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Le foyer breton

On raconte qu'un magicien , après avoir étudié l'organisme humain dans tous ses détails , voulut créer un homme semblable à ceux qui étaient sortis de la main de Dieu. Il modela donc une statue merveilleuse par rimitation des formes et de la couleur, et il cacha, dans son sein, un mécanisme puissant qui lui donna la vie ; mais, à sa grande suprise, les fils ^l'Adam demeurèrent sans sympathie pour ce nouveau frère. — Pourquoi les hommes s'éloignentils ainsi de mon œuvre ! s'écria le magicien; ne Taije point faite à leur image? ne sait-elle point agir et parler comme eux ? — Pourquoi ? répéta un snge, qui avait entendu sa plainte, c'est que ton fils a un ressort à la place du cœur !

L'histoire, sans les traditions populaires, res-

Si INTRODUCTION,

semble à la statue du magicien ; elle ne vit qu'en apparence ; elle a beau reproduire les motifs , les actes, les conséquences, l'homme reste froid parce qu'il ne sent point en elle ce qu'il y a en lui ; le ressort communique bien le mouvement, mais le cœur manque toujours.

Et le moyen qu'il en soit autrement? Si l'histoire est la révélation complète de l'existence d'un peuple, comment l'écrire sans connaître ce qu'il y a de plus caractéristique dans cette existence ? Vous me montrez ce peuple dans sa vie officielle; mais qui me dira sa vie du foyer? Après avoir connu ses actes publics, qui sont toujours le fait d'un petit nombre, où pourrai-je apprendre ses habitudes journahères, ses inclinations, ses fantaisies, qui sont du domaine de tous? Ne voyez-vous pas que ces indications sur la vie intime d'une nation se trouvent principalement dans les traditions populaires ? c'est là que le sentiment commun à tous prend la forme particulière qui trahit chaque race ; car il en est de nos âmes comme des corps sensibles qui, éclairés par une même lumière, la décomposent diversement et se teignent de couleurs variées.

Nous ne voulons point dire, on le comprend, que les traditions soient toute l'histoire ; mais nous croyons qu'elles en forment une partie essentielle. Pense-t-oUj par exemple, que beaucoup de livres en apprennent autant sur l'Orient que les Mille et une Nuits? Où trouverons-nous un tableau plus naïf et plus charmant de cette société qui n'a que deux pivots, le sensualisme et l'autorité ? Grâce à lui, ne la connaissez-vous pas, non-seulement dans ses mœurs, mais dans ses rêves , ces confessions déguisées de nos plus secrets désirs? Que vous lisiez Thistoire ôHAladin , de Mazen ou de Calenders , ne retrouvezvous point partout la trace des aspirations pour lesquelles Mahomet inventa son paradis ? Et quelle fécondité d'inventions ! Que d'air et de parfums dans ces gracieuses fantaisies! C'est un panorama de rOrient, non en plein soleil , mais à la nuit étoilée , vers l'heure des aventures , alors que les Guèbres commencent leurs conjurations , que les portes des souterrains où dorment les trésors cachés s'entr'ouvrent mystérieusement, et que les péris s'abattent, comme des cygnes, sur les lacs enchantés. Et, bi vues vouiez comprendre jusqu'à quel point

les contes populaires reflètent le caractère des races, opposez à ces voluptueuses visions de l'Asie une des traditions du Nord ; celle des Petits enfants d& Dyring, par exemple :

« Dyring s'en alla dans une île et épousa une jolie jeune fille. Il vécut avec elle sept ans et devint père de six enfants ; mais voilà que la mort passe par la contrée et le beau lis sans tache succombe.

« Dyring s'en alla dans une autre île et se choisit une nouvelle épouse. Après le mariage, il la ramène dans sa demeure. Malheureusement elle était dure et méchante. Elle entre, et elle voit les petits enfants affligés qui la regardent, qui pleurent, et elle les repousse rudement.

