L'INTERIEUR D'UNE EGLISE
Heligeniem esss ôppôrtet , religiotëm ne/as,
AoG. GSLL.
Si la soperslition est un crime , U religioa jest un deroir.
Pourquoi faut -il qu'en tout tems , en tout lieu , Tabus soit à càté de Tusage, et que les idées mondaines trouvent accès jusque dans les choses les plus saintes ? Je ne suis jamais entré dans une église sans tomber dans un pieux recueillement. Ces voûtes consacrées à la prière, où Tenfance commence en quelque sorte la vie, où le vieillard eu paix vient attendre la mort , où le riche et le pauvre , le iaible et le puissant, éprouvent les mêmes besoins , forment les mê* mes vœux , implorent la même protection ; ces voûtes , dis'je , font naitre les grandes pensées; et rhomme qui s'y repose dans le silence des passions y trouve à-Ia-fpis la preuve de sa Mt
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blesse et de sa grandeur , de son néant et de son immortalité.
Yent-on éloigner ces sublimes images , et , sans sortir de la même enceinte , retrouver, dans toute sa misère , Thumanité , qu'on avait perdue de vue ? il suffit de passer de la nef à la sacristie , et d'assister aux conférences intimes du curé , du bedeau , du clerc et du marguiliier. C'est là que je place Faction c^n tableau où j'envisage les objets sans leurs npports comiques 9 sans toucber à ce qu'ils ont de respectable , comme ont fait Boileau, la Bruyère et Grcsset. On ne s'est point mépris sur leurs intentions ; j'ose espérer qu'on ne se méprendra pas sur les miennes.
Qui -sert Tautel doit vivre de Tautel.
Rien de plus juste ; faites de l'autel une table, mais n'en faitçs pas an comptoir ; vivez-en , mais n'en trafiquez pas. Les fiAri(fues sont de-* venues de véritables maisons de commerce :
c'est là que se vendent , à prix débattus , les bienfafts de l'église ; c'est là que les messes bas* ses et les grand'messes , les absoutes et les baptêmes , sont tarifés comme une facture de mercerie ; c'est là qu'une présentation de pain
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bénit , le choix d'une quêteuse , le nombre des cierge$ pour un oiBce , le raccommodage des chasubles , deviennent tour-à-tour Tobjet des plus sérieux débats et des plus profondes délibérations. On y marchande un sermon comme un libraire marchande un pamphlet; on y intrigue pour enlever un bon organiste à une autre paroisse , comme un directem: de province pour débaucher un bon acteur à son confrère. Tantôt on s'assemble pour régler le prix des chaises ou pour augmenter celui des petits cierges que les dévotes viennent brûler devant Tirnage de sainte Agnès ou de saint Pac6me. Hier on agitait la q^uestion de savoir si Ton doit , pour une messe de six francs , mettre la chasuble de serge ou celle de lampas; il s'agit aujourd'hui de décider combien on paiera les chaises le jour où monseigneur viendra confirmer.
Comme on pourrait supposer que je parlé .un peu légèrement d'ohjets qui me sont étrangers , je crois à propos de feire connaître la source où j'ai puisé ces connaissances, et la personne à qui j'en suis en partie Redevable.
M. Moussinot , mon prc^riétaire , a, un frère que l'on nomiie M. Dur^nard , ancien employé aux messageries , leque} s'est xetiré sur la par
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roisse de Saint-P. . . . ayec dix-huit cent cinquante livres de rente , non compris sa pension de cent ëcus. Ce M. Durenard , que je rencontre souvent chez son frère , est un modèle achevé de ces bons bourgeois parisiens , production spontanée du sol de la cité qu'ils habitent , et hors de laquelle je penche à croire qu'on aurait de la peine à conserver Tespèce.
