qu'une pareille Société... Singulier entêtement, convenez-en^! singulière préoccupation qui, même aux dépens du bonheur, veut réserver le pouvoir de faire le Mal!... Mais ce n'est même pas cela que je dis. Je disque vous pourrez faire le Mal, mais que vous ne le voudrez pas. Eh ! parbleu ! je discutais ce point dernièrement à cette place ; je disais... Ecoutez bien ceci, monsieur l'Architecte, car je me souviens que vous étiez parti... Je disais : Dans un concert bien organisé, chaque musicien pourrait jouer faux; cependant iljoue juste, et t^eut toujours jouer juste. Est-ce donc qu'il n'ax. PAS son Libre ArJ)itre? Non, c'est que l'Attraction qui pousse ce musicien se confond avec sa Volonté. — Or, c'est là un précieux fait d"Harmonie, tant en musique qu'en socialité » que l'Attraction et la Volonté se confondent ^ et comme l'Attraction ne peut conduire qu^au Bien, on a toujours, en Harmonie, la volonté défaire le Bien. Si donc le Libre Arbitre consiste i jnmvoir faire tout
Le PHILOSOPHE. Eh bien! oui, parce que je trouve on avantage, ud plaisir, un attrait.^.
X. Cest vous qui Tavez dit , monsieur. Oui, un Attrait! Toutes nos actions sont déterminées par des il^/ratto : c'est la Loi universelle ! Le Libre Arbitre est donc soumis aux Aftraits en vertu desquels nous choisissons, nous voulons agir tX nous agissons.
Le philosophe. C'est là que je vous prends. Est-ce donc en vertu d'un Attrait, et non volontairement et libreinent , que les Pères de la Thébaïde se vouaient à la vie la plus dure, la plus pénible ?
. X. Us s'y vouaient librement et volontairement, en suivant leur Attrait.
Le philosophe. Par exemple! Vous m'allez soutenir que c'était un plaisir, un attrait qui les poussait à s'imposer toutes sortes de privations ?
X. Un instant ! Je n'ai pas dit qu'ils éprouvassent un Attrait direct pour ces privations, pour cette vie malheureuse. Non ! tout homme est invinciblement porté vers son bien, et généralement vers le Bien. Quand donc l'homme fait le Mal, quand il renonce à un Bien, ce n'est point par Attrait pour le Mal ou répulsion, pour le bien •, c'est en vue d'un avantage, d'un Attrait supérieur au bien qu'il fuit, supérieur au mal qu'il recherche. Si quelques êtres dégradés -semblent contredire cette règle t ce sont des difformités physiques ou morales, des mçoi^truosités très explicables aujourd'hui, et dont il ne faut pas tenir compte en calcul général. — Lorsque Curtius, animé d'un dévouement sublime, s'élança dans un gouffre à la vue de ses concitoyens, certes, Curtius n'avait pas plus d'Attrait direct pour le gouffre que les Pères n'en avaient pour le désert : cela est de toute évidence ; mais, monsieur, l'homme n'est pas un cire simple ; l'honome a des tendances de plusieurs ondres. Or, si des
tendances d'un ordre ^ sopériear, telles que le patrioUsme, ]e sentiment religieux , contrebalançaient ou même dépassaient, par leur exaltation , la répulsion naturelle que devaient éprouver les Pères pour le désert et Curtius pour l'abime où il se précipita^ — qui ne comprend que, malgré cette répulsion, les Pères et Curtius durent préférer ce qui leur était un mal présent, en vue d'un plaisir, d^un Attrait qui dans leur pensée était supérieur à ce mal, — l'Attrait qu'ils sentaient à plaire à Dieu dont ils croyaient mériter U miséricorde et la grâce par une vie de renoncement? Tout cela atteste les nombreuses ressources passionnelles et morales que* nous tenons de la Nature ; mais cela prouve aussi qu'au fond de toute question psychologique, comme au fond de toute question matérielle , se trouve un At$r€tU correspondant à la sphère dominante chez l'être qui se trouve affecté.
Ecoutez ce passage dans lequel, envisageant la question sous une autre face, l'auteur arrive pourtant à la même conclusion que moi : ^ Un sacrifice n'est jamais que l'ab» *sorption d'une Passion inférieure par une Passion supérieure. Brutus immolant ses enfanU pour le salut de sa JPa* iriey c'est tout naturellement un homme en qui l'affective majeure, AmbUion^ domine l'affective mineure, Familisme^. Jésus meurt pour l'établissement delà fraternité universelle parmi les hommes, c'est I'Unetbisme qui maîtrise les pissions sensitives et affectives. Un père se prive des jouissances du luxe pour les donner à ses enfants, c'est l'affective mineure , FamUisme^ qui domine les sensitives. — Tous, en agissant dé la sorte, ne font que leur voUmti^ ne font que ce qu'ils aiment le mieux, ils sont nés ainsi (i). **
Et maintenant, nos belles actions sont-elles, absolument, moins belles, nos actions méritantes sont-elles moins méritantes, parce qu'elles sont soumises à des Attraits? Non,
(f ) Leçons lur TArt d*Msocitr, par Julet Ltchevalier, ,page a97«
messienfs, car il 7 a des Attraits de (Afférents ordres, et les natures élevées ne cèdent qu'aux Attraits élevés... Qu'en dites-vous, monsieur? demanda X à l'interlocuteur désigné sous le nom de Puritain.
Le puaiTAiN. Il me semble que la thèse soutenue par monsieur a bien quelque valeur.
X. Ah ! vous êtes aussi partisan da Mal? Vous vouIm flossi wmhir le Mal?
Le puritain. Je ne vois pas bien sans cela en quoi consisterait le mérite ou le démérite de nos actions.
X. Décidément, vous t^ez au mérite et au démérite libres de tout Attrait venant de Dieu, venant de la Mature? Vous y tenez; autrement vous ne voyez plus pourquoi Dieu récompenserait celui-ci, pourquoi il punirait celui-là. Vous aussi, vous exigez que la Science sociale s'accorde avec vos idées sur l'enfer. •• Sans quoi vous nierez la Science. Vous êtes de ceux qui ne peuvent pas concevoir le Bien indépendamment du Mal, Ui vertu indépendamment du vice, c'està-dire l'harmonie sans la subversion, et qui ne conçoivent pas la moralité sans l'une et l'autre. Ah I monsieur, placez votre Moralité plus haut; placez-la dans une sphère supérieure, dans l'Ordre universel des choses, et non dans cette position fausse, arbitraire et relative que vous lui faites entre le vice et la vertu*..
Parbleu !jcela me rappelle un certain traité philosophique que je lisais l'autre jour, car je lis volontiers les philosophes..; quand je n'ai rien de mieux à faire. Celui-là s'appelle Bonnet ; il a fait sur ta Nature un livre où l'on voit sans cesse la vérité coudoyer l'erreur et quelquefois lui prêter la main, comme dans tous les ouvrages de philoso- (diie. J'y ai remarqué, entre autres, un passage qui me servira de réponse à une objection que Ton ne manque jamais de me faire lorsque je parle des climatures et du re-«
boisement. Voici Tobjection dans toute sa force : « MaiSi monsieuFt vous voulez donc que la France revienne à son état primitif; vous la voulez comme elle était au temps des Gaulois; vous voulez voir renaître les grandes forêts drui* diques? » Voici la réponse : « Le véritable état de la nature, dit Bonnet (1), n^est pas celui où les êtres se trouvent» leur naissance ; mais la condition que la Nature se propose de leur procurer comme la plus convenable et la meilleure. « Vous voyez que les philosophes ont quelquefois du bon. Malheureusement voici ce que le nôtre écrit à la page suivante : « Non, les hommes n'étaient pas faits pour errer dans les forêts à la manière des ours et des tigres. S'il en est qui se contentent de cette vie misérable, qui peut-être la préfèrent à une autre plus heureuse pour nous, c'est que \k Cause productrice devait remplir avec une