LA FERME DES NIDS
Regardez l'enfant qu'une folle ronde emporte : ivre déplaisir, il tourne, il chante, il bondit!... et, tout à coup, au milieu même de son transport, vous le voyez s'arrêter ; il abandonne les mains de ses compagnons de jeux, il s'éloigne; il va, au coin le plus reculé, se reposer un instant de sa joie, et chercher un peu de silence et d'obscurité.
Ce besoin de l'enfant, qui ne l'a éprouvé dans le mouvement du monde? Qui n'a voulu parfois, comme lui, dégager sa main de la ronde humaine
(i) Ker-neïs, de ker, ville, et neïs, nids. Plusieurs familles bretonnes portent encore ce nom.
et s'en écarter, non par tristesse, mais par lassitude; pour se reconnaître et donner à son ûine le temps de reprendre haleine?
C'est surtout dans la jeunesse que s'éveillent ces désirs subits de solitude. Au milieu du tourbillon bruyant de l'action, nous entendons s'élever parfois en nous-mêmes des voix secrètes; et saisis d'une subite langueur, nouslaissons tomber la plume, le pinceau ou l'épée, pour aller écouter ces voix à l'écart. Heureux âge où l'on enlève sa fantaisie du milieu de la réalité comme une maîtresse dont le monde nous séparait, et où l'on va vivre quelques jours avec elle, au penchant des prairies et sous le ciel étoile ! Heureux surtout, si l'on pouvait s'oublier plus longtemps dans ces retraites enchantées, et si l'on n'en était pas bientôt arraché par cette lugubre ^isileuse qui marche toujours armée de chaînes et de carcans : la nécessité !
Je garde encore au nombre de mes plus doux souvenirs un de ces exils volontaires à Kerneïs {la Ferme des Nids), dans le pays de Tréguier. Je n'y avais été conduit ni par ennui, ni par suite d'espérances déçues; j'y venais l'esprit libre, le cœur con-
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tent, et sans autre but que do donner de l'espace à la folle du logis.
Cependant, comme une pareille intention, loyalement avouée, n'eût été crue de personne^ je m'abstins d'en parler, et je me décidai à un mensonge pour ne pas être accusé de mentir. Prétextant donc une subite passion de chasse, je partis muni de tout l'attirail meurtrier qui devait expliquer et justifier mon séjour à la Ferme des Nids.
Celle-ci était située dans l'arrondissement de Guingamp, à peu de distance de Bourbriac. Elle avait sans doute été habitée autrefois par un de ces gentilshommes-laboureurs qui conduisaient la charrue l'épée au côté, et siégeaient, en sabots, aux. états de la province; mais le temps et l'abandon avaient ruiné le vieux manoir, de sorte que ses débris s'étaient insensiblement transformés en bâtiments d'exploitation. Il ne restait de l'édifice primitif qu'un seul pavillon, dont le toit fléchissant et les nuu's étançonnés accusaient l'état critique; il se composait de deux chambres tapissées de toiles d'araignée et meublées d'un lit, d'une tabie et d'un escabeau. C'était là que le nouveau propriétaire
venait passer quelques jours chaque année pour recevoir ses fermages, chasser son gibier et surveiller ses plantations.
e l'avais plusieurs fois accompagné dans ces campagnes (comme il appelait ses séjours à Kerneïs), de sorte que je connaissais le pays et la famille du fermier. Cette famille se composait du chef de la maison, Antonn Gorou, travailleur infatigable quoique déjà sur l'âge; de sa femme Glauda, plus vieille que lui de quelques années ; de leur fille Margaridd et d'un garçon appelé Gleménçz. Ce dernier habitait ordinairement Guingamp,oùil étudiait pour la prêtrise; mais, lors de mon arrivée, il se trouvait, par hasard, à Kerneïs. Il y avait, en outre, à la ferme, un jeune Kernewodd idiot chargé de garder les' moutons sur !es landes. Antonn Gorou, qui l'avait recueilli un soir d hiver, sur la route, presque nu et à demi mort de faim, n'avait pu en obtenir aucun renseignement sur ses parents, et lui-même ne se connaissait d'autre nom que le sobriquet méprisant de Lavs^ik (1).
