II
chapelle que la main des hommes lui ait jamais élevée. Tout rintérieur est garni de statues d'or ; le clocher, qui est le frère de celui de Kreisker, a été percé de plus de jours que les petites crêpes de Quimper, et l'on trouve près de l'église une fontaine maçonnée dont l'eau guérit toutes les impuretés de l'âme et du corps (1). Notre-Dame de tous les remèdes est un des quatre grands pardons de la vierge Marie en basse Bretagne. Les autres sont à Auray, au bois du fou (2) et à Callot.
C'est à Notre-Dame de tous les remèdes que Mao s'était arrêté pour prier. Mao venait de Loperek , qui est une jolie paroisse entre Kimerc'h et Logoma. Il n'avait plus ni parents ni amis, et son tuteur lui avait mis un frappe-tête (3) à la main avec trois écus
()) Il ne faut pas prendre à la lettre cas exag^érations bretonnes. L'église de Rumeng-ol est remarquable sans être une merveille ; les statues d'or dont il est ici question sont des statues dorées assez grossières, et la flèche de l'église de Rumengol est loin d'êlre comparable à celle de Kreisker, à Saint-Pol de Léon.
(2j Fol-goat, village situé à un quart de lieue de Lesneven.
(3) Pen-god ou penscod; c'est un bâton à tête avec lo'[ucl les Bretons de la Cornouailles se baltenl fort adroilemeat.
d'argent , en lui disant de chercher sa vie dans le pays ou ailleurs.
Après avoir répété , aux pieds du grand autel , toutes les prières que lui avait apprises sa nourrice et le recteur, Mao sortit de l'église pour continuer sa route.
Mais , comme il allait passer l'échalier, il aperçut beaucoup de gens réunis à la porte du presbytère autour d'un mort étendu sur Therbe, et il apprit que c'était un pauvre chercheur de min (1) qui avait rendu l'âiae la veille au soir, et que le prêtre refu sait d'enterrer.
— Était-ce donc un païen ou un malheureux qui avait trahi son baptême? demanda Mao.
— C'était une véritable brebis de Dieu , répondirent tous ceux qui se trouvaient là, et lors même que la faim le pressait , il n'eût pris ni les trois épis , ni les trois pommes que la coutume permet au passant de cueillir.
— Pourquoi donc le recteur lui refuse-t-il Peau bénite et la terre sainte , reprit le jeune garçon.
(1) Klasker; c'est le nom que l'on donne en Bretao'ne aux mendiants, du verbe klaska, chercher.
— Parce que le pauvre Stevan n'a rien laissé pour payer les prières de l'église^ répliquèrent les spectateurs.
— Ayol (1) ! s'écria Mao -, les prêtres sont-ils si durs dans ce pays , qu'ils tiennent la porte de l'église ouverte aux pauvres vivants et refusent de l'ouvrir aux pauvres morts? S'il faut de l'argent , voici trois écus qui sont tout mon bien , mais que je donne de bon cœur pour ouvrir la terre bénite à un chrétien.
Le mauvais prêtre fut averti 3 il prit les trois écus, dit les prières des trépassés en aussi peu de temps qu'en met un cheval de messager à manger son avoine , fit descendre le pauvre Stevan dans un trou de terre, puis alla voir si le cochon de lait qui cuisait pour son dîner était bien rôti des deux côtés.
Quant à Mao , il fit une croix avec deux branches d'if, la planta sur la fosse du pauvre chercheur de pain, et, après avoir répété un Deprofundis, il reprit sa route vers Camfront.
Mais, au bout de quelque temps, Mao eut soif et
(1) Ayol! exclamation signifiant, mot à mot, jmisse ! mais qui s'emploie, le plus souvent, comme une interjection.
faim, et il se rappela qu'il ne lui restait rien de ce que son tuteur lui avait donné pour acheter à boire et à manger. 11 se mit donc à chercher des mûres de bois, de l'oseille sauvage, des prunelles de haies, et , tout en les cherchant , il regardait les oiseaux qui butinaient sur les buissons, et il se disait à luimême :
— Ces oiseaux-là sont plus heureux que les êtres baptisés; ils n'ont besoin ni d'auberges, ni de bouchers, ni de fourniers, ni de jardiniers; le ciel de Dieu leur appartient, et la terre s'étend devant eux comme une table toujours servie; les petites mouches sont leur gibier, les herbes en graine leurs champs de blé, les fruits de l'aubépine ou du rosier sauvage leur dessert j ils ont droit de prendre partout sans payer et sans demander ! Aussi, les petits oiseaux sont joyeux , et ils chantent tant que dure le jour.
iout en roulant ces pensées, Mao ralentissait le pas, et il tlnit par s'asseoir sous un grand chêne où il s'endormit.
