LA SOURIS DE TERRE ET LE CORBEAU GRTS
Dans les temps anciens, il y avait à Ergué, en Comouailles, une jeune fille nommée Tinah, qui passait pour la plus belle des six évêchés (2) ; rien qu'à la regarder, les jeunes gens languissaient d'amour ; depuis Ergué jusqu'à Landevennec, on n'entendait chanter, dans tous les moulins, près de tous les fours et à tous les lavoirs (3), que les sônes composés pour Tinah. Les Bazvalenns du pays usaient
(1) Nous n'avons entendu qu'une seule fois celte tradition ; elle nous fut racontée par un vieux douanier nommé Abgrail. Nous n'espérons point avoir conservé la forme de son récit, tour à tour poétique et plaisante; mais elle nous frappa, dans le moment, comme une curieuse exception ; le conteur était, à la fois, un discrevellerr et un rnarvailherr, combinaison fort rare dont nous n'avons vu que peu d'exemples en Bretagne.
(2) Cornouuilles, Léon, Tréguier, Dol, Rennes, Nantes.
(3) Lieux ordinaires de réunion ; c'est là qu'on apprend les chansons et qu'on débite les nouvelles.
leurs souliers de bois sur la route qui conduisait à Rosmadd (c'était l'endroit où demeurait Tinah avec son père et son grand-père). La jeune Pennérèz les renvoyait toujours avec une bonne parole, mais sans promesse; car elle portait plus haut ses espérances.
Enfin, il vint de Quimper un jeune kloarek de famille noble qui, dès le premier coup d'œil, fut ébloui de la beauté de Tinah. Il voulut pourtant résister en pensant à Dieu ; mais celui qui commence à aimer ressemble à ceux qui commencent à se noyer ^ l'amour monte comme l'eau et finit par lui dépasser la tôte (l). Alann fut donc obligé de céder, et il résolut de quitter ses études pour ne plus songer qu'à la belle fille de Piosmadd.
Celle-ci recevait le jeune homme comme elle eût reçu le recteur, lui servant, à chaque visite, du pain blanc et du vin de feu, jusqu'à ce qu'il lui eût demandé à être son mari.
Elle accepta avec joie, car elle avait grand désir
(1) Cette image ne fait que traduire l'expression bretonne aimer éperdument, ]iaret dreist penih mol à mot, aimer par dessus la tête.
d'être une dame et de porter des jupes de soie, comme elle en avait vu aux châtelaines de Kimerc'h. Alann lui donna donc une bague, et elle promit de n'aimer que lui maintenant et toujours.
Mais pendant qu'ils ne pensaient tous deux qu a leur amour, allant les dimanches au Pardon et revenant, le soir, des veillées, en se tenant par le doigt du cœur(l), voilà qu'un homme du pays de Vannes arriva à Quimper avec deux chevaux richement équipés, pour annoncer à Alann que son frère aîné voulait le voir avant de mourir.
Le kloarek, forcé de partir, promit à Tinah de revenir dans trois mois avec le même cœur, et celle-ci jura, de son côté, qu'il la retrouverait telle qu'il l'avait laissée. Tous deux- allèrent entendre ensemble la messe, et firent bénir un cierge qu'ils partagèrent, puis le jeune homme partit pour rejoindre sa famille qui demeurait entre Loudéac et Montfort.
Tinah commença par pleurer; mais elle cessa bientôt, de peur d'avoir les yeux malades; et, comme elle gardait le cœur triste, elle se mit à chan-
fl) Bis ar galon; nom donné par les Bretons au quatrième uoigt, sans doute parce qu'on y place la bague d'alliance.
ter pour se distraire, de sorte que sa tristesse devint, peu à peu, de la joie.
Les jeunes gens que la présence d'Alann avait fait partir recommencèrent, après son départ, à fréquenter Rosmadd. La Pennérèz les recevait comme autrefois avec des airs d'amitié. Elle faisait à l'un tenir sa jument, quand elle la montait pour se rendre au marché; elle recevait du second une baguette de noisetier à écorce sculptée, et laissait le troisième prendre dans sa pochette gauche les noix qu'elle avait reçues du fils du fournier. De cette manière, tous étaient contents sans qu'aucun fut heureux, car le plus favorisé était toujours celai dont Tinah avait besoin pour le moment, et, une fois le service obtenu, elle le laissait là en. l'appelant tout bas Jean le Veau ( I ) .
Cependant le kloarek n'avait encore donné aucune nouvelle, et la jeune fille commençait à trouver que trois mois étaient bien longs, lorsque vint la fête de juin.
