LES LAVANDIÈRES DE NUIT
Les Bretons sont les fils du péché, comme les autres, mais ils aiment leurs morts; ils ont pitié de ceux qui brûlent dans le purgatoire et ils tâchent de les racheter du feu d'épreuve. Chaque dimanche, après l'office, ils prient pour leurs âmes, sur la terre où pourrissent leurs pauvres corps.
C'est dans le mois noir (2), surtout, qu'ils font acte de chrétiens. Quand la ?7?essa^ère de V hiver (3) arrive, chacun pense à ceux qui sont allés vers la
(t) KannéreZ-noZ. CeUe croyance à des lavandières-fantômes est répandue dans toute la Bretagne, mais surtout dans le Léonnais. Le discrevellerr qui nous raconta cette tradition avait, comme Sancho Pança, la manie des proverbes ; nous avo^ conservé ceux que nous nous sommes rappelés et qui ne demandaient pas, pour être compris, de trop longues explications.
(2) Miz-du, nom breton de novembre; on ! aumnie quelquefois du par abréviation.
(3j Nom donné à la fête de la Toussaint; on la nomme aussi goël an oll sent.
PAYS DE {.ÉOA. lis
justice de Dieu. On fait dire des messes à l'autel des morts, on leuu allume des cierges, on les voue aux meilleurs saints, on va avec les petits enfants sur leurs pierres, et, après vêpres, le recteur sort de l'égîise pour bénir leurs fosses.
C'est aussi cette nuit-là que le Christ leur donne quelque soulagement et leur permet de revenir visiter les foyers où ils ont vécu. Les morts sont alors aussi nombreux dans les maisons des vivants que les feuilles jaunies dans les chemins creux. Voilà pourquoi les vrais chrétiens laissent la nappe mise et le feu allumé, pour qu'ils paissent prendre leurs repas et réchauffer leurs membres engourdis sous la froidure des cimetières.
Mais s'il y a devrais adorateurs de la Vierge et de sou Fils, il y a aussi des enfants de i'a?ï(/i? noir (1) qui oublient ceux qui ont été le plus près de leur cœui'. Wiiherm Postik était un de ceux-là. Son père avait quitté la vie sans avoir reçu l'absolution, et, connue dit le proverbe, Kadiou est toujours le fils
(4) An œl du ou. an œl Uornckj l'an je cornu ; noms grotesques du diabie.
de son père (1). Aussi n'était-il occupé que de plaisirs défendus , dansant pendant l'office, quand il le pouvait, et trinquant pendant la messeavec les gueux (2) acheteurs de chevaux. Dieu n'avait pas noanqué cependant de lui envoyer des avertissements. Il avait vu frapper du mauvais air (3) , dans la même année, sa mère, ses sœurs et sa femme ; mais il s'était consolé de la mort des premières en recueillant leur héritage, et quant à Katel, il avait dit comme tous les veufs débauchés :
Si je n'ai plus de femme à moi, Celles des autres sont mon droit (4).
(1) Le proverbe breton est plus expressif :
Map e ted eo Kadyou Nemed e varam a lavaré gaou ; Cest-à-dire:
Be son père Kadiou est Gis,
A moins que sa mère n'ait menti.
(2) Gardinn, les gueux ou les gredins ; c'est le nom familier donné, dans le Léonnai*, aux Normands qui viennent y acheter des chevaux.
^3) Atd fal; nom donné par les Bretons à toute influence maligne.
(4) Le proverbe breton est mieux formulé :
Pa ne meus muy dimé unan E man va lod e peb unan ; Littéralement :
Puisque je n'en ai plus une à moi, Mon lot est dans chacune.
Et il avait agi selon son dire.
Le recteur avait eu beau l'avertir au prône qu'il était une pierre de scandale pour toute la paroisse . Loin de corriger Wilherm, cet avertissement public n'avait eu pour résultat que de le faire renoncer à l'église, comme il était facile de le prévoir, car ce n'est pas en faisant claquer le fouet que Von ramène un cheval échappé (j); aussi se mit-il à vivre plus à son aise que jamais et sans plus de foi ni de loi qu'un renard de taillis.
Or, il se trouva dans ce temps-là que les beaux jours prirent fin et que la fête des morts arriva. Tous les gens baptisés mirent leurs habits de deuil et se rendirent à l'église afin de prier pour les trépassés; mais Wilherm, lui, revêtit ses habits de fête et prit la route du bourg voisin où se réunissaient des matelots sans religion et des filles sans honneur.
Tout le temps que les autres employaient à soulager les âmes en peine, il le passa, dans cet en-
(4) Le proverbe breton est un distique :
Ober strakgla e scorgezik.
Na distum quet kesek sponntik.
droit, buvant du vin de feu^ jouant avec les matelots et chantant aux filles des rimes composées par les meuniers (l).Il continua ainsi presque jusqu'au milieu de la nuit et ne songea à s'en retourner que quand les autres se sentirent fatigués du péché. Lui , c'était un corps de fer pour le plaisir, et il quitta Tauberge le dernier, aussi ferme et aussi dispos qu'au moment où il était entré.
Seulement, il avait le cœur chaud de boire. Il chantait tout haut, par les routes, des chansons que les plus hardis disent ordinairement tout bas; il passait devant les croix sans baisser la voix et sans ôter son chapeau , et il frappait , à droite et à gaucho, les touffes de genêts avec son bâton, sans avoir peur de blesser les âmes qui remplissaient, ce joui'-là, les chemins.
11 arriva ainsi à un carrefour où se présentaient deux routes conduisant à son village. La plus longue était gardée parla protection de Dieu, tandis que la plus courte était hantée par les morts. Bien des gens, en la traversant la nuit, avaient entendu
(1) Les meuniers passent généralement pour les auteurs des chansons graveleuses.
PAYS DE LÉON. liO
des bruits et vu des choses dont on ne parlait que lorsqu'on était plusieurs et à portée du bénitier; mais Wilherm ne craignait que la soif et les filles laides; il prit donc la route la plus courte, en faisant raisonner ses galoches sur les cailloux du chemin.
Cependant la nuit était sans lune; les feuilles couraient emportées par le vent, les sources coulaient tristement le lo:!g du coteau, les buissons frissonnaient comme un homme qui a peur, et , au milieu de ce silence, les pas le Wilherm retentissaient dans la nuit comme des pas de géants; mais rien ne répouvantait et il marchait toujours.
Eu passant près du vieux manoir ruiné, il entendit la girouette qui lui disait:
— Retourne , retourne , retourne !
Wilherm continua son chemin. Il arriva devant la cascade, et l'eau murmura :
— Ne passe pas, ne passe pas, ne passe pas!
Il posa son pied sur les pierres polies par la rivière et la traversa. Comme jl atteignait un chêne vei moulu, le vent qui sifflait dans les branches répéld :
— Pieste ici , reste ici , reste ici !
Mais Wilherm frappa , en passant , de son bâton l'arbre mort et pressa le pas.
Enfin , il entra dans le vallon hanté. Minuit sonna à trois paroisses. Wilherm se mit à siffler Tair de Marionnik(l). Mais,, au moment où il sifflait le quatrième vers, il entendit le bruit d'une charrette non ferrée (2), et il l'aperçut qui venait vers lui couverte d'un drap mortuaire.
Wilherm reconnut la charrette de la mort. Elle était traînée par six chevaux noirs et conduite par YAnkou (3), qui tenait un fouet de fer, et répétait sans cesse :
— Détourne ou je te retourne !
