‹ Le foyer et les champs: poésiesChapitre 5 sur 7 · LEGENDE · texte numérisé non relu

LEGENDE

Blanches pierres, qui dans la lande, D'après la naïve légende.

Formiez un troupeau vagabond Dont le vent secouait la laine, Qui donc cherchez-vous dans la plaine En regardant du haut du mont?

C'était à l'heure oii le jour tombe, Quand le soleil cherche une tombe Dans le nuage étincelant.

Le chien guidé par la houlette Rassemblait la troupe complète Autour du berger vigilant.

Soudain un vieillard qui trébuche Au berger demande sa cruche Tant il a soif d'un long chemin.

A répaule, près de la manche, Il porte la coquille blanche Et tient un bourdon dans la main.

C'est un pèlerin qui Timplore :

Marchant dès les feux de laurore Il use ses genoux tremblants.

Pareille à la fleur épuisée Que n'affermit pas la rosée Penche sa tête à cheveux blancs.

Hélas ! le berger dans la plaine Vide en jurant la cruche pleine; Sans s'arrêter à cet afiront Il laisse le troupeau qui broute Et jette au vieillard sur la route Un caillou qui Tatteint au front.

Alors le pèlerin so dresse.

Et levant sa main vengeresse,

11 crie au berger endurci

Qui s'en allait vers sa chaumière :

« Meurs ! puisque ton cœur est de pierre

Que ton troupeau le soit aussi 1 »

A rinstant où sa clameur passe, Comme un tonnerre dans l'espace, Berger, moutons, tombent roidis I Les genêts perdeat leurs ramures, Et le lieu s'emplit de murmures Gomme un sépulcre de maudits!...

Car le passant au sombre oracle Qui fit ce sinistre miracle Etait le Seigneur Jésus-Christ Qui s'en allait, mélancolique, Baiser en priant la relique Du moipe Thibaut qu'il chérit.

Et depuis ce jour, dans la laude, Eternisé par la légende^ Vous cherchez, troupeau vagabond Dont la mort a tondu la laine, Le vieux pèlerin dans la plaine En regardant du haut du- mont I...

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Tentation.

Rien n'est sûr que l'hymen.

(LÉGBNDB DBS SIJBCLBS) V. H.

La Muse.

Mon fils ! pourquoi rêver sur le bord de ton lit

Comme au seuil d'une tombe un archange de pierre,

Sans qu'un songe léger, refermant ta paupière

Et t'effleurant de Taile, illumine ta nuit ?

Pourquoi dans tes deux mains caches -tu ton front pâle

Où des rides déjà flétrissent ton printemps?

Pourquoi pleurer ; pourquoi regarder par instants

D'un air triste, le ciel où les astres d'opale

Font briller leurs flambeaux dans les sentiers de Dieu ?

Tu semblés envier les étoiles de feu

Et les nuages blancs dénouant leurs écharpes :

Mais n'as-tu pas un cœur que l'amour fait rêver

Et fait fondre en accords plus doux que ceux des harpes ? Ta vie est une chaîne aisée à soulever ; Avril, paré de fleurs, dans son berceau s'éveille. Pourquoi, ta lampe et toi, s'épuiser à la veille ?... Ouvre tes bras! je viens, rêveuse, sur ton front Poser ma lèvre ardente, où Musset et Byron — Mes immortels amants, — ont suspendu leur âme : Je suis la Muse, et j'ai la jeunesse et l'amour : Laisse-toi fasciner par ces soleils de flamme Qui dans Fombre des nuits jettent Téclat du jour .

Le jeune homme.

Muse, j*aimerais mieux te voir faible et pâlie Dans des voiles de deuil déguisant ta beauté ; Ce soir j'aimerais mieux que la mélancolie T'amenât par la main vers mon cœur agité.

Est-ce un si grand bonheur, crois-tu, d'être au jeune

[âge?

La Muse.

Demande-le au vieillard qui pleure son passé

Dont le cher souvenir dans le présent surnage.

Il voudrait retrouver dans son vieux corps glacé

Cette sève féconde autrefois sous l'écorce,

Arbre vivace alors, aujourd'hui tronc sans force !

