LES TROIS RENCONTRES
Du temps que Jésus -Christ et sa mère venaient souvent visiter la basse Bretagne, alors que Ton trouvait sur les routes autant d'hermitages de saints que l'on voit aujourd'hui de maisons neuves ayant près du seuil une mangeoire et une touffe de Yherbe qui vient en haut (1) ; il y avait, dans l'évêché de Léon, deux jeunes seigneurs riches à souhait, et si beaux, que leur mère n'eût rien trouvé à changer dans toute leur personne : ils s'appelaient Tonyk et Mylio.
Mylio, qui était l'aîné, courait vers seize ans, et Tonyk n'en avait encore que quatorze. Tous deux recevaient les leçons de maîtres si habiles qu'ils au-
(1) Huel-var; c'est ainsi qu'on désigne le gui en breton. Les touffes (le gui, suspendues au-dessus des perles, indiquent des auberges.
raient pu déjà se faire recevoir prêtres, si ce n'avait été l'âge et la vocation.
Cependant, Tonyk était pieux, toujours prêt à secourir les pauvres et à pardonner les offenses. L'argent ne lui tenait pas plus à la main que le ressentiment au cœur ; tandis que Mylio ne voulait donner à chacun que son dû ; encore marchandait-il, et si on l'avait offensé, il ne manquait pas de se venger selon son pouvoir.
Comme Dieu leur avait enlevé leur père quand ils portaient la robe, la veuve, qui était une femme de grande vertu, les avait élevés elle-même; mais, lorsqu'ils furent grands, elle jugea qu'il était temps de les envoyer à un oncle qu'ils avaient au loin, et dont ils pouvaient attendre de bons conseils, outre un grand héritage.
Un jour donc, après avoir donné à chacun d'eux un chapeau neuf, des souliers à boucles d'argent, un manteau violet (1 ), une bourse pleine et un cheval, elle leur dit de partir pour la maison du frère de leur père.
(1) Limeslra, manteau d'une étoffe particulière, que les Bretons regardent comme fort précieuse.
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Les deux jeunes garçons se mirent en route, bien joyeux de voir de nouveaux pays. Leurs chevaux marchaient si vite, qu'au bout de quelques jours ils se trouvèrent dans un autre royaume qui ne produisait ni les mêmes arbres, ni les mêmes blés. Or, un matin qu'ils traversaient un carrefour JIs aperçurent une pauvre femme assise près d'une croix, la figure dans son tablier.
Tonyk arrêta court son cheval pour lui demander ce qu'elle avait, et la mendiante lui dit, en sanglotant, qu'elle venait de perdre son fils, qui était tout son bien, et qu'elle restait abandonnée à la charité des chrétiens.
Le jeune garçon fut tout attendri : mais Mylio, qui s'était arrêté à quelques pas, lui cria d'un air moqueur :
— N'allez-vous pas crpire tout ce que vous dit la première pleureuse venue ? Cette femme est là pour prendre à la pipée la bourse des passants !
— Taisez-vous, mon frère, reprit Tonyk, taisezvous, au nom de Dieu ; vos paroles la font pleurer plus fort. Ne voyez- vous qu'elle a l'âge et la taille de notre mère que Dieu protège !
Puis, se penchant vers la mendiante en lui tendant sa bourse :
— Tenez, pauvre femme, dit-il, je ne puis que vous secourir, mais je prierai Dieu qu'il vous console.
La mendiante prit la bourse, et, après l'avoir baisée, elle dit à Tonyk:
— Puisque mon jeune seigneur a voulu enrichir une pauvre femme, il ne refusera pas d'elle cette noix qui renferme une guêpe dont l'aiguillon est de diamant.
Ton\k prit la noix, en remerciant la mendiante, et poursuivit son chemin avec Mylio.
Tous deux arrivèrent bientôt à la hsière d'une forêt où ils aperçurent un petit enfant presque nu qui fouillait dans le creux des arbres en chantant un air inconnu plus triste que les airs de la messe des morts. Souvent il s'arrêtait pour frapper l'une contre l'autre ses petites mains glacées, en disant dans sa chanson : — J\n froid! j'ai froid! et on entendait ses dents claquer.
Tonyk se sentit près de pleurer à cette vue, et dit à son frère :
PAYS DE TRÉGUiER. 67
—Jésus! Mylio, voyez- vous comme ce pauvre innocent souffre de la bise.
— Il est donc bien frileux, répondit Mylio ; je ne trouve pas, moi, la bise si froide.
— C'est que vous avez une veste de velours frisé (i) et, pardessus un habit de drap, et par dessus encore votre manteau violet, tandis que lui n'est vêtu que de l'air du ciel.