C'était encore le temps des anciens usages . tous
(!) lann ar lue; imbécile.
les jeunes gens et toutes les jeunes filles, non mariés, depuis seize ans jusqu'à trente, se réunissaient ce jour-là sur une lande, près d'une ville de korigans (1), pour danser librement loin des yeux de leurs parents. Les jeunes tilles portaient à leurs justins du lin en fleurs, et les jeunes garçons, à leurs chapeaux, des épis verts. Au moment d'entrer en danse, chaque amoureux prenait son amoureuse par la main^ il la conduisait au grand dolmen, tous deux y déposaient fleurs et épis, et ils étaient sûrs de les retrouver aussi frais à l'heure du départ s'ils avaient été fidèles (2).
(1) Nom donné par les Bretons aux pierres druidiques, à cause des korigans ou nains qui les habitent.
Les monuments de ce genre sont très-frequents en Bretagne ; ils se composent ûe dohnens ou. dol-maëns (tables de pierre) que l'on croit avoir servi d'autels aux druides ; de men-hirs (pierres longues) qui se-mblent avoir été, comm les croix chrétiennes, des objets d'adoration et des signes de sépulture; de baraws et de galgals (buttes de terre ou d" pierre) ayant eu la même destination ; de rollers (pierres roulantes ou branlantes) destinées à certaines épreuves; enfin, de krom-leac'hs (lieux en rond) espèces d'enceintes où se célébraient certaines cérémonies particulières.
(2) Cet usage de la fête de juin existe encore dans les montagnes de Cornouailles et dans quelques paroisses du pays de Vannes.
PAYS DE CORNOUAÏLLES. 27
Tinah vint avec les autres, portant à son doigt l'anneau de promesse, et sur son cœur, le bouquet de fleurs de lin; mais, comme tous s'avançaient deux à deux vers la table de pierre, voilà qu'elle aperçut près d'elle un jeune étranger habillé de velours et qui lui tendait la main.
— Pardon, monsieur le gentilhomme, ait- elle étonnée, je ne vous avais pas vu et j'ignore ce que vous demandez.
— Je demande, répondit l'étranger, à déposer un épi vert près du bouquet de la Pennérèz.
Tinah éclata de l'ire.
— Par la vertu (!), s'écria-t-elle, celui-ci ignore sans doute que je suis la fiancée d'Alann ; le gentilhomme a dû entendre dire aux vieillards qu'il y avait trois choses impossibles même à Dieu : aplanir Baspars, arracher les rocs de Berrienet déraciner les fougères de Pougé; mais il y en a encore une quatrième, qui est justement celle qu'il demande (2).
(1) Vertus ! exclamation brelonne.
(2) Le proverbe breton est d'une énergique concision :
Compeza Brasparz, divegiia Derrien ha diradeana Plougé. A zo tri zra irapoçzubl da doué.
L'étranger n'ajouta rien dans le moment, sinon pour offrir à Tinah d'être son danseur ; mais, après le premier branle, comme il vit qu'elle prenait plaisir à ses cajoleries, il lui dit :
— Si la Pennérèz ne veut pas d'un épi vert près de son bouquet, je puis mettre, sur le dolmen, un épi d'argent, car mon père m'a laissé en héritage assez de terres pour occuper trois charrues et trois attelages.
— Alann aussi est riche et il ne me refusera rien répondit Tinah.
Lorsqu'ils eurent encore dansé un peu de temps, l'étranger reprit :
— Outre les champs que mon père m'a laisses, j'ai, de l'héritage de ma mère, deux forêts où j'occupe toujours douze charbonniers et autant de cordonniers en bois (1); au lieu d'un épi d'argent, je pourrai mettre sur la table de pierre un épi d'or.
— Je ne vous écoute pas, répondit Tinah troublée, c'est ainsi que le serpent parlait à notre première mère.
{\) JJotawér prénn. C'est ainsi que les Bretons désignent les saboliers.
Tous deux firent encore un tour de danse, .t le gentilhomme reprit :
— Je n'ai parlé à la Pennérèz que de la terre labourée et des forêts; mais j'ai encore reçu de mon oncle des prairies où l'on met au vert tous les ans cent génisses et autant de poulains. Aussi , à l'épi d'argent et à l'épi d'or, puis-je ajouter un épi de diamants.
Cette fois Tinah répondit :
— Taisez-vous , car vos paroles perdraient mon âme.
Mais l'étranger continua à parler tout bas de ce qu'il voulait donner à sa plus aimée. Elle devait avoir une robe faite par Dieu lui-même, un palais tel qu'aucun être vivant n'en pouvait habiter et où elle serait l'égale des plus grandes reines.