Wilherm lui nt place, mais sans se déconcerter.
(1) Air d'une chanson très-connue :
Koantik he marionik Koantik adelikadd, Ru evel eur rosennik A glaz e daou lagadd.
(2) Karr-meulon ; on la distingue, en Bretagne, de la charrette ferrée karr-hoûarnet.
(3) Vankou, mot à mol l'angoisse; ce nom désigne ordinairement le fantôme de la mort.
— Que fais-tu donc ici, M. é& Ker-Gwen (l)?lui demanda-t-il effrontément.
— Je prends et je surprends^ répondit YAnkou.
— Tu es donc un voleur et un traître ? continua Wilherm.
— Je suis le frappeur sans regard et sans égard.
— C'est-à-dire un sot et un brutal. Alors je ne m'étonne plus^ mon mignon, que tu sois des quatre évêchés, car on peut t'appliquer tout le proverbe (2). Mais où vas-tu aujourd'hui pour être si pressé ?
— Je vais chercher Wilherm Postik , répliqua le fantôme en passant.
Le bon vivant éclata de rire et poussa plus loin. . Comme il arrivait devant la petite haie de pru-
(1) Plaisanterie sur la pâleur du spectre de la mort; nous avons déjà dit que Gwen signifie hlanc.
(2) Le proverbe est fort connu.
laër evel ul Leonardd, Traytour evel un Treywergadd, Sod evel ur Gwennedadd, Brusk evel ur Kernevadd.
C'est-à-dire :
Voleur comme ua Léonard, Traître comme uu Tregorrois, Sot comme un Vannetais, Brutal comme un Cornouaillais.
nclliers qui conduit au lavoir, il aperçut deux femmes blanches qui étendaient du iinge sur les buissons.
— Sur ma vie! voilà des jeunes filles qui n'ont pas peur du serein, dit-il. Pourquoi êtes-vous si tard dans la prairie , mes petites colombes ?
— Nous lavons, nous séchons, nous cousons! répondirent les deux femmes en même temps.
— Quoi donc? demanda le jeune homme.
— Le linceul du mort qui parle et marche encore.
— Un mort ! pardieu ! vous me direz, son nom.
— Wilherm Postik.
Le garçon rit plus fort que la première fois, et descendit le petit chemin raboteux.
Mais à mesure qu'il avançait , il entendait plus distinctement les coups de battoirs des lavandières de nuit sur les pierres de la douez ( I ) ; et bientôt il les
(1) Doués signifie, en breton, fossé de ville fortifiée; mais comme ces fossés étaient autrefois remplis d'eau et servaient aux lavandières, on a insensiblement appelé les lavoirs doxu'z, et, dans notre province, ce mut est même passé du breton dans le français usuel ; on a seulement ajouté une faute de langue, en faisant doué;: masculin.
PAYS DE LÉON. lo3
aperçut elles-mêmes, frappant leurs draps mortuaires, en chantant le triste refrain:
Si chrétien ne vient nous sauver, Jusqu'au jugiemenl faut laver, Au clair de la lune, au bruit du vent, Il faut laver le linceul blanc (i).
Dès qu'elles aperçurent le joyeux compagnon , toutes coururent avec de grands cris, en lui présentant leurs suaires et lui criunt de le tordre pour en faire sortir l'eau,
— iJn petit ser\ice ne se refuse pas entre amis, répondit Vvilherm gaiement; mais chacune son tour, les belles lavandières, un homme n'a que deux mains pour tordre comme pour embrasser.
Il déposa alors son bâton et prit le bout du drap mortuaire que lui présentait une des mortes, en ayant soin de tordre du môme côté qu'elle , car il
(1) Nous avons chanfré peu de chose au breton.
Ouen na zui kiisten salver Rede goë.c'ni hou liç-r DieJau au earc'h a<j au aër.
C'est-à-dire :
Jusqu'à «-e qu'il ne vienne chrétien sauveur, ;
Il niius fi.it bniiohir uoire Imceul Sous la ûoige el le veut.
avait appris des anciens que c'était le seul moyen
de ne pas être brisé.
Mais pendant que le linceul tournait ainsi , voilà que d'autres lavandières entourent Wilherm, qui reconnut sa tante et sa femme, sa mère et ses sœurs. Toutes criaient :
— Mille malheurs à qui laisse brûler les siens dans l'enfer ! Mille malheurs !
Et elles secouaient leurs cheveux épars, en levant leurs battoirs blancs, et, à toutes les douez de la vallée, le long de toutes les haies, au haut de toutes les landes, des voix répétaient: — Mille malheurs! mille malheurs !
Wilherm, hors de lui, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête ; dans son trouble, il oublia la précaution prise jusqu'alors et se mit à tordre de l'autre côté. A l'instant même le linceul serra ses mains, comme un étau , et il tomba broyé par les bras de fer de la lavandière.
En passant au point du jour près de la dûuéz, une jeune fille d'Henvik, nommée Fantik ar Fur, s'arrêta pour mettre une branche de houx dans son pot
PAYS DE LÉON. i^t
de lait frais tiré (1) et aperçut Wiiherm étendu sur les pierres bleues. Elle crut que le vin de feu l'avait abattu là, et elle s'approcha, avec un brin de jonc, pour l'éveiller; mais, voyant qu'il restait immobile, l'enfant prit peur et s'encourut au village, pour avertir. On vint avec le recteur , le sonneur de cloches et le notaire, qui était maire de l'endroit; le corps fut relevé et placé sur une charrette à bœufs; mais les cierges bénits que l'on voulut allumer s'éteignirent toujours, ce qui fit comprendre queWilherm Postik était acquis à la damnation. Aussi son corps fut^l déposé en dehors du cimetière , sous l'écbalier de pierre, là où s'arrêtent les chiens et les mécréants.
(1) Les Bretonnes portent leurs pots au lait sur la lête, et, pour diminuer l'agitation du liquide, elles y plongent habituellement de petites branches de ronce ou de houx.
RECIT DE ROSCOVITC.
LA GROACH DE LILE DU LOK {]).
Tous ceux qui connaissent la terre de l'église (Lanillis) savent que c'est une des plus belles paroisses de l'évêché de Léon. Là, il y a toujours eu, outre les fourrages et les blés, des vergers qui donnent des pommes plus douces que le miel de Sizun, et des pruniers dont toutes les fleurs deviennent des fruits. Pour ce qui est des jeunes filles à marier,
(1) Ce nom de groac'h ou grac'h signifie proprement vieille femme; on le donnait aux druidesses qui avaient leurs collèges dans une île voisine des côtes de rAniiurique et appelée pour cela île de Groac'h (dont on a fait par corruption Groais ou Groix). fliais ce nom de Groac'h fut, peu à peu, détourné de son sens primitif; au lieu de désigner une vieille femme j il finit par désigner une femme ayant puissance sur les éléments et habitant au milieu des flots, comme les druidesses de l'île: en un mot, une sorte de fée di'S eaux, mais de nature malfaisante, comme toutes les fées bretonnes. Nous avons entendu répéter plusieurs fois, avec des variantes, le conte delà Groac'/i que nous donnons; chaque conteur plaçant la scène dans un lieu différent ot souvent imaginaire, nous avons cru pouvoir choisir l'étang de l'île du Lok.
elles sont toutes sages et ménagères, à ce que disent leurs parent? (1 )!....
