LA FORGE ISOLÉE
Celui qui désire voir la Bretagne dans sa beauté doit la parcourir au commencement du mois de la paille blanche (1). Les champs ont encore presque partout leur couronne de blés noirs, de trèfles roses et de solanées en fleurs ; les chemins retentissent des chants des moissonneurs qui passent la faucille sur le bras ou le fléau sur l'épaule ; de toutes les ouvertures de haies surgissent des charrettes chargées de gerbes conduites par les vieillards, et sur lesquelles les entants gazouillent comme des
(1) Septembre. En breton, given-gelo ; dans le pays de Vannes, on l'appelle aussi miz mendem, c'est-à-dire, le mois de la vendange.
nichées de jeunes oiseaux. Des deux côtés, au fond des chemins creux, ce ne sont que chants de fauvettes , bruissements de sources , frémissements de feuilles ; tandis que plus loin, à l'horizon, retentissent les rumeurs cadencées des batteries, les cornes d'avertissement qui appellent aux repas, les sonnettes des attelages, les cris joyeux des jeunes pâtres revenant des prairies ; et que, sur tout cela, brille notre doux soleil d'été, flainme sans aiguillon, lumineuse tiédeur qui vous pénètre sans que vous le sentiez !
J'avais profité, en 1831, de cette saison choisie pour continuer des recherches relatives au Léonais.
Mon excursion avait été heureuse. J'en rapportais de curieux détails sur les mœurs nationales, de nouveaux chants populaires et plusieurs traditions recueillies aux sources mêmes. Aidé par la notice do M. Miorcec de Kerdanet, j'avais visité le véritabl'3 emplacement de la célèbre Occismor, et le sergent <?V'^//se(l)qui me servait deguide m'avait raconté, à cette occasion, l'histoire du roi Izur. Ce roi^ qui r.';-
(1) Sergeant an ilis : c'est l'expression consacrée, en Bretagne, pou" désigner le bedeau.
PA\S DE LEON. d21:
gnait sur la ville aujourd'hui détruite, avait une fille merveilleusement belle (comme toutes les filles des rois apocryphes). Un jeune Romain, établi dans le voisinage en devint éperdument amoureux et la demanda à son père. Celui-ci, qui ne voulait pas d'un étranger pour gendre, mais qui eût craint de refuser ouvertement, répondit qu'il accorderait sa fille au jeune homme s'il achetait celte faveur par un service ; le Romain répondit qu'il était prêt à tout faire.
— J'ai de grands troupeaux de moutons, reprit Izur, dont la laine ne peut être vendue aux teinturiers parcequ'elle est noire ; trouvez le moyen de la blanchir et vous deviendrez mon fils.
Le jeune Romain, fou d'amour, accepta la tâche qui lui était imposée; mais, comme il était païen, Dieu ni les saints ne vinrent à son secours, et, après avoir passé une année entière à laver la laine noire que le roi lui avait remise, sans pouvoir la blanchir, il mourut d'épuisement et de douleur, au bord même du ruisseau où il avait essayé son œuvre imposc??ble. ,
Une tradition d'amour, plus authentique, mais
non moins touchante, m'avait été répétée près du manoir de Guimiliiau. Là avait habité autrefois un gentilhomme appelé Marhek, dont la beauté et le courage étaient célèbres dans tout le pays. Quand il paraissait aux Pardons ou aux aires neuves des châteaux, les penérèz nobles devenaient rêveuses et cessaient de parler aux autres jeunes gens. La tille du marquis de Penmarc'h vit Marhek, et, comme toutes ses pareilles, elle sentit son cœur s'en aller à lui.
Marhek, de son côté, s'éprit d'amour pour elle et la demanda en mariage à son père ; mais le seigneur de Penmarc'h repoussa de bien loin sa demande, en lui disant que c'était une grande audace à lui, simple écuyer, qui possédait seulement un fief delà mouvance de la haute bannière de Penmarc'h, d'oser prétendre à une si noble héritière.
Loin d'être découragé par ce refus, le jeune homme sentit son amour s'accroître, et, un jour que le seigneur de Penmarc'h était absent, il entra au château avec quelques-uns de ses gens, enleva la jeune fille et se sauva avec elle dans la campagne.
