X. Le peuvent-ils? les mettez-vous à même de le faire
La MÈEE. Eh ! qui, mieux que les parents, saura deviner ce qui convient à leurs enfants?
X. Les enfants eux-mêmes, madame. Mais ce n'est pas en restant sans cesse sous les yeux de ses parents, ce n'est pas
«H voyant toujcmrft las mêmes objets, que Tenfant peut ap-r prendre a eonnaitre sa vocation on plutôt ses vDoalîofM. U faut le plaeer au milieu de tous les objets qui ont du rapport aux arts, aux sciences» à Tindastrie; il faut le placer au .'milieu des autres entants dont il épousera les manies, les goûts, les rivalités; autrement il arrivera jusqu'à vingt ou trente ans sans se sentir de goût déterminé. Et si à cet âge la vocation assoupie se réveille sous Tinfluence de la liberté dont vous lui permettrez de jouir, hélas ! il n'est plus temps ! et cette connaissance ne peut plus lui laisser que des regrets.
Le biari. Mais, mon ami, vous voyez cependant qu'au collège les enfants ne trouvent guère mieux leurs vocations que chez leurs parents.
X. Eh! sans doute, parce que, au collège, on ne fait pas ce que je viens de vous dire. L'éducation de collège, bien que préférable à l'éducation de famille, n'en est pas moins insuffisante et absurde; on y fait passer la théorie avant la pratique; on veut que les enfants comprennent l'utilit^ d'une abstraction, d'un principe dont on ne leur fait même pas entrevoir l'application. — Et puis, comment veut-on qu'ils fassent des progrès réels? on les tient jusqu'à vingt ans sur des livres, exclusivement sur des livres, sans leur rien faire faire qui ait rapport aux choses sociales 5 on les place complètement en dehors de la société, tandis que dès l'âge de quatre ans, on pourrait, on devrait les y rattacher par leurs travaux, leurs études, leurs amusements.
L'éducation de collège est vicieuse et incomplète ; qui le nie? qui oserait nier que les enfants puisent, au collège, de mauvais exemples, qu'ils y contractent des habitudes pernicieuses? Ne sait-on pas qu'ils n'y trouvent aucun des soins que leur âge exige? Et comment en serait-il autrement? Les collèges et les pensions sont généralement exploités par des spéculateurs qui manquent de moyens , qui man-
qoent de connaissances , on par des administrateuni cpii ne se doutent pas de Timmensité de leur mission, et à qui d'ailleurs on ne fournit rien de ce qu'il faudrait pour raccomplir. Tout le monde convient que le corps le plus malade, le plus arriéré de France, celui qui a le plus urgent besoin d'une complète régénération , c'est celui-là même qui devrait donner le signal du progrès, c'est l'Université ; tout le monde en convient, même les membres de TUniversité; et cependant l'Université est stationnaire ! On sent bien qu'il y a beaucoup à faire ; mais on ignore ce qu'il faut faire.