({) Petite vermine. C'est le surnom donné à la plupart des petits mendiants.
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Tous les habitants de la ferme nie firent bon accueil, et je fas bientôt établi dans le pavillon en ruines, que l'on appelait la chambre du maître. La vieille Glaudase chargea de mon ménage, tandis que Margaridd, qui avait la surveillance de la laiterie et du poulailler, devait me nourrir.
Après m'être ainsi assuré, selon la formule antique, le feu et l'eau, ]e songeai à prendre possession de ma solitude.
Placé sur le penchant de la vallée, Kerneïs était environné d'un labyrinthe de bosquets, de taillis et de haies vives, auquel il devait sans doute son nom de Ferme des Nids. Céiali comme un enchaînement de clairières qui morcelait la vallée en mille retraites encadrées de feuillages, ayant chacune son coin de ciel, que teignait une nuée ou qu'éclairait une étoile. Cette disposition créait pour ainsi dire autant de petites solitudes dans la grande solitude. A dix pas de la ferme, on ne voyait déjà plus rien que les arbres, et l'on n'entendait que les oiseaux gazouillant sous les feuilles. C'était seulement lorsque l'on se dirigeait versia montagne que l'horizon commençait à se découvrir et 1;« vue à s'étendre. Mais quoi-
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que moins restreinte, la perspective restait alors aussi sauvage. Au-dessous des landes tachetées de genêts fleuris, se déroulaient d'agrestes campagnes entrecoupées de bois et de pâtures. De loin en loin seulement, quelques légères fumées qui s'élevaient du milieu des arbres, quelques mugissements de vachps égarées dans les herbages, quelques champs de blés d'un vert plus régulier et plus ondoyant, avertissaient l'œil de la présence des hommes.
Ce. fut dans ce riant désert que je donnai la volée à mes fantaisies. Je quittais la ferme dès le matin avec un livre que j'étais quelquefois ]:)lusieurs jours sans ouvrir, et je me lançais, au hasard, dans les sentiers ombreux. J'eus bientôt pris ainsi connaissance de tout mon domaine, et je m'occupai alors de faire un choix.
L'attrait de la nouveauté épuisé, il se trouva que foutes ces retraites me devenaient indifférentes, sauf une seule , qui n'était pourtant ni la mieux exposée, ni la plus fleurie. D'où venait cette préférence? Je ne pensai point à me le demander alors, et, maintenant, je me le demanderais en vain. Qui peut lire <ians le mystère des afïeclions humaines? Quel
souffle les allume, quel souftle les éteint ? Le cœur de l'homme ressemble aux lacs pleins de courants sans qu'on y voie de pentes, et toujours agités sans qu'on y entende le vent !
Le lieu que j'avais choisi pour retraite habituelle à la Ferme des Nids était un de ces étroits vallons appelés kans (1) dans le pays, espèces de ravins verdoyants que leur forme et leur nom feraient prendre pour les lits de quelques ruisseaux taris. Une fontaine, qui sourdait au niveau des herbes, l'arrosait dans toute sa longueur. Il était fermé d'unehaie de prunellier entremêlé de clématites sauvages et de troènes; près de la source, une touffe d'aubépines formait un toit parfumé. C'était là quej'allaism'asseoir et que je m'oubliais des heures entières dans mes rêveries. Je n'étais point encore alors ouvrier en livres,je n'avaispas attelé mon imagination à la meule du journalisme; elle m'appartenait tout entière; j'en disposais comme de ces fleurs des champs que l'on tresse et que l'on effeuille pour le plaisir d'un
(1) Kan veut dire canal : c'est ce que les Écossais appellent glen.