En apprenant à son retour ce qui s'était passé,
le marquis furieux assembla ses vassaux et se mit à parcourir le pays, déclarant qu'il ne ferait quartier ni à Marhek ni à ceux qui lui donneraient asile. Les deux amants chassés de manoir en manoir, échappèrent pourtant pendant quelques mois ; mais enfin, le marquis les surprit au château de Lestourd'hu; il fit lier avec des cordes le jeune gentilhomme, sans respect pour son rang ni pour les larmes de sa fille j et, l'ayant ramené à Guimilliau, il le fit pendre au chêne qui s'élevait en face de la porte d'entrée ! Non content de cette cruauté, il ordonna, par testament, à ses héritiers, de renouveler cet arbre quand il viendrait à mourir, afin de perpétuer sa vengeance.
J'avais soigneusement recueilli ces souvenirs et beaucoup d'autres, écrits presque sous la dictée des conteurs et livrés plus tard à la publicité (1) ; enfin, forcé de mettre un terme à mon excursion, je m'acheminai vers Brest, eu suivant la route de Saint-Pol et de Lesneven.
Je ne voulus point traverser la première de ces
(1) Dans les Derniers Bretons. Voyez le chapitre Agricul-. ture.
villes sans revoir la merveilleuse flèche de Kreis- Ker que Vauban appelait « un coup d'audace ! » M'arrêtant donc à une de ces hôtelleries qui sont restées, en Bretagne, ce que leur nom désignait primitivement, c'est-à-dire des abris {\), et qui se composent seulement d'une salle commune et d'une écurie, j"y laissai mon cheval, puis je ressortis pour examiner la tour.
Deux paysans, que je rencontrai sur le seuil, étaient également occupés à la regarder.
L'un était vêtu de la culotte de toile rousse flottante sur le genou, de la veste cambrée et de la calotte bleue des hommes de Guisseny. Il avait l'œii sérieux et ardent, le nez droit, les lèvres fermement appuyées l'une contre l'autre : une chevelure brune, à demi longue, encadrait son visage basané. Le second portait le gilet vert sombre à boutons de corne noire et à manches bleu-ciel, le pantalon de toile blanche serrée par une ceinture d'étamine rouge et le chapeau orné de chenilles bariolées ; il avait les cheveux presque blonds, l'œil tin, mais riant, les
(1) Le mol breton herberc'h, que l'on emploie pour désigner une auberge, signifie abri.
PAYS DE LÉON. - i2:j
traits sensuels et légèrement ironiques ; c'était un homme de Roscoff.
Il fut le premier à m'adresser la parole.
— Voilà une belle tour, mon maître (1), dit-il, en portant la main à son chapeau j un vrai peuplier de pierre !
J'approuvai l'éloge et la comparaison.
— J'ai traversé le diocèse de Tréguier, reprit le Roscovite, et j'ai vendu des herbes de jardin (2) dans tout le haut pays jusqu'à Rennes 5 nullepart je n'ai vu de clocher si grand, ni si bien travaillé.
C'est dans le Léon qu'il y a les plus belles églises et le meilleur blé, objecta le Guissinien avec un orgueil voilé. Les Kernewodds, les Trégorois, ni ceux du pays où vient le blé blanc, ne pourraient bâtir une tour comme celle-ci. Nos pères étaient des gens riches et habiles.
Le Roscovite fit un geste de doute.
(I) Va mœstr , expression de courtoisie habituelle aux paysans bretons, lors même qu'ils ne parlent point aux propriétaires de leurs fermes,
[1] Louzou jardinn, légumes. Les Roscovites vont vendre leurs légumes à quarante et cinquante lieues de Roscoff, quelques-uns même viennent à Paris.
— Beaucoup assurent que les vieux d'autrefois n'auraient pu exécuter un ouvrage pareil , fit-il observer, et qu'il a été fait par les Saxons (1).
— Alors, vous croyez à ceux-ci plus d'argent et plus d'esprit qu'aux Léonards? demandai-je, en souriant.
