HISTOIRE DE SAINT GALONNEK
Saint Galonnek était natif d'Hybernie, comme la plupart de ceux qui catéchisèrent alors la Bretagne arniorique, et se nommait Galonnus, étant, selon toute apparence, d'origine romaine ; mais lorsqu'il fut venu dans la Domnonée et qu'il se fut rendu célèbre par ses bienfaits, les Bretons, voyant que son
(1) Chaque peuple a ses Hercules, auxquels il attribue tous les faits d'un certain ordre , et dont Ihistoire résume à elle seule toutes les biographies. Tantôt c'est un guerrier qui accapare les exploits de ses ancêtres et de ses successeurs, tantôt un marin qui a exécuté toutes les navigations acco.mplies par mille autres, tantôt un diseur de bons mots, que la tradition rend coupable de toutes les épigrammes présentes et futures. La Bretagne, elle, a son saint, dont la légende comprend toutes les légendes : il est certain qu'il n'a jamais existé. Galonnek est sans doute un mythe qui personnifie les croyances el les traditions de la péninsule armorique; mais à ce titre même, son histoire a un intérêt qui nous engage à la donner .ici avec tous ses détails.
PAYS DE TllÊGUIER. Si
cœur ressemblait à ces sources d'eau vive toujours gazouillantes et couvertes de plantes vertes, changèrent son nom en celui de Galonnek, qui dans leur langue veut dire homme de grand cœur.
Et, de fiiit, jamais créature de Dieu n'eut l'âme plus à ciel ouvert, de telle sorte que toutes les plaintes de ses frères y arrivaient, et qu'il était pour eux comme la brise de mer qui s'élève à toutes les marées et ne manque jamais au voyageur pour rafraîchir sa fatigue, ni au gabarier pour enfler sa voile et le ramener au rivage.
Son père et sa mère qui étaient gens de bien, quoique enfoncés dans les ténèbres du paganisme, rélevèrent avec tous les soins que l'on donne à un enfant qui a coûté beaucoup d'inquiétudes. Galonnek reçut des leçons des plus savants maîtres de nie, et, principalement, de saint Patrice,, qui était alors parmi eux comme le rossignol parmi des roitelets, et comme le hêtre au milieu des fougères.
L'enfant grandit sous sa discipline en apprenant à ne s'aimer qu'en Dieu et en son prochain. Le saint apôtre de l'Hybernie l'enflamma d'un tel amour pour ses frères que, dès l'âge de dix-huit ans, il se
décida à passer dans la Bretagne armorique pour annoncer le royaume du ciel à ceux qui pleuraient.
Son père et sa mère, qu'il avait depuis quelque temps convertis à la loi du Clirist, ne mirent point d'opposition à ce pieux dessein 5 ils l'embrassèrent avec larmes et lui dirent d'aller où sa vocation l'appelait, en ajoutant qu'ils se reverraient un jour près du trône de Dieu.
Galonnek partit dans une barque dont les matelots espéraient le dépouiller ; mais comme ils reconnurent que le saint jeune homme n'avait d'autre bien qu'une croix de fer et un bâton de houx, ils le jetèrent sur la côte de Cornouaille, sans vivres et sans ressources.
Galonnek marcha longtemps, ne sachant où il était ; mais tranquille parce qu'il se trouvait dans le royaume de son maître. La mer qui grondait derrière, les oiseaux qui chantaient dans les buissons et le vent qui murmurait parmi les feuilles lui répétaient, chacun à sa manière, le nom de ce maître dont ils étaient tous les créatures et les sujets.
Enfin, vers le soir, il arriva dans un endroit qui se trouve situé entre Audierne et Piougastel-des-
Montagnes. Là, il aperçut un village, et s'approchant de la première maison il s'assit sur le seuil jusqu'à ce qu'on vint le prier d'entrer.
Mais, loin de là, le maître du logis lui cria de se lever et de passer outre. Galonnek alla donc s'asseoir à la porte suivante où on lui donna le même ordre, €t il continua ainsi jusqu'à la dernière maison ; or, comme on lui disait partout zeuel, ce village fut depuis appelé Plouzevel, on peuple qui dit : levez-vous.
Le saint allait s'étendre au bord du chemin, n'ayant pour lit que son courage, et pour oreiller que sa confiance en Dieu, lorsqu'il aperçut une cabane qu'il n'avait point d'abord remarquée et s'en approcha.
Elle était habitée par uno pauvre veuve qui ne possédait que quelques champs presque stériles, et qu'elle était trop faible pour cultiver ; mais si les moissons de sa terre étaient peu de chose, celles de son cœur étaient riches et abondantes. Telle était sa généreuse tendresse pour ses frères, que quand on lui demandait du lait de ses chèvres, elle en donnait la crème, et quand on en demandait la crème, elle €Ut voulu donner la chèvre elle-même.
Galonnek fut reçu par elle comme un fils depuis lOiigtemps absent et qu'on a cru mort. Elle lui servit ce qu'elle avait de meilleur, écoula ses saintes instructions, et, comme elle avait la clef même de la religion du Christ, qui est la charité, elle y entra sur-le-champ et pour ainsi dire de plein-pied.
Aussi dès le lendemain demanda-t-elle le baptême, que Galonnek consentit à lui conférer, vu que l'amour de ses semblables l'avait déjà faite chrétienne d'intention.
Mais comme l'eau manquait au moment de h cérémonie, le jeune homme sortit, et, donnant quelques coups de bêche dans le courtil de la vieille femme, il en fil sortir une source abondante et lui dit:
— Avec cette eau, vos terres stériles deviendroi ^, des prairies couvertes de hautes herbes, et vous pourrez désormais nourrir autant de vaches dans vos nouveaux pâturages, que vous nourrissiez de chèvres dans vos bruyères.
Ce miracle commença à ouvrir les yeux des habitants du village, qui permirent à Galonnek de s'établir dans une foret qui s'étendait alors depuis
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Plouzevel jusqu'à la mer. Le saint disciple de Patrice y bâtit une cabane de gazon et de feuillage.
Un jour qu'il priait dans cet oratoire, il entendit le galop d'un cheval emporté, et, s'étant interrompu afin de voir ce que c'était, il aperçut un cavalier renversé parmi les halliers.
Galonnek courut à lui pour le relever, et il le transporta avec peine jusqu'à son ermitage, où il se mit à laver ses plaies, à les panser avec les feuilles des arbres, faute d'onguent, et à les bander avec sa robe de bure.
Or, le cavalier était le comte de Cornouailles luimême. Sa suite qui arriva bientôt, le trouva endormi sur le lit de fougère du saint, et, quand il se réveilla, les prières de celui-ci avaient tenu lieu de remède, et ses blessures étaient cicatrisées.
Comme tous s'émerveillaient d'un tel miracle,
— Ne vous étonnez point, dit Galonnek doucement, car si avec la foi on a pu transporter des montagnes, avec la charité on peut guérir la mort elle-même.
Le comte, ravi d'admiration, déclara qu'il donnait au saint la propriété entière de la forêt et do
toutes les terres cultivables qu'il pourrait enfermer dans les lanières de sa robe déchirée pour panser la blessure, chaque lanière ne dût-elle avoir qu'un fil. Galonnek devint ainsi possesseur d'une paroisse entière, et, c'est depuis ce temps, que l'on répète dans le pays le proverbe : Que cest avec la longueur d'un bienfait quil faut 7nesurer le champ de la reconnaissance. {Red e muzula aznaoudeguez gant ar iroadad mad-oberyou.)
Cependant le présent du comte ne rendit pas Galonnek plus riche. Tout le revenu de ses terres était employé à soulager les pauvres, tandis que lui continuait à habiter l'oratoire du feuillage. Seulement, comme beaucoup de jeunes gens du voisinage étaient attirés par sa réputation de science et de sainteté, il s'éleva bientôt d'autres cellules près de la sienne, et la clairière où il avait établi sa résidence, devint une école qui répandit sur toute la contrée les lumières de l'évangile.
Galonnek donnait ses leçons au bruit des sources et parmi la senteur des fleurs sauvages. En montrant à ses élèves les petits oiseaux qui préparaient un nid de duvet pour la couvée encore à naître, il
leur faisait comprendre la providence de Dieu -, en leur faisant remarquer comment la terre nourrissait les racines de l'aubre, comment l'arbre servait d'abri aux grives et aux pinsons, et comment les chants de ceux-ci égayaient la forêt, il leur prouvait la nécessité de s'aider les uns les autres; enfin, quand il voulait les encourager au travail, il leur faisait voir la fourmi toujours en mouvement ; et pour leur apprendre la patience , il rappelait le pivert, dont le bec finit par creuser le chêne.
Mais ces leçons ne se renfermaient point dans l'école, et partout où il allait, sa présence était comme une étoile dans les ténèbres !
A cette époque, les habitants de la Bretagne armorique exerçaient encore le droit de bris ; ils disaient de la mer, que c'était une vache donnée par Dieu à leurs ancêtres, et qui mettait bas tous les hivers pour les enrichir ; aussi regardaient-ils les naufrages comme une moisson.