instant. Je pouvais inventer mille romans dont j'étais à la fois le héros, le poëte et le public. Mon ravin servait de théâtre !... c'était laque je faisais agir et T)arler mes personnages. Je marquais leur place sous les buissons fleuris, je les voyais marcher sur l'herbe fine , j'entendais leurs voix entrecoupées par les chants de la fauvette et du bouvreuil ! Que d'églogues charmantes ainsi commencées ! que de vagues poèmes interrompus et repris! que de robes blanches, que de doux regards, que de blondes chevelures entrevues parmi ces herbes et ces feuillages ! L'Arioste parle d'un monde où les fous peuvent aller chercher leurs raisons égarées; moi, j'avais trouvé là le monde où s'étaient envolés tous mes fantômes de jeunesse. Aussi, comme je prolongeais ces visions enchantées ! Parti le matin de la ferme, je n'y rentrais souvent qu'à la nuit, épuisé de fatigue, mais encore tout occupé de mes chimères et le cœur gonflé d'un attendrissement joyeux.
Là, je retrouvais d'autres sensations moins enivrantes qui me reposaient. Ma soirée se passait à la ferme, où j'écoutais les entretiens de la famille et les contes du foyer. Comme tous les jeunes gens arra-
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elles à la charrue pour devenir prêtres, Cleménçz avait subi une transformation dont nous avons ailleurs expliqué les causes (1 ) . A ces rudes manières de paysan avaient succédé des habitudes plus douces. Aidé par l'étude, son esprit était devenu souple et compréhensif, en même temps que le repos exaltait la tendresse de ses instincts. Ce développement moral et intellectuel avait encore agrandi l'intervalle qui le séparait de ses vieux parents, et eût rendu son isolement complet s'il n'eûl trouvé sa sœur pour le comprendre.
La culture manquait pourtant à Margaridd ; mais elie était femme, elle était jeune, et n'avait que son frère àqui elle pût parler. Que celui-ci se fût trouvé semblable aux autres jeunes gens du pays, et Margaridd fût restée semblable aux autres jeunes filles ; mais il avait d'autres habitudes, et, avec la souplesse de son sexe et de son âge, elle voulut les avoir pour vivre comme lui et avec lui !
Le premier effet de ce désir fut d'engager la jeune fille à apprendre à lire. Cleménçz lui donna des
(!) Voir les Derniers Bretons, chap. III, Pays de Tréguier.
leçonsjusqu'au moment où il partit pourGuingamp : alors, elle continua avec un de ces maîtres ambulants qui vont de ferme en ferme apprendre la croix de Dieu et le catéchismo aux enfants , moyennant cinq sous par mois, une poignée de lin chaque année, et des sabots neuf à Noël. Mais, que ce fut la faute du professeur ou de l'écolière, les progrès de Margaridd avec le vieux Cuiller avaient été peu sensibles, et le Kloarek l'avait trouvée, à son retour, presque au même point qu'à son départ ; aussi avait-il repris son enseignement, qui avait lieu le matin dans le courtil et le soir près de l'âtre.
J'assistais ordinairement à cette dernière leçon , toujours suivie de causeries, de chants et de récits. Margaridd merépétaitlas sônes du pays de Tréguier, et Cleménçz racontait des traditions,' interrompues de loin en loin par une courte réflexion d'Antonn Gorou ou par un cri admiratif de l'idiot. Parfois le cercle s'agrandissait du maître d'école Cuiller, vieillard railleur qui avait blanchi dans la sujétion et la misère, en gardant sagaieté, ou de quelque chercheur de pain (I) attarde qui gagnait Bohoa. Alors
(1) MoiH donné en Brelafjnc aux mendiants : /lias/certara.
les récits devenaient plus nombreux et plus variés. Cuiller, enhardi par le vin de feu emprunté à ma gourde de voyage, racontait librement les aventures de Moustache (1), et le mendiant passait en revue les traditions de tontes les paroisses comprises dans sa tournée. C'était tantôt l'histoire d'Azénor, renfermé dans la tour de Château-Laudren; tantôt celle de la Pierre hornale que l'on voit encore à Coëtmieux ; mais surtout les souvenirs de la Lew-Dréz ou Lieue de grève, théâtre favori des merveilleuses aventures. Là avait existé autrefois une cité opulente, maintenant ensevelie sous les dunes. Tous les ans, à la Toussaint, s'ouvrait, dès le premier coup de minuit «ne porte qui conduisait à une salle éclairée où se trouvaient les trésors delà ville morte; mais au dernier tintement de l'horloge, les lumières s'éteignaient, la porte se refermait avec un grand bruit et tout restait clos et obscur jusqu'à l'année suivante. Des hommes trop hardis: à connaître ce que Dieu veut leur cacher avaient plusieurs fois tenté de pé-
(1) Voir les Derniers Bretons, chap. III, Pays de Tréguier.
nétrer jusqu'à la salle lumineuse, et aucun n'en
était revenu.