— A la bonne heure, fit observer Mylio, mais c'est un petit paysan.
— Hélas ! reprit Tonyk, quand je pense que vous auriez pu naître à sa place, mon frère, le cœur me fend, et je ne puis le voir souffrir ainsi.
A ces mots, il arrêta son cheval, appela le petit garçon et lui demanda ce qu'il faisait là.
— Je cherche les aiguilles ailées (2) qui se sont endormies dans le creux des arbres, répondit l'enfant.
(1) Voulons frizett , nom donné par nos paysans à l'étoffe «onnue sous le nom de panne.
(2) La mouche que l'on nomme vulgairement demoiselle en français, s'appelle en breton nadoz-aër (pour nado.z-ear), ce qui signifie, mot à mol, aiguille de l'air. o
— Et que veux-tu faire de ces aiguilles ailées ? dit Mylio.
— Quand j'en aurai beaucoup, je les vendrai à la ville et j'achèterai un habit qui me donnera chaud comme s'il faisait toujours du soleil.
— En as-tu déjà trouvé? reprit le jeune seigneur.
— Une seule, répliqua l'enfant, en montrant une petite cage de jonc dans laquelle il avait enfermé la mouche bleue.
— Eh bien, je la prends, interrompit Tonyk qui lui jeta son manteau ; enveloppe tes membres dans ce drap précieux, cher innocent, et ajoute, tous les soirs, à tes prières, un Ave pour Mylio et un autre pour celle qui nous a mis au monde.
Les deux frères continuèrent leur route, et Tonyk eut d'abord beaucoup à souffrir de la bise, faute du manteau qu'il avait donné ; mais, quand ils eurent traversé la forêt, le vent commença à souffler plus doucement, le brouillard se leva, et une veine du soleil brilla dans les nuées (1).
(1) Goazenn-Héaul, expression bretonne pour indiquer ua rayon de soleil qui traverse les nuées.
Ils arrivaient alors précisément à une prairie où se trouvait une fontaine au bord de laquelle était assis un vieillard en haillons, portant sur l'épaule le bissac des chercheurs de pain. Dès qu'il aperçut les deux cavaliers, il appela d'une voix suppliante. Tonyk s'approcha.
— Que voulez-vous, vieux père ? demanda«t-il, en portant la main à son chapeau, par respect pour i'âge du mendiant.
— Hélas ! mes chers petits seigneurs, reprit celuici, vous voyez comme mes cheveux sont blancs et mes joues ridées! A force de devenir vieux, je me suis affaibli, et mes pieds ne peuvent plus me porter. Aussi faudra-t-il que je meure à cette place, si l'un de vous ne consent à me vendre son cheval.
— Te vendre un de nos chevaux, chercheur de pain! s'écria Mylio, d'un air de mépris j et avec quoi nous le payeras-tu V
— Vous voyez ce gland creusé ? reprit le mendiant ; il renferme une araignée qui sait fabriquer des toiles plus fortes que l'acier. Laissez-moi une de vos montures et je vous donnerai en échange l'araignée et le gland.
L'aîné des jeunes garçons éclata de rire.
— Entendez-vous, Tonyk ? s'écria t-il, en se tournant vers son frère. Par mon baptême ! il faut qu'il y ait deux pieds de veau dans les sabots de cet homme {\)\
Mais le plus jeune reprit doucement ; — Le pauvre ne peut proposer que ce qu'il a. Puis, mettant pied à terre, et s'avançant vers le vieillard :
— Je vous donne mon cheval, brave homme, ditil : non à cause du prix que vous y mettez, mais en souvenir du Christ qui a dit que les chercheurs de pain étaient ses élus. Emmenez-le comme votre bien et remerciez Dieu qui s'est servi de moi pour vous l'offrir.
Le vieillard murmura mille bénédictions, monta à cheval, aidé par le jeune garçon et disparut dans la prairie.
Mais Mylio ne put pardonner cette dernière aumône à son frère, et ce fut pour lui l'occasion d'éclater.
(1) Treid lue zo énévoutou, expression bretonne pour dire: C'est un sot, un impertinent.
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— Grande bouche (!)! s'écria-t-il à Tonyk, avec colère, vous devriez avoir honte de l'état où vous vous trouvez par votre folie. Vous avez cru sans doute qu'une fois dépouillé de tout il vous serait permis de prendre moilié de mon argent, de mon cheval et de mon manteau ; mais ne l'espérez point ! Je veux que la leçon vous profite, et qu'en sentant les inconvénients de la prodigalité, vous deveniez plus économe dans l'avenir.