M. Durenard jouit dans son quartier d'une grande considération ; il y passe pour une forte tête et pour le plus habile jdueur de domino du café de TËtôile. Comme il a 60 ans , et dix-huit heures dans la journée dont il ne sait que faire, il eût été fort embarrassé de son tems , s'il ne se fût créé des occupations administratives eu se faisant nommer marguillier de sa paroisse , et des fonctions militaires en sollicitant la place de fourrier adjoint dans une compagnie de la garde nationale. Il est vrai de dire que cette cumulation de dignités n'a pas été sans inconvénient pour son caractère. Les honneurs ont un peu changé ses mœurs. Le marguillier de Saint-P. . . . ne reçoit plu» sts amis qu'à jour fixe ; il fait faire antichambre sur son palier à ses neveux qui viennent le voir, et du bout de son banc, dans l'église , il regarde d'un air qu'on pourrait
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prendre pour de la hauteur les pauvres paroissiens qui entendent bourgeoisement la messe à genoux sur les pavés du temple. On a remarqué qu'il ne manquait jamais le dimanche de paraître à la grand'messe en habit de garde natio-* nal , et décoré de deux croix du lis.
Depuis la restauration , M. Durenard , moins inquiet sur le sort de la capitale , a donné plus particulièrement ses soins à sa paroisse , dont il se vante d'avoir doublé les revenus par des moyens ingénieux, dans la confidence desquels U a daigné me mettre.
Le premier acte de son administration, comme marguillier en chef, a été de faire regratter les deux têtes de bœuf dont le portail de Téglise est décoré. En feuilletant Corrozet , Sauvai et Germain Brice , il avait découvert que le nom de cette église et les ornemens singuliers du portail tiraient leur origine de la dévotion de deux bœufs qui s'agenouillèrent à la porte du temple. % Il imagina fort judicieusement qu'en rappelant ce miracle aux yeux et au souvenir des paroissiens, il réveillerait leur sèle et leur générosité.
M. Durenard s'occupa ensuite de trouver à bon marché on artiste habile pour toucher
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Torgne, auquel il fit ajouter deux soofiSets. La distribution du pain bénit est une des ce* rémonies paroissiales dont il a le plus habilement médité les ayantages. U a dressé Itti-méme une liste des maisons les plus opulentes de $on quartier , et de celles où se trouvent les plus jolies personnes , qu'il choisit toujours pour quêteuses. Je ne serais pas étonné que M. Du-
renard , à qui les livres ascétiques sont Cftaûliers» n'ait consulté le Roman Bourgeois de Fa«retière , où je trouve la description suivante , dont le marguillier de Saînt-P*... parait avoir fait son profit.
« Une belle fille , qui devait y qnéler ce jour* » là, y ^^t attiré force monde, et tous les » poUs , qui voulaient avoir quelque part à ses » bonnet grâces, y étaient accourus exprès pour » mettre quelques grosses pièces dans sa tasse ; » car c'était une pierre de touche pour connat- » tre la beauté d'une fille , ou rametar d'un » homme , que cette quête. Celui qui donnait la » plus grosse pièce était estimé le plus amou'^ n reux , et la demoiselle qui avait fait la plus « grosse somme était estimée la plus belle. »
On voit que la dévotion , vers k milieu du 1 7* siècle 9 ^n'était pas exempte de ces petits calculs
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mondains qu'on lui reproche aujourd'hui , et sur lesquels M. Durenard a fondé le plus clait des revenus de sa fabrique. Le dimanche matin , une voiture de place , la plus propre de la file , ya chercher la jolie quêteuse , qai se rend à réglise en grande cérémonie , le bouquet au côté , les barbes flottantes , précédée du suisse et du bedeau qui porte le pain bénit sur un plat de vermeil.
 ces moyens d'attirer4j| beau monde à son église , M. Durenard e:i ii^miit un autre : il a mis à la mode la promenade du quai de TÂrchevéché , où les femmes les plus élégantes du quartier se rendent le dimanche après la messe , et vont faire assaut de grâces et de parure.
Le rang qu'il occupe dans la garde nationale lui sert encore à rehausser T^éclat qu'il donne à la parois^. Il ne meurt pas un soldat de la lé* gion , qite son convoi ne soit ordonné à Saint* P.... : les tambours drapés , la compagnie sous les armés , accompagnent le défunt ; Torganiste exécute l'ouverture du Jemiâ Henri; les chaises sont tiercéeâ ^ des sentinelles sont placées aux portes de l'église pour le maintien de l'ordre , et la recette efst ordinairement fort abondante.