Une nuit que Galonnek venait de visiter un malade et qu'il regagnait sa forêt sous l'orage, il aperçut les hommes delà côte qui promenaient le long des rochers un taureau, dont la tête était liée aux pieds de devant,
et qui portait sur le front un fanal allumé î Ce fanal, agité par la marche boiteuse de l'animal, ressemblait de loin à la lumière d'un navire ébranlé par le tangage, et devait faire croire aux vaisseaux égarés dans la nuit qu'ils pouvaient approcher sans crainte. Déjà l'un d'eux trompé par ce piège s'avançait à sa perte : on^ voyait ses voiles se dessiner et grandir dans les ténèbres ; encore un peu de temps et il arrivait au milieu des récifs !
Galonnek accourut vers les paysans, éteignit le fanal, et se mit à leur reprocher celte trahison ; mais comme ils refusaient de l'écouter, cherchant déjà de quoi rallumer la flamme trompeuse, le suint s'écria :
— Sur votre bonheur dans ce monde et ans l'autre, n'en faites rien, car ceux que vous attirez à la mort sont vos frères et vos enfants.
Etcommeils doutaient, Dieu enflamma subitement le ciel de tant d'éclairs, qu'ils purent apercevoir le navire aussi nettement qu'on plein jour, et reconnaître qu'il était réellement breton.
Épouvantés du malheur auquel ils s'étaient exposés, tous tombèrent alors aux pieds du saint ; les
femmes embrassaient le bord de sa robe avec des larmes, comme s'il eût retiré leurs fils de dessous les vagues, et ils répétaient ensemble :
— Sans lui nous devenions les meurtriers de nos amis et de nos proches.
— Hélas ! ceux que vous avez fait périr jusqu'ici étaient aussi des proches et des amis ! répliqua Galonnek, car tous descendaient d'Adam et avaient été rachetés par le sang du même Dieu.
Les paysans touchés comprirent leur faute et promirent de renoncer à la coutume de leurs pères.
Vers le même temps, le pays de Pluguffant était désolé par un dragon qui dévorait les troupeaux entiers avec les chiens et les pâtres. Les plus hardis s'étaient en vain réunis pour le chasser ; l'animal furieux avait tout mis en fuite, et nul n'osait plus, quitter sa demeure pour mener les bestiaux aux mares ou pour travailler dans les champs. Galonnek apprit l'affliction de ceux de Pluguff'ant, et, s'étant rendu à la cour du comte de Cornouaille, il demanda quel était le chevalier le plus brave devant Dieu et devant les hommes : Tout le monde lui désigna messire Tanguy de Carfor, qui avait visité le
Saint-Sépulcre et tué de sa main plus de mille Sarrasins.
Galonnek Ini dit de prendre son armure et son épée pour venir combattre le dragon que Dieu lui avait donné mission de tuer; Carfor s'arma sur-le champ et il se rendit avec le saint à la tanière de la bête féroce qui, à leur vue, sortit avec de grands hurlements.
Carfor, troublé d'un spectacle si nouveau, s^arrêta malgré lui ; mais Galonnek lui dit :
— Pour le salut de votre âme^ messire, ayez confiance en Dieu et vous tuerez ce monstre aussi facilement qu'une mouche de chêne.
Ainsi encouragé, le chevalier s'avança contre le dragon qu'il perça trois fois de son épée, sans effort, tandis que le saint prononçait les noms des trois personnes de la Trinité.
Il délivra encore le pays de plusieurs autres fléaux tels que loups, reptiles, moucherons à aiguillons de feu, et, comme l'âge lui était venu, il se fit consacrer par saint Pol et ajouta à son oratoire une chapelle où il célébrait chaque jour la messe.
Pendant ce temps, les cabaiies de teuilies se mul-
tipliaient et se pressaient de plus en plus, si bien qu'elles finirent par former un monastère que Galonnek appela Youlmad ou la maisondes Bons-Désirs.
Il était occupé de lui donner une règle, lorsque le bruit se répandit qu'un pêcheur de Crozon avait passé dans sa barque une femme pâle et vêtue de rouge qui s'était fait débarquer près de Foulions, et que, lui ayant demandé son nom avant de la quitter, elle avait répondu qu'on l'appelait la dame du mauvais air. Il arriva en efTet que quelques jours plus tard, les animaux et les hommes furent frappés d'une subite contagion qui les emportait en quelques heures. Les morts étaient si nombreux que le bois manqua dans le pays pour les cercueils; et que les fossoyeurs ne pouvant plus suffire, on enterra les trépassés dans des sillons de charrue.