De sa voix défaillante il voudrait rappeler

Cet essaim vaporeux et riant de ses rêves

Que les glaces de l'âge ont fait vite envoler

Comme au souffle du vent le sable d'or des grèves !...

Le jeujne homme.

Mais ceux qui vers la tombe avancent à pas lents

Ne doivëil t'paOufliôùs jeter un œil d'envie ;

Plus que mes cheveux blonds j aime les cheveux blancs,

Je préfère rautomne au printemps de la vie,

Au soleil qui se lève un soleil qui s'endort !

La jeunesse est un bien qu'on regrette à distance.

Que le temps exagère, et que notre inconstance

Fait plus apprécier en marchant vers la mort.

Car nous avons souvent ces heures de souffrance

Où le trépas surgit comme une délivrance,

OÎL le front est penché dans un pénible effort,

Où Ton fouille son cœur pour y trouver des armes •

Dont on puisse frapper et tuer la douleur,

Sans n'y plus rien trouver qu'un flot sombre de larmes

Où la main cherche en vain l'épave du bonheur î ...

La Muse.

Dans la coupe pourquoi toujours chercher la lie ?

Pourquoi toujours penser ? Celui qui pense a tort :

Il s'attache un boulet qu'il traîne avec effort.

Vive l'indifférence humaine et la folie I

Ceux-là seuls sont contents qui fermant les deux yeux

Se jettent dans le bruit où Ton s'étourdit mieux !

Suis-donc le tourbillon de la foule frivole ;

Laisse le flot des jours fuir, plus insouciant

Que la rose qui s'ouvre ou l'oiseau qui s'envole.

Fléchis sous la douleur comme un roseau pliant.

l^orsque la nuit aura fermé ses noires ailes,

Et fait place à Tanrore empourprant Thorizon,

Abandonne Tétude et ta froide maison

Et gagne les bois verts luisant des étincelles

Que le soleil tamise à travers les rameaux.

Cherche Tamour ! C'est là le remède à tes maux :

Comme Faust emporté par un sombre génie,

Tu pourras entrevoir ta Marguerite en pleurs ^ *?

Humble, filant du lin dans sa chambre bénie ^ ^-f «^r.i!S,a-,

Où flottent les parfums des orangers en fleurs. ^

Tout poëte aux rayons de l'amour doit éclore

Et mêler à son nom le nom d'une beauté ;

Dante aime Béatrix et Pétrarque aime Laure,

L'amant mène l'amante à Timmortalité !

Qu'importe si bientôt la plus ferme tendresse

Doit périr, — tant le sort a de sévérité ! —

On jette le flacon quand on a bu Tivresse,

Quand on ne Taime plus, on quitte la maltresse I...

Le jeune homme.

Ah ! tu veux me tromper, Muse ! Les passions Les plus nobles de Tâme et les plus généreuses Y laissent tôt ou tard d'âpres déceptions ; Et ces amours d'un jour fausses et dangereuses Effeuillent Tarbre en fleur de nos illusions 1 Elles sont pour la lèvre un enivrant breuvage Dont on sent le parfum sans en goûter le fiel, Mais la coupe vidée est un pesant bagage Alourdissant notre aile ouverte aux vents du ciel !

D'ailleurs le siècle même est un juge sévère

Il condamne le fils par la voix de sa mère

Quand son cœur de vingt-ans tressaille et veut aimer.

La Musr.

Toi qui n'aimas jamais pourquoi donc blasphémer Ce mot mystérieux que la nature épelle !

J*aime ! chante la brise à la rose nouvelle, J'aime ! redit Tétoile au soleil, son amant I La nature a poussé ce cri dès son enfance En levant ses deux bras vers le bleu firmament Et le répétera quand faible et sans défense Elle ira s'engloutir dans Téternelle nuit !

Aveugle I tune peux maudire lalumière !

Le jeune homme.

Muse ! je la cherche et toujours elle fuit !