Mais voilà que , dans son sommeil, un saint lui
C) LE FOYlU breton.
apparut tout à coup, vêtu d'étoffes brillantes et couronné de l'auréole, et ce saint lui dit :
— Je suis le pauvre chercheur de pain Stevan, à qui tu as ouvert les portes du paradis, en achetant pour son corps une fosse bénite. La vierge Marie , dont j'ai été le fidèle serviteur sur la terre, vient de me faire passer saint, et elle m'a permis de descendre vers toi comme porteur d'une bonne nouvelle. Ne crois plus que les oiseaux du ciel soient plus heureux que les êtres baptisés, car le sang du Fils de Dieu a coulé pour ces derniers, et ils sont les favoris de la Trinité. Écoute donc ce que les trois personnes ont fait pour récompenser ta piété.
Il y a ici près, au-dessus des prairies, un manoir que tu reconnaîtras à sa girouette rouge et verte. Là, demeure un homme noble appelé Tréhouar, qui est père d'une fille belle comme le jour et douce comme un enfant au berceau : va frapper ce soir à sa porte, et dis que tu vtens pour ce quil sait bien; il te recevra, et tu comprendras de toi-même le reste. Souviens-toi seulement que si tu as besoin d'airie. il faudra dire ;
PAYS DE COiUNOUAILLES. 7
îloadiant rnorl, accours, accours, Car je suis ici sans secours (1).
Après ces mots, ie saint disparut, et Mao se réveilla.
Son premier soin fut de remercier Dieu de la protection qu'il lui envoyait, puis il se dirigea vers les prairies, afin de chercher le manoir. Comme la nuit commençait à venir, il eut d'abord de la peine à le trouver ; mais il aperçut entin une volée de pigeons et il les suivit, sûr qu'ils ne pouvaient le conduire qu'à une maison noble.
fl finit en effet par apercevoir la girouette rouge et verte qui se montrait au-dessus des arbres chargés de cerises noires ; car là se trouve leur véritable pays. Ce sont les paroisses de la montagne qui envoient toutes les merises que l'on voit étalées sur la paille, aux Pardons du Léonnais, et que les amoureux emportent^ pour lesPennérèz, dans leurs grands chapeaux de castor.
Mao traversa la pelouse plantée de noyers, alla frappera la plus petite porte du manoir, et dit, selon l'ordre du saint, qu'il venait pour ce que Von savait.
Le gentilhomme fut aussitôt averti. Il arriva en
(1) Aman, aman, clasker inaro, lîai,' iJisicouf gwnçz nie a zo.
branlant la tête, car il était vieux et malade, mais appuyé sur sa petite-fille qui était jeune et fraîche ; si bien qu'à les voir, on eût dit un mur en ruines soutenu par un chèvrefeuille fleuri.
Tous deux firent entrer le jeune homme avec de grandes politesses; on lui présenta un tabouret de tapisserie près du fauteuil du grand-père, et on lui servit du cidre doux, en attendant le souper.
Mao était bien étonné de voir la manière dont iî était reçu et bien heureux de regarder la jeune fille qui préparait tout> en courant et en chantant comme une alouette. A chaque regard il la trouvait plus jolie, et son cœur battait comme une horloge.
— Hélas ! pensait-il, celui-là seulement aura droit de se dire heureux qui pourra causer avec la Pennérèz du manoir derrière le pignon (1).
Enfin, quand le souper fut achevé, le grand-pere fit tout desservir par Liçzenn (c'était ainsi que se nommait la jeune tille), et il dit à Mao :
(1) C'est derrière le pignon que les amants se donnent rendez-vous, parce qu'il n'y a point de fenêtres de ce côté, et qu'ils ne peuvent, par conséquent, être observés; de là l'expressiou causer derrière le pignon, pour faire la cour.
PAYS DE COUNOUAILLES. 0
— Nous vous avons traité de notre mieux et selon notre fortune, jeune homme, mais non pas selon noire désir, car la maison des Tréhouar est depuis longtemps frappée d'une grande plaie. Autrefois, on comptait ici jusqu'à vingt chevaux et jusqu'à quarante vaches; mais le démon s'est rendu le maître des écuries et des étables; vaches et chevaux ont disparu l'un après l'autre, et autant de fois qu'on les a remplacés, jusqu'à ce que j'y aie mis mon épargne entière. Toutes les prières pour conjurer l'esprit destructeur ont été inutiles -, il a fallu se soumettre , et , faute de bétail, mon domaine reste maintenant en friche. J'espérais en mon neveu Matelinn qui est allé faire la guerre de France ; mais, comme il ne revenait pas, j'ai fait publier dans le pays, au prône et partout, que l'homme qui pourrait délivrer le manoir épouserait Liçzenn et aurait mes biens après moi. Ceux qui sont venus jusqu'à présent et qui ont veillé dans l'écurie ont disparu comme les vaches et les chevaux; je prie Dieu que vous soyez plus heureux.
i^ïao, que le souvenir de sa vision rassurait contre le danger, répondit qu'avec la grâce de la vierge
dO LE FOYER BRETON.
