I. Maisons de pension
A l'origine, il n'y eut qu'une seule maison de pension. Et ceci dura quelques annes. On était alors au No. 8, depuis le No. 12, de la rue St. Charles-Borromée. Ce fut là le berceau de l'oeuvre. Il ne fut ni d'or ni d'argent comme celui des rois, il fut pauvre plutôt, mais ensoleillé de tant de courage, de bonne humeur, d'entrain, qu'il fut charmant. Plus tard, on prit à loyer deux des maisons qui se trouvaient en face. Ce qui faisait alors trois maisons exactement. Plu tard encore, pour répondre à toutes les demandes, on dut ouvrir deux maisons nouvelles : une du même côté de la rue où l'on était déjà, plus près de la rue Craig, et l'autre sur la rue St Laurent. Six ans après sa fondation, voilà où en était le Foyer. C'était toujours toutefois au No. 12 que se trouvait le centre de l'oeuvre. C'est
là qu'avaient lieu les réunions, que se tenait La secrétaire, qu'étaient fournis les renseignements. C'est là aussi que se célébraient les petites fêtes, fêtes intimes, cordiales, de franche et fraternelle gaieté. On y remerciait le directeur, on y louait la directrice, on y déjeûnait après les mariages. Tel soir, les deux salons se remplissaient pour y applaudir au talent musical des associées, au chant artistique et au débit naturel des personnages, débutantes pour la plupart, des opérettes. Tel autre soir, assemblée plus grave où Ton discutait des intérêts de l'oeuvre, des entreprises lancées dont il fallait assurer le succès.
Quand il fallut la quitter, nombreuses furent celles qui regrettèrent cette maison. Non pas pour ses avantages, je crois qu'elle n'en avait aucun, sinon celai d'un toit et de murs contre la pluie et le froid et encore ce n'est pas certain. Dans tous les cas, ce n'était pas toujours efficace. Mais on y avait souffert, travaillé, aimé, espéré. Les pièces avaient une histoire et on retrouvait dans l'encadrement des fenêtres claires et jusque dans les angles obscurs, les vestiges d'un passé qui avait pris l'âme tout entière.
Un jour pourtant il fallut partir. Le quartier avait été peu à peu envahi par une population étrangère dont les moeurs juraient vraiment trop avec les habitudes de réserve et de propreté particulières aux nôtres. Ce fut un déménagement gigantesque. Commencé à sept heures du matin il dura toute la journée et toute la nuit. L'oeuvre émigrait sur la rue du Champ de Mars. Un immeuble, quatre maisons, avait été acquis là, et, depuis deux mois, on y faisait des améliorations considérables. Tout le soubassement avait été transformé pour y établir une cuisine et une salie à manger Aux autres étages il avait fallu abattre des murs, ouvrir des planchers, percer des ouvertures. C'est au milieu du buit, de la poussière, du va et vient des ouvriers
que se fit, au commencement de mai, l'installation nouvelle. Cette fois la localité était propre, tranquille, bien entretenue. ]?lle recevait l'air frais par les larges trouées qui la relient au fleuve, par les vastes espacée du Champ de Mars et du square Viger. Pas loin de là il y a les églises, l'Hôtel-de-Ville, le Palais de Justice, le centre commercial et financier de la ville. C'était donc un vrai progrès. Aussi la maison fut-elle vite aimée. On y trouva spacieux ses salons; gaies et bien éclairées, ses chambres; commode et vaste, son réfectoire. La salle de récréation qu'on ajouta plus tard, en rallonge, au corps de bâtisse, avait un piano, des revues et des journaux. On y vint lire, causer, s'amuser. Tout près, le téléphone mettait les pensionnaires en communication avec les amies et les amis, les parents, les patrons, tous ceux à qui, les circonstances l'exigeant ou le permettant, on avait à dire un mot d'avis ou d'explication.
Et penser que tout cela sera de nouveau abandonné bientôt, que la hache et la pique des démolisseurs auront dans quelques mois tout fait disparaître, que de tout cela encore nous n'aurons plus qu'un souvenir !
Chère maison, maison de douce paix et de sereine joie, vont lui dire, alors qu'elles la quitteront, celles qui lui ont donné le meilleur de leur vie, chère maison, en nous éloignant de ton seuil, de tes murs, de ton bourdonnement de ruche pleine, de tes portes largement ouvertes, de tes fenêtres où riait le soleil et que des plantes fleuries garnissaient à Tété, nous avons des larmes aux yeux et une souffrance au coeur. Tu fus si bonne, si compatissante, si hospitalière. Tu reçus d'un coeur si reconnaissant les zélatrices, les chanteuses, les dames patronnesses, toutes celles qui pour toi travaillaient et donnaient. Les fêtes traditionnelles, nos séances, la tombola te faisaient rayonner d'un si radieux éclat. Tu te faisais si belle quand sur la chaussée,
tout près de toi, le maître du ciel et de la terre passait dans la bonté et l'amour, voilé sous les espèces sacramentelles. Sois bénie des heures lumineuses et tranquilles que tu as données si nombreuses à toutes celles qui étaient venues vers toi, comme à un port, comme à une citadelle, comme à un sanctuaire. Sois bénie surtout d'avoir élevé les âmes d'élite au-dessus d'elles-mêmes, de leur avoir donné le sens de la vie, de leur avoir communiqué la passion du bien, la générosité dans le devoir cherché et accompli, l'ambition de se dévouer sans réserve, elles-mêmes avec leurs ressources puissantes de nature et de grâce, au triomphe des causes pour lesquelles, ô Foyer cher, tu as été, tu es encore et, cVst notre espoir, tu seras toujours.
Au mois de mai prochain, l'oeuvre s'en ira tout près de l'endroit quelle quitte, sur la rue du Champ de Mars, dans des maisons qui viennent d'être achetées par elle. Elle y gardera toutes les pensionnaires et s'installera de manière à ce qu'en aucune manière son activité ne soit amoindrie et son progrès ralenti.