Hélas ! je suis aveugle, et mon erreur première C'est d'aller mendier un cœur près des passants Qui ne s'émeuvent point de mes tristes accents ! Je suis Pjgmalion enlaçant Galathée Et ne retrouvant plus dans ses bras impuissants Qu'un marbre froid. Je suis un nouveau Prométhée Ayant au fond de Tâme un peu du feu divin.

Muse I j*ai soif d'amour, j'attends et c'est en vain ! Car la réalité qui me poursuit sans trêve De sa main froide et nue a bien vite brisé L'idéal que j'avais caressé dans mon rêve Et que je crois voir luire à mon œil épuisé.

Je suis comme une fleur dont renaîtraient les charmes Sous la pluie odorante ou Téclat du soleil ; Il faudrait à mon cœur pour sortir du sommeil Que Tamour lui versât un sourire ou des larmes ! . . .

La Muse.

Suis-moi, suis-moi. Je vais te rendre la gaîté ; Tes soucis s'enfuiront au souffle de Torgie, Tu mettras tes chagrins sous la nappe rougie Qui sera leur linceul ; et l'âpre volupté T'enlaçant dans ses bras comme une fiancée Versera ses baisers sur ton front soucieux.

Le jeune homme.

Mon cœur n'a pas d^écho pour ta voix insensée. Tu marches dans la boue, ange tombé des deux ! Il n'est qn*un seul amour capable sur la terre D^apaiser cette ardeur qui brûle et nous altère, Il n'est qu'une amitié ni qu'une affection Dont nous vivions sans honte et sans déception, C'est celle que l'on trouve au foyer domestique, Dans le cœur d'une femme ayant sur les genoux De petits enfants blonds qui forment entre nous Avec leur bras d'ivoire une chaîne mystique !

La Muse.

Mon fils ! pardonne-moi. Le pardon est si doux. J'ai voulu t'éprouver comme on éprouve un juste,

Voir si ta force était chancelante ou robuste,

Si Job priait encor soumis sur son fumier,

Si la blanche colombe allant vers le ramier

Tenait la branche verte à Tombre de ses ailes.

Et j'ai vu ton esprit pensif, et captivé

Par le besoin d'aimer les choses immortelles.

Oh ! pour qu'il luise un jour cet idéal rêvé, .

— Vestale agenouillée à l'autel de ton âme —

J'y garderai l'amour chaste, qui fait germer

Des fleurs dans le foyer et des fruits dans la femme,

Car l'amour c'est la vie, et l'amour c'est la flamme

Dont le flambeau d'hymen doit toujours s'allumer!...

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Coucher de ^oleil.

Sonnet.

Oh ! j*aime les lointains empourprés du couchant ! Le soleil disparait dans les plis des nuages. Mais sa traînée ardente, à flots d*or s*épanchant, Inonde les chemins qui mènent aux villages.

Où meurent les clartés, Técho fait naître un chant : Le vent tiède bruit. Les faucheuses volages Pieds nus, corsage ouvert, de fleurs s^endimanchant Suivent les chariots aux pesants attelages.

Tout s*emplit de parfums, de rhythmes et d^amour. Alors comme un adieu mélancolique au jour La cloche jette au loin sa lente sonnerie,

Et Ton marche en rêvant de la grande patrie Qui s*étend par delà Tôcéan du ciel bleu Où reluit le soleil comme uno lie de feu !..

Jean de î^iyelles, Ballade.

Oyez donc le récit Des revers que subit Sire Jean de Nivelle, Dont un proverbe ancien Rapporte que le chien S'enfuit quand on l'appelle.

Jean était un seigneur Sans reproche et sans peur ; A la chasse ou la guerre Il passait tout le jour, Heureux, sans que Tamour Ne le tourmentât guère.

Il était beau pourtant Sur son destrier blanc, Avec son casque en tête, Sa longue épée au poing, Et son brillant pourpoint, Les jours de grande fête.

Accoudée à sa tour Près d'un vieux troubadour, Plus d'une jouvencelle, Quand il passait vainqueur, Sentant tinter son cœur.

Jouait de la prunelle.

Mais il était de fer.

Comme un démon d*enfer Se montrant insensible ; Et dans tous les combats, Pour belles ou soldats.

Il était invincible.