Les riches entassèrent ce qu'ils avaient de plus précieux dans des charrettes attelées de tous leurs chevaux, et gagnèrent la Montagne où la femme pâle n'avait point passé ; mais les pauvres ne voulaient point renoncer au peu qu'ils possédaient, et restèrent attendre la mort comme des moutons couchés à la porte du boucher.
Galonnek ne les abandonna point dans cette extrémité. Il allait de cabane en cabane, portant des secours ou des consolations. La toile et le bois manquaient, mais il ensevelissait lui-même les morts dardes ramées et les portait, sur ses bras, jusqu'à la terre bénite comme des enfants endormis qu'on dépose dans leurs berceaux. Il brisait ensuite une branche d'ifet unebranche de genêt fleuri qu'il mettait en croix sur la tombe comme un symbole, car l'if exprimait le deuil qui fait le fond de la vie, et le genêt en fleurs le peu de joies qui la traversent. La tradition rapporte que lorsque l'épidémie s'arrêta enfin, ces croix pieuses couvraient un champ de trois journeaux.
Tant de généreuses actions avaient répandu au loin le nom de Galonnek , et la Cornouaille était pleine de sainteté. On arrivait de partout au monastère des Bons-Désirs pour l'entendre, pour obtenir ses prières et pour lui offrir des présents; mais le saint ne les recevait qu'afin de les convertir en aumônes.
— Le prêtre, disait-il toujours, n'est qu'un canal qui sert à conduire l'eau des sources trop abondantes jusqu'aux terres stériles.
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I! ajoutait encore :
— Dieu nous a donné deux mains, l'une pour recevoir du riche, l'autre pour rendre au pauvre.
Aussi, bien que les seigneurs du pays l'eussent comblé de présents, son monastère et son église n'avaient d'autre ornement que ses bonnes actions. Il couchait sur une claie d'osier, ne portait qu'une robe de bure déteinte, et célébrait la messe sur un tronc d'arbre avec un calice de terre de potier, façonné de ses mains.
Mais cette indigence du dehors faisait encore ressortir davantage la richesse du dedans ; Galonnek ressemblait aux boîtes d'écorce qui renferment des escarboucles ou des rubis .
Le siège de Cornouaille étant venu à vaquer, toutes les voix l'y appelèrent. Il voulut résister, mais saint Fol vint lui-même le chercher dans sa retraite et lui dit que les étoiles de Dieu n'avaient point le droit de se cacher dans l'herbe ; qu'elles devaient prendre leur place dans le firmament! Galonnek se résigna; mais au moment de quitter l'oratoire de gazon où il avait passé la meilleure part de sa vie , il fut pris
d'une si profonde tristesse, qu'il fondit en larmes.
— Hélas ! s'écriait-il, qui me rendra digne de la nouvelle charge que mes frères m'imposent.
Puis, tombant à genoux, il pria avec ferveur jus qu'à ce que Dieu eût raffermi son cœur.
II se releva alors, prit le calice de terre, seule richesse qui lui restât avec le souvenir de ses bonnes actions, et gagna, à pied, la capitale de la Cornouaiile où il fut ordonné évêque.
Là commença pour lui une nouvelle vie de courage et d'abnégation. Il fallut défendre le pauvre contre le riche, le faible contre le puissant. Quand ses amis ou ses disciples le voyaient s'exposer sans défense à ces luttes dangereuses, les plus hardis s'effrayaient par instants ; mais Galonnek ne manquait point de leur dire en souriant :
— Rassurez-vous, bons cœurs, leurs armes ne peuvent m'atteindre. Dieu m'a lui-même forgé une cuirasse avec les larmes de l'affligé, les misères de l'indigent, les désespoirs du persécuté, et derrière cette armure, je ne sens aucune atteinte ; les coups ne font point de mal quand ils ne frappent à travers nous aucun de ceux que nous défendons; car de
notre cœur même coule un baume qui guérit, k mesure , toutes les blessures faites du dehors.
Touchés par tant de vertus, beaucoup d'hommes puissants, qui avaient jusqu'alors persisté dans l'i^ dolâtrie, venaient pour lui demander l'instruction et le baptême ; mais il ne leur accordait cette faveur que pour prix d'une bonne œuvre; si quelqu'un avait failli et venait chercher près de lui l'absolution de sa faute, il lui infligeait pour pénitence quelque belle action à accomplir , quelque grand service à rendre à ses frères. Il habituait à regarder Dieu comme la caution des récompenses méritées et non reçues; à placer leur vie à fond perdu sur le ciel^ à briser tous les petits liens qui retiennent l'âme prisonnière pour la lancer à plein vol dans l'amour de Dieu et des hommes.
