‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 77 sur 127 · DOUZIÈME PROPOS · texte numérisé non relu

DOUZIÈME PROPOS

m sioiie panrulos id me Tenire, talium «t eoUn regoiim Cœlorum. »

( ÊTAitoas lelon saimt-iuthisi!. )

Nous nous acheminâmes da côté de PExposition. Loin de languir, notre conversation avait pris une tournure plus vive et plus intime; car, malgré l'allure particulière de son caractère et de ses manières , ce n'est que dans Tintimité que notre Phalanstérien se livre complètement à ses boutades, et que, donnant carrière à la fougue de son imagination capricieuse, il s'abandonne sans réserve à ce tour particulier d'esprit , que le lecteur lui connaît maintenant.

— Non, non, c'est impossible! s'éeriartnl en se tournant brusquement vers moi ; oon , je ne peux pas m'habitutr à cette anarchie; a cette incohérence qui se révèlent en tout et partout. Vois cette rue Saint-Honoré^ cette rue si renommée en France, en Europe ! Ne voilà-t-il pas un beau sujet pour s'extasier sur la magnificence de la Capitale 1 Regarde donc un peu ces c(mstruction8 qui se coupent, s'encbevètrent , et néanmoins s'isolent chacune entre ses quatre murs, absolument comme le marchand que tu vois-là, seul

dans son comptoir, absolument comme la famille claqne^ murée dans son ménage morcelé. On a dit avec raison que rUnivers était fait sur le modèle de Tâme humaine. J'espère que voici une architecture faite sur le modèle de la Civilisation.... Examine donc un peu ces devantures de toutes les dimensions, de toutes les couleurs, détentes les formes... Que tout cela est harmonieux et bien ordonné! quel gracieux tableau ! Auprès de ces glaces magnifiques, que trouvonsnous? des grilles de fer pour protéger le pain contre les tentations de la misère et de la faim, ces deux perfidçs conseillères. 0 Paris ! Paris ! immense boutique où tout s'entasse confusément : Ici les produits de la confiserie pompeusement étalés sur des étagères en cristal ^ là , des bottes, des souliers qui se marient avec la viande du charcutier; puis ces draps, mis en montre entre le fromage de la fruitière et les denrées de l'épicier ; puis ces bijoux, ces pierres précieuses faisant contraste avec les bric-à-brac ; et partout Tauvent sale et maussade, qui verse l'eau sur les passants, sous prétexte de préserver les marchandises des, rayon§ du soleil; l'auvent, cette invention égoïste , vraie invention de marchand qui, accaparant à son profit le trottoir qu'il encombre de ses marchandises , voudrait encore accaparer Pair de la rue! Et cela reste ainsi, toute Tannée; ce n'est point une confusion extraordinaire ; non , c*eist l'état habituel de la CiviUsation , que dis-je? c^est la Civilisation en habits de fête ! Car il ne faudrait pas aller loin d!ici pour trouver ces misérables masures, ces quartiers hideu» ces taudis infects que volontiers l'on prendrait moins povr des habitations humaines que pour des repaires de bétea féroces. •• Pouah I cela fait mal au cœur!.. .

Eh bien ! il y a des gens qui ont l'audace de trouver cela beau, de trouver cela pittoresque! Pittoresque! la boue» les ordures, le laid !.». Pour moi , j« ne saurais séparer l'idée du pittoresque de celle du bon et du beau ; or, rien n'est beau , rien n'est bon que ce qui est dans l'Ordre , et ee9

eonstraetions , ees dispositions mercantiles ftecusent nll désordre tel que Je déÛe rimagination la plus riche e& extravagance de rien produire de pareil ou d'analogue ! ... Ah I le mur mitoyen ! Yoilà une belle invention, le mur mitoyen ? -<»- On a fait, sor le mur mitoyen, des lois, des commentaires I... on en a fait tantôt tantqnetn ne pourrais les porter sur ton dos... Aussi estrtt une matière très épineuse ^ comme disent les légistes ; eh|! malheureux I supprimez-la, votre matière, supprimez le mur mitoyen!... L'architecture, encore une fois , c'est tout, oui , tout! C'est par l'architecture qu'il fkut commencer la Réforme du monde !