Voici que Godefroi, Convoquant un tournoi, Promet une princesse D'une grande beauté, Au brave ayant lutté Avec le plus d'adresse.

Jean, fidèle à Tappel, S^apprêle au carrousel, El pour y bien paraître II prend quatre varlets, Qui sur leurs corselets Ont récusson du maître.

II appelle son chien Ami sûr, bon gardien, Qui partout raccompagne ; Et, reluisante d'or, La troupe, au son du cor.

Se met lors en campagne.

De tous, Jean est vainqueur, Et l'assemblée en chœur Frémissante Tacclame.

Lui, saute de cheval Et va, sur un signal, Prendre sa jeune dame...

Avant qu'il ne fît nuit, Sifflant son chien, sans bruit Il laissa là sa troupe, Et partit plein d'espoir Pour gagner son maiioir, Portant sa femme en croupe.

Au fond d'un bois épais

Un chevalier français

Sur le couple s'élance :

« Lâche ! où donc as-tu pris

y* Celle que je chéris ?

» £p garde ! haut ta lance I n

« — Morbleu ! foin de ton gant !

Bépond Fair arrogant Notre Jean de Nivelle, «* Mais toi plutôt, dis-nous » Qui veux- tu pour époux, » Ma gente damoiselle ? »

» — Mon galant seigneur, las I

» Ne vous en fâchez pas :

»» Vous avez Tâme fière,

» Or, c'est mon fiancé

y» Que j'avais délaissé

» Pour contenter mon père. »

Jean lui dit : >» Allez donc,

» Vous avez mon pardon

» Car vous vous montrez franche. »

Mais voilà son rival

Qui, poussant son cheval,

Lui dit, poing sur la hanche :

« Chevalier généreux, » Ma promise aux yeux bleus B Te demande une grâce :

y* C'est d'emmener ton chien » Qu'elle aime déjà bien ; » Consens de bonne grâce 1 »

» — Faisons l'épreuve aussi, » Et voyons du moins si » Mon chien reste fidèle » A son pauvre seigneur, n Dit en cachant un pleur Sire Jean de Nivelle.

Le chevalier français, Enflé par le succès.

Croit déjà le chien traître ; Celui-ci, comme sourd Malgré ses appels, court Sur les pas de son maître.

Voilà pourquoi souvent On dit en badinant De celui qu'on appelle Et qui ne répond rien, Qu'il fait comme le chien Du bon Jean de Nivelle.

Devant une tête de WLoi^t,

Tu n'es plus maUitenant qu'on vide pour moi, une chose odieuse. Btron.

crâne ! face morne ! ô néant, ô mystère !

Je voudrais te parler, et ne pais que me taire En contemplant Thorreur de tes os vermoulus, Epave que le temps brisa dans son reflux !

Tes yeux vides de pleurs sont comme des abîmes. Ton front n*a plus un seul^de^ces éclairs sublimes Que la pensée humaine y jetait autrefois !

Tu n'as plus de regard et tu n'as plus de voix Mais tu semblés pourtant me fixer et me dire, De ta bouche rongée, ouverte pour maudire.

Que rimplacable mort m*aura bientôt jeté Dans ce moule où pour tous règne Tégalité ! . . .

Mais qui donc étais-tu ? — Joyeuse fille brune Aux grands yeux noirs , chantant le soir au clair de lune ? Femme blonde, cachée à Tombre d'un couvent f Guerrier au teint bronzé queia mort prit vivant Sous son drapeau, linceul qu'avaient coupé les glaives ? irtiste, p oursuivant "^J[2]^i^f\fiaim lift r^^^° ^ . . Travailleur attaché, jusqu'aux sombres lueurs Du couchant, au sol dur qu'engraissaient ses sueurs ?

Qui le sait ? le sourire ou les larmes amères Ont passé, sans laisser leurs traces éphémôres Sur ce crâne blanchi !... Voit-on dans le miroir Quand la main Ta brisé ? Distingue-t-on le soir, Sur Tétang, le reflet des clartés de Taurore ? Quand la fleur est flétrie embaume-t-elie encore 9

N'importe ! en te scrutant, crâne vide et béant. Je sais bien que la mort n'ouvre pas le néant, Et j'ai foi dans lauYÎftitemfllla^dsng VAnyài; La lampe éteinte sert à me prouver la flamme!...