Le regret que manifeste le plus hah'tùeli
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lemént ce prototype des margnilliers , c'est de n'avoir jamaîs eu l'aubaine d'un enterrement de sénateur ou de conseîller-d'ëtat ; ii n'en parle jamais sans porter en>îe au curé de Saint- Thomas-d'Aquin , qui se yante d'avoir eu cinq ou six bonnes fortunes de cette espèce.
Le choix d'un prédicateur , dont M. Dure-^ nard s'est occupé pendant six mois , est un des résultats de son administration qui lui font le plus d^'honnenr. là. fabrique n'avait pas le moyen de payer un ibbé Frayssinous; mais , en se rappelant que l'abbé de Bemis n'avait pas eu moins de succès par ses avantages extérieurs que Bonrdalouê ou Massillon par leur sainte éloquence , Durenard jeta les yeux sur un jeune séminariste qni avait été pendant deux ans précepteur des enfans d^un ministre , chez lequel il ne se donnait pas une fête que l'abbé Poupard n'en fût l'ordonnateur : ses talens dans ce genre l'auraient infailliblement conduit à révêché ; la révolution du 3i mars vint renverser ses espérances.
L'abbé, qui ne trouvait plus à placer ses couplets , s'est mis à faire des sermons : sa vocation naturelle ne l'appelait pas à ce genre de travail; mais , à l'aide d'une vingtaine ie sermo-
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naires dont il a fort bien cousu les lambeaux , il est parvenu à. se faire un petit carême qui rappelle en plusieurs endroits celui de Massillon. Il ne manquait plus à TabbëPoupard qu^une chaire pour y faire son début ; celle de la paroisse de Saint-P.... ëtait vacante : il se présenta chez notre marguillier , qui sut appré-^ cier aii premier coup-d'œil sa voix sonore , son teint fleuri , Téclat de sa calotte vernissée , et rélégance de sa soutane nouée avec une large ceinture de moire»
M. Tabbé n^était point exigeant ; le mai^ché fut aussitôt conclu. Dès le soir même , M. Du^ renard en proclama l'objet au café de TËtoile ; et , dans un moment , cette nouvelle se répandit depuis la rue de la Vieille-Draperie jusqu'au parvis Notre-Dame. Bientôt il ne fut plus question que du beau prédicateur : l'alarme se mit parmi les vieux directeurs des bourgeoises de la Cité ; elle fut à son comble j lorsqu^on le vit entrer dans J'église ;. jamais solennité n'y avait atiré tant de monde.
L'abbé Poupard avait diné ce jour-là chez le syndic des marguiiliers , avec le curé de la paroisse et les principaux membres de la fa*
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l^ijqije. C'était le premier dimanche de rÀTenh Après le diner on se rendit à 1- église : le jeune prédicateur traversa , pour arriver à Tescalier de la chaire , une double haie de femmes parées avec beaucoup de recherche. Tous les yeux se portèrent sur lui ; son surplis de mousseline des Indes , plissé avec beaucoup d'art , et dont sa soutane en gros de Maples relevait l'éclatante blancheur; ses cheveux , dont la boucle circu^ . laire flottait avec grâce sur sts épaules ; sa démarche , modestement assurée , lui concilié^ rent , avant qu'il eût parlé , tous les suffrages de son brillant et nombreux auditoire.
Le texte de son sermon était Vhumiliii chri^ tienne : après avoir jeté négligemment deuxmou^ choirs de la plus fine batiste sur le devant de la chaire ; après avoir commandé l'attention , en promenant autour de lui ses regards pleins de douceur , il débita son homélie avec tant de force et d'onction , que , sans égard à la sainteté du lieu , l'assemblée l'interrompit plusieurs fois par des murmures d'approbation, dont la vanité du prédicateur paraissait trop visiblement excuser l'inconvenance.
M. Durenard, habile à saisir l'occasion , pro^
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fita de ce moment d^enthousiasrae , et fit faire une qnéