X. Eh ! oui, je m'en vante
Le docteur. Oh ! il n'y a pas de quoi.
X. Sans doute, c'est la Science et non pas moi qu'il faut en gbrifier. Dans tous vos systèmes au contraire, les absurdités fourmillent, les contradictions sautent aux yeux ; en voulez- vous une dernière preuve ? Voici : vous prétendez à un Libre Arbitre illimité, et en même temps vous croyez qu'il y a des hommes, et en grand nombre, qui naissent mauvais : voilà donc des malheureux qui ont le Libre Arbitre de naître et d'être mauvais' toute leur vie... Arrangez cela si vous pouvez... Non, voyez- vous, toutes les théories métaphysiques, religieuses et morales sur le Libre Arbitre, toutes les arguties que l'on a débitées , toutes les choses erronées que l'on a dites sur ce sujet , faute de posséder la clef de la solution, tout cela est vide et creux, et abstrait comme tout ce qui ne s'appuie que sur des mots : Suni verba et voces, prœtereâque nikil. -*- Pour moi, plus confiant que
(1) T. Considérant.
vousdanftlalfature, momieur le Philosophe» et plitti^oil«» fiant en Dieaque vous, monsieur le Poritain, je trouve qu'il y aura toujours assez de Libre Arbitre pour l'homme, quand il sera en Unité avec TUnivers, avec Dieu, avec lai'-méme ; ou plutôt je trouve que ce n'est qu'à cette condition, qu'à la condition de faire partie de l'Ordre universel, que l'homme aura la complète jouissance de sa liberté morale en méqie temps que de sa liberté physique : car ces deux libertés sont solidaires. La Liberté de l'homme (nous sommes forcément amenés à le reconnaître), c'est la hberté de céder aux Ât* traits qu'il tient de Dieu, de graviter vers la Destinée. Toute entrave apportée à ces Attraits est une atteinte à la Liberté humaine; et plus l'Ordre social, où nous nous trouverons placés, permettra que nous nous livrions à nos Attraits, plus nous serons libres : telle est la mesure de la Liberté humaine. — Quelle est la oonséquenee de ceci ? c'est que, sans le Travail attrayant, il n'y a pas de Liberté vraie, de Liberté complète pour l'homme; c'est que nos ouvriers, forcés de travailler seize heures par jour à un travail abrutissant , qui ne suffit pas même à leurs besoins, et pour lequel ils ne sentent d'autre Attrait, ou plutôt d'autre mobile que celui de la faim et de la nécessité; ne sont assurément libres ni de corps ni d'esprit. Ainsi donc, le Libre Arbitre sera encore un des bienfaits que nous devrons à l'Association, àl'Asso* dation, seul Régime compatible avec le Travail attrayani^ lequel nous rapportera d'autant plus que nous serons plus désintéressés; à l'Association qui réalisera « le concert affectueux du Créateur avec la créature, la conciliation du Libre Arbitre de l'homme obéissant par plaisir avec l'ili»iariU de Dieu commandant le plaisir (1);» à l'Association enfin qui seule nous donnera <« la garantie du Libre Arbitre de Dieu, de la faculté qu'il a de régler l'univers, y compris le genre humain, par l'Attraction, seul ressort digne de sa sa* gesse et de sa générosité (2). »
(l) (t) iVbuc. Monde ind., p, 4tS et 419,
Lb raiiosoPHB. Je vois que vous abandonnez toutes choses à une sorte de fatalité, et que, concevant rhomme poussé par un^ force aveugle ( qui le conduirait au bien et au bonheur, il est vrai ), vous ne tenez et ne voulez tenir nul compte de la Raison que Dieu nous a donnée pour guide et pour modérateur de nos passions.
X. Non, monsfeur, je ne conçois point que la force qui pousse rhomme soit une force aveugle, puisque cette force n'est autre que celle des Lois mathématiques de Dieu qui est la suprême Intelligence, et puisque, en outre, je fais intervenir et sans cesse et toujours la Volonté. Quant à la Raison que Dieu nous aurait donnée, dites- vous, pour guide et modérateur de nos Passions, — « encore une fois , monsieur, si elle était appelée à cette fonction de lutte, au lieu d'être appelée à l'harmonie que nous concevons entre elle et les Passions • Il en résulterait, dit Fourier :
« t^ Que Dieu nous aurait subordonnés à deux guides inconciliables et antipathiques, la Passion et la Raison t (duplicité théorique).
u 20 Que Dieu serait injuste envers les quatre-vingt-dixneuf centièmes des hommes, à qui il n'a point départi cette Raison nécessaire à lutter contre la Passion ; le peuple, en tous pays, barbare ou civilisé, est sans Raison; quant aux sauvages, ils ne connaissent que la Passion : (duplicité distributive).