Dans les temps anciens, alors que les miracles étaient aussi communs dans la basse Bretagne que le sont aujourd'hui les baptêmes et les enterrements, il y avait à Laniilis un jeune homme qui s'appelait Houarn Pogamm et une jeune fiHe nommée Bc^llah Postik. Tous deux étaient cousins à la mode du pays, et leurs mères, quand ils étaient tout petits, les avaient élevés dans le môme berceau, comme on le fait des enfants que l'on destine à être un jour maris et femmes, avec la permission de Dieu (2). Aussi avaient-ils grandi en s'aimant de tout leur cœur. Mais leurs parents étaient morts l'un après l'autre,
(!) Ce début, moitié poétique, moite railleur, appartient textuellement à l'un des conteurs que nous avons entendu. On trouvera, dans ce qui suit, ce même mélange de sentiment et de gaieté qui est un des caractères de nos récils populaires. Il est, en effet, assez rare que le ton de ces récits soit soutenu. L'exaltation, les sombres images, l'émotion dramatique sont réservées aux traditions rbytbmées; les traditions parlées sont, presque toujours, présentées sous une forme familière et plutôt gaie que triste.
.. (2) Cet usage existe dans toute la Cornouaille : les enfants destinés l'un à l'autre sont placés, dès leur naissance, dans le même berceau.
et les deux orphelins, qui n'avaient pas d'héritage,
furent obligés de se mettre en service chez le même
maître.
Ils auraient pu se trouver heureux; mais les amoureux ressemblent à la mer qui 5e plaint toujours.
— Si nous avions seulement de quoi acheter une petite vache et un pourceau maigre, disait Houarn, je louerais à notre maître un morceau de terre, le curé nous marierait, et nous irions demeurer ensemble.
— Oui, répondait Bellah, avec un gros soupir; mais nous vivons dans des temps si durs ! Les vaches et les porcs ont encore renchéri à la dernière foire de Ploudalmazeau; pour sûr, Dieu ne s'occupe plus comment le monde va.
— J'ai peur qu'il ne faille attendre longtemps ! reprenait le jeune garçon, car ce n^est jamais moi qui finis les bouteilles, quand je bois à l'auberge avec des amis (1).
(1) Tout le monde sait que celui qui finit une bouteille doit être marié dans l'année ; le chant du coucou annonce aussi aux jeunes filles un mariage avant le retour de l'hiver.
— Bien longtemps, répliqua la jeune fille; car je n'ai pu réussir à entendre le coucou chanter.
Ces plaintes recommencèrent tous les jours, jusqu'à ce qu'Houarn eut enfin perdu patience. Il vint trouver un matin Bellali qui vannait du blé dans l'aire, et lui annonça qu'il voulait partir pour chercher fortune.
La jeune fille fut bien affligée à cette nouvelle, et fit tout ce qu'elle put pour le retenir ; mais Houarn, qui était un garçon résolu, ne voulut rien écouter.
— Les oiseaux, dit-il , vont devant eux, jusqu'à ce qu'ils aient rencontré un champ de grain, et les abeilles jusqu'à ce qu'elles trouvent des fleurs pour faire leur miel ; un homme ne peut avoir moins de raison que des bêtes volantes. Moi aussi , je veux chercher partout ce qui mé manque, c'est-à-fîire le prix d'une vache et d'un pourceau maigre. Si vous m'aimez , Bellah , vous ne vous opposerez pas davantage à un projet qui doit hâter notre mariage.
La jeune fille comprit qu'elle devait céder, et quoique le cœur lui tournât, elle dit à Houarn :
— Partez^ à la garde de Dieu , puisqu'il le faut j
mais, avant, je veux partager avec vous ce qu'il y a de meilleur dans l'héritage de mes parents.
Alors elle conduisit le jeune garçon à son armoire <it en tira une clochette, un couteau et un hâton.
— Ces trois reliques, dit-elle, ne sont jamais sorties de la famille. Voici d'abord la clochette de saint Kolédok; elle a un son qui se fait entendre, quelle que soit la distance, et qui avertit nos amis des périls que nous courons. Le couteau a appartenu à saint Corentin, et tout ce qu'il touche échappe aux enchantements des magiciens ou du démon. Enhn, le bâton est celui que portait saint Vouga, il vous conduit où vous voulez aller. Je vous donne le couteau pour vous défendre des maléfices, la clochette pour me faire connaître vos dangers et je garde le bâton pour vous rejoindre si vous avez besoin de moi (1).
(1) La tradition populaire a encore ici altéré les faits de la légende.
Saint Ké, appelé par les Bretons Kolédok, c'est-à-dire qui aime à se perdre dans les Lois (de kollct, perdu), avait une clochette, comme tous les ermites ; mais le seul miracle que la légende lui attribue est d'avoir sonné d'elle-même pour désio-ner le lieu où le saint devait s'établir. Cependant il passe
PAYS DE LÉOiN. iQ{
Hoiiarn remercia sa promise, il pleura un peu avec elle, comme il le faut toujours quaud on se sépare, puis il s'en alla vers les montagnes.
Mais c'était alors comme aujourd'hui; et, dans tous les villages où il passait , Houarn était poursuivi par des mendiants qui, parce que ses braies étaient entières, le prenaient pour un seigneur.
— Par ma foi, pensa-t-il , ceci est un pays où je vois plus d'occasion de dépenser que de faire fortune: allons plus loin.
Il continua donc, en descendant, jusqu'à la côte, et arriva à Pontaven, qui est une jolie ville bâtie sur une rivière bordée de peupliers.
Là, comme il était assis à la porte de l'auberge, il entendit deux saulniers qui causaient en char-
pour constant, chez nos paysans, que ceUe clochetle l'averlissail du bien qu'il devait faire ou du mal qu'il devait éviter.
Quant à saint Corentin, il avait prés de son ermitage une fontaine dans laquelle se trouvait un poisson miraculeux : tout ce que lui enlevait le couteau du saint renaissait aussitôt, de manière à laisser le poisson toujours aussi entier.
Nous ne savons ce qui a pu donner lieu à la fable du bâton de saint Vouga. La légende dit bien que ce saint traversa la mer sur un rocher, mais elle ne parle point de ce bâton qui remplace, dans la tradition bretonne, les bottes de sept lieues du conte de Perrault.
i62 LE FOYER BRETON.
géant leurs mules et parlaient de la Groach de Vile dit Lok. Houarn demanda ce que c'était ; ils lui répondirent que Ton donnait ce nom à une fée qui habitait le lac de la plus grande des Glénans, et que l'on disait aussi riche, à elle seule, que tous les rois réunis. Bien des gens étaient allés déjà dans l'île pour s'emparer de ses trésors, mais aucun n'était revenu
Houarn eut, tout de suite, la pensée de s'y rendre à son tour afin de tenter Taventure. Les muletiers firent leurs eflorts pour l'en détourner. Ils ameutèrent même tout le peuple autour de lui en criant que des chrétiens ne pouvaient laisser ainsi un homme courir à sa perte, et on voulut retenir de force le jeune garçon. Il remercia de l'intérêt qu'on lui montrait, et se déclara prêt à abandonner son projet si l'on voulait seulement faire une quête dont le produit lui permettrait d'acheter une petite vache et un pourceau maigre ; mais, à cette proposition, les muletiers et tous les autres se retirèrent, en répétant que c'était un entêté et qu'il n'y avait aucun moyen de le retenir.
Houarn se rendit donc au bord de la mer, chez un batelier, qui le conduisit à l'île du Lok.