I^Es AMOURS DE Roland.

Légende du Rhin.

à mon ami E, F,

Ich weiss nicht was ssoll es bedeuten Dass ich 80 traurig bin f Ein M&rchen ans alten zeiten Das fcommt mir nicht aus dem Sinn.

H. Hbink

C'était fête au château d^Ermann, comte du Rhin ; Dans la salle d*honneur règne un bruyant entrain ; Les gardes font la haie en cercle, et les trouvères Joignent leurs chants d'amour au choc joyeux des verres. Sous le lustre, on s'empresse autour d'un chevalier Au teint brun, aux yeux noirs, portant un grand collier, Un pourpoint de velours, et des chausses de soie. Celui qui trône ainsi dans le bruit et la joie C'est Roland, paladin, neveu de TEmpereur.

Ermano pour le fêter et pour lui faire honneur

A mis, comme échanson, sagente damoiselle ; Un hanap d'or en main» elle verse avec zèle.

Douce, les cheveux blonds sur la tempe aplatis, Les yeux rêveurs plus bleus que des myosotis I Roland la regarda : soo cœur battit plus vite, Et, présentant la coupe à sa voix qui Tinvite, Il trembla, ce bras fort du prince féodal Qui tenait sans faiblir Timmense Durandal En la faisant touràer pour moissonner les têtes; Et sa voix, comparable au souffle des tempêtes Dans son grand cor d'ivoire au milieu des combats, Expira sur sa lèvre et s'éteignit tout bas Devant cette enfant faible et pourtant formidable.

Oh ! Tablme profond et le gouffre insondable ! Roland, jamais vaincu, rencontrait son vainqueur !

Ils s^aimèrent I,.. L'amour, joyeux avril du cœur.

Leur donna ses chansons et ses roses nouvelles ;

Dans leur être ils sentaient comme un battement d'ailes;

La gaitésur leur front allumait sa lueur,

Et s'ils pleuraient, c'étaient des larmes de bonheur !...

Mais, tandis qu'ils rêvaient cet éternel mystère

De cacher leur amour dans ce coin solitaire,

Gomme Taigle bâtit sur un roc sourcilleux

Son aire où ses petits naîtront plus près des cieux,

Roland fut rappelé : son oncle Charlemagne

Voulait qu'il repoussât les Maures de l'Espagne.

Il comprit son devoir ; mais son cœur se fendit Comme un marbre frappé de la foudre ; il maudit Sa naissance, son rang et sa gloire passée Qui devaient le jeter loin de sa fiancée.

Quand la nuit déploya son crêpe dans le ciel»

Il la prit par la main, et vint près de l'autel

Dans la blanche chapelle où reposait sa mère.

Là, le front incliné sous sa pensée amère

Il lui dit : « Hildegonde, aimes tu bien Roland ?

L'aimeras-tu toujours?» — «Oui,dit-elle, en tremblant —

— a Je jure devant toi sur mon glaive et mon âme Continua Roland, de te prendre pour femme. »

— « Moi, je me donne à vous, dit-elle, ou bien à Dieu U

Et Taurore entendit leurs derniers mots d'adieu...

Roland se comporta vaillamment; chaque bouche Célébrait sa valeur, et l'ennemi farouche Fuyait à son aspect comme un agneau sanglant Devant un lion fauve à l'œil étincelant.

Il aimait d'autant plus bondir dans la bataille Géant, qu'il n'avait pas de guerrier à sa taille, Et qu*il pourrait offrir sa moisson de laurier A sa chère Hildegonde attentive à prier !.. . Mais sur son front vainqueur s'amoncelait Forage : Les Maures frémissant de l'éternel outrage

QuMmprimaient à leur nom ses faits drames nouveaux

Lui tendirent un piège au col de Roncevaux.