« Elle ne leur donne ni bière ni pain, et elle leur dit : — Vous aurez faim et soif. Elle leur ôte leurs coussms bleus , et elle leur dit : — Vous coucherez sur la paille. Elle leur ôte les cierges brillants et elle leur dit : — Vous resterez dans l'obscurité!

ft Le soir, les petits enfants pleuraient; leur mère les entendit sous sa couche de terre : elle les entendit dans son froid hnceul et résolut de retourner près

d'eux. Elle s'avance devant notre seigneur, et lui dit: — Permets que j'aille voir mes petits enfants ; et elle continua à l'implorer jusqu'à ce qu'il lui eût permis de retourner sur terre : toutefois il lui imposa la condition de revenir avant le chant du coq.

« Elle souleva ses jambes fatiguées et franchit les murs du cimetière. Comme elle passait dans le vilîag<% les chiens firent retentir l'air de leurs hurlements. Quand elle arriva dans sa demeure, elle trouva sa fille aînée debout sur le seuil : — Que faistu là, chère fille? lui dit-elle, et où sont tes frères et sœurs?

et — Pourquoi m'appelles-tu chère fille? répondit l'enfant; tu n'es pas ma mère! Ma mère était belle et jeune, ma mère avait des joues blanches et roses; toi, tu es pâle comme une morte.

« — Comment pourrais-je être belle et jeune? je viens de Tempire de la mort, et mon visage est pâle ; comment pourrai-je être blanche et rose? j'ai été niorte si longtemps.

« Elle entre dans la chambre do ses enfants , et elle les trouve pleurant. Elle lave le premier, elle tresse les cheveux du second, elle console le troisième

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et le quatrième^ elle prend le cinquième dans ses bras comme pour l'allaiter ; puis elle dit à sa fille aînée : — Va-t-en prier Dyring de venir ici.

« Et quand Dyring entra dans la chambre, elle s'écria avec colère : — J'avais laissé ici de la bière et du pain, et mes enfants ont faim; j'avais laissé des coussins bleus, et mes enfants couchent sur la paille ; j'avais laissé des cierges brillants, et mes enfants sont dans Tobscurité. S'il faut que je revienne ici, il vous arrivera malheur !

«Maintenant, voilà que le coq rouge chante; tous les morts doivent rentrer en terre ; maintenant, voilà que le coq noir chante, les portes du ciel s'ouvrent; maintenant, voilà que le coq blanc chante, je ne peux rester plus longte^nps.

« Depuis ce jour, chaque fois que Dyring et sa femme entendaient aboyer les chiens, ils donnaient aux enfants de la bière et du pain, et chaque fois qu'ils entendaient les cliiens hurler, ils avaient peur de voir reparaître la morte. »

Quelle distance entre cette sombre légende et les riantes féeries des Arabes ! Comme on sent qu'ici

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tout est changé, le ciel, les croyances, les hommes ! Tout à l'heure on ne nous montrait que palais étincelants d'or, que fées charmantes et prêles à Tairiour, que bassins d'eau vive embaumée par les roses, que festins délicieux ; et maintenant c'est une morte qui « soulève de la tombe ses jambes fatiguées ; » c'est une mère qui vient réclamer pour ses enfants orphelins G des coussins bleus, des cierges, de la bière et du pain ! » Qui ne sent à ces contrastes la différence des races et des contrées? Des deux côtés se révèle la fantaisie : mais l'une religieuse, sobre, austère ; l'autre riche , capricieuse et ardente ! Là bas , c'est la volupté qui est la muse ; ici , c'est déjà le devoir.

Il serait facile , en multipliant ces rapprochements, de montrer dans les traditions jusqu'aux moindres reflets des individualités nationales. Ainsi, sans parler des contes populaires de l'Espagne, où l'élément arabe se mêle, avec tant de charme, à l'inspiration chevaleresque (1), nous pourrions com-

(1) Voyez les Romanceros, traduits par A. Hugo, et les Contes ds VAlhambra, publiés par Washington-Irwing.

parer les traditions de l'Allemagne, toujours poétiques, mais parfois obscures ou puériles (1), à celles de l'Ecosse si positives dans leur fantastique même (2), Près de la ballade follement gracieuse de l'Irlande, « cette terre des genêts fleuris et des peiouses vertes, « nous pourrions citer les traditions populaires de la France, si logiques, si fmes, si railleuses, et le plus souvent si philosophiques sans le vouloir! Car c'est là, surtout, le caractère du conte populaire, il est à son insu ce qu'il est. Né de tous, il ne connaît point de père. C'est un bruit pareil à