Il trouva sans peine l'étang placé au milieu de cette île, et qui est entouré de gazons marins à fleurs roses. Comme il en faisait le tour, il aperçut, vers une des extrémités, à l'ombre d'une touffe de genêts, un canot couleur de mer qui flottait sur les eaux dormantes. Ce canot avait la forme d'un cygne endormi, la tête sous son aiîe.
Houarn, qui n'avait jamais rien vu de pareil, s'approcha avec curiosité et entra dans la barque pour mieux la voir; mais, à peine y eut-il mis le pied, que le cygne eut l'air de s'éveiller; sa tête sortit de dessous ses plumes, ses larges pattes s'étendirent sur l'eau, et il s'éloigna brusquement du rivage.
Le jeune homme poussa une exclamation d'effroi; mais le cygne avança plus vite vers le milieu de l'étang. Houarn voulut se jeter à la nage ; alors l'oiseau enfonça son bec dans les eaux et plongea, en l'entraînant avec lui.
Le Léonard, qui ne pouvait crier sans boire la mauvaise eau de l'étang, fut forcé de se taire et parvint ainsi à la demeure de la Groac'h.
C'était un palais de coquillage qui surpassait tout
i6i LE FOYER BRETON.
ce que l'on pouvait imaginer. On y arrivait par un escaiier de cristal fait de telle manière que, lorsqu'on y posait le pied , chaque marche chantait comme un oiseau des bois ! Tout autour, on voyait d'immenses jardins où grandissaient des forêts de plantes marines et des pelouses d'algues vertes toutes parsemées de diamants au lieu de fleurs.
La Groach était couchée dans la première salle,
^ sur un lit d'or. Elle était habillée d'une toile vert de
\Jyj' mer, fine et souple comme une vague ; ses cheveux
'jj- ^ noirs, entremêlés de corail, tombaient jusqu'à ses
/,.^ pieds, et son visage blanc et rose ressemblait, pour
l'éclat, à l'intérieur d'un coquillage.
Houarn s'arrêta, tout ébloui de voir une créature si belle; mais la Groac'h se leva, en souriant, et s'avança vers lui.
Sa démarche était si souple, qu'on eût dit un des flots blancs qui courent sur la mer. Elle salua le jeune Léonard.
— Soyez le bienvenu, dit-elle, en lui faisant signe d'entrer ^ il y a toujours place ici pour les étrangers et pour les beaux garçons.
Le jeune homme rassuré entra.
— Qui êtes-vous, d'où venez-vous et que cliei'chez-vous? ajouta la Groach.
— On m'appelle Houarn, répondit le Léonard. Je viens de Lanillis, et je cherche de quoi acheter une petite vache et un pourceau maigre.
— Hé bien, venez, Houarn, reprit la fée, et ne vous inquiétez plus de rien, car vous aurez tout ce quipourra vous réjouir.
Elle l'avait fait entrer dans une seconde salle tapissée de perles, où elle lui servit de huit espèces de vins, dans huit gobelets d'argent sculptés. Houarn but d'abord des huit vins, puis il les trouva si bons, qu'il en rebut huit fois de chacun, et, à chaque coup, il trouvait la Groach plus belle.
Celle-ci l'encourageait en lui disant qu'il ne devait point avoir peur de la ruiner, puisque l'étang de l'île du Lok communiquait avec la mer, et que toutes les richesses qu'engloutissaient les naufrages y étaient apportées par un courant magique.
— Sur mon salut, dit Houarn que le vin avait rendu gai, je ne m'étonne plus si les gens de la côte parlent mal de vous j les personnes si riches
ont toujours des jaloux ; quanta moi, je ne demanderais que la moitié de votre fortune.
— Vous l'aurez si vous voulez^ Houarn , dit la fée.
— Comment cela? demanda-t-il.
— Je suis veuve de mon mari le Korandon, repritelle, et, si vous me trouvez à votre gré , je deviendrai votre femme.
Le Léonard fut tout saisi de ce qu'il entendait. Lui, se marier à lâGroac'h qui lui semblait si belle, dont le palais était si riche et qui avait de huit espèces de vins qu'elle laissait boire à discrétion !... Il avait, à la vérité, promis à Beliah de l'épouser j mais les hommes oublient facilement ces espèces de promesses : ils sont, pour cela, comme les femmes.
Il répondit donc poliment à la fée qu'elle n'était pas faite pour qu'on la refusât , et qu'il y avait joie et honneur à devenir son mari.
La Groach s'écria alors qu'elle voulait préparer, sur-le-champ, le repas de la velladen (1). Elle dressa une table qu elle couvrit de tout ce que le Léonard connaissait de meilleur (outre beaucoup de choses
(Ij Voir les Derniers Bretons, chap. IV, pays de Léon.
qu'il ne connaissait pas) ; puis elle alla à un petit vi- ; vier qui était au fond du jardin, et elle se mit à appeler :
— Eh ! le procureur ! eh I le meunier ! eh ! le tailleur ! eh ! le chantre !
Et, à chaque cri, on voyait accourir un poisson qu'elle mettait dans un filet d'acier.
Lorsque le filet fut rempli, elle passa dans une pièce voisine et jeta tous les poissons dans une poêle d'or.
Mais il sembla à Houarn, qu'au milieu des pétillements de la friture, de petite^ voix chuchotaient.
— Qui est-ce donc qui chuchote sous la poêle d'or, Groac' h? demanda-t-i\.
— C'est le bois qui pétille, dit-elle, en attisant le feu.
Un instant après, les petites voix recommencèrent à murmurer.
— Qui est-ce donc qui murmure, Groac'h ? demanda le jeune homme.
— C'est la friture qui fond, répondit-elle, en faisant sauter les poissons.
Bientôt les petites voix crièrent plus fort.
lo
— Qui est-ce donc qui crie , Groach ? reprit Houarn.
— C'est le grillon du foyer, répliqua la fée^ en chantant si haut que Léonard n'entendit plus rien.
Mais ce qui venait de se passer lui avait donné à réfléchir, et, comme il commençait à avoir peur, il commença à sentir des remords.
— Jésus Marie ! se dit-il, est-ce bien possible que j'aie oublié si vite Bellah pour une Groacli qui doit être fille du démon? avec cette femme-là je n'oserai même pas faire mes prières du soir, et je suis sûr d'aller en enfer comme un langueyeur de porcs.
Pendant qu'il se parlait ainsi, la fée avait apporté la friture, et elle le pressa de dîner, en lui disant qu'elle allait chercher pour lui douze nouvelles espèces de vins.
Houarn tira son couteau, tout en soupirant , et voulut commencera manger; mais, à peine la lame qui détruisait les enchantenjents eut-elle touché au plat d'or, que tous les poissons se redressèrent et redevinrent de petits hommes, portant chacun le costume de son état. Il y avait un procureur en ra-
bats, un tailleur en bas violets, un meunier couleur de farine, un chantre en surplis, et tous criaient à la fois, en nageant dans la friture :
— Houarn ! sauve-nous, si tu veux toi-même être sauvé !
— Sainte Vierge ! quels sont ces petits hommes qui chantent dans le beurre fondu ? s'écria le Léonard stupéfait.
— Nous sommes des chrétiens comme toi, répondirent-ils; nous étions aussi venus à l'île du Lok pour chercher fortune^ nous avons consenti à épouser la Groac'h, et, le lendemain du mariage, elle a lait de nous ce qu'elle avait fait de nos prédécesseurs qui sont dans le grand vivier.
— Quoi ! s'écria Houarn, une femme qui paraît si jeune est déjà la veuve de tous ces poissons !
— Et tu seras bientôt dans le même état, exposé aussi à être frit et mangé par les nouveaux venus.