— C'est, en effet, une bonne leçon, mon frère, répliqua doucement Tonyk, et je ne refuse point de la recevoir. Je n'ai jamais pensé prendre ma part de votre argent, de votre cheval ni de votre manteau : suivez donc votre chemin sans vous inquiéter de moi, et que la reine des anges vous conduise.
Myiio ne répondit rien, et partit au trot de son cheval, tandis que son jeune frère continuait à pied en le regardant de loin, sans lui faire de reproches dans son cœur.
Ils arrivèrent ainsi à l'entrée d'un passage étroit bordé de deux montagnes qui se perdaient dans les
(1) Genowek, mot à mot, grande bouche; injure bretonne qui équivaut à imbécile.
nues. On le nommait le passage maudit, parce qu'un Rounfl {\) habitait les hauteurs et guettait, de là, les voyageurs, comme un chasseur guette le gibier. C'était un géant aveugle et sans pieds, mais qui avait l'oreille si fine, qu'il entendait le ver creuser son trou dans la terre. Ses domestiques étaient deux aigles qu'il avait apprivoisés (car c'était un grand magicien), et il les envoyait pour enlever la proie quand il entendait celle-ci venir. Aussi, les gens du pays traversaient-ils le passage, leurs souliers à la main, comme les filles de la butte du forgeron C^) quand elles vont au marché de la ville du haut de la mer (3), et n'osaient-ils respirer, de peur d'être entendus par l'ogre. Mylio qui n'était point averti, y entra à cheval, et le géant se réveilla au bruit des fers contre les cailloux.
— Holà ! mes lévriers, s'écria-t-il, où êtes vous?
L'aigle blanc et l'aigle rouge accoururent.
(1) Les Bretons donnent aux ogres le nom de Rounfl.
(2) Roscoff, petit port de mer dans le Finistère; en décomposant Ros-goff, butte du forgeron.
(3) Morlaix, de mor, mer, et de lèz, haut, parce quelle e.^i située au haut d'un bras de mer.
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— Allez me chercher pour mon souper ce qui passe ! cria l'ogre.
Ils partirent comme deux balles qui sortent d'un lusil, plongèrent au fond du ravin, saisirent Mylio par son manteau violet et l'emportèrent à la maison de l'ogre.
Tonyk arrivait, dans ce moment, à l'entrée du passage. Il vit son frère enlevé par les deux oiseaux et courut vers lui, en jetant un cri ; mais les aigles et Mylio disparurent dans les nuages qui couvraient la plus haute montagne.
Le jeune garçon demeura un moment à la même place, hors de lui, regardant le ciel et le rocher droit comme une muraille : puis il se laissa tomber à genoux les mains jointes, et s'écria :
— Seigneur tout - puisssant qui avez créé le monde, sauvez mon frère Mylio !
— Ne dérange pas Dieu le père pour si peu de chose, répondirent trois petites voix qui se firent entendre tout à coup près» de lui.
Tonyk se retourna étonné.
— Qui a donc parlé, et où êtes-vous? demanda t-il.
— Dans la poche de ton pourpoint, répliquèrent les trois voix,
Le jeune garçon fouilla dans sa poche et en retira la noix^ le gland et la petite cage de jonc où les trois insectes se trouvaient enfermés.
— Est-ce donc vous qui voulez sauver Mylio? dit-il.
— Nous, nous, nous, répondirent-ils avec leurs trois voix différentes.
— Et comment vous y prendrez-vous, mes paU' vres riens? reprit Tonyk.
— Ouvre nos prisons, et tu le verras.
Le jeune garçon fit ce qu'ils demandaient : alors l'araignée s'approcha d'un arbre contre lequel elle commença une toile brillante et solide comme l'acier ', puis elle monta sur Y aiguille ailée qui l'enleva doucement dans l'air, tandis qu'elle continuait sa trame dont les fils étaient séparés de manière à former une échelle qui se déroulait à mesure. Tonyk les suivait en montant cette échelle miraculeuse, jusqu'à ce qu'il eut atteint le haut de la montagne. Alors la guêpe voltigea devant lui, et il arriva avec elle à la maison du géant.
PAYS DE TRÉGUlEll. 7t>
C'était une grotte creusée dans la pierre et aussi
haute qu'une église. L'ogre sans yeux et sans jambes
était assis au milieu. II balançait son corps comme
un peuplier en répétant sur un air nouveau ;
J'aime la chair du Léonard,
Nourri de méteil et de lard ;
Ceux du Tréguier ont un bon goût
De crêpe frite et de lait doux ;
Mais pour Vannes et Quimper, bonsoir!
Ces gens mangent trop de blé noir (i).