Marie, il espérait triompher du démon caché. Il demanda ensuite du feu pour conserver ses membres agiles, prit son frappe-tête et pria Liçzenn de le nommer dans sa prière.
L'endroit oii on le conduisit était un grand appentis partagé en deux parties pour les vaches et pour les chevaux -, mais tout était vide, et les araignées avaient filé leurs toiles sur les râteliers.
Mao alluma un feu de genêts sur les grandes pierres qui servaient de pavé et se mit en prières.
Au premier quart d'heure, il n'entendit que le pétillement de la flamme ; au second quart d'heure il n'entendit que lèvent qui sifflait tristement à travers la porte fendue ; au troisième quart d'heure, il n'entendit qiie le petit marteau de la mort qui retentissait dans les charpentes (1 ); mais au quatrième quart d'heure, un bruit sourd résonna sous le pavé, et, au bout de l'édifice, dans le coin le plus sombre, il vit la plus grande pierre se lever lentement et la tête d'un dragon sortir de terre : elle était grosse
(1) Morsolik an arikou; c'esî le nom que l'on donne à larlison, insecte qui s'engendre dans les vieilles charpentes, tt y fait entendre un petit frappement légulier.
ecmme une huche à mettre le froment, plate comme celle d'une vipère, et tout autour du front, brillait une ligne d'yeux de différentes couleurs.
L'animal posa deux pattes à griffes rouges sur les bords du pavé, regarda Mao et quitta son trou avec un sifilement.
A mesure qu'il s'avançait, on voyait se dérouler son corps couvert d'écailles qui sortait de dessous la pierre comme un gros câble de la cale d'une gabare pontée.
Bien que le jeune garçon eût du cœur, il sentit le iroid lui venir dans les veines, et, comme l'haleine du dragon le frappait déj à, il s'écria :
Mendiant mort, accours, accouis, Car je suis ici sans secours.
Au même instant, la figure lumineuse de celui qu'il appelait se montra à ses côtés.
— Ne crains rien, dit-elle; les protégés de la mère de Dieu prévaudront toujours contre les monstres de la terre.
En parlant ainsi, Stevan étendit la main, prononça quelques paroles qu'on apprend au Ciel, et, à Fin-
stant même, le dragon tomba sur le côté, frappé de mort.
Le lendemain, quand le soleil fut levé, Mao alla éveiller tous les gens du manoir et les mena aux écuries ; mais, à la vue de l'animal trépassé, les plus hardis reculèrent de dix pas.
— N'ayez aucune crainte, leur dit le jeune homme; la vierge Marie m'a assisté, le monstre qui dévorait le bétail et leurs gardiens n'est plus qu'une chair sans vie. Allez chercher des cordes, et traînez-le, de cet endroit, dans quelque pierrière abandonnée.
On fit ce qu'il ordonnait, et, quand le dragon eut été retiré de sa tanière, le corps entier faisait deux fois le tour de l'aire h battre le blé noir (1).
Le grand-père, heureux d'être délivré d'un ennemi si dangereux, tint la promesse qu'il avait faite à Mao et lui donna Liçzenn en mariage. La jeune Pennérèz fut conduite à l'église de Camfront, le bras gauche entouré, selon l'usage, d'autant de galons d'argent qu'elle recevait de mille livres en dot, et la tradition rapporte qu'elle en avait dix-huit.
(1) Dans cerlaines fermes, il y a une aire paiticuliére et plus pelile pour ballre le blé noir
Une fois devenu son mari, Mao acheta du bétail, loua des serviteurs, elles terres du manoir acquirent bientôt plus de valeur qu'elles n'en avaient jamais eu. Ce fut alors que le grand-père alla recevoir de Dieu sa récompense, laissant tout le bien aux jeunes mariés.
Ceux-ci étaient plus heureux qu'aucune autre créature baptisée, si heureux, que chaque soir ils ne trouvaient rien à demander à Dieu et ne pouvaient que le remercier; mais, un jour qu'ils allaient se mettre à table, pour souper avec leurs serviteurs , voilà qu'une servante fait entrer un soldat d'une si grande taille, que sa tête touchait aux poutres, et Liçzemi reconnut son cousin Malelinn. Il arrivait de la guerre de France pour épouser la Pennérèz, et, venant d'apprendre ce qui s'était passé pendant son absence, il en avait ressenti une grande rage; cependant, il ne le montra pas aux jeunes mariés, car c'était un cœur masqué.
Mao, qui ne se doutait de rien, le reçut avec toutes sortes de caresses : il lui servit ce qu'il y avait de meilleur au manoir, lui fit préparer la plus belle chambre et parcourut, en sa compagnie, toutes
les terres qui étaient couvertes de moissons. Mais, plus Matelinn trouvait les lins grands et les blés fournis, plus il s'irritait de ne pas avoir à lui toutes ces choses, sans parler de sa cousine Liçzenn qu'il trouvait encore plus jolie qu'autrefois. Un jour donc, il engagea Mao à chasser sur les dunes de Logonna, et il le conduisit dans une bruyère éloignée où il y avait un moulin à vent abandonné, contre lequel on avait entassé des fascines de landes pour le fournier de Daoulas : arrivé là, il tourna les yeux vers le côté de Camfront, et il dit tout à coup au jeune homme :
— Sang du diable! j'aperçois d'ici le manoir, iL\cc sa grande cour.
— Où cela? demanda Mao.
— Derrière ce petit bois de hêtres ; ne voyezvous pas les fenêtres de la grande salle?
— Je suis trop petit, objecta Mao.
— Sang du diable! vous avez raison, s'écria Matelinn, et c'est grand dommage, car j'aperçois ma cousine Liçzenn dans le petit préau, près du jardin.
— Est- elle seule?
PAYS DE COUKOUAILLES. 15
— Non ; elle cause avec des geutilshommes qui lui parlent à l'oreille.
— Et que fait Liçzenn?
— Liçzenn les écoute en roulant le ruban de son tablier.
Mao se haussa sur la pointe de ses souliers.
— Ah ! que je voudrais voir, dit-il.
— Sang du diable ! c'est chose facile, répliqua Matelinn ; vous n'avez qu'à monter au haut de ce moulin, et vous serez plus grand que moi.
Mao approuva le conseil et monta la vieille échelle. Lorsqu'il fut arrivé au haut, son cousin lui demanda ce qu'il voyait.
— Je ne vois que des arbres qui paraissent aussi î^rès de terre que le blé de deux mois, répondit-il, et des maisons qui me semblent aussi petites que les coquillages restés à sec sur la grève.
— Regardez plus près, reprit Matelinn.
— Plus près, je ne vois que la mer avec des barques qui rasent l'eau comme des goélands.
— Plus près encore, continua le soldat.
— Plus près encore, c'est la lande en fleur et la bruyère rose.
i6 LE FOYER BRETQ:;,
— Mais au-dessous de vous?
— Au-dessous de moi ! cria Mao épouvanté ; au lieu de l'échelle pour descendre Je vois des flammes oui vont me dévorer !
Et il voyait bien, car Matelinn avait retiré l'écliellc et mis le feu aux fascines entassées ; si bien que le vieux moulin était au milieu d'une fournaise.
Mao supplia vainement le géant de ne pas le laisser périr d'une manière si cruelle ; celui-ci tourna le dos et se mit à descendre la dune en siflïant.
Alors le jeune homme, se sentant déjà près d'étouffer, répéta l'invocation:
Mendiant mort, accours, accours, Car je suis ici sans secours.
A l'instant môme le saint parut, tenant à la main droite un arc de pluie, dont un bout trempait dans la mer, tandis que l'autre répandait une épaisse rosée, et à la main gauche l'échelle de Jacob qui réunit la terre au ciel. L'aie de pluie éteignit l'incendie; puis, Mao se servit de l'échelle pour descendre, et il regagna le manoir sans avoir souffert aucun dommage.
A sa vue, Matelinn fut saisi d'étonnement et d'épouvante; sûr que son cousin allait le dénoncer aux juges, il courut chercher ses armes et son cheval do bataille ; mais, comme il allait sortir de la grande cûur, Mao s'approcha et lui dit :
— N'ayez aucune crainte, cousin -, car nul homme sur terre ne saura ce qui s'est passé à la lande de Daoulas. Votre cœur était malade de ce que Dieu nvavait donné plus de prospérité qu'à vous ; je veux guérir votre cœur. A partir d'aujourd'hui, tant que je vivrai, vous aurez droit à la nioitié de tout ce qui m'appartiendra, sauf ma plus aimée Liçzenn. Allez donc, cousin, et n'ayez plus de mauvaises pensées contre moi.
L'acte de cette convention fat dressé par le notaire, selon les usages, et Matelinn reçut, chaque mois, la moitié de tout ce que produisaient les champs, la basse-cour et les étables.
Mais cette générosité de Mao n'avait fait qu'augmenter le venin de son cœur, car les bienfaits que l'on ne mérite pas ressemblent au vin que l'on boit sans soif; ils ne donnent ni joie ni profit. Il ne voulait plus faire mourir Mao, parce que^ lui mort, il
perdait la part donnée dans son bien ; mais il le liaïssait comme le loup en cage hait le maître qui le fait vivre.
Ce qui augmentait encore sa colère, c'est que tout se tournait en prospérité pour son cousin; il ne lui avait manqué jusqu'alors, pour être tout à fait heureux, qu'un enfant^ et Liçzenn mit au monde un fils beau et fort qui naquit sans pleurer. Mao fit avertir tous les hommes nobles, à plus de cinq lieues à la ronde, en les priant de venir au repas du baptême: il en arriva de Braspars, de Kimerc'h, de Loperec, de Logoma, du Faou, d'Irvillac et de Saint-Eloi; tous montes sur des chevaux bien équipés et ayant, en croupe, leurs femmes ou leurs filles. Le baptême d'un prince de Gornou ailles n'eût pas attiré plus de gens de bonne maison.
Tout le monde se trouvait réuni devant le manoir, et Mao était venu chercher le nouveau-né dans la chanjbre de Liçzenn avec ceux qui devaient le tenir sur le baptistère et ses meilleurs amis, quand Mateiinn se présenta à son tour, ayant une joie de traître sur la face.
A son entrée, la mère malade fit un cri; mais lui,
PA\S DE CORNOUAILLES. io
s'approcha en pliant les épaules, et, après l'avoir complimentée, il la remercia du présent qu'elle lui avait fait.
— Quel présent? demanda la pauvre femme Honnée.
— Ne venez-vous pas d'ajouter un nouveau-né à la richesse du cousin ? dit le soldat.
— C'est la vérité, répondit Liçzenn.
— Un acte sur vélin me donne droit à la moitié de tout ce qui appartiendra à Mao, sauf votre bienaimée personne, ajouta Matelinn, et je viens, en conséquence, réclamer la moitié du nouveau-né.
Tous ceux qui se trouvaient là poussèrent un grand cri; mais Matelinn répéta tranquillement qu'il voulait sa part de l'enfant, ajoutant que, si on la refusait, il la prendrait lui-même ; et il montra un grand couteau à dépecer les porcs qu'il avait apporté pour cela.
Mao et Liçzenn eurent beau le prier, à mains jointes et à genoux, de renoncer à son droit, le géant ne répondait qu'en aiguisant la lame sur lî; brochette de fer qui pendait à sa ceinture; enfin, il allait arracher l'enfant des bras de la jeune femme, quand
Mao se rappela tout à coup l'appel au mendianl mort et le répéta tout haut. A peine avait-il achevé, que la chambre fut éclairée d'une lueur céleste et que le saint parut sur un nuage, avec la Vierge Marie à ses côtés.
— Me voici, braves gens , dit la mère de Dieu ; mon fidèle serviteur m'a ftiit quitter le royaume des étoiles pour venir décider entre vous.
— Si vous êtes la mère de Dieu, sauvez l'enfant! cria Liçzenn.
— Si vous êtes la reine du ciel, faite5-moi rendre ce qui m'est dû, ajouta audacieusement Matelinn.
— Écoutez-moi, reprit Marie. Vous d'abord, Mao, et vous, Liçzenn, approchez-vous avec le nouveauné. Jusqu'à présent, je ne vous avais donné que les joies de la vie, je veux faire davantage, et je vous donne les joies de la mort. Vous me suivrez dans le paradis de mon fils, où n'arrivent ni les chagrins, ni les trahisons, ni les maladies. Quant à vous, Goliath, c'est votre droit de partager le nouveau bien qui leur est accordé , et vous mourrez comme eux , mais pour descendre à douze cent cinquante
lieues sous terre (1), dans le royaume du démon. En achevant ces mots, elle étendit la main, et le géant s'engloutit dans un gouffre de feu, tandis que les deux jeunes mariés et leur enfant s'inclinaient l'un sur l'autre, comme une famille endormie, et disparaissaient emportés sur un nuage.
(() C'est là précisément la dislance à laquelle les Bretons placent l'enfer.