Houarn fit un saut, comme s'il se fut déjà senti dans la poêle d'or, et courut vers la porte, ne* songeant qu'à s'échapper avant le retour de la Groach; mais celle-ci , qui venait d'entrer, avait tout entendu. Elle jeta son filet d'acier sur le Léonard qui
se transforma aussitôt en grenouille, et elle alla le porter dans le vivier, où se trouvaient déjà ses autres maris.
Dans ce moment, la clochette qu'Houarn portait à son cou tinta d'elle-même, et Bellah l'entendit à Lanillis, oii elle était occupée à écrémer le lait de la veille.
Ce fut pour elle comme un coup dans le cœur. Elle jeta un cri en disant :
— Houarn est en danger !
Et sans attendre autre chose, sans demander conseil à personne, elle courut mettre ses habits de grand'messe, ses souliers, sa croix d'argent, et sortit de la ferme avec son bâton magique.
Arrivée au carrefour, elle planta celui-ci dans la terre en murmurant :
De saint Voujra rappelle-toi !
Bâton de pommier, conduis-moi Sur le sol, dans les airs, sur l'eau.
Partout où passer il me faut ^l) î
Le bâton se changea aussitôt en un bidet rouge
(1) L'invocation bretonne est un peu différente de c':-lle que nous donnons. La voici :
Eo han sant Vouga, baz-avalenn (È pep quèver red eo trémenn),
de saint Thégonec, peigné, sellé, bridé, avec un ruban sur chaque oreille et un plumet bleu au front.
Bellah le monta sans balancer. Il partit d'abord au pas, puis au trot, puis au galop, et il allait si vite, que les fossés, les arbres, les maisons, les clochers passaient devant les yeux de la jeune fille comme les bras d'un dévidoir. Mais elle ne se plaignait pas, sachant que chaque pas l'approchait de son cher Houarn 5 elle excitait, au contraire, le bidet, en répétant :
— Le cheval va moins vite que l'hirondelle, l'hirondelle va moins vite que le vent, le vent va moins vite que l'éclair ; mais toi, mon bidet, si tu m'aimes, il faut aller plus vite qu'eux tous; car j'ai une part de mon cœur qui souffre, la meilleure moitié de mon cœur qui est en danger.
Le bidet l'entendait et courait comme une paille qu'emporte le tourbillon, si bien qu'il arriva enfin
Bez conduer en ear, en douar, Var an dour fresq, pe dour cloiiar,
Cest-à-dire, mot à mot :
Au nom de saint Vouga, bâton-pommier (Partout où il faudra passer).
Sois mon conducteur daus l'air, sur la terre. Sur l'eau froide ou sur l'eau tiède.
il 2 L?. FOYER P.RETON.
dans l'Ailiès au pied du rocbei* que l'on appelle le Sauê du cerf.
Mais là il s'arrêta, car jamais cheval ni jument n'avait gravi ce rocher. Behah, qui comprit pourquoi il restait immobile, recommença à dire :
De saint Voujja rappelle-toi!
Bidet de Léon, conduis moi Sur le sol, dans les airs, sur l'eau, Partout où passer il me faut!
Dès qu'elle eut achevé, des ailes sortirent des flancs de sa monture, qui devint un grand oiseau, et qui l'emporta au sommet du rocher.
Ce sommet était occupé par un nid fait de terre de potier et garni de mousse desséchée sur lequel se tenait accroupi un petit korandon tout noir et tout ridé, qui se mit à crier quand il vit Bellah.
— Voici la jolie fille qui vient pour me sauver.
— Te sauver! dit Bellah, qui es-tu donc, mon petit homme?
— Je suis Jeannik, le mari de la Grooc'h de Tiie du Lok ; c'est elle qui m'a envoyé ici.
— r»îais que fais-tu dans ce nid ?
— Je couve six œufs de pierre, et je n'aurai ma liberté que lorsqu'ils seront éclos.
Bellati ne put s'empêcher de rire.
— Pauvre cher petit coq, dit-elle, et comment pourrais-je te déhvrer?
— Eu déhvrant Houarn, qui est au pouvoir de ]a Groac'h.
— Ah ! dis-moi ce qu'il fiiut pour cela? s'écria l'orpheline, et, quand je devrais faire à genoux le tour des quatre évêchés, je commencerais tout de suite.
— Hé bien donc, il faut deux choses, dit le korandon : d'abord te présenter à la Groach comme un jpune homme; puis lui enlever le filet d'acier qu'elle porte à la ceinture et l'y enfermer jusqu'au jugement.
— Et où trouverais-je un habit de garçon à ma taille, Korandon, mon chéri?
— Tu vas le savoir, ma jolie fille.
A ces mots, le petit nain arracha quatre de ses cheveux roux, il les souffla au vent, en marmottant quelque chose tout bas, et les quatre cheveux devinrent quatre tailleurs dont le premier tenait un
chou, le second des ciseaux, le troisième une aiguille, et le dernier un fer (1).
Tous quatre s'assirent autour du nid, les jambes en forme d'X, et se mirent à préparer un costume complet pour Bellah.
Avec la première feuille de chou, ils firent un bel habit piqué sur toutes les coutures; une autre feuille servit au gilet; mais il en fallut deux pour les grandes culottes à la mode de Léon. Enfin le cœur du chou fut taillé en chapeau, et le tronc servit à faire des souliers.
Quand Bellah eut revêtu ce costume, on eût dit un gentilhomme habillé de velours vert doublé de satin blanc.
Elle remercia le korandon, qui lui donna encore quelques instructions; puis son grand oiseau la transporta, tout d'une volée, à l'île du Lok. Là, elle
(1) On croit, en Bretagne, que les sorciers, en soufflant leurs clieveux. dans l'air, font prendre à ceux-ci la forme qu"i!;î veulent Cambry a mentionné cette superstition {Voyage dans le Finistère, district de Morlaix). Or, le korandon, qui se trouve ici en scène, est une manière de sorcier ou de génie inférieur, appartenant à cette race de nains appelés korigans, poulpiquets, kornikancts, etc., dont nous aurons occasion de parler plus tard.
PAYS DE LÉON. ll^
lui ordonna de redevenir bâton de pommier, et elle entra dans la barque en forme de cygne qui la conduisit au palais de la Groac'h,
A la vue du jeune Léonard, vêtu de velours, la fée parut ravie.
— Par Satan, mon cousin, se dit-elle, voici le plus beau garçon qui soit jamais venu me voir, et je crois que je l'aimerai jusqu'à trois fois trois jours.
Elle se mit donc à faire de grandes amitiés à Bellah, en l'appelant mon mignon ou mon petit cœur. Elle lui servit à goûter, et la jeune fille trouva sur la table le couteau de saint Corentin, qui avait été laissé par Ilouarn. Eile le prit pour s'en servir à l'occasion, puis elle suivit la Groach dans le jardin.
Celle-ci lui montra les pelouses fleuries de diamants, les jets d'eau parfumés de lavande, et surtout le vivier où nagaient les poissons de mille couleurs.
Bellah parut si enchantée de ces derniers, qu'elle s'assit au bord de la pièce d'eau afin de mieux les regarder.
La Groac'k profita de son ravissement pour lui demander si elle ne serait pas bien aise de rester
176 LE FOYEU BRETON.
toujours en sa compagnie. Bellah répondit qu'elle
ne demanderait pas mieux.
— Ainsi tu consentirais à m'épouser sur-le-champ? demanda la fée.