« 30 Que Dieu, en nous donnant pour contre-poids la Raison, aurait agi en mécauoiicien inepte ; car il est évident que ce ressort est impuissant , même chez le centième des hommes qui en est pourvu, et que les distributeurs de Raison , comme un Yoltaire, sont les gens les plus asservis à leurs Passions : (duplicité pratique).
« Ainsi nos doctrines d'Unité de l'homme avec lui-même débutent par placer l'homme en triple duplicité d'action 1 monstruosité qui serait un triple affront pour le Créateur des Passions (1). »
(i) Traité de l'Ass^ dom, a^., 1. 1, p. xxviii«
Mais je vous le demande, à qaoi sert donc la philosophie?.. Au surplu.<;, soyez sans inquiétude, messieurs^ que le Libre Arbitre existe comme vous l'entendez ou qu'il existe à d'autres conditions, rétablissement du Régime sociétaire n'y changera pas un iota, pas plus que les systèmes de morcel* lemeht, de compression, de moralisation , pas plus que les dogmes de la SoufTrance et du Renoncement n'ont changé un iota à la nature indéfectible des Passions humaines, — y compris celles des philosophes et des prêtres que l'on a vus de tout temps , selon la loi de la Nature, rechercher leur bien-être autant qu'ils Font pu, et cela, même dans le sacrifice, car qu'est-ce que vous recherchez dans le sacrifice, sinon une manière particulière d'être heureux , de tendre au bonheur, de vous procurer une satisfaction?
Lb philosophe. Eh bien ! monsieur, je vous le déclare : plutôt que de concevoir l'homme borné à l'espèce de Libre Arbitre que vous venez de professer, j'aimerais mieux, je crois, me jeter à Teau.
X. Que voilà bien l'orgueil philosophique!... Ah! mon^ sieur, que Condillac avait raison de dire : « Quand on en est venu à ce point , quand les erreurs se sont ainsi accumulées , il n'y a qu'un moyen de remettre l'ordre dans la facuhé de penser : c'est d'oublier tout ce qu'on a appris , et de refaire l'entendement humain. » Mais hélas ! Condillac n'a-t-il pas dit encore, et avec raison : « Ceux qui n'auront rien étudié entendront mieux que ceux qui auront fait de grandes études , et surtout que ceux qui ont beaucoup écrit, n Et l'Évangile : « Bienheureux les pauvres d'esprit , car le royaume des cieux est à eux ! »
Le puritain. Que faudrait-il donc, monsieur, que je lusse dans les œuvres de Fourier ?. ..
X. Je vous engage à lire d'abord les publications de l'École sociétaire. Fourier, voyez-vous, écrit comme la Science, et plus son style est séduisant pour ceux qui le comprennent.
plus il est fait pour rebuter les commençants ; tandis que les livres de ses disciples, par cela même quMls sont moins substantiels , sont aussi beaucoup plus faciles à comprendre.— Ainsi vous pouvez consulter : de Just Muiron , Vices de nos Procédés industriels; du même , Transactions sociales ; de madame Vigoureux , Paroles de Providence; de Tictor Considérant, Destinée sociale; de Paget, Introduction d l'étude de la Science sociale; etc. Je vous conseille, pour vous préparer à cette étude, de lire d'abord un petit livre de notre ami Victor, intitulé Débâcle de la Politique.
Le puritain. Oh! je n'ai pas besoin d'en lire si long ^ dites-moi seulement où je trouverai , soit dans Fourier , soit dans ses disciples , des preuves tirées des idées religueuses.
X. Mon Dieu ! •— vous trouverez ce genre de preuves à chaque page.
Le puritain. Ne pouvez- vous m'indiquer des passages spéciaux ?
X. Pardon ! lisez, dans le Nouveau mondé industriel, tout le chapitre intitulé : Boussole en étude des Passions^ le ralliement aux vues de liieu ; lisez le chapitre suivant : Confirmation tirée des saints Evangiles. Lisez dans Des* tinée sociale, tome II, la grande Note sur la doctrine de la Rédemption; lisez aussi le Discours de Considérant à V Hôtel'de- Ville ; et enfin consultez les Transactions
SOCIALES , RELIGIEUSES ET SCIENTIFIQUES, DE YlRTOM- NIUS.
Le RÉPUBLICAIN. Pour moi, ces preuves-là me touchent peu. Qu'importe en effet, pourvu que les hommes jouissent enfin de la Liberté !
X. Cela est plus important que tu ne penses. Mais enfin, puisque tu t'intéresses davjintage k cette face delà question,
lis, dans le Traité db l'Association domestique-agaI'^ COLE, les trois chapitres sur la Liberté^ afin d'apprendre à quelles conditions elle peut s'établir, et de te désabuser de tes projets de Révolution et de RépubUipie. Ces conditions, les voici résumées par Fourier :
« Point de Liberté surcomposée sans le Minimum;
M Point de Minimum sans l'Attraction industrielle;
« Point d'Attraction industrielle dans le travail morcelé ou civilisé ; elle ne peut naître que dans les Séries passion*nelles ; ,
<• Donc le Minimum éiayé de l'Attraction indmtridle est voie exclusive de Liberté^ condition sine qui non. *>
L'architecte. Et moi, que dois-je lire?