(1) Voyez les Veillées allemandes des frères Grimm, les Contes de Musœus, le Volks-sagen marchen iind legenden de Busching, les Traditions populaires des bords du Rhin et de la Forêt Noire, publiés en français par le conseiller >ulique Schreiber ; les Contes populaires autrichiens, publiés à Vienne. J. Rud Wyss a également imprimé les traditions de la Suisse sous le titre de Volksagen legenden und erzahlungen ans der schweiz.

(2) Voyez les publications de Hog {le Calendrier du berger) et celles de Waller Scott. M. Allain Cunningham a en outre publié les contes populaires de l'Angleterre et de l'Ecosse {Traditional taies of thc English and scottish peasantry) ; quant à l'Irlande, on a les Fairy Icgends and tradiliotis of the south of Ireland, par Crofton Crooker, et les Legends of the lakes du même. M. S. Lover a aussi recueilli IfS contes populaires des paysans irlandais {Popular taies and Legends).

celui qui s'élève des harpes éoliennes : le vent du siècle souffle à travers une génération, et il en sort (les chants; seulement, comme il y a pour cordes des hommes, les chants disent ce que les hommes sentent et ce qu'ils sont.

Quiconque doute de cette vérité n'a qu'à relire les traditions recueillies par Perrault. 11 y retrouvera, à chaque page, cet esprit impatient, vivace, mobile, qui peut tour à tour, ainsi que le génie dont parle Dinarzade, se renfermer dans l'urne étroite scellée au sceau de Salomon, ou monter jusqu'aux nuées. Voyez, en effet, comme partout perce la sympathie pour le faible et le goût de l'égalité, ces deux vertus françaises de tous les temps. Que ressort-il de Barbe-Bleu, de Peau d'âne, de la princesse Finette, de la Belle et la Bête, sinon la supériorité du droit sur la force et de la pensée sur la matière ? Et ce Chat botté, espèce de Mascarille, si fécond en imaginatives, qui sert par affection et sans gages un cadet dont il fait la fortune ; et ce Petit Poucet, si gai dans son malheur, si bon pour ses frères, si courageux contre le géant , et cette Cendrillon^ que méprisent. parce qu'elle est utile, des sœurs vaines de

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leur oisiveté ! Ne reconnaissez-vous point là autant de personnifications du peuple, méconnu comme Cendrillon, poursuivi par les ogres comme le Petit Poucet, dévoué au maître qu'il a choisi comme le Chat botté. En inventant ces fables, c'étaiJt lui-même qu'il peignait ; c'étaient ses propres sentiments qu'il essayait de traduire; c'étaient ses aspirations. Non qu'il le voulût; les inventions de ce genre ne sont jamais le résultat d'un système, mais d'une nature; l'imagination du peuple travaille en suivant son penchant, sans parti pris, et, selon ce que Dieu l'a faite, son œuvre est un follicule de soie ou un rayon de miel.

C'est dans ce sens que les traditions ont une signification symbolique importante pour l'histoire. Outre l'inspiration commune que l'on retrouve dans toutes, et qui est comme le cachet de la grande unité humaine, chacune voile, sous sa fable, une passion particulière et dominante qui indique, pour ainsi dire, le tempérament moral du peuple auquel elle appartient. Il y a plus : confiés à la mémoire des générations qui se remplacent l'une l'autre , les contes populaires en rappellent la succession; elles

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retiennent quelque chose des opinions ou des coutumes de chaque siècle, et finissent par ressembler à ces coupes géologiques où les âges du globe se trouvent écrits par couches superposées.