Un grand obstacle aux succès de l'éducation, voyez-vous, c'est que jamais l'on ne cherche à faire éclore chez l'enfant plus d'une vocation à la fois, tandis qu'il en possède indubitablement un certain nombre qu'il faudrait développer les unes par les autres. A la vérité , si en Harmonie toutes les vocations trouvent leur satisfaction dans des travaux variés, en Civilisation où le travail n'est pas organisé, où il n'existe aucun lien entre les diverses branches d'industrie ; l'on ne peut guère opter que pour une fonction, à l'exclusion de toutes les autres; il iaut choisir une spécialité, il faut bien, sous peine d'échec , se conformer à ce triste et absurde proverbe , vrai proverbe civilisé : « Ne courons pas deux lièvres à la fois. » Or, bien loin de courir deux lièvres à la fois, nos instituteurs n'essaient pas même d'en courir bien un seul ; ils ne se doutent pas le moins du monde que le but essentiel, disons mieux, le but unique de l'éducation, c'est réclusion des vocations, éclosion sans laquelle toute éducation est nécessairement manquée. — Quand, à grand renfort de pensums^ ils ont fait apprendre à leurs élèves le rudiment, la règle des participes, celle du qt^ retranché ; quand ils leur ont appris le grec , le latin , la philosophie, la rhétorique ; quand ils leur ont bien bourré la tête des principes les plus contradictoires ; alors ils s'imaginent avoir fait des hommes... Singulière illusion!... Au^si ne
recaeillent-ib presque aueiin frait de knrs peines, aussi ia carrière de rinstruction , aride, fastidieuse autant pour les professeurs que pour les enfants , est-elle délaissée par tous les hommes de quelque valeur. — ^En Harmonie, au coo* traire, Félite des savants tient à honneur autant qu'à plai* sir de faire partie du Corps enseignant. Là, Pélève, au lieu d'être réduit à un seul maître, comme le veut le Régime ac« tuel , trouve des maîtres de tout ftge, de tous caractères» dont il épouse passionnément et librement les goûts scientifiques, pour peu que ces goûts soient conformes aux siens; des maîtres qui, non- seulement parla variété de leurs connaissances et de leurs aptitudes, mais encore par tous les moyens que la Phalange a soin de mettre à leur disposition, possèdent des éléments de succès infiniment supérieurs à ceux de nos preodiers collèges royaux, et hors de toute proportion avec ceux dont peut disposer une mère de famille , fût-elle la plus dévouée, la plus apte à une semblable occupation.
En éducation comme en agriculture, comme en industrie^ le grand mal, la grande jdaie, c'est le Morcellement. Les mêmes moyens, les mêmes ressources, les mêmes connaissances qui manquent au paysan dans sa ferme, manquent à l'industriel dans son atelier, à la famille dans son ménage, et aux instituteurs dans leurs collèges ou pensionnats.
Les instituteurs se bornent, je vous le répète, à s'occuper de l'éducation intelleetuelle, moins que cela, de l'éducation purement littéraire; et ils ne voient pas que, sous peine d'échouer, comme ils le font, sur les sept-huitièmes des enfants, sous peine de rencontrer chez tous de plus ou moins vives répugnances, d'abâtardir les caractères les plus francs, et de faire avorter les esprits les plus féconds , il faut développer les sens d'abord, puis s'occuper en même temps des vocations et de l'instruction. £h bien! non! bon gré mal gré, ils veulent forcer les enfants à accepter la théorie avant lit pratique, ou plutôt sans la pratique ; car, loin de mettre
àprofitPaetiyitédcleuniéièTeSyiiilestii^^êehaiitde leliTrer à aucun exercice ; ils réduisent à Fétat d'automates ces petit! êtres si pleins de vie, de fougue et de passions naissantes. Pau* vres enfants ! eux qui ont un si grand besoin de mouvanent I eux qui ne demandent que le grand air pour s'y épanouir, le soleil pour s'y fortifier, on les enferme dix heures par Jour, on les prive d'air, de mouvement et de soleil! Qu'est-ce donc lorsqu'on pense aux enfants du pauvre, à ces malheureux petits enfants que nos fabriques tiennent mnprisonnès seize heures durant, au milieu d'un air méphitique?... £t puis l'on se plaint que tous les enfants sont rebelles, indociles, tapageurs, méchants I . . . Mais k force d'être irrité, le meilleur chien mordra son mattre... Et puis l'on s'étonne qu'ils aient le corps malade, l'esprit imbécile!... Mais une fleur qa^ l'on courbe, sous prétexte de la former, s'étiole et meurt!... Dans l'éducation de fomille , même système , et incoU'- ▼énients plus graves encore ! Les parents eussent-ils cin* quante mille francs de rente, ils ne peuvent pas réunir chez eux, même les bibles éléments de succès que l'on trouve au collège. Dans la Camille , plus de rivalité, plus d'émulation pour l'enfant ! Dans la famille, l'éclosion des vocations est complètement Impossible. En admettant (ce qui ne s'est ja** mais vu) que le père et la mère possédât en propre toutes les connaissances imaginables , ils peuvent n'être pas aptes à l'enseignement ; car autre chose est de savoir, autre chose est d'enseigner. Prendront-ils des professeurs à tant le cachet? il faut pour cela habiter une grande villa ; un seul professeur logeant chez eux? hélas! qui ne connaît les inconvénients et l'insuffisance de ces deux moyens? Et puis, si par miracle ils ont assez de fermeté, assez d'empire sur eux-mêmes pour éviter le danger du gaiement (danger si imminent dans l'é« ducation domestique), ils tombent dans l'excès opposé; et les châtiments qu'ils infligent leur font perdre l'affection de leur enfant ; si bien qu'au lieu de faire le bonheur, au lieu de resserrer les liens afleotueux de la famille» ainsi qu'on le
eroit gé&éralemêm, Pédneation à domicile est, au contraire, Qne source d^ennuis, de refroidissement, de désaffection entre le père et Fenfant.