Le paladin n'a pris qu'une petite escorte,

La lutte est inégale et cruelle ! . . . N'importe I

Son épée étendit bien des morts à ses pieds,

Et les sons de son cor plaintifs, multipliési

Courant dans les échos émus de la montagne,

Appelèrent en vain au secours Charlemagne :

Le traître Ganelon arrêta l'empereur ;

Et Roland vers le soir dans ce vallon d'horreur

Tomba sur le flanc nu d'une roche escarpée

Murmurant Hildegonde et baisant son épée!...

La France pirit le deuil pour pleurer son trépas ; Les cloches dans Tes airs confondirent leurs glas ; Et tous les troubadours, par les monts et les plaines, Allèrent soupirer aux pieds des châtelaines La bataille suprême oii succomba Roland Et son amour brisé par ce trépas sanglant !...

Sur les rives du Rhin, devant les Sept Montagnes

Quelle est cette humble vierge embrassant ses compagnes?

Pourquoi ces cris d^adieu dans le soleil levant ?

Cette barque apprêtée au bord du flot mouvant ?

Tout n'est-il pas joyeux dans la jeune nature ;

Et toi, n'est-tu pas jeune, ô fraîche créature ?

Qaelle main de ton front a fait tomber les fleurs Pour y plonger Téplne, et fait jaillir les pleurs De tes yeuXy comme Teau qui déborde d'un rase ? Pourquoi ce vieillard blanc que la douleur écrase Comme sMl descendait les marches d'un tombeau Descend-t-il la montagne où plane le corbeau? Voilà le vent qui souffle et Tesquif se balance, Voguant vers Nonnenwerth au milieu du silence; Et dès qu*il a touché cette île aux Terts abords, La cloche du couvent, comme un tocsin des morts, Tinte dans Pair, et mêle à sa rumeur plaintive Les cris désespérés qui partent de la rive !...

Sonnez, cloches des morts ! Cierges, allumez-vous ! Qu'on tende en noir Tautel ! . . . pâles sœurs à genoux ! Car cette vierge en pleurs va mourir pour le monde Et se donner à Dieu.... priez pour Hildegonde !...

Cependant son vieux père était resté tout seul,

Drapé dans sa douleur comme dans un linceul,

N'ayant plus d*un vivant que la froide appare

Et souhaitant la mort comme une délivrance.

Un soir un chevalier, sombre sous son manteau,

La visière abaissée, entra dans le château,

Et s'informa du comte Ermann auprès d*un garde.

Ermann vint. L'étranger le salue et regarde.

Ne le reconnaît pas, tant il a de pâleur

Et de rides, sillons que creuse la douleur !...

« Seigneur, je cherche Ermann qui m'a promis sa ifille 7 >•

Le vieillard chancela mourant contre la grille...

Etait-ce UD spectre affreux qui le raillait, bourreau!... Mais non I c^était Roland, Durandal au fourreau, Qui revenait vainqueur demander sa compagne Lui qu'on avait cru mort dausiles gorges d'Espagne!...

Au matin le soleil était tout radieux !

C'est comme une ironie implacable des cienx : Quand le cœur se resserre et que les larmes coulent, Que les rê^es déçus devant la mort s écroulent, L*astre allume toujours son rayonnant flambeau, Calme, comme une lampe au-dessus d'un tombeau !... Roland morne, blêmi, les paupières gonflées»

S'enfonça dans la sombre épaisseur des vallées, Fuyant avec l'effroi farouche du voleur, Pour aller y cacher aux regards son malheur.

Ensuite il arriva sur le sommet tranquille Dominant Nonnenwerth et le couvent de l'île, Et comme il exhalait son cri de désespoir.

Il entendit soudain dans les hymnes du soir Un chant mélodieux flottant vers les nuées.

Les fibres de son âme en furent remuées :

C'étaient les pâles sœurs qui chantaient le salut^ Et dans toutes ces voix du cloître il reconnut La plus harmonieuse et la plus enflammée Celle de Thumble enfant qu'il avait tant aimée ! Roland passa la nuit dans un creuK du rocher. Implorant Dieu, butant ses pleurs, sans se coucher. Le lendemain^ au son des cloches argentines Les nonnes se levant, chantèrent les matines,

Et la voix d'Hildegonde au milieu de ce chœur S'élevant pure et fraîche, atteignait jusqu'au cœur, Comme une flèche d'or, Roland dans son asile ! La communauté sainte à midi vint dans Pile, Joyeuse et s'ébattant comme un essaim d'oiseaux. Une nonne s'assit près des tremblants roseaux Sous un saule, pensive à voir s'écouler l'onde, Et sous son voile blanc Roland vit Hildegonde !...

fiancée offerte à l'autel du Seigneur, Avez-vous pu trouver près de lui le bonheur?