Les deux paysans protestèrent par une exclamation.
— Les Léonards ne sont ni des mendiants ni des imbéciles ! répliqua le Roscovite, avec une certaine vivacité.
— Les Saxons ont du bonheur d'être séparés de notre évêché par la mer, ajouta le Guissinien d'un ton de menace haineuse.
— Aussi n'auraient-ils pu bâtir seuls la flèche de Kreis-Ker, reprit le premier. Mais notre maître n'est pas à savoir que ce sont des hérétiques ; le diable les a aidés.
Je regardai le Roscovite.
— Oui, continua-t-il, ce ne sont pas des mains d'ouvriers qui ont porté ces pierres dans le ciel : le
(t) Sao-zon, Saxon; nom encore donné aux. Anglais par les Bretons.
vieux Guillaitme (l) a tout fait en une seule nuit. Il voulait se bâtir à lui-même une église plus belle que toutes celles qui avaient été élevées au vrai Dieu par les hommes ; mais, une fois le coq posé sur le haut de la flèche, saint Pol est venu avec de l'eau bénite, il a chassé Satan et il a confisqué son travail. Aussi dans le pays, appelle-t-on encore Kr&is-Kci' la tour du dia])le.
Le Guissinien convint du nom et de l'origine, mais contesta les détails. Selon son dire, c'était saint Pol qui avait reçu de Dieu le pouvoir de faire construire cette chapelle par le démon lui-même, à con"dition qu'il resterait les yeux ouverts et en prières pendant tout le temps que l'ennemi des hommes mettrait à la bâtir. Chacun d'eux défendait sa tradition comme la seule véritable, lorsqu'un troisième paysan parut à la porte de l'auberge.
Celui-ci avait le riche costume de saint Thegonnec : habit noir à la Louis XIV, grand gilet à basques, ceinture bleue, culotte flottante et plissée, guêtres de cuir ciré, large chapeau orné de velours.
(1) Guillou co:s, nom donné au diable, en Bretag^ne. On appelle aussi le loup Guillou.
ns LE FOYER BRETON.
Il portait sur le bras un de ces crocs romains, servant à peser le fil. Ses traits, remarquablement réguliers, respiraient une sérénité intelligente et forte ; sa démarche avait la noblesse grave, mais un peu théâtrale des Léonards de l'intérieur.
En l'apercevant, le Roscovite et le Guissinien interrompirent leur discussion.
— Tiens, c'est M. le Gwen, dit le premier.
— Il sera venu à Saint-Pol pour quelque achat de lin peigné ou de fil, ajouta le second.
Tous deux portèrent la main à leurs coiffures et saluèrent le nouveau venu.
Cette politesse, jointe à la qualification qu'ils venaient de lui donner, me fit comprendre qu'il s'agissait d'un de ces riches marchands de fil qui forment, dans nos campagnes, une sorte de bourgeoisie paysanne.
— Par ma foi ! la rencontre vient à propos, dit lu Roscovite, monsieur le Gwen est un savant ; puisqu'il a étudié pour la prêtrise, il pourra décider entre nous.
Le marchand demanda de quoi il s'agissait, et les deux paysans lui exposèrent le sujet de leur dis-
cussion. Lorsqu'ils eurent achevé, il haussa les épaules.
— Ce sont des histoires de nourrice que vous nous racontez-Ià, mes pauvres enfants, dit-il; la tour de Kreis-Ker a été bâtie comme toutes les autres, et ce n'est pasV esta fier de saint Martin (1) qui a tenu pour cela la cuiller du maçon {'2).
— Vous connaissez donc l'origine de sa fondation ? demandai-je.
— Cela a été imprimé dans des livres, Monsieur, répondit le Gwen, avec une certaine importance.
— Et vous vous rappelez ce que disent ces livres ?
— Comme mes prières. C'était du temps de saint Gwevroc, auquel ceux de Morlaix donnent le nom . de saint Kirio ; à la place où l'on voit aujourd'hui la tour, se trouvait la maison d'une tailieuse en toile (3), bonne travailleuse et dont on ne pouvait dire que du bien, sauf en ce qui regardait la religion.