A ces traditions fantastiques s'en mêlaient d'autres empruntées aux légendes , mais remaniées par le génie populaire. De ce nombre s'en trouva une appartenant à la Cornouaille, et dont le souvenir m'est resté d'autant plus vif qu'elle donna lieu à une des scènes les plus étranges dont j'aie été jamais témoin. Je veux parler de la tradition de Comorre que l'on verra plus loin.
Elle nous fut racontée par un mendiant qui arrivait de Gourin, après avoir parcouru toute la montagne. Lawik était accroupi sur la pierre du foyer, où il se balançait en chantonnant tout bas , selon l'habitude des idiots. Il n'avait point d'abord écouté le conteur, mais insensiblement son attention parut s'éveiller. Il se tut , cessa de se balancer et leva la tête. Ses traits exprimèrent une sorte d'étonnement, puis une intelligence subite. Il se redressa en battant des mains avec un cri de joie et répétant les noms des principaux personnages de la tradition : il avait évidemment retrouvé un récit familier à son , oreille. Le mendiant s'était interrompu , et tous les
auditeurs regardaient Lawik avec surprise ; je voulus lui adresser quelques questions, mais il ne m'entendait pas ; tous les souvenirs d'enfance, évoqués par le conteur, venaient de s'éveiller à la fois dans cette âme obscure , et d'y répandre mille rapides lueurs. Il s'était levé tout droit, les yeux brillants, les narines gonflées, les cheveux flottants, et il continuait le récit du mendiant en phrases haletantes. Il parlait de Triphyna, de Saint-Veltas, du roi de Vannes , du chien géant, du faucon au collier d'or, puis, s'interrompant tout à coup, il mêlait au récit les images de son passé. II courait autour du foyer en répétant la chanson de la vieille (1) et en se roulant dans la poussière comme les petits mendiants qui parcourent nos routes ; il comptait tout haut le nombre de liards reçus, il les présentait à un maître invisible dont il fuyait les coups avec des cris plaintifs; il murmurait le nom d'une femme qu'il appelait vieille tante; puis, tout à coup , ce nom semblait lui rappeler quelque douleur oubliée , et il s'accroupissait sur l'âtre en sanglotant.
(1) An iai goz è va donc., etc.; c'est la vieille quj osi ma douce, etc.
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Tout cela apparaissait pourtant d'une manière moins nette et moins suivie que nous venons de le dire 3 c'était un chaos de gesîes, de paroles, d'exclamations au milieu desquels jaillissaient seulement^ de loin en loin, quelques révélations plus claires. On devinait le sens général de ce récit bizarre , mais sans en saisir les détails ; on eût cru entendre une improvisation dans une langue étrangère dont on comprenait seulement certains mots et certaines in~ flexions qui nous servaient à supposer le reste.
Cette espèce de crise lucide fut d'ailleurs de courte durée. Au bout de quelques minutes, la clarté subite qui avait illuminé la mémoire de Lawik s'éteignit; sa voix devint confuse, ses mains retombèrent, l'expression de ses traits s'effaça et, s'accroupissant sur l'âtre avec un murmure plaintif, il reprit son balancement et sa sourde chanson.
Cette scène étrange se renouvela plusieurs fois pendant mon séjour à la Ferme des Nids. Éclairé par le hasard sur les moyens de faire revivre les souvenirs de l'idiot , je m'en servis pour savoir de lui ce qu'Antonn Gorou n'avait pu apprendre jusqu'alors. J'aurais beaucoup à dire sur ces interrogations bi-
zarres, si je ne craignais de trop prolonger ces esquisses. J'arrive donc tout de suite à la fin de mon séjour au manoir.