— Oui, répondit Bellah, à la condition que je pourrais pêcher un de ces beaux poissons avec le filet d'acier que vous avez à la ceinture.
La Groac'h, qui ne soupçonnait rien, prit cela pour un caprice de jeune garçon , elle donna le filet, et dit en souriant ;
— Voyons, beau pécheur, ce que tu prendras.
— Je prendrai le diable, cria Bellah, en jetant le filet ouvert sur la tête de la Groac'h. Au nom du Simveur des hommes, sorcière maudite, deviens de corps ce que tu es de cœur.
La Groacli ne put que jeter un cri qui se termina par un murmure étouffé, car le vœu de la jeune fille était accompli ; la belle fée des eaux n'était plus que la hideuse reine des champignons. (1).
Bellah ferma vivement le filet et courut le jeter dans un puits, sur lequel elle posa une pierre scel-
(I) Les Bretons appellent les champignons les trônes des crapauds.
îée du signe de la croix^ afin qu'elle ne pût se soulever qu'avec celle des tombeaux, au jour du jugement.
Elle revint ensuite bien vite vers le vivier; mais tous les poissons en étaient déjà sortis et s'avançaient à sa rencontre, comme une procession de moines bariolés, en criant de leurs petites voix enrouées :
— Voici notre seigneur et maîtrCj celui qui nous a délivrés du filet d'acier et de la poêle d'or.
— El ce sera aussi celui qui vous rendra votre foriue (le chiétiens, dit Bellah, en tirant le couteau de saint Corentin.
Mais comme elle allait toucher le premier poisson, elle aperçut, tout près dV-lle, une grenouille verte qui portail au cou la clochette magique et sanglotait à genoux, ses deux petites pattes posées sur son petit cœiu'. Bellah sentit comme un coup intérieur, et elle s'écria :
— Est-ce toi, est-ce toi, mon petit Houarn, roi de ma joie et de mon souci?
— C'est moi ! répondit le petit garçon engrenouillé. Bellah le toucha aussitôt de la lame qu'elle tenait,
il reprit sa forme, et tous deux s'embrassèrent, en
pleurant d'un œil pour le passé et en riant de l'autre
pour le présent.
— Elle fit ensuite de même pour tous les poissons, qui redevinrent ce qu'ils avaient été.
Comme elle achevait, on vit arriver le petit Korandon du rocher du Cerf, traîné dans son nid, comme dans un char, par six grosses mouches de chêne (1) qui étaient écloses des six œufs de pierre.
— Me voici, la jolie fille! cria-t-il à Bellah; le charme qui me retenait là-bas est rompu, et je viens vous remercier, car d'une poule vous avez fait un homme.
Il conduisit ensuite les deux amants aux bahuts de la Goac'hj qui étaient remplis de pierres précieuses, en leur disant d'y prendre à volonté.
Tous deux chargèrent leurs poches, leurs ceintures, leurs chapeaux et jusqu'à leurs larges braies de Léon; enfin, quand ils eurent pris tout ce qu'ils pouvaient porter, Bellah ordonna à son bâton de devenir une voiture ailée assez grande pour les conduire à Lanillis avec tous ceux qu'elle avait délivrés.
(1) C'est ainsi que les Bretons désignent les hannetons.
Lh, ses bans furent publiés, et Houarn Pépousa, comme il le désirait depuis longtemps. Seulement, au lieu d'acheter une petite vache et un pourceau maigre , il acheta toutes les terres de laparoisse;Let il y établit, comme fermiers, les gens qu'il avait «mmenés de l'île du Lok.
PR.rV.:
RÉCIT DU MARCHAND DE FiL (l).
INVENTION DES BALLINS (2).
Dans l'histoire que je vais vous raconter, chères gens, il n'est question ni de fées des eaux, ni de tours joués par Vange qui pointe une queue (3), ni des lessives que les mortes font au clair de lune. Il s'agira d'une chose plus rare; d'une femme bt-lle comme
(1) Nous avons donné cette tradition comme exemplt; des récits dépourvus de merveilleux et tenant de la chronique plutôt que du conte populaire ; mais nous sommes luindejyaranlir l'origine bretonne de ce fabliau, qui pourrai! bien avoir été seulement transporté dans notre langue. JI. I\]iorc>'C de Kerdannet le raconte pourtant, comme une anecdote authentique, dans sa notice sur le château de Kerjean, et lappelle, à ce sujet, le dicton léonard par lequel nous avons terminé notre récit. On a pu lire dans la Revue des Deux-Mondes un proverbe de M. Alfied de i\lusset. intitulé la Quenouille de Barbcrine, qui n'était autre chose que notre tradition bretonne arrangée.
(2,1 Ballinn, couverture de lit, en fil de lin ou détoupes, dont on se sert beaucoup en Dretngne. Ce nom est évidemment composé du mot linn, qui signifie lin.
(■]) An œl loslek. C'est un des cent noms burlesques par lesquels nos paysans désignent le diable.
PAYS DE LÉON. iS\
le jour, douce comme le lait, gaie comme l'alouette, et, avec cela, fidèle à son chef de ménage (î). Je vous en souhaite autant pour vos étrennes.
Cette femme était du Léonnais et de grande naissance. Elle avait épousé Olivier de Kerjean et habitait le château du même nom, que vous connaissez près d'ici. Mais le toit se trouvait alors au-dessus du grenier, au lieu d'être dans les caves ; les cheminées ii'étaientpas fendues comme un Justin, et l'on voyait les violiers dans le jardin plutôt que sur les pignons (2).
La dame de Kerjean, qui se nommait Françéza, n'était pas seulement, comme je vous l'ai dit, la reine des belles ; c'était aussi la mère des pauvres gens, et elle n'attendait pas, pour les servir, que l'affliction leur fût venue, car elle aimait leur joie comme nous aimons le soleil. Elle allait de maison en maison chez les mercenaires (3) pour donner des conseils et de l'argent. L'argent faisait suivre les conseils, et les conseils faisaient profiter l'argent. Ceux
(t) Pen-tiegès, mol à mot, tête de ménage. (2) Tout ceci est une allusion à l'état de ruine dans leqael se trouve actuellement Kerjean.
[■:) Mcrcénéricnn, nom donné en Bretagrne aux journaliers. 1. 11
à qui l'ouvrage manquait se rendaient au château, qui était, comme l'église, ouvert pour tout le monde. Si c'étaient des jeunes garçons, on les envoyait aux champs ; si c'étaient des jeunes filles, elles allaient aux étables ou aux buanderies ; si c'étaient des mères ou des vieillards, on leur donnait à filer le lin et l'étoupe de Kerjean. Le fil de lin était ensuite remis aux plus habiles tisserands, qui en faisaient des toiles de toutes finesses et de toutes grandeurs ; mais, quant au fil d'étoupes, il ne servait à rien, sinon à prouver la charité de dame Françéza : aussi les greniers et les caves du château en étaient-ils remplis. Par bonheur, M. Olivier de Kerjean, mari de la dame, approuvait tout. Les yeux et le cœur de Françéza étaient devenus ses yeux et son cœur. A tout ce qu'elle avait fait, et sans avoir vu, il disait : — C'est bien ! comme un homme siàr que sa moitié de ménage (1) ne peut faillir. Celle-ci lui tenait compte de sa confiance et avait coutume de répéter gaiement (selon son caractère) qu'elle ne trahirait
(1) Banter-tiegès, expression bretonne qui remplace noue mol de ménagère.
point M. Olivier avant que le coq de plomb du clocher de Bervin n'eût pris sa volée.