(1) Le diable. Cette expression est en usajje dans tout l'cuesl de la France.
(2) Loû-vaç2on, nom donné en Bretagne à la truelle.
(3) Kcménérèz-Uienn, lingére. Pour les couturières, on dit seulement kéménérèz-
Gwevroc, étant passé devant sa porte le jour de la fête de Notre-Dame, l'aperçut qui cousait et l'en réprimanda doucement ; mais la tailleuse en toile répondit que ce jour demandait sa nouriture comme les autres, et qu'elle ne savait aucun autre moyen de la gagner.
— Ce n'était pas si mal dit pour une femme, objecta le Roscovite ; monsieur le Saint dut être embarrassé pour lui faire une bonne réponse.
— Aussi n'en fit-il aucune, reprit le marchand de fil. Mais la tailleuse n'avait pas fini de parler que tout son corps devint froid et immobile comme s'il eût été de pierre. Comprenant alors sa faute, elle en demanda pardon à saint Gwevroc, qui fit le signe de la croix sur chacun de ses membres et leur rendit le mouvement. Pour reconnaître un si grand service, la tailleuse donna au saint sa maison, qui était placée au milieu de la ville (1), et l'on y bâtit, avec les libéralités des chrétiens, la chapelle que vous voyez (2).
(1) D'où est venu, à la chapelle, le nom de Krcis-ker : de kreis, milieu, et de ker, ville.
(2) Dans tous les pays, les traditions ont consacré le repos du dimanche en conslalant les punitions miraculeuses infli-
PATS DE LÉON. loi
Le Giiissinien et le Roscovite ne firent aucune objection à la version nouvelle de M. le Gw^n, -mais ils baissèrent la tête d'un air d'incrédulité. Tous deux prêteraient évidemment leur explication et tenaient à l'intervention du diable, ce sublime architecte, auquel l'ignorance attribue toute œuvre difficile et hardie ; car il est curieux de remarquer cette espèce de partage fait entre Dieu et Satan par l'imagination populaire ; si Dieu a l'intention, Satan a fintelligence ; Satan l'emporte autant par l'esprit que Dieu l'emporte par le cœur ! Et cependant l'un reste le vrai maître, le père de toute joie et de tout bien, l'autre un usurpateur, source de toute misère! Naïve compréhension de cette doctrine du Christ dans laquelle l'amour occupe le premier rang, et
gées à ceux qui ne Tobservaient pas. Voici ce qu'on lit clans Harsdœrfer : k A Kindsladt, en Franconie, il y avait une fileuse qui avait coutume de filer le dimanche et qui forçait ses filles a en faire autant. Une fois, il leur sembla à toutes que du feu sortait de leurs quenouilles, mais elles l'ëtei- {jnirent. La fileuse n'ayant tenu aucun compte de ces deux avertissements, il arriva, le troisième dimanche, que leur filasse enflammée mit le feu à toute la maison et brûla la maîtresse fileuse avec ses deux filles; un enfant, qui était au berceau, fut seul épargné. »
qui promet le ciel^ non au génie, mais aux hommes
de bonne volonté.
Le marchand de fil parut, du reste, peu soucieux de combalire le doute de ses deux interlocuteurs, qu'il quitta un instant après pour monter à cheval et prendre la route de Lesneven. Eux-mêmes ne tardèrent pas à le suivre, et je restai seul, les yeux fixés sur cette flèche dentelée, à la base de laquelle les grandes hirondelles de mer décrivaient leurs capricieuses spirales et dont le sommet délié commençait à s'effacer dans les brumes du soir.
Lorsque je me remis en route, le soleil avait presque disparu et les étoiles ne tardèrent pas à fleurir l'une après l'autre dans le ciel. L'air était tiède et parfumé de la senteur des menthes sauvages. En quittant Saint-Pol, je croisai un grand nombre de paysans et d'attelages qui regagnaient les métairies 5 mais, à mesure que j'avançai, ces rencontres devinrent plus rares. Bientôt, je n'aperçus plus que quelques moissonneurs attardésqui traversaient la route et se perdaientdansl'ombr-e. Aux sonnettes des chevaux avaient succédé les aboiements des chiens, annonçant le retour des travailleurs
aux fermes éloignées; enfin, tout se tut et je me trouvai complètement isolé dans la nuit !