On a nié l'importance des traditions en prétendant qu'elles ne renfermaient, en général, que des faussetés. Cela peut être vrai pour les faits^ mais jamais pour les sentiments; ceux-ci se révélant toujours, dans la tradition, tels qu'ils ont été réellement éprouvés par ceux qui les expriment : « Nous pouvons affirmer, dit Grimm, que dans les traditions et les chants du peuple, nous n'avons pas encore rencontré un seul mensonge ; le peuple les respecte trop pour ne pas les laisser tels qu'ils sont et tels qu'il les sait. Quant aux parties et aux détails qui, par l'effet du temps, peuvent s'en détacher et se perdre, ainsi que des branches isolées se dessèchent et tombent de la cime des grands arbres pleins d'ailleurs de sève et de force, la nature y a pourvu, et, là comme partout , elle prend soin de réparer ses pertes par d'éternels renouvellements. . . . . Il n'y a de possible, en fait d'invention, que ce que le poëte a senti et éprouvé dans son âme. L'homme

qui veut faire isolément de la poésie populaire, tirée de son propre fonds, échoue inévitablement; car ii ne peut rester dans la juste nature des choses : il n'atteint pas, ou il dépasse. »

On doit distinguer dans les traditions les chants et les récits.

Les chants, mieux préservés de l'altération par le rhythme , ont toujours quelque chose de plus authentique; ils traduisent d'ailleurs des sensations, tandis que les récits embrassent seulement des faits ; les uns ne donnent que la pensée d'un siècle, les autres nous en apprennent l'accent. Ce qu'un peuple chante est toujours ce qu'il a besoin d'épancher au loin, de répandre dans l'air pour que tous le respirent avec lui. Aussi, voyez comme la passion de chaque époque s'est clairement exprimée dans ses chants , depuis les Bacchanales et les Reverdics de notre renaissance païenne jusqu'aux noels démolisseurs du dix-huitième siècle , jusqu'aux romances guerrières de l'Empire. Mais la chanson exige la brièveté! Elle ne peut traduire qu'un seul sentiment ou qu'un seul souvenir; encore faut-il qu'elle le concentre en un petit nombre de formules

étincelantes. Le i^écit, plus ample, admet, au contraire, tous les détails, et peut prendre toutes les allures. Rien ne le borne, rien ne l'enchaîne, pas même le possible ! L'imagination populaire, resserrée dans les traditions rhythmées , rappelle ces essences qui, sous un faible volume, concentrent mille parfums, tandis que, plus libre dans les traditions parlées, elle roule comme une eau vive qui emporte parmi ses flots tout ce qu'elle rencontre. On peut donc dire que les chants et les récits se commentent et se complètent l'un l'autre. Également instructifs, quoique par des moyens différents, ils forment les deux cordes a de cette vieille lyre dans laquelle dort l'âme du passé. »

Les chants populaires de la Bretagne ont déjà été publiés (I) ; il ne restait qu'à recueillir ses récits, et c'est là ce que nous essayons aujourd'hui.

La difficulté de l'entreprise nous a longtemps retenus. Il ne s'agissait plus seulement de faire passer

(1) Dans les Derniers Bretons el dans le Bamas-Breis de M. de laYillcuiarrM.:-.

U IiNTRODUCTlON.

dans notre langue des poëmes formulés et que nous pouvions traduire d'après les chanteurs; ici, il fallait sténographier un récit entrecoupé où le geste et l'inflexion avaient autant de valeur que la parole. Il fallait démêler la trame primitive sous les broderies de fantaisie ; car, livré aux caprices de la mémoire, le même conte se modifiait selon le conteur. Nous devons dire pourtant que ces variantes altéraient rarement le fond du récit, et que nous avons souvent éprouvé une singulière surprise en entendant la même tradition racontée dans les paroisses de la plaine et dans celles des montagnes avec les mêmes incidents , les mêmes réflexions et presque les mêmes termes.

Ces traditions sont fort variées de nature^, de style et d'étendue ; cependant on pourrait en distinguer de trois sortes : celles qui ont pour origine un fait consacré par la chronique du pays ou par ses légendes religieuses ; celles où tout relève de l'invention, mais d'une invention évidemment nationale; enfin celles qui semblent empruntées, pour le fond, à des traditions étrangères et que le génie breton s'est appropriées par les détails. Ces dernières sont sur-

tout curieuses à cause des comparaisons auxquelles elles peuvent donner lieu.