Et tout en répétant cette chanson, il arrangeait des tranches de porc pour faire rôtir Mylio, qui était à ses pieds, les jambes et les bras attachés sur le dos comme un poulet habillé pour la broche. Les deux aigles se tenaient un peu plus loin, près de la
(1) Me gar meurbet ar Leonarfld Enez zo bevet gland kilk-lan!;! ; Ar saour zo, dann Tregueriz, Euz krampoëz hac euz leaz Kvriz; Mees kernevodds ha gwenediz Gaod ar gwiniz-du zo ganiiz.
Mot à mot :
Moi, j'aime beaucoup le Léonard,
Celui-là se nourrit avec de la viande gras;?
Le Tregorrois a le goût
Des crêpes et du lait frais tiré ;
Mais Cornouaillais et Vannotnis,
Atcc leur hï^ noir, sout âpres.
cheminée, et Tun remontait le tournebroche tandis que l'autre arrangeait le feu.
Le bruit que faisait le géant en chantant, et aussi l'attention qu'il mettait à préparer ses tranches de lard, l'avaient empêché d'entendre l'approche de Tonyk et de ses trois petits serviteurs : mais Taigle rouge aperçut le jeune garçon : il s'élança vers lui et allait Tenlever dans ses griffes, quand la guêpe lui perça les yeux de son dard de diamant. L'aigle blanc accourut pour secourir son frère et fut également aveuglé. Alors la guêpe voltigea vers l'ogre, qui s'était dressé en entendant les cris poussés par ses deux domestiques, et elle se mit à la percer de son aiguillon sans paix ni trêve. Le géant poussait des mugissements pareils à ceux du taureau dans le mois d'août. Il avait beau remuer ses bras comme les ailes d'un moulin à vent, il ne pouvait attrapper la mouche, faute d'yeux ; et, faute de pieds, il lui était également impossible de la fuir.
Enfin il se laissa tomber la face contre terre pour échapper à son dard de feu ; mais l'araignée s'approcha aussitôt et tissa sur lui un filet dans lequel il demeura pris et immobile. 11 apoela en vain
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les deux aigles à son aide ; ceux-ci, que la douleur avait fait redevenir sauvages, et qui sachant l'ogre vaincu, avaient cessé de le craindre, voulurent se venger de leur long esclavage : ils accoururent en battant des ailes vers leur ancien maître et se mirent à le déchirer avec rage, sous le filet d'acier. A chaque coup de bec ils emportaient un lambeau de chair, et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent arrivés aux ossements cardinaux (1). Alors ils se couchèrent sur la carcasse de l'ogre, et, comme la viande de magicien ne peut être digérée, ils crevèrent là, tous deux, sans se relever.
Quant à Tonyk, il avait dénoué les liens de son frère, et, après l'avoir embrassé avec des- larmes de joie, il l'avait conduit hors de la maison de l'ogre, au bord du rocher. L'aiguille ailée et la guêpe y parurent bientôt, attelées à la petite cage de jonc qui s'était transformée en carrosse. Elles invitèrent les deux frères à s'y asseoir, tandis que l'araignée se plaçait derrière comme un laquais de grande maison, puis l'attelage partit avec la rapidité du vent.
(1) JEskern kardinaledd , pour signifier les principaux ossemenls du corps humain.
Tonyk et Mylio traversèrent sans peine de cette manière les prés, les montagnes elles villages (car^ dans l'air, les chemins sont toujours en bon état)^ j usqu'à ce qu'ils fussent arrivés devant le château de leur oncle.
Là, le carrosse toucha terre et roula vers le pontlevis, où les frères aperçurent leurs deux chevaux qui les attendaient; mais à l'arçon du cheval de Tonyk étaient suspendus sa bourse et son manteau ; seulement, la bourse était plus grande, plus remplie, et le manteau était tout brodé de diamants.
Le jeune garçon étonné voulut se tourner vers le carrosse pour demander ce que cela signiiiait ; le carrosse avait disparu, et, à la place de la guêpe, de \ aiguille ailée et de Taraignée, il n'y avait plus que trois anges éblouissant de lumière.
Les deux frères, saisis, tombèrent à genoux.
Alors un des anges, celui qui était le plus beau et le mieux vêtu, s'approcha de Tonyk et lui dit :
— Sois sans crainte, bon cœur, car la femme, l'enfant et le vieillard que tu as secourus n'étaient autres que la vierge Marie, Jésus son Fils et saint Joseph. Ils nous ont donnés à toi pour que tu puisses
faire le voyage sans danger, et, maintenant que tu es au but, nous retournons au paradis. Rappelletoi seulement ce qui est arrivé et que ceci soit un exemple !
A ces mots, les trois anges étendirent leurs ailes et s'envolèrent, comme trois hirondelles, en répétant VHosannah qui se chante dans les églises.