Tinah ne put résister à de telles promesses. Elle donna au gentilhomme son bouquet, son anneau et jusqu'à la moitié du cierge bénit dont Alann avait l'autre part.
Puis, comme la nuit était venue , elle se laissa conduire loin de la lande, vers la demeure qu'il lui avait promise.
Mais, à mesure qu'ils avançaient, le ciel devenait moins clair ; à chaque détour du chemin , on voyait mourir une étoile, si lien que tout finit par devenir noir autour d'eux. Ils entendaient seulement , dans l'ombre , un chant triste , et Tinah crut reconnaître l'oiseau de la mort !
Alors elle eut peur, et elle dit à son conducteur :
— Yoilà longtemps que nous marchons, et je ne vois encore devant nous qu'un échalier de pierre (i) qui ressemble à ceux des cimetières.
— C'est la cour d'entrée de ma demeure, répondit le gentilhomme.
Tinah passa l'échalier, puis s'arrêta de nouveau et reprit:
— Je vois une croix comme celles que l'on élève sur les routes pour marquer la place des meurtres.
— C'est la girouette de mon toit , répondit l'étranger.
Tinah passa plus loin et s'arrêta une troisième fois.
(1) TremeVaén. Les aulres échalicrs s'appellent pasenn.
— On dirait qu'il y a là , sous nos pieds, une carrière abandonnée pareille à celle où l'on jette les chevaux abattus et les chiens tués.
— C'est la porte de notre logis, répliqua son compagnon.
Et il l'entraîna avec lui sur la pente rapide de la ravine, en l'enlevant dans ses bras.
Mais, à peine eut-elle atteint le fond , que la lune éclaira, et, à la place du gentilhomme vêtu de velours, elle ne vit plus qu'un squelette enveloppé d'un linceuil en lam.beaux.
Elle tomba à genoux et cris
— Grâce !
Alors le mort lui dit :
— Ne criez pas, car je suis Alann, votre fiancé. Comme je revenais pour vous épouser, des soldats m'ont pendu avec la corde que vous me voyez encore autour du cou , puis ils m'ont jeté dans ce gouffre. Je pourrissais là sur la terre, quand Jésus-Christ a eu pitié de moi. Il m'a prêté la forme d'un homme pour éprouver votre foi, et vous avez oublié le kloarek pour un inconnu. Voici donc ce que; celuici vous a promis : une robe de terre et- de gazon
faite pdr Dieu lui-même ; un palais tel qu'aucun vivant n'en habite et le sort réservé aux plus grandes reines. Donnez votre main , ma tiancée , et couchezvous près de moi , car voici l'heure à laquelle je rentre dans la mort.
A ces mots, le squelette attacha la corde au cou de la jeune fille par un nœud que les hommes ne pouvaient défaire ; il s'étendit sur la terre humide , la tête repliée , et il demeura sans mouvement.
Tinah passa toute la nuit à genoux , presaue folle de peur. Elle répétait toujours :
— Vierge Marie ! vierge Marie ! vierge Marie î sans pouvoir faire une plus longue prière; mais la mère de Dieu ne connaissait point sa voix et ne l'entenditpas, dans son paradis.
Cependant, vers le matin, Tinah crut voir quelque chose remuer à ses pieds et aperçut une souris de terre (1) qui s'était arrêtée devant elle pour la regarder. Presque au même instant, un point noir parut au-dessus de la ravine , un bruit d'ailes retentit et un grand corbeau gris vint se percher, à quelques pas, sur un houx desséché.
(1) t'-'joden mors; nom donné par les Bretons au mulot.
Le corbeau et la souris de terre étaient un magicien et une magicienne qui se rendaient là pour manger les morts. Ils se saluèrent tous deux , dans la langue du pays où pousse le blé blanc (1).
— Par le vieux Guillaume^ vous voilà de bonne heure ici, ma commère, dit le corbeau 3 il me semble que vous êtes déjà occupée de choisir ce que vous mangerez de cette jeune fille.
— Ne sais-tu pas, répondit la souris de terre, d'un ton de mauvaise humeur, que le serpent-huant (2) n'a pu nous permettre de toucher à la chair vivante.
— Hé bien ! nous attendrons que ce petit cœur soit de la chair morte, répondit le corbeau.
— Oui , reprit la souris de terre, et je garde pour ma part ses joues.
— Moi ses lèvres fraîches, ajouta le corbeau gris.
— Je rongerai ses grands yeux.
— Et moi , je becqueterai ses oreilles mignonnes. Tinah sentait le sang de ses veines devenir froid
, en les écoutant. Cependant elle eut la force de dire ;
— Je suis bien jeune et bien petite pour vous
(1) Gwened (Gwen-ed) ; nom breton du pays de Vani^js.