X. Vous?... lisez, dans le premier volume de Destinée SOCIALE, les Considérations sur l'Architectonique; et si, comme je dois le supposer, vous êtes passionné pour votre art, si vous avez le sentiment du Beau , de l'Ordre et de la <eonvenc^nee des choses, vous arriverez à la perception de la Science par une de ses applications à l'art particulier qui vous occupe.
L'industriel. Pour moi, les arts, voyez-vous, je n'y en* tends rien : parlez-moi du Commerce et de l'Industrie , à la bonne heure.
X. Oh bien! alors, — pour l'Industrie, étudiez dans le Nouveau monde industriel tout ce qui a rapport au Mécanisme de P Attraction, et rendez-vous bien compte de ce qu'il faut entendre par courtes .séances et exercice parcellaire, deux idées qu'il importe de ne jamais séparer; — et pour ce qui est du Commerce, lisez l'analyse qu'en a faite Fourier dans ses différents ouvrages, et frémissez en comptant les crimes causés par l'alliance monstrueuse du Commerce et de la Morale.
(rf'AGi^icyLTEUR. Quant à moi , les arts , riiidostrie , j'y
tiens fort pea \ je voadraU quelque choee tpA tùi rapport à FAgriciiUure.
X. Ne voilà-t-il pas un touchant accord, une vive sympathie entre des branches de travail qui sont cependant «n relation intime et que Ton devrait voir se soutenir mutuellement ? Eh quoi ! messieurs , vous fiiut-îl d'autres preuves de la fausseté du mécanisme morcelé ?... Mais pardon, monsieur, vous voulez des preuves de la vérité du mécanisme sociétaire. Sous le rapport de Pagriculture, vous trouverez, dans le Traité de l'Association, tome II, des détails fort intéressants sur les Préparaiifi du canton d'essai et la distribution des cultures. Étudiez aussi , dans les Vices DE NOS Procédés industriels , le pl'ojet d'un Comptoir communal*
Le chimiste. Et moi« que me conseillez-vous de lire?
X. Vous, monsieur, Usez et relisez tout Fotirier avec attention, avec recueillement, comme un homme sérieux que vous êtes. Étudiez, dans Destinée sociale, toute la partie du second volume , intitulée : Organisation i et to^te celle qui traite de la Loi sériaire et des Equilibres sociatkx.
Le comédien. Et moi?
X. Toi, mon ami?... ne lis rien ; Va viendras à la Théorie tout seul, d'instinct.
Le philosophe. Il parait que vous en avez pour tout le monde.... Et pour moi?
X. Pour vous? Mais, monsieur, je dds penser qae vous «vez bien lu , bieû étudié, bien oompris Fourier, puisque vous le dites. Or, d'après le fruit que vous paraissez avoir tiré de cette étude, croyez-moi, ne prenez pas la peine de recommencer : ce serait du temps perdu. Vous êtes sous l'influence de préoccupations tellement exclusives que, si l'on vous montrait une Phalange en pleine activité, peut-
être tronveriez-voas encore des argmnenti pour prouver qu'elle est impossible. Gardez vos idées creuses , monsieur ; le positif est un trop lourd bagage. SMl vous prenait fiintaisie d^ vous jeter à Teau pour Thonneur d'un principe , vous ne pourriez pas surnager. — Adieu ^ messieurs ; et toi, me dit-il en s'éloignanty viens donc à l'Expositition. ... '
Le comédien (nous retenant). Écoute donc, écoute donc; le peu que tu as dit sur le théâtre me trotte par la tête. Mais tu as oublié...
X. Bon, bon ! ce qae j'ai dit n'est pas complet , je le sais bien *, c'est un chapitre que nous traiterons à part, ensemble, un de ces jours ! . . .«Adieu !
Le comédien. Un seul mot ! Selon toi , quelles sont les qualités qui font le comédien parfait ?
X. Voilà une question bien complexe. Mon ami ,deux comédiens peuvent être parfaits à différents titres , en possédant des qualités opposées. Le bon comédien n'est pas autre chose qu'un assemblage harmonieux de qualités diverses.
Le comédien. Mais enfin... d'une manière générale...
X. Eh! eh! c'estassez difficile... Yoyons cependant: que se passe-t'-il dans la Nature ? Dans la Nature, certains corps ont des afGnités avec une plus ou moins grande quantité d'autres corps, comme on voit des hommes dont les sympathies s'étendent à'un plus ou moins grand nombre de leurs semblables. L'oxygène est le gaz par excellence, car il se combine avec une midtitude d'autres corps. A ce compte, le comédien par excellence pourrait bien être celui dont les affinités sont les plus nombreuses, et qui, par conséquent, sait exei' ter le plus de sympathies