Qaelle différence en Harmonie! Tontes les dif&cnltés dont rédacation est entourée anjonrd^hni , disparaissent pour faire place à un mécanisme si simple qu'il semble marcher de lui-même. — Là , il y a une Providence pour les petits enfants, comme il y a une Providence pour les hommes ; là , TOUT enfant a droit à l'éducation, à l'éducation attrayante ; car c'est en s'amusant, en s'exerçant avec les enfants de son âge, c'est en recevant ou plutôt en sollicitant les leçons des plus âgés , que l'enfant s'instruit, qu'il obtient des grades, des distinctions, qu'il gagne ses dividendes, et prend rang dans la grande famille humaine ! Aussi voyez ! De même qu'aujourd'hui c'est le h4sard qui livre an enfant à telle nourrice, à telle bonne, et plus tard le place sous la férule d'un maître pour lequel il ne se sent nulle sympathie; de même en Harmonie, les choix affectueux que vous avez vus s'opérer de la bonne à l'enfant, ont aussi lieu du mattre à l'élève. La plus grande liberté est accordée à tous les deux. Il n'y a pas d'autre règle que V Attrait qui conduit l'un vers l'autre ; et comme l'enfant est mis sans cesse en rapport avec les personnel, sans cesse en contact avec les objets qui peu*vent V attirer; comme il a sous la main tous les instruments de travail , sous les yeux toutes les leçons pratiques qui peuvent éveiller ses penchants, flatter ses goûts, exciter sa manie imitative, il parvient naturellement et nécés* sairement au plus complet développement de ses vocations; c'est là la grande affaire en Harmonie ; une vocation manquée ou étouffée serait une note perdue pour le concert social. Mais le Régime phalanstérien pourvoit si bien à tout , que pas un homme de mérite ne sera méconnu , pas un grand talent ne sera perdu, nulle capacité ne sera étouffée, ignorée , nulle ne s'ignorera eHe-même , et les hommes de génie seront aussi nombreux qu'ils sont rares aujourd'hui.
Aussi Fourier, comprenant toute l'importance de cette question, a-t-il examiné et analysé avec le pins grand soin les ressorts que la Nature veut mettre en œuvre pour entraîner les enfants à l'industrie^
^ Les goûts dominants chez tous les enfants, dit-il, sont :
« 1^ Le furetage, ou penchant à tout ni^nier, tout visiter, tout parcourir, varier sans cesse de fonction;
« 2? Le fracas industriel, goût pour les travaux bruyants;
« 3^ La singerie ou manie imitative;
« 4^ La miniature industrielle, goût des petits ateliers;
M 5® L'Entrainement progressif du faible au fort. » .
Puis, recherchant la méthode à suivre pour appliquer ces goûts dès le bas âge, il compte 24 amorces ou ressorts d'éclosion des vocations...
Le fère. Tout cela est fort bien; mais je ne vois pas quand et comment les enfants feront leurs études.