Comprends-tu , me dit-il en s'arrêtant au milieu du trottoir, comprends-tu la conséquence du mur mitoyen? Vois tous ces gens enfermés , isolés , occupés à ne rien faire I S'ils s'amusaient encore! mais non, ces malheureux s'ennuient à périr !.. . Pauvres dupes qui ne se doutefit pas que la valeur de quelques-unes de ces maisons incohérentes et de ces riches magasins sufBràit pi^r fonder la première Commune sociétaire, et pour changer la face du globe.

Mon Dieu! mon Dieu! poursuivit-il en marchant à grands pas comme un homme profondément agité, avoir là, sous les yeux, toutes les merveilles de l'Ordre combiné I, vivre par la pensée dans ce Monde harmonien, au milieu de ces belles populations , régénérées dans un milieu social régulier, convenant à la nature humaine ! voir et concevoir tout cela, et ne pouvoir le réaUser ! Avoir présent à chaque pas le Mal, le Mal sous tous ses aspects hideux, et vivre sous l'empire de ce mal» se débattre au milieu de ce chaos! En vérité , cela me rend malade ; cela m'irrite iei nerfs ; parfois je crois Caire un mauvais rêve, et...

Mais vois-les donc , me dit-il en s'arrêtant tout à coup, et riant d'un rire forcé , vois-les donc se mouvoir, chacun de son côté, pour se rendre à ce qu'ils appellent leurs affaires; vois-les se démener pour arriver plus vite ou se préserver des voitures ; vois-les se crotter, se pousser, se con^r

doyer; vois-les un peu, ajouta- t-il en regardant tout autour de lui d'un air stupéfait... Là! de lx>nne foi, ces gensrci n'ont-ils pas l'air d'être fous?... Certainement, ils n'ont pas conscience de ce qu'ils font... Et cependant il y a, au milieu de cette foule» des hommes d'un véritable talent, talent perdu pour eux et pour la Société , talent nuisible quelquefois... Quel malheur, moii Dieu! quel malheur !... Eh bien! va leur faire cette réflexion , essaie un peu de leur dire que tout cela te blesse, te choque, te parut étrange, inexplicable... — Pourquoi? te diront-ils naïvement, c'est pourtant tout simple, tout naturel... — Oui, mon cher, ils trouvent tout naturel un état de choses où chaque homme est l'ennemi de son voisin , et n'a d'autre pensée que de le culbuter, de l'écraser, ou tout au moins de lui nuire, de lui faire noise ; un état de choses tellement monstrueux que la postérité ne pourra jamais s'en faire une idée exacte. Mais garde-toi bien de leur dire cela... ils te riraient au nez, ou te tftteraient le pouls. Bien évidemment ces gens-là sont pour toi des insensés... Eh bien ! essaie de leur parler raison , et c'est toi qui seras un insensé pour eux...

X fit quelques pas , les yeux fixés à terre. Il fut heurté par deux soldats.

— Oh ! dit-il comme affecté d'un sentiment pénible, pauvres gens ! les voilà qui promènent leur désœuvrement et leur ennui... Je ne sais , mais la vue d'un militaire m'at* triste, me fait mal. A quoi emploie-t-on ces hommes-là» hélas!... Pauvres gens! je les plains de grand cœur, car s'ils sont soldats, c'est sans savoir pourquoi , il £aut leur rendre cette justice. . . Quel état ! . . Quelle misère !.. Et quand on pense que l'on a fait, tout exprès pour ces hommes-là, tout exprès pour leurs travaux meurtriers, une science, et une science très honorée, la Stratégie! Une science pour s'entretuer! Misériibles mortels!.,. Et enclore, s'il existe sur

terre quelques exemples d'Organisation, c'est à cette science subversive que nous le devons. . . 0 Humanité ! Humanité ! . . .