Et son amour mystique à votre cœur qui brûle A-t-il versé l'ivresse au fond de la cellule? Ne regrettez-vous rien de ce monde si beau^ De ce lit nuptial qui se change en tombeau.

Et de ces chants d'amour que votre lèvre oublie Pour prier le Seigneur avec mélancolie?...

priez jeune fille ! ô pleurez chaste sœur I Les pleurs, fraîche rosée, ont aussi leur douceur Quand le flot douloureux contre le cœur déferle ! Devant Dieu chaque larme est une sainte perle !...

Roland, pendant six mois, entendit ce doux chant Dans les feux de l'aurore et l'ombre du couchant. Fendant six mois, il vit Hildegonde tremblante S'asseoir plus inclinée et plus bave et plus lente Sous le saule-pleureur, dont les cheveux épars, Comme un manteau de deuil, pendaient de toutes parts.

Les arbres verdoyants avaient jauni. L*aatomne Envoyait aux échos son râle monotone ; Les oiseaux éprouvaieni des frissons dans leur vol, Et les feuilles des bois, tournoyant sur le sol, À leur ronde de mort dans les champs funéraires Paraissaient convier les maigres poitrinaires ; Et l'hiver approchait^ triste comme un aïeul, Enveloppé de neige ainsi que d*un linceul !.«%

Un soir la voix manqua dans les strophes latines Et puis le jour suivant dans le chœur des matines : Hildegonde avait fui devant le froid hiver !... Et Roland vit bientôt au pied du saule vert Que le vent respectait pour qu'il veillât la tombe, Quatre sœurs qui creusaient un nid à la colombe I...

Le lendemain dès Taube, au milieu du brouillard, Un prêtre en surplis blanc, sombre et tremblant vieillard Sur lequel le soleil jetait sa lueur fausse, Chantant un chant funèbre apptocha d^ la fosse, Et les nonnes suivaient dans leurs habits de deuil Les mains jointes, versant des pleurs sur un cercueil ! ...

Alors on entendit dans la montagne nue.

Comme un râle, éclater une voix inconnue, Et quelques jours après un vieux pâtre, tentant De retrouver sa chèvre égarée en broutant.

Gagna la haute cîme, et trouva sous Tarcade De la tour Rolandseck, que le lierre escalade, Le corps rigide et froid du paladin Roland !...

Voilà pourquoi Taieule aux blancs cheveux, filant Auprès des enfants blonds, l'hiver, dans les veillées, — Lorsque le vent rugit aux portes verrouillées, — Leur conte que le Rhin pousse d'amers sanglots En frôlant Nonnenwerth dormant parmi les flots. Et qu'au sommet du mont que le nuage effleure Bôde toutes les nuits un fantôme qui pleure !...

Temple et Poète.

Sonnet.

Voyez ! l'ombre s'étend sur les ailes du soir : Q

Le vieux temple, paré de dentelles gothiques, S^enfonce dans la brume, et comme un speclxe noir Seul^ l'aveugle gémit près des saints des portiques.

Tout est sombre, et pourtant, sous les arceaux antiques, Dans les stalles du chœur, les prêtres vont s'asseoir ; L'autel brille, et tressaille aux rumeurs des cantiques Qui frôlent dans leur vol l'urne de Tencensoir ! . . .

Toi, poète, rêvant sur les chemins des villes. Où les doutes moqueurs et les hontes servi les Couvrent tes rêves d*or d'un long voile de deuil,

Ton front est triste et froid comme un temple de pierre, *""'-Mais ton cœur, pour tous ceux qui franchissent son seuil, ^. Est rempli de parfums, de chants et de lumière! ..

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