(2) Aë;sr-haourd; autre nom du diable.
nourrir tous deux , hélas ! mes chers maîtres ; et vous auriez plus de profit à me sauver.
— Te sauver ! répétèrent le magicien et la magicienne; comment le pourrions-nous?
— Tous le pourriez, reprit la jeune fille : il suffit pour cela que la souris de terre ronge la corde qui me tient liée et que le corbeau m'emporte , sur ses ailes, hors de la ravine.
— Et que nous donneras-tu si nous faisons cela? demandèrent les deux rongeurs de morts.
— Je vous donnerai, répondit la jeune fille, deux vaches avec leurs veaux.
Le magicien et la magicienne se mirent à rire.
— J'ajouterai du lin et du blé.
Ils rirent plus fort.
— Enfin, s'il letaut, je donnerai un couvert d'argent.
— Non ! s'écria brusquement la souris de terre ; je n'ai besoin ni d'argenterie, ni de provisions, ni de bétail ; mais je veux que tu me donnes deux ailes pour voler.
— Et moi, continua le corbeau, que tu me donnes quatre pieds pour mieux marcher.
PAYS DE CORNOUAILLES. oo
— Et si tu ne peux les fournir demain, ajoutèrentils ensemble, tu nous abandonneras ton ame.
Tinah trouva les conditions bien dures ; mais elle accepta tout plutôt que de rester dans le fond du jrouffre, attachée au squelette. Le magicien et la magicienne lui firent prêter serment sur la croix d'or qu'elle portait au cou, et, dès qu'elle eut juré, la souris de terre se mit à ronger la corde jusqu'à ce qu'elle l'eût coupée; le corbeau s'approcha ensuite, prit la Pennérèz sur ses ailes et la transporta, d'une seule volée, jusqu'à la ferme de son père. Il l'y déposa sous un pommier en fleurs, en l'avertissant que le lendemain sa commère et lui reviendraient à la même place pour qu'elle eût à remplir sa promesse.
Tinah courut aussi vite que ses forces le lui permettaient, et se mit à frapper à la porte qui donnait sur l'aire, en appelant ceux de la maison. Le vieux grand-père, que l'âge empêchait de dormir, reconnut sa voix et vint ouvrir ; mais, à la vue de la belle fille si pâle et si souillée de boue, il commença à crier qu'il était arrivé un malheur, et tous les gens de la maison accoururent. Tinah, qui tremblait
30 LE FOYEU BRETON.
comme une feuille de peuplier noir (1), se mit à raconter ce qui lui était arrivé, et tous furent grandement épouvantés. Mais le vieux père, qui avait vu soixante-dix batteries depuis le jour où on lui avait confié l'aiguillon (îi), dit à Tinah qu'il fallait consulter le recteur.
Lui-même la conduisit, après la messe du matin, chez -M. Pouldu, à qui il apporta trois poignées de lin et une poule pondeuse. La jeune fille raconta tout, en confession, au vieux prêtre, qui lui dit :
— Vous avez juré sur la croix, aucun pouvoir humain ne peut vous relever de votre promesse, et vous devez la remplir.
— Jésus, mon Dieu ! faudra-t-il donc perdre mon âme! s'écria Tinah, en pleurant.
— Écoulez-moi, reprit le recteur, et faites ce que je vais vous commander.
La Pennérèz promit de ne rien oublier.
— Vous allez prendre d'abord un couteau qui
(i) Elo du; c'est ainsi que les Bretons désignent le tremble.
(2) On ne confie l'aiguillon qui sert à conduire les bœufs, qu'aux jeunes garçons qui ont atteint leur douzième née.
n'aura jamais touché ce qui est chair ou ce qui en sort j vous irez le long des haies, en écoutant le vent souffler dans les herbes ; quand vous en entendrez une qui bruit comme un grelot, coupez la tête et la tige, car ce sera l'herbe du sommeil ; vous en arrangerez une petite litière sous le pommier fleuri et vous reviendrez m'avertir.
ïinah fit comme on lui avait ordonné ; elle alla le long des haies, elle entendit l'herbe tinter sous le vent, elle la coupa avec un couteau neuf et en fit une litière sous le pommier; puis ellevintavertirM. Pouldu qui la renvoya au lieu convenu, après lui avoir appris ce qu'elle devait faire.
Tinah demeura là jusqu'au soir, priant la vierge Marie et les meilleurs saints. Enfin, quand la nuit fut noire, elle entendit la voix de la souris de terre qui l'appelait.
— Mes ailes sont-elles prêtes? demandait-elle d'un ton moqueur.