Je ralentis le pas de mon cheval et je laissai tomber la bride à l'arçon de la selle^ afin de jouir de cette solitude.
Les étoiles versaient sur le paysage une lueur vaporeuse qui permettait de tout distinguer ; mais les perspectives étaient incertaines, les teintes confuses quoique vivement contrastées, les formes insaisisabîes. Chaque objet ne me semblait que le reflet de lui-même. Par instants, cette hallucination devenait si forte, que je ne sentais plus la réalité de ce qui m'entourait; tout me frappait vaguement. Je voyais, j'entendais, je marchais et je n'étais pas sûr de vivre ; c'était l'incertitude et l'inconsistance du rêve. Puis, tout t coup, une heure qui tintait à quelque village, un murmure de moulin apporté par la rafale, un cri d'oiseau de nuit, m'arrachaient à cette extase et me rendaient une perception plus vive et plus complète. Je distinguais les fleurs dans les blés, je reconnaissais la brise de mer qui me frappait au visage, j'entendais les mille rumeurs bruissant dans l'ombre, et je respirais avec avidité les
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vivifiantes senteurs qui s'élèvent le soir de la campagne!...
Je me trouvais dans un de ces moments de réveil, lorsqu'un bruit de chevaux retentit devant moi. Je levai la tête; à une centaine de pas, deux cavaliers venaient de sortir d'un chemin de traverse et prenaient la route que je suivais moi-même. Je voulus ralentir le pas afin de les laisser disparaître ; mais eux-mêmes retinrent la bride de leurs montures, et leurs voix s'élevèrent tout à coup dans la nuit. Ils chantaient sur le ton mélancolique et prolongé en usage dans nos campagnes, le vieux DUxlocjue du juif Errant et du bonhomme Misère (1).
«Écoutez-moi, compagnons de toutes conditions; écoutez l'entretien qui vient d'avoir lieu entre les deux hommes les plus vieux qui soient sur cette terre; deux hommes qui doivent vivre jusqu'au jour du jugement dernier.
L'un d'eux s'appelle Isaac le voyageur, l'autre Misère. Sa présence porte la douleur en tous pays. Hélas ! que
(1) Ce ûuerz a été imprimé plusieurs fois avec des variantes. La version que nous donnons ici est le résultat de la comparaison de différents textes publiés et de plusieurs textes manuscrits.
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n'est-il mort ! Combien les hommes seraient hem'eux s'il était mort !
Près de la ville d'Orle'ans, ils se rencontrèrent, et, comme les vieux, ils se saluèrent. Misère , le premier, dit à Isaac :
— Bonjour, Juif Errant ; d'où viens-tu ? que fais- tu dans ce monde? Tu es las et triste, à ce que je vois.
— Je marche le jour et la nuit ; Dieu le veut, parce que je lui ai de'plu; je marche le jour et la nuit et je souffre le plus grand des maux, je ne puis mourir. \ïvre, vivre jusqu'au jugement, hélas !
Je croyais être le plus vieux de la terre, et je vois que tu es encore mon aîné dans les soufTrances de la vie.
— Pauvre enfant, tu es né d'hier. Depuis combien de cent ans es-tu au monde? Moi, J3 compte par milliers d'années.
Quand notre premier père Adam désobéit à Dieu je naquis dans sa maison, et, depuis , ses enfants m'ont toujours nourri, malgré eux, à leur foyer.
— Mon vieux père, quel est donc votre nom et votre métier ?
— Je suis le bonhomme Misère. Partout oii je passe, j'entends pleurer; je suis la cause de tous les malheurs et le père des crimes. Tu dois me connaître, car depuis
\Z(j LE FOYER BRETON.
que je suis né, le genre humain crie mon nom ; je lui ai fait soufit'ir tous les mauX;, je l'ai exercé à tous les tourments.
— Oh ! si tu es celui qui torture les hommes, je te connais. Depuis dix-sept cents ans, j'ai trop entendu parler de toi. Tu es le mauvais esprit de la terre.