Depuis le retour de Cleménçz à la ferme, le vieux maître d'école avait cessé ses leçons à Margaridd ; mais il les continuait à Lawik , qu'il préparait à la première communion, en lui apprenant ses prières. Un matin, comme j'ouvrais ma fenêtre, je l'aperçus dans la cour avec son élève. Il était assis sous la haie d'aubépines, tandis que Lawik, accroupi à ses pieds, récoutait en jouant avec de petits cailloux polis dans le ruisseau. Sur leurs têtes gazouillait le rouge-gorge, et à leurs pieds gloussaient les poules avec leurs couvées. De l'autre côté de la haie , mais dans le courtil, Cleménçz donnait également une leçon à Margaridd , agenouillée devant lui. Les sureaux en fleurs formaient autour d'eux une sorte de berceau sous lequel bourdonnait trois ruches décorées de laine rouge par la jeune fille pour célébrer l'heureuse arrivée du Kloarek. Ces deux groupes, séparés par une barrière fleurie , formaient un contraste digne du pinceau d'un grand peintre. Les voix qui s'élevaient des deux côtés parvenaient distinctement jus-
qu'à moi ; Margaridd lisait un sône nor.velîeinent imprimé , et l'idiot répétait une prière. li y avait allernativement des pauses de chaque côté du buisson, de sorte que les voix semblaient se succéder et se répondre. Ainsi, quand la voix traînante et inarticulée de l'idiot avait dit :
0 Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne nous arrive... »
La voix vive et timbrée de la sœur de Cleménçz continuait :
« Ne répétez à personne, petits oiseaux, que j'ai pris Herriedd pour ma douce belle ; ne dites pas qu'ïîerriedd est tout mon amour... »
Puis Lawik reprenait ;
« Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; donnez-nous notre pain quotidien... »
Et Margai'idd ajoutait :
« Les cheveux dlîerriedd ont la couleur des feuilles mortes, ses yeux sont aussi bleus que l'air, et son haleine a le parfum du miel... »
Enfm l'enliuit murmurait à demi asso-;; ! :
« Pardonnez-nous nos offenses... ne nous laissez pas succomber à la tentation... »
A quoi la jeune fille répondait d'un accent entrecoupé :
« Pour les cheveux d'Herriedd^ je donnerais toutes les forêts de la terre; pour ses yeux, je donnerais les étoiles ; pour un de ses baisers, je donnerais le paradis. »
Et arrivées là, les deux voix reprenaient ensemble, mêlant, sans le savoir, dans ce chœur étrange, la prière de Thumble chrétien à l'hymne de Tamant avide.
Les leçons finirent pourtant ; le vieux maître d'école se leva pour entrer avec Lawik dans la ferme; mais Margaridd resta sous la tonnelle de sureaux avec son frère. A l'enseignement avait succédé la causerie. Je crus comprendre qu'il s'agissait du prochain départ de Cleménçz. Le maître, dont la maladie Pavait engagé à quitter Guingamp, était rétabli et allait rouvrir sa classe ; le jeune Kloarek ne pouvait prolonger son séjour à Kerneïs sansnuire à ses études et sans retarder, par suite, son ordination. La jeune fille le comprenait et ne pouvaitp our tant se résigner à ce départ.
— Quand vous serez retourné à Guingamp,
disait-elle, que vais-je faire, moi, à la ferme?
— Vous finirez d'apprendre à lire, Margaridd, répondait doucement le Kloarek.
Elle secoua la têle<
— Je n'ai envie de savoir que quand vous êtes là, dit-elle. A quoi bon lire quand il n'y a personne pour prendre sa part de votre plaisir ; vous ne savez pas comme c'est triste d'être seul.
— Comment ne le saurais-je pas, Margaridd, moi qui suis toujours loin de vous?
— C'est vrai ! reprit la jeune fille, qui parut oublier tout à coup son isolement pour penser à celui de son frère; vous n'avez là-bas aucun parent; pauvre malheureux !