Quant à la forme, les contes populaires de la Bretagne en affectent deux bien distinctes : Tune familière, flottante, cadencée et sans reposa l'autre scandée par strophes et soutenue par une certaine emphase. Cette dernière forme n'est employée que pour les récits de peu d'étendue, et sans doute primitivement soumis à la mesure du vers ; la transmission verbale aura, à la longue^ altéré le rhy thme du récit, et l'aura amené à cette prose cadencée.

Le pian suivi par nous dans le livre que nous publions s'écarte, en plusieurs points, de celui des recueils de contes populaires imprimés jusqu'à présent. Quoique la Bretagne ait inspiré , dans ces derniers temps, beaucoup de romances et de feuilletons, nous la croyons plus exploitée que connue, et nous avons pensé que, pour être bien senties, ses traditions avaient besoin d'être entourées de ce qui les explique et de ce qui les colore. Qu'est-ce que l'improvisation du conteur napolitain sans le portique de marbre cuivré par le soleil, sans le lazzarone qui écoute, sans la brune Italienne qui sourit ? Rien

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de ce qui vit ne peut rester clans le vide; il faut à tout récit son théâtre, son auditoire, son acteur. C'est là ce que je me suis efforcé de faire; j'ai placé chaque tradition dans son milieu, je l'ai mise en scène, en la faisant redire et écouter par des Bretons. Les esquisses dont j'ai encadré les contes populaires que je publie sont donc de véritables commentaires dramatiques, destinés à compléter la peinture de la Bretagne poétique que j'ai essayée ailleurs (1).

J'ai employé indifféremment les noms de contes et de traditions, en parlant des récits populaires que je publie, parce qu'ils participent également de ces deux formes. Grimm accuse la même confusion dans ceux qu'il a recueillis. «La nature, dit-il, n'établit nulle part de démarcations sensibles et tranchées. Dans la poésie, il n'y a que quelques divisions générales ; toutes les autres sont fausses et forcées. Encore ces grandes divisions elles-mêmes ont-elles leurs points de contact, et rentrent-elles les unes

(1) Voir les Derniers Bretons, nouvelle édition, revue en un senl Aolume grand in-lS.

INTllODUCTIOxN. 17

dans les autres. La distinction entre l'histoire, la tradition et le conte, est, sans doute, une des plus marquées et des plus rationnelles que l'on puisse admettre; cependant, il y a des cas où l'on serait très-embarrassé de décider à laquelle de ces trois classes appartient le récit qu'on a sous les yeux. Ainsi, par exemple, Frau holla tient à la fois du conte et de la tradition, et, souvent, une circonstance traditionnelle peut être également du ressort de l'histoire. »

Il n'existe jusqu'à présent aucun recueil des traditions parlées de notre vieux duché. Si l'exemple que je donne est imité, j'aurai du moins signalé le premier (comme je l'avais fait pour les traditions chantées) une source nouvelle d'études historiques et littéraires (1). Les contes que l'on va lire sont, en effet, bien loin d'être les seuls que l'on puisse

(1) M. de la Villemarqué a fait paraître, sous le titre de Contes populaires des anciens Bretons , un livre plein de poésie et d'érudition, comme tout ce que publie le traducteur du Barzas-Dreiz; mais ce livre ne traite que des vieux récils connus plus tard sous le nom de Romans chevaleresques. Le Foyer breton, loin de faire double emploi avec l'ouvrage de M. de la Villemarqué, en est donc une sorte de suite.

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recueillir dans les quatre évêchés bretons : nous aurions pu en donner un grand nombre d'antres, d'un intérêt égal; mais l'étroitesse du cadre forçant à faire un choix, nous nous sommes borné à publier les plus connus, ceux desquels s'exhalait cette senteur du pays qui ne peut tromper.

Un mot maintenant sur la méthode que nous avons cru devoir adopter pour notre travail.