Vers ce temps, le fils du comte de Cornouaille succéda à son père qui venait de mourir. Il se nommait Tugduval. C'était un jeune homme gonflé de fausse gloire, qui n'avait jamais pu supporter la contradiction, parce qu'il avait encore trop peu vécu pour savoir que la vie est un instrument dont on commence toujours par jouer faux.
Il commitplusienrs injustices contre les bourgeois et contre les gentilshommes, de sorte que ceux-ci formèrent une ligue et le chassèrent de sa ville. Mais Tugduval alla demander des secours au comte de Vannes et revint avec une armée à laquelle les révoltés ne purent résister. Beaucoup d'entre eux périrent pendant la bataille, et les survivants se réfugièrent dans la capitale, où le comte vint les assiéger.
II tournait autour de la ville comme un loup affamé autour de la bergerie, jurant de ne pardonner à aucun des coupables, ni de ceux qui leur avaient donné asile.
Il fit en conséquence dresser des machines avec lesquelles il renversa une partie des murailles, et quand la cité fut ainsi ouverte devant lui, il monta sur son cheval de guerre, dit à chaque soldat de prendre son épée d'une main, de l'autre une torche allumée, et il se précipita à leur tête dans la ville épouvantée.
Mais Galonnek avait vu l'effroi de ce peuple vaincu qui n'attendait plus que la mort et l'incendie. II sortit de la cathédrale avec tous les prêtres, toutes
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les croix, toutes les reliques, et s'avança le premier à la rencontre de Tugduval, sa tête chauve découverte et portant à la main son calice de terre.
Le jeune comte s'arrêta étonné.
Galonnek alla droit à lui, et restant debout près de son étrier :
— Quand on veut dévorer le troupeau, on commence par tuer le pasteur, dit-il doucement; me voici à votre merci et prêt à payer de mon sang le pardon des autres.
A la vue du saint vieillard qu'il avait appris à respecter, et, au son de cette voix qui semblait toujours une bénédiction, Tugduval sentit toutes les vapeurs de sa colère se dissiper, il laissa tomber son épée, et, se penchant sur le cou de son cheval, baisa dévotement le calice que tenait Galonnek.
A l'instant même tous les soldats, comme saisis d'un même attendrissement, éteignirent leurs torches et tournant vers la terre les pointes de leurs armes, s'écrièrent : — Quartier^ quartier à tout le monde !
Le jeune comte ne fit point répéter cette prière; il descendit vivement de cheval et suivit l'évêque à
la cathédrale, où vainqueurs et vaincus réunis chantèrent des actions de grâces au Seigneur.
Ce fut le dernier fait mémorable de la vie de saint Galonnek. Peu de mois après, il sentit que ses forces l'abandonnaient et comprit que sa fin était proche. Cependant il ne discontinua point pour cela ses bonnes œuvres. En revenant^ un jour de visiter une veuve qui avait perdu le dernier de ses fils, il sentit ses forces l'abandonner et fut obligé de s'asseoir sur une pierre au bord du chemin où il resta. Un marchand des montagnes qui passa quelque temps après, le vit immobile et s'approcha pour savoir s'il dormait; mais il était mort. Le marchand, trompé par la pauvreté de ses vêtements, crut que c'était un solitaire du voisinage, et, par charité chrétienne, il lui fit un linceul de son manteau ; la femme d'un sabotier, qui demeurait à quelques pas, fournit de son côté un vieux coffre pour cercueil, de sorte que l'évêque Galonnek fut porté en terre comme un mendiant.
Mais on apprit bientôt la vérité par les miracles quis'accomphssaient sur sa tombe, et le corps fut retiré de terre, puis apporté à la ville avec beaucoup
de pompe. On l'inhuma aux pieds du grand autel et l'on demanda à saint Pol de faire pour lui une épitaphe ; mais Tapôtreda Laonnais répondit qu'un archange seul pourrait la composer, de sorte que l'on se contenta de recouvrir la tombe d'une pierre de granit sur laquelle on grava le nom deGalonnek.
Plusieurs siècles après, on voyait encore cette pierre à la même place, et les mères bretonnes venaient y déposer un instant leurs nouveaux-nés en répétant la prière consacrée :
« Saint Galonnek, donnez deux cœurs à mon enfant;
» Donnez-lui un cœur de lion pour exécuter le bien;
» Et donnez-lui un cœur de tourterelle pour aimer son prochain. »
La fête de saint Galonnek se célèbre le 1*^ avril, quand les feuilles bourgeonnent sur les haies et que les petits oiseaux recommencent à chanter.
RECIT DE MARGARIDD.