Cependant, le seigneur de Kerjean fut obligé de partir pour aller faire visite au roi de France, qui était un Louis, quatorzième de nom. Il voulut emmener avec lui Françéza , mais celle-ci lui dit :
— Si vous le permettez, cher cœur, j'aime mieux que vous partiez seul ; car moi absente, que deviendraient mes pauvres fileuses et mes orphelins? Depuis si longtemps que je les garde sous ma protection, ils s'y sont accoutumés, et l'on doit aux malheureux ce qu'on leur a fait espérer. Allez donc à Paris sans moi, Olyerik, et surtout revenez bientôt.
M. de Kerjean, qui ne savait pas vouloir contre la volonté de la dame, céda à ses prières. 11 se mit seul en route, après avoir bien recommandé à sa chère Saïgou (1) de lui écrire et de mettre ses lettres dans le paquet de monseigneur l'évéque de Saint-Pol, afin qu'elles lui parvinssent plus sûrement.
Il n'arriva à Paris que le seizième jour après son
(1) Abréviation du nom Franc ésaïgou, qui est, lui-même an diminutif léonard de Françéza.
184 LE FOYER P.RETON.
départ, vu que l'on voyageait alors au petit pas de? chevaux, comme les fermiers qui portent la redevance des blés à leurs maîtres ; encore s'arrêtait-on la nuit, de peur des ornières.
M. Olivier rencontra à la cour un grand nombre de gentilshommes bretons et de Léonards ; car notre évêché a toujours été renommé pour sa noblesse, et c'est là qu'on trouve les Kermavan, dont la race a été reconnue si ancienne, que M. le bon Dieu seul est de plus vieille maison (l).
Le mari fut reçu par eux et par les gentilshommes français avec de grandes politesses. Seulement, tous s'étonnèrent de ce qu'il n'eût point amené sa dame.
— C'est sans doute quelque sauvage laideron dont il a honte, dirent ceux-ci.
Mais les autres répliquèrent qu'elle était, au contraire, si belle, qu'au vieux dicton du pays : Antiquité de Penhoët, vaillance de DucJiàlel, richesse de Karman, chevalerie de Kergournadech, on avait ajouté, à cause d'elle, beauté de Kerjean,
(i) La devise de cotte maison tétait : les Kermavan et Dieu avant.
LE PAYS DE LÉON. lCr>
— Alors, dirent les Français, M. Olivier l'aura laissée au fond de son château, de peur qu'elle ne trouvât ici quelque gentilhomme trop à son gré.
Le seigneur de Kerjean, averti de ces bruits, s'en montra offensé et déclara publiquement qu'il avait trop entière confiance en l'honneur de dame Françéza, pour songer à de semblables précautions. Les gentilshommes français se mirent à rire.
— Dieu ne se fiait pas moins à notre mère Eve quand il la mit dans son paradis terrestre, répliquèrent-ils.
— Dame Françéza n'aime que moi, reprit Olivier.
— Dame Eve n'aimait aussi que les fruits permis avant d'avoir vu la pomme du bien et du mal, répliquèrent les Français.
Le seigneur de Kerjean voulut se fâcher et dégainer l'épée ; mais les moins étourdis lui dirent ;
— Pardieu! vous ne prétendez pas être plus sage que notre Créateur, monsieur Olivier; puisqu'il a voulu éprouver la femme, faites comme lui. Voici d'Aiguillon, un de nous, qui peut jouer mieux qu'aucun autre le rôle du serpent, laissez -le partir pour votre château ; si dame Françéza lui résiste,
nous reconnaîtrons qu'elle est au-dessus de la tentation.
Le seigneur de Kerjean eût mieux aimé se battre, car il y a deux choses qu'il n'est jamais prudent d'essayer : la vertu des femmes et les ponts nouvellement bâtis; mais, en refusant, il eût fait croire qu'il se défiait de l'épreuve. Il fut donc forcé d'ac- * cepter et d'adresser lui-même le comte d'Aiguillon à sa Françésaïgou avec une lettre qui recommandait de le recevoir comme son plus bel ami.
Le gentilhomme français partit après avoir promis à Olivier de ne pas le faire attendre plus que la fin du mois, et le Breton; n'osant pas l'étrangler, lui souhaita un heureux voyage.
Pour ce qui regardait la route, le souhait fut accompli ; car le comte arriva au château sans retard et sans accident.
Dame Françéza le reçut de son mieux et lui fit les honneurs de Kerjean comme à un frère, afin d'obéir à la lettre de son chef de ménage. Elle tâchait, par tous les moyens, de distraire le Français. Elle allait à cheval avec lui visiter les manoirs voisins, et revenait, à la brune, à travers les bois -, ou
PAYS DE Li:OX. 487
bien ils passaient ensemble les soirées, causant, chantant et racontant des histoires d'amour. La dame de Kerjean faisait tout cela sans malice ; mais d'Aiguillon profitait de sa confiance pour le succès de sa trahison.
11 commença par dire à Françéza qu'il la trouvait plus belle que toutes les beautés de la cour, et cela fit rire la dame -, il ajouta qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer, et elle rit toujours; il avoua enfin qu'il était sûr de mourir si elle ne le prenait en pitié, et elle rit plus fort que jamais. D'Aiguillon pensa qu'il n'aurait point trop de peine, puisqu'on recevait sa déclaration si gaiement, et il devint, de jour en jour, plus pressant. D'abord, il demanda le ruban qui servait à la coiffure de la dame de Kerjean, et elle le lui donna; ensuite, il voulut avoir une épingle d'or qui fermait sa collerette, et elle la laissa prendre ; enfin il essaya de retirer un anneau qu'elle portait au petit doigt, et elle ne fut pas assez forte pour l'en empêcher.
Alors d'Aiguillon, persuadé qu'il pouvait tout en treprendre, lui demanda un rendez-vous pour le soir.
18? LE FOYER BUETÛN.
Dame Françéza refusa une première fois, puis une Seconde; mais, à la troisième demande, elle lui dit :
— Je ne puis vous recevoir ni dans la salle où l'on mange, car les valets y viennent ; ni dans la sallo de cérémonie, car on peut y voir de dessus la terrasse; ni dans la chambre où je couche, car la servante le saurait ; ni dans le jardin, car les nuits sont froides ; mais, si vous voulez que je vous enferme dans le petit bûcher, là où il y a un métier de tisserand^ près d'un grand amas d'étoupes filées, j'irai vous y rejoindre dès que les lumières seront éteintes.
D'Aiguillon accepta bien vite, et, triomphant dans son cœur, il ne voulut même pas attendre jusqu'au soir pour avertir ceux de Paris. Il fit un paquet du ruban, de l'épingle d'or, de la bague, et, après y avoir joint une lettre qui annonçait son prochain retour, il donna le tout à un messager, en remplissant ses deux mains de louis pour qu'il arrivât plus vite.
Ces précautions prises, le galant se parfuma de graisse de tubéreuse et d'eau d'œillet ; il mit ses bas de soie, ses habits de velours, ses souliers à rubans, son épée à pomme d'or, et il se fit enfermer dans le
bâcher. Là, il attendit que tout fit silence dans le château, sauf la girouette qui tournait au vent et le chat qui miaulait sur les toits. Alors il se redressa, il arrangea son jabot de dentelle, il mit une main dans la petite poche de sa veste, afin de se donner l'air aimable, et il pencha la tête pour écouter, comme un chien qui attend son maître.