— Pas encore, répondit Tinah ; mais elles vont arriver bientôt.
— Dépêche, dépêche ! reprit la magicienne, car j*ai affaire ailleurs; il faut que je sois demain à Gui-
clan pour jeter un sort sur les vaches du seigneur
de la paroisse.
— Reposez-vous seulement un instant, madame, répondit la Pennêrèz, et vous serez satisfaite.
La souris de terre, qui était bien aise qu'on la traitât comme la femme d'un procureur ou d'un capitaine de navire, s'approcha du pommier et se coucha sur la litière que Tinah avait préparée. Mais l'herbe du sommeil produisit son effet, et, au bout d'un instant, elle s'endormit.
Il y avait tout au plus quelques minutes qu'elle ronflait, quand le corbeau gris parut à son tour.
— Hé bien ! ma mignonne, demanda-t-il à Tinah, où sont les quatre pieds que je viens chercher.
— Hélas ! je n'ai pu les trouver ni pour or, ni pour argent, répliqua la jeune fille.
— J'en étais bien sûr, reprit le magicien en riant; alors, ma belle, il me revient la moitié de votre petite âme et je veux l'avoir tout à l'heure.
— Encore un peu de répit, cher sorcier î s'écria Tinah; j'espère toujours que vous aurez pitié d'une pauvre fille sans malice et qui vous apporte de quoi faire la collation.
— Comment cela? demanda le corbeau gris.
— J'avais attrapé un rat dans un piège, et je l'ai apporté pour vous l'offrir, continua la Pennérèz, en montrant la souris de terre endormie à ses pieds.
Le corbeau regarda celle-ci du coîq de l'œil.
— C'est un morceau friand et que j'accepte, ditil ; mais à condition de ne point renoncer pour cela à mes droits.
— Faites donc selon votre bon plaisir, répliqua Tinah.
Le corbeau n'en attendit pas davantage ; il fondit sur la souris de terre et l'avala d'une seule bouchée.
Mais celle-ci, en se réveillant, se mit à crier et à se démener si fort, que ses quatre pattes percèrent l'estomac de l'oiseau glouton et parurent au dehors !
Aussitôt le recteur, qui avait tout vu, se montra avec le surplis, l'étole, le bonnet pointu, le goupillon, et il s'écria :
— Loin d'ici ! race née de l'œuf du coq (i)! Cette (1) On croit en Bretagne que certains œufs, recouverts seu-
jeune fille ne vous appartient plus, car elle a rempli sa promesse. Toi, souris de terre, tu as désormais deux ailes, puisque tu fais partie du corbeau gris; et toi, corbeau gris, tu as quatre pattes, puisque celles de la souris sortent de la boule de ton cœur (I). Allez donc ainsi, et restez tels que vous avez voulu être jusqu'au jour du jugement.
Et il leva trois fois son goupillon, dont il aspergea le corbeau-souris qui s'envola avec un double cri.
C'est depuis ce temps, et en souvenir de cette histoire, que l'on a allongé d'une rime, dans le pays, le vieux souhait de nouvel an, et qu'au lieu de dire seulement comme autrefois :
Bonne année à vous, garçon, Point de souris dans la maison
on ajoute :
lement d'une pellicule, sont pondus par les coqs et proviennent du démon comme tout ce qui soit de l'ordre naturel. Ces œufs sont, dit-on, couvés par des couleuvres et produisent des monstres. Race née de l'œuf du coq est donc une injure qui exprime l'origine diabolique de l'être auquel on l'adresse.
(1) Boull e galon ; ce mot se prend pour poitrine et pour estomac; cependant celui-ci s'appelle aussi or c'hoff bian, le petit ventre.
PAYS DE CORNOUAÏLLES. 41
Ni corbeau gris sur le pignon (1).
Mais les jeunes gens ont oublié les traditions, et la plupart ne pourraient vous dire cette origine.
Quant à Tinah, si vous voulez savoir ce qu'elle devint, voici le bruit du passé. Le lendemain du jour où M. Pouldu avait délivré son âme, elle alla trouver l'abbesse d'un couvent du voisinage pour lui demander à prendre le voile, et, un an après, elle prononçait ses vœux, à la grande édification du pays.
Le père et le grand-père, qui n'avaient point d'autres héritiers, donnèrent au couvent tant de lin, que les nones purent filer au rouet pendant deux années sans en acheter de nouveau, et assez de grains pour les nourrir toutes pendant le même temps, malgré ce qu'elles donnaient aux pauvres.
(1) Bloared ^ad diJ-te ta vaut (pautr.) Ha tyéguez di logud Ba piguoaa gweo di Brand-aud. >