Que lie vas-tu, du moins, chez les riches, vieil insensé? Pourquoi préférer les pauvres toits sous lesquels on ne mange pas toujours du pain ?
— Tais-toi, Juif, }3iGntôt, j'en ai l'espérance, on me verra faire un tour chez les riches; si je peux entrer ime fois dans leur maison, on ne m'en chassera pas facilement.
— Ton habit est trop usé, vieux méchant, pour que tu sois jamais reçu chez les nobles ; dès que Ton te verra sur le seuil, on te chassera : tu es fait pour les pauvres gens.
— Je sais faire des pauvres gens avec les nobles, ô Juif ! et j'enîre chez les puissants par fraude ; il y a toujours deux servantes que je connais et qui m'ouvrent la porte, la prodigalité et la fainéantise.
— Adieu, démon ; ton aspect me tourne le sang. Passe, passe, méchant vieillard ; nous n'avons rien à démêler ensemble? Moi, j'ai un tourmenteur plus fort que toi ; moi, je suis sous la main de Dieu ! »
Ici, les voix se turent. J'étais resté courbé sur mon cheval; l'oreille à la brise, et tout saisi. Cette plainte lamentable, qui avait subitement interrompu mon enchantement, semblait le cri de détresse du genre humain. Sous ce ciel étoile, parmi ces parfums et au milieu de ces moissons, elle avait l'air d'une protestation lugubre de l'homme déshérité. En l'écoutant, on arrivait presque à douter de la Providence. Dieu n'apparaissait là, en efïet, que comme le maître de ce vieillard, chargé depuis dix-sept cents ans de torturer les hommes, et comme le bourreau de ce triste vagabond qui s'attendrissait aux douleurs de Thumanifé. Le héros du Guerz était évidemment le Juif Errant. Lui seul se montrait bon en plaignant les victimes ; lui seul se montrait juste en demandant le partage égal de la misère entre les hommes. En Bretagne, comme dans tous les pays, la muse populaire lui avait donné le beau rôle et avait laissé voir ses sympathies : car, on l'a déjà remarqué ailleurs (1), c'est une chose digne d'être étudiée, que cette durable affection de la foule
(1) Voir un bel article de M. Delasalle dans \ a. Revue du Calvados, mai 18îO.
pour l'Ahsvérus des légendes. Elle lui a assuré ses cinq sous à perpétuité, elle qui ne peut jamais compter la veille sur le pain du lendemain; elle qui marche pieds nus et sous des haillons, elle lui a donné des habits toujours neufs et des souliers qui ne s'usent jamais ! C'est que le peuple aime ceux qui cherchent et qui souffrent. Toute sa chevalerie a été errante, tous ses prophètes ont ceint la couronne d'épines. Ce peuple ne détruira jamais le nid de l'hirondelle bâti à l'angle de sa fenêtre, parce qu'elle vient de loin pour lui porter bonheur ; il croira longtemps à l'existence mystérieuse du conquérant mort dans l'exil , parce que l'infortune sanctifie son génie ; mais le Juif Errant surtout l'intéressera par ce double charme du mouvement etdu malheur, il l'attirera par une ressemblance de destinée confusément sentie, et parce que, comme lui, le maudit de Jérusalem est condamné à marcher toujours sans arriver jamais.
Les deux cavaliers qui venaient d'éveiller en moi ces réflexions avaient continué à me précéder. Bien qu'ils fussent trop éloignés pour que je pusse distinguer leur costume, je les suivais de l'œil, dans la
nuit, et parfois même, le murmure de leur voix arrivait jusqu'à moi. Ils s'arrêtèrent enfin à la porte d'une maison placée au bord du grand chemin. La flamme qu'on y voyait briller et le bruit du marteau sur l'enclume me firent reconnaître une de ces forges isolées que l'on rencontre, de loin en loin, sur nos routes solitaires. J'éperonnai mon cheval, et je fus à la porte du maréchal ferrant presque aussitôt que les deux cavaliers. C'étaient le Roscovite et le Guissinien.
Tous deux me reconnurent en même temps et me saluèrent d'une exclamation familière.