profusion magnifique toutes les classes de l'animalité, faire des animaux domestiques et d'autres incapables d'être apprivoisés, des fcomtnef Êmnàg^s et deé homma ioeiables. >» Ainsi, voilà un homme, un phiiofophe, qui, entassant autant d'erreuns que de mots, enlève d'un trait de plume, aux sauvages, la faculté de devenir industrieux, faculté que Dieu a accordée à tous les hommes ; le tout afin d'établir l'existence d'un prétendu équilibre du Bien et du Mal dans l'univers, afin de prouver que la somme des Maux est nécessairement égale et corrélative à celle des Biens; doctrine au reste lEort commode pour les esprits paresseux, car elle s'allie parfaitement à Timmobilité du fétiche, et laisse l'homme dans la contemplation pasiive des cionvulsioDs sociales, comme si, dans ce drame sans fin, l'homme n'avait pas à <diaquelin- 0tant un rôle important à jouer. Cette D%Mlkéy considérée par l'auteur comme bit primordial, contredit singulièrement VUnili d'action qu'il attribue victorieusement au Créateur, quelques pages auparavant. Mais qu'importe une contra-
(t) De U r^alure, p. aS«
dictioQ de plus ou de moins? Voilà cependant comment une foule de gens parlent de rUnité, sans seulement savoir ce que c'est.
Mais laissons cela, et, pour rentrer dans cette loi d^ Unité dont nous ne devrions jamais nous écarter, comprenez, donc, messieurs, que le bon suffit pour faire connaître le meilleur , que le beau sufQt pour faire apprécier le très beau. Ignorez-vous qu'il y a des degrés dans le beau, dans le bon \ de même que dans l'Humanité il y a des natures plus ou moins belles, plus ou moins fortes, plus ou moins généreuses? Il n'est donc pas nécessaire que le démérite existe absolument, pour que le mérite se produise à différents degrés ; et si vous compreniez l'Organisation sociétaire et le mécanisme des Séries passionnelles, vous sauriez à quelles vertus larges et grandioses THumanité peut s'élever, sans qu'il y ait besoin du vice pour faire ressortir ces vertus.
Et puiS) vous, monsieur, dit X en s'adressant au Puritain, vous qui êtes partisan du Mal, vous qui tenez kpauvoir et à vouloir le Mal, dans le simple but de vous donner la satisfaction de choisir (ce qui du reste n'est pas très chrétien), faites donc attention que vous réclamez pour l'homme un Libre Arbitre plus étendu que celui de Dieu même. Chose inouïe ! voila la créature qui ne se trouve pas satisfaite d'être libre autant que le Créateur !
Le puritain. Et comment cela, s'il vous pliât ?^
' X. Si vous ne vous croyez libre qu'à la condition de pouvoir aimer à &ire le Mal, Dieu d'après vous n'est pas libre : «ar Dieu ne peut vouloir faire le Mal. — Dieu ne peut vouloir l'injuste ; Dieu n'est pas libre de ne pas se conformer aux Lois mathématiques. — « Et comment entendez-vous donc la Liberté des bienheureux qui, d'après vos livres, ne peuvent plus pécher? Est-ce que ces bienheureux ne
seraient plus libres, je yoqs prie (1)? <»Et pois, Yoyez done! où s'arrêterait le Libre Arbitre tel que vous l'entendez? Il ne s'arréterdt pas même devant votre propre anéantissement ; car sans doQte vous voulez aussi pouvoir vous anéantir. Or, c'est un pouvoir que Dieu lui-même n'a pas; Dieu ne pourrati pas se détruire.
Le puritain. Ah! vous voilà dans Texagératiod.
X. A qui la faute, si je montre la fausseté de votre principe par l'absurdité de ses conséquences? C'est à ce signe que Ton reconnaît l'erreur. Une bonne Vérité, bien vraie, une Térité scientiGque, est vraie jusqu'à la fin, acceptable dans toutes ses applications. £ssayez un peu de pousser la Yérité sociétaire jusqu'à ses dernières limites; je vous assure que vous n'arriverez pas à l'absurde.
Ls PURITAIN. Peste I quelle logique inflexible ! . -