‹ "Le foyer" et ses œuvresChapitre 19 sur 21 · TOI-MEME · texte numérisé non relu

TOI-MEME

— Oeuvre sociale ! Conférence, cours, restaurants, pen-* sions, réunions de couture et tout le reste, à quoi bon? Laisse-moi tranquille chez moi, avec mes livres, mes occupations régulières, ma famille.

— Si c'est pour ton bonheur, bien ! Mais si, tu n'es pas heureuse?

— Le bonheur, qu'est-ce au juste? J'y ai cru, je n'y crois plus. Le mot est sonore, la chose est chimère. Aussi la sagesse suprême c'est ceci: laisser les autres se tirer comme ils peuvent des embarras dont nous ne sommes pas la cause et soi-même rester en paix chez soi. De sa fenêtre regarder le naufrage, l'incendie, l'accident de la route qui broie le passant et penser avec satisfaction que la catastrophe nous épargne encore. Que si un jour, ell enous brise/c'est que notre tour sera venu, c'est tout.

— ■ C'est à ce scepticisme cruel, c'est à ce fatalisme honteux que l'a conduite la sagesse! Que je te plains! Mais cela n'est pas. Tu ne pourrais vraiment pousser si loin l'oubli de tes obligations les plus sacrées: Dieu, l'humanité, ton esprit et ton coeur te le défendent. Les malheurs d'autrui ne te blessent pas, soit; mais comment te laisseraientils indifférente? Celles qui souffrent ont ton âge, elles ont eu ton bien-être. Qui sait, elles furent peut-être tes amies, tes compagnes, agenouillées à tes côtés à la même table de communion, assises près de toi aux mêmes bancs d'école, debout avec toi et marchant du même pas au même chemin. C'est l'histoire d'hier. Aujourd'hui, désabusée, précocement désenchantée, t-ii t'enlises dans une existence sans noblesse et sans héroïsme, alors qu'elles souffrent et réclament ton secours. Regarde plutôt et écoute !

— Regarder, écouter, où et quoi?

— Ici et là, partout. Compte, si tu le peux, les vies désemparées ou flétries, les faiblesses matérielles et les infirmités physiques, les faiblesses morales et les infirmités spirituelles, lamentables banqueroutes du corps et de l'âme. Elles sont innombrables. Innombrables aussi les existences harcelées par le travail, qui réclament en vain les loisirs bienfaisants, le temps de reprendre haleine; les existences que guettent et empoisonnent le mensonge et l'erreur; les existences que flagellent sans répit la tentation et le péché ; les existences que dévore, sans qu'elle soit étanchée, la soif de vérité, de

justice, de beauté. Or sache-le bien, des apôtres viennent à ces âmes. Ce sont des apôtres séduisants et funestes, à la philanthropie impuissante et trompeuse. Ils ne pansent pas les plaies, ils avivent les intolérables douleurs ; ils n'apaisent pas le mécontentement, ils le transforment en haine et en fureur; ils ne prêchent pas la soumission, ils appellent à la révolte ; de la foule plaintive, ils veulent faire la multitude hurlante, la vague de tempête dressée tout d'un coup en une formidable masse et s'abattant sur la société amusée et insouciante. <.

— Oh, c'est terrible!

— D'autant plus que peut-être, qui sait? en seras-tu, toi et les tiens, la victime.

— Que faire?

— Je t'attendais là. Oui, que faire? C'est-à-dire en quoi et comment agir? — La question est trop vaste pour avoir en ce moment même toute sa solution. Ce que je veux seulement, c'est ceci: te pousser au travail, à l'action; faire naître en toi le désir, l'ambition, le besoin de faire quelque chose, laissant aux circonstances et à la grâce divine de t'indiquer ce que précisément tu devras faire.

Avant tout, volonté de travailler ! Loin de toi, c'est entendu, la jouissance égoïste, la vie inutile et gaspillée follement. Ta part, et tout de suite, dans l'oeuvre de salut, de délivrance, de libération ! Pour toi, la vie vivante, la grande mêlée, la lutte contre le mal, le tien et celui de tes soeurs ! Armée de prière, de bonté, de patience, va au combat et à la victoire !

— Que c'est beau !

— Certes ! Et ce n'est qu'un commencement. Par la voie déblayée, Jésus-Christ viendra à l'âme de tes soeurs, il y viendra, promesse de paix, source de sécurité et de vertu. Mais il viendra aussi jusqu'à toi. Tu retrouveras alors le bonheur perdu. Une étoile s'allumera à ton front, l'étoile du matin, plus belle encore que celle du soir, parce qu'elle est le pressentiment et l'annonce d'un grand jour. Une aurore

illuminera ton coeur. Des clartés radieuses inonderont tout ton être.

— Oh, pour ce résultat béni, qu'est-ce que Dieu voudrait de moi? Mon argent?

— Oui, et plus encore.

— Mon influence, mon temps, mon repos?

— Oui, et autre chose.

— Quoi donc?

— Ton coeur et ton esprit, ta pensée, ton amour, ta volonté, c'est-à-dire. . .

— C'est-à-dire?

— Toi-même.

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