— Foi de Dieu ! c'est le monsieur de Saint-Pol ! s'écria gaiement le premier -, tous les honnêtes gens sont aujourd'hui parles chemins.
— On dirait que c'est ici un lieu assigné (1), ajouta son compagnon en se tournant vers un quatrième voyageur que je n'avais point d'abord aperçu, et qui n'était autre que le marchand de fil de Saint-Thegonnec.
Cette seconde rencontre, à un si court intervalle
(1) Lec'h adnet, expression bretonne pour dire un rendez-
et sans que nous nous fussions avertis de la route que nous devions suivre, avait quelque chose d'inattendu, sinon de singulier, qui établit aussitôt, entre nous, une sorte de familiarité. Le hasard seul avait cependant tout fait. Obligé de «s'arrêter le premier pour faire ferrer son cheval, M. le Gwen venait d être rejoint par les deux paysans, qui avaient voulu allumer, à la forge, leurs cornes à tabac {Y); mon arrivée compléta la réunion.
Ce fut naturellement l'occasion de nous demander où nous allions, et, comme nous nous rendions tous quatre à Lesneven, il fut convenu que l'on achèverait la route de compagnie. Nous entrâmes dans la forge en attendant que le maréchal eût achevé son travail.
Les connaissances fortuites sont toujours celles qui marchent le plus vite. Spontanément formées, elles passent par-dessus les préliminaires imposés aux relations prévues ; les esprits se rapprochent de prime saut, et la confiance y entre sans examen. Au bout de quelques instants, je connaissais déjà
(1) Aorn-Bufiin, pour pipe ; butun vient de petun, nom primitif du tabac.
le caractère, la position et les projets de mes trois compagnons.
Ainsi que je l'avais déjà entrevu, tous trois résumaient les principales classes de paysans Léonards.
Monsieur le Gwen était le paysan bourgeois, appartenant encore à la population des campagnes par le langage, le costume, les mœurs ; mais tenant déjà à celle des villes par la richesse et l'instruction.
Le Roscovite, plus Breton^ avait aussi éprouvé, pourtant, l'influence moderne. Sa foi attiédie n'était déjà plus qu'une habitude: il ne connaissait les croyances du vieux temps que comme des souvenirs d'enfance qu'on raconte en souriant ; c'était enfin un des disciples de cette Jeune Bretagne qui va, d'année en année, allongeant la braie gauloise et écourtant sa chevelure antique.
Dans le Guissinien seul se retrouvait le véritable Armoricain, bref, inflexible, silencieux; de glace au dehors, de flamme au dedans ! La tradition, dont les autres avaient à peine conservé la trace dans leur esprit, il l'avait, lui, reçue et scellée dans son
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cœur ; il la gardait là, mêlée aux sources mêmes de sa vie et teignant chaque flot de sentiments ou de pensées qui s'en élançaient. Quant au maréchal ferrant, c'était un de ces soldats éprouvés dans les dernières luttes de l'empire, race triste et silencieuse, sur laquelle semble toujours peser le souvenir de Waterloo. Lui aussi avait connu les traditions du pays, mais il y revenait difficilement ; retiré des joies de la jeunesse, il vivait habituellement au milieu des fatigues du travail et des vagues réminiscences de la défaite.
Je voulus exploiter au profit de mes recherches cette rencontre de personnalités différentes en amenant la conversation sur les mœurs, les ballades et les contes populaires de Léouj mais j'eus d'abord quelque peine à faire parler mes compagnons librement. L'expérience leur avait appris à craindre les railleries des gens de la ville, et mon costume bourgeois les rendait soupçonneux. Je Unis pourtant par les rassurer et j'en obtins une foule de révélations précieuses au nombre desquelles se trouvaient les traditions qui vont suivre.
La première me fut rapportée par le Guissinien^
qui était, comme je Tappris ensuite, un des discrevellerrs célèbres du pays. Après avoir annoncé le titre des Lavandières de nuit, il se découvrit, fit le signe de la croix, et commença d'un accent emphatique et cadencé qui annonçait la récitation d'un thème préparé et invariable.
RÉCIT DU GUISSINIEN.