Nous ne pouvions ici, comme pour les traditions rhythmées, compiler un texte dans différentes versions écrites sous la dictée des chanteurs, puis traduire ce texte; pour les récits que nous avions à reproduire, le fond et les principaux détails nous étaient seuls fournis; la forme, fréquemment modifiée, ne pouvait être reproduite que par approximation; il fallait enfin nous résigner à conter nousmême d'après les conteurs. Or, cette nécessité avait mille périls, au premier rang desquels se trouvait l'infidélité involontaire de la transmission. Obligé de donner en français ces traditions bretonnes, nous pouvions, à notre insu, en altérer l'allure, y mêler des idées, des expressions, des images françaises. 11 n'y avait qu'un moyen d'échapper à ce

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danger, c'était d'écrire d'abord nos récits en breton ! De cette manière, nous étions sûr de ne rien dire que ce qui avait été dit, ou du moins que ce qui pouvait être dit par les conteurs. La langue même nous défendait contre toute amplification étrangère; nous nous trouvions placé dans une atmosphère armoricaine, forcé d'être Breton par la pensée et l'expression. Nous nous sommes, en conséquence, résigné à ce travail ingrat, et, avant de traduire en français les contes que nous donnons ici, nous les avons écrits dans la langue du pays qui les a produits et conservés. Nous ne sommes point sûr que nos récits aient littérairement rien gagné à ce travail, mais nous sommes certain d'être ainsi resté plus près de la véritable forme adoptée par les conteurs nationaux.

Nous devons dire pourtant qu'il nous est arrivé, parfois, de mêler au récit des explications dont ces derniers s'exemptent, mais indispensables pour les personnes auxquelles les coutumes ou les superstitions armoricaines sont peu familières. De plus, les titres, les noms de personnages et les lieux de scènes étant arbitraires, nous avons cru pouvoir les

ÎO • ■ INTRODUCTION,

choisir à notre guise ; enfin^ il nous est arrivé (notamment pour les Korih de Plaudren) de resserrer en une seule deujv traditions appartenant au même sujet.

On trouvera peut-être nos récits bien arrangés pour des récits parlés ; mais nous ferons observer qu'à force d'avoir été répétées,, ces traditions ont pris une allure consacrée et pour ainsi dire officielle. Les conteurs ne répètent pas seulement les mêmes faits dans le même ordre ; ils se servent^ le plus souvent, des mêmes expressions, et leur narration n'a aucune des incertitudes ni des aventures de l'improvisation; c'est plutôt une sorte de récitation diversement accentuée, mais toujours un peu monotone, que l'on prendrait, à quelques pas, pour une lecture (1).

(1) Ceci semble contredire ce que nous avons avancé précéclemment de la variété des détails donnés par les différents auteurs. Cette variété existe réellement, mais se borne babituellement à un certain nombre de /"ormes. Chaque récit a une douzaine de manières d'être représenté (plus ou moins), et il donne lieu ainsi à une douzaine à'écoles. Les conteurs de la même école ont la même forme apprise et traditionnelle : mais les écoles différent essentiellement entre elles.

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Ces conteurs se partagent en deux classes distinctes : les Discrevellerrs^ ou conteurs sérieux, qui commencent toujours par le signe de la croix, mettent une sorte de solennité dans leur débit, et ne mêlent que très-rarement au récit leurs idées personnelles; et les Marvaillierrs ^ ou conteurs gais, qui^ bien que répétant aussi un thème appris, y introduisent, assez souvent, leurs propres inspiralions.

Nous avons intitulé notre livre le Foyer Breton^ parce que c'est réellement sur l'âtre de nos paysans, devant leur feu de landes ou d'algues marines, que nous avons écouté les récits qui le composent. Ces souvenirs du pays, nous les renvoyons au pays, qui, nous le craignons, les aura bientôt oubliés tous r Souvent déjà, quand des Bretons plus jeunes arrivent du vieux duché et que nous essayons de les interroger sur les croyances et les coutumes de notre enfance, nous les voyons s'étonner, ne pas comprendre et interroger à leur tour! Ainsi les traditions meurent, même sur le sol de granU qui semblait devoir communiquer son immuàbilité à tout ce qu'il produit, et le génie moderne a vaincu

la ténacité proverbiale a des durs enfants de T Armer. » Dans ce naufrage du passé, nous tâchons au moins de sauver la poésie, trop heureux si notre livre pouvait devenir jamais ce qu'il voudrait être, c'est-à-dire les Mille et une nuits de la Bretagne,

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