En discourant ainsi , X était parvenu à la hauteur de la rue des Pyramides , et nous allions gagner les Tuileries, quand nous entendîmes la voix d'une personne qui nous aperçut de son balcon. X salua de Pair d'un homme qui ne comprend pas qu'on l'appelle ; mais notre f&cheux re^ nouvela son invitation avec tant d'insistance que X se crut obligé de monter. Il se résigna donc , mais avec humeur. — Suis-moi, me dit»il en voyant que je me disposais à le quitter^ c'est un ancien camarade qui va nous recevoir sans façons. ?I'as-tu pas vu qu'il nous appelait tous les deux? Yiens donc! il n'est pas Phalanstérien , mais depuis quelque temps il a la rage de me parler phalanstère : or, moi, dès que je me trouve en compagnie de gens qui ne partagent pas mes idées, je m'ennuie, je me croîs volé... Viens, je t'en prie, ajouta-t-il en remarquant ma repugnance ; tu verras sa femme : elle est fort jolie, ma foi! et elle a du bon-sens... Aà! coquin, tu viens maintenant... Yoilà bien les Français !... — Je t'assure, dis-je, que je n'y vais que pour te faire plaisir. — Et moi, pour faire plaisir à mon ami... Yoilà pourtant comme on se gêne, comme on se contraint... par convenance... Enfin montons... — Puis, au milieu de l'escalier, il s'arrêta pour me dire avec un grand sang-froid : — Eh bien ! tu vois pourtant ^ si j'avais mis ma plume... — Enfin, reprit-il aussitôt, nous allons voir un ménage civilisé, mais un ménage placé dans d'excellentes conditions : car le mari aime sa femme, la femme aime son mari ; ils ont de la fortune, ils ont mieux que cela, trois beaux petits enfants , dont les deux aînés vont te recevoir avec un joli petit sourire , et viendront te caresser avec une confiance toute charmante... — Ah!... dit-il avec un gros soupir, c'est gentil, n'est-ce pas, un petit enfant ?... Enfin... enfin !... — Puis changeant de ton : •— Nous allont

donc rcir un réramé de la Société aetadile , et de son be&ti cdté encore !. . . Nous ne sommes pas malhearenx. . .

A peine X avait -il achevé ce petit commentaire qae la porte s'ouvrit et nous bissa voir le][maître de la maison, qai nous accueillit avec cordialité, mais non sans s'excuser sur les cris de son plus jeune , qui retentissaient dans tout l'appartement.

•^ Mon ami, dit notre hôte, je sais que vous affectionnez les enfants ] je suppose que monsieur ne les hait pas... donc ayez la bonté de vous boucher les oreilles, et permettez-moi, messieurs, de vous présenter à ma femme: — Vous nous négligez terriblement, mon cher; ma femme s'en plaint.

X. Elle est trop bonne, en vérité ; mais pourquoi ne vous voit-on nulle part?

— Ah! mon ami, quand on a des enfants à élever... X. Oui, oui , je comprends. . •

Nous fûmes introduits dans une pièce ou se trouvaient déjà sept personnes : deux jeunes enfants jouant sur un canapé, un plus jeune criant sur les genoux de sa mère, autour de laquelle trois autres femmes, la nourrice, la femme de chambre et la cuisinière, faisaient d'inutiles efforts pour apaiser le pauvre enfant.

Après les compliments d'usage, on nous offrit des sièges,

— ^Tu vois, me dit X à demi- voix, en s^asseyant près de moi, tu vois ici un des mille exemples des mauvaises combinaisons sociales. Quatre femmes après un enfant! C'est triste!

— Que dites -vous? demanda le mari.

X. Je dis, mon ami, qu'avec tout votre bonheur vous êtes bien malheureux ; je dis que si vous avez les douceurs

de la palerx^ité, vous en avez attsit les tneoinréttients, et j^a'* jonte qae cet enfant en soaffre autant que vous.

Lamére. t)h! monsieur, les soins qa'exige un enfant ont bien leur charme.

X. J'en conviens 9 madame ; mais avouez que ots soins auraient plus de cbarme encore, s'ik n'étaient pas acoom«* pagnes de soucis.

Lb mari. C'est vrai; mais comment &ire?

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