— Je m'habitue à être prêtre, répondit Cleménçz ; les prêtres ne peuvent pas vivre comme les autres, Margaridd. L'église est leur ménage et la paroisse leur famille ; il n'y a à mettre chez eux ni une armoire de mariée, ni un berceau d'enfant ; il n'y a place qu'au Christ étendu sur sa croix. C'est devant lui qu'on se couche, qu'on se lève, qu'on prend son repas ! le prêtre n'a pas d'autre ami ni d'autre compagnon.
Bien que cela fût dit sans aucune nuance d'à-
PAYS DE ÏRÉGUIER. 41
niertume, il y avait, sans doute, dans l'accent du jeune homme, quelque chose qui trahissait une oppression secrète, car Margaridd le regarda en s'écriant : — Jésus! Cleménçzjvous ne pourrez pas vivre ainsi.
— Pourquoi cela, ma sœur ? demanda-t-il.
— Parce que vous m'avez dit souvent que vous n'étiez jamais plus heureux qu'ici, avec nous tous, reprit Margaridd; parce que vous aimez trop les chrétiens pour ne pas souffrir de vivre seul. Vivre seul ! vierge Marie ! Et quand vous serez triste ! et quand vous serez malade ! C'est impossible, Cleménçz !
— 11 le faut pourtant, Margaridd.
— Non, mon frère, non ; je puis aller avec vous, moi; un recteur a toujours besoin d'une servante, vous me prendrez sans gages; comme ça, je ne vous serai point une charge, et vous n'aurez pas seulement le Christ devant vos yeux ; vous trouverez près de vous quelqu'un pour répondre Amen au Bensdicite.
Le jeune paysan regarda sa sœur avec un attendrissement souriant.
— Pauvre innocente ! dit-il, ce serait une grande
consolation, mais vous vous devez à d'autres qu'à moi ! d'abord aux vieilles gens qui sont ici ; ie père et la mère sont plus proches parents que le frère, Blargaridd.
— Ah! vous avez raison! dit la jeune fille en baissant la tête.
— Puis, continua Clemcnçz, il y a encore un plus proche parent que la mère et que le père.
— Un plus proche parent, répéta Margaridd, qui avait compris, car elle gardait la tête basse ; lequel donc, mon frère?
— Celui qui viendra à Kerneïs par les petits sentiers, qui attendra derrière le pignon que la Pennérèz sorte, et qui apprendra pour elle le nouveau sùne que vous lisiez tout à l'heure.
Et Cleménçz se mit à murmurer le premier couplet en y changeant le nom :
0 Ne répétez à personne, petits oiseaux, que j'ai pris Margaridd pour ma douce belle; ne dites pas que Margaridd est tout mon amour. »
La jeune fille se mit à rire.
— Ceux qui viennent à la ferme ne savent point chanter, mon frère, dit-elle.
PAYS DE ÏRÉGUIER. 43
— En êtps-vons sûre, ma sœur?
— Sûre, Gieiiiénçz, bien sûre! et qui donc chanterait votre sône : le vieux Guiller, peut-être?
— Non, Margaridd, mais le jeune meunier qui est venu dimanche pour la première fois.
— Il n'a parlé qu'à vous, Cleménçz.
— ?ylais il ne m'a parlé que de vous, Margaridd; et vous le savez bien, car vous passiez toujours derrière nous pour écouter.
— Ne dites pas cela, mon frère, s'écria la jeune fille qui rougit : pour Dieu, ne dites pas cela.
— C'est pourtant la vérité, reprit le Kloarek ; et la preuve, c'est que vous m'avez demandé...
— Paix, mon frère, interrompit Margaridd; paix au nom de Dieu ! Songez que le monsieur peut vous entendre.
— Il a entendu, interrompis-je en me penchant. La jeune paysanne leva la tête, m'aperçut à la
fenêtre, et, poussant un cri de surprise, elle s'enfuit toute honteuse derrière les aubépines.
Cleménçz partit le lendemain, et je quittai m.oimême la Ferme des Nids quelques jours après ; mais le jeune Kloarek avait deviné juste pour sa
sœur ; car, lorsque l'année suivante je traversai Kerneïs une dernière fois, elle venait de quitter la ferme pour suivre son mari au moulin de la vallée»