Enfin, il entendit un bruit de pas au bout du corridor; on s'approcha de la porte avec une lanterne, on ouvrit le petit guichet, une figure se pencha, et il jeta un cri de joie en reconnaissant la belle Francéza.
Hélas ! pendant que l'on ruinait ainsi son honneur, M. de Kerjean était toujours à la cour du roi de France, où il passait les journées à se promener en carrosse et les soirées à jouer au brelan. Il eût bien voulu repartir pour son château ; mais le mois»d'épreuve n'était point encore achevé, et il avait donné sa parole d'homme noble d'attendre jusque-là.
Enfin, il n'y avait plus que cinq ou six jours, quand le messager du comte arriva à la cour avec la lettre de son maître, le ruban, l'épingle d'or et la bague. En les voyant, M. Olivier resta d'abord à la
dCO LE FOVER DIIETON.
même place, la figure pâle et les deux mains tremblantes comme un agonisant ; mais la colère guérit tout à coup sa douleur, et il cria à un domestique de lui amener son cheval tête rouge, qui était le meilleur coureur de Bretagne et de France.
Il partit seul, sur-le-champ, sans rien dire à personne, allant nuit et jour, comme va la mort. Son cheval dormait debout, et, lui, dormait sur son cheval, et, quand il s'arrêtait pour lui donner l'avoine, il le regardait manger grain à grain, puis, le picotin achevé, il le rebridait lui-même et reprenait sa route.
Il continua ainsi pendant six jours ; enfin, le septième au soir, il arriva àSaint-Pol. Le vent de mer soufflait avec rage; la pluie tombait comme un étang qui se décharge (1), et le tonnerre formait des broderies de feu dans le ciel. M. de Kerjean ne s'arrêta pas pour cela; il passa droit devant la flèche de Kreisker et suivit sa route ; mais, en arrivant à Bervin, il trouva, sur le chemin, les débris du clocher que l'orage avait abattu.
(1) Glao-stang, expression bretonne qui répond à celle de f)leuvoir à verse.
PAYS DE LEOIN. 191
— Ah ! pensa-t-il, ceci est un intersigne (1) ; madame Françéza a dû me trahir, car le coq de plomb de Bervin a pris sa volée.
A cette pensée, il appuya l'éperon, avec rage, contre le ventre de P en-ru (2) \ et, comme le jour finissait, il aperçut enfin les hautes cheminées de Kerjean, derrière les avenues de chênes. Alors, il mit pied à terre, le cœur serré, jeta la bride sur le cou de Pen-Tu^^\\ boitait de trois jambes ; et le regardant avec tristesse :
— Hélas ! dit-il, que Dieu, me pardonne! car j'ai tué un beau cheval qui m'était fidèle, pour une belle femme qui ne l'est pas.
Puis, prenant, à pied, par le petit bois, afin de couper au plus court, il arriva devant la grande porte et frappa avec violence.
Françéza, qui était dans sa chambre, reconnut les coups et s'écria en tressaillant :
— Sur mon âme ! c'est M. de Kerjean qui a frappé.
(1) L'intersigne est l'averlissement mystérieux d'un fait qui se passe ailleurs; la croyance aux intersignes est générale en Bretagne.
(2) Pen-ru veut dire, mot à mot, tête rouge.
^92 LE FOYER BHETON.
Et, comme elle accourait pour s'en assurer, elle rencontra, sous le porche du pont-levis, le gentilhomme qui la demandait à haute voix, et elle s'élança vers lui, les bras ouverts.
Mais M. de Kerjean rabattit ses deux mains, qu'il serra dans une des siennes ; il l'entraîna dans la chapelle, qui était le lieu le plus voisin, et, s'appuyant sur la porte refermée :
— Où est le comte d'Aiguillon, mauvaise femme ? s'écria-t-il, les yeux grands ouverts de fureur.
Françéza se mit à pâlir et à trembler.
— Pour Dieu ! n'ayez pas de chagrins contre moi, Olyerr, dit-elle ; j'ai tout fait pour éviter ce qui est arrivé.
— Et vous ne l'avez pu ? demanda le seigneur de Kerjean qui avait peine à parler.
— C'est la faute de votre ami. A peine arrivé, il s'est dit amoureux de moi, et, d'heure en heure, iJ est devenu plus exigeant.
— Et vous, d'heure en heure, vous avez cédé, demanda Olivier.
— Peu de chose d'abord, répliqua dame Françéza ; un ruban, une épingle d'or...
PAYS DE LÉOiN. 403
— Et une bague ! s'écria son mari.
— Oui; je crois qu'il a pris la bague aussi^ repritelle ; mais ça ne lui a pas suffi ; il a fallu consentir à l'enfermer dans le petit tiûclier, avec promesse d'aller le rejoindre, le soir.
— Et vous avez tenu cette promesse, madame ?
— Il le fallait bien, Olyerr. Je suis allée ouvrir ie guichet, et j'ai dit au comte...
— Que lui avez-vous dit?
— Qu'il resterait là jusqu'à votre retour. Le seigneur de Kerjean fit un soubresaut
— Qu'est-ce que vous me contez là, Françéza, s'écria-t-il ; vous avez enfermé M. d'Aiguillon ?
— Avec promesse de le faire sortir quand il aurait tissé tout le fil d'étoupes du petit bûcher. Aussi, écoutez comme il travaille.
M. de Kerjean prêta l'oreille et entendit effectivement, au-dessous, le bruit du métier.
Alors, Françéza lui raconta que le gentilhomme de France s'était d'abord révolté et avait refusé d'apprendre à tisser la toile, mais qu'elle l'avait soumis par la faim; de sorte qu'après plusieurs essais il était arrivé à fabriquer;, avec le fil d'étoupes,
194 LE FOTER BRETON.
une toile forte et chaude telle qu'on n'en avait
jamais tissé avant lui.
M. de Kerjean ne pouvait croire ce que lui disait dame Françéza, et il fallut le conduire au guichet du petit bûcher, d'où il aperçut le comte d'Aiguillon à son métier de tisserand, le chapeau à plume sur la tête et l'épée au côté.
A cette vue, toute la colère du seigneur breton s'en alla en gaieté, et il ne put retenir l'éclat de ses risées.
M. d'Aiguillon se leva tout étonné et le fut encore bien davantage quand il reconnut le mari. Cependant, comme il avait l'esprit avisé de ceux de la cour, il eut l'air de bien prendre la chose ; et, répondant aux rires du Breton par un sourire couleur de farine (1), il lui cria :
— J'ai perdu mon pari, monsieur de Kerjean !
— Alors, il faut aue vous alliez le dire aux autres gentilshommes de l^'rance, répliqua Olivier; car
(1) C'hoars gwen evel bleud flour; c'est une expression bretonne qui correspond à noire expression populaire : Rire jaune.
PAYS DE LÉON. 19î>
votre lettre et les trois gages envoyés leur ont fait penser le contraire.
D'Aiguillon promit de rétracter la lettre et de rendre les gages ; mais madame Françéza lui dit, en souriant, qu'il pouvait garder ceux-ci^ en récompense du nouveau tissage inventé par lui, et dont profiteraient les pauvres gens du pays.
Défait, c'est depuis ce temps que la fabrication des ballins s'est étendue et perfectionnée dans le Léonnais, et l'on y répète encore un proverbe rappelant que ce fut au château de Kerjean que travailla le premier ballinier (1).
(i) Âr choec eus an iakandeuzet A zo bet e Kerian savet.
C'est-à-dire :
Le premier des balliniers A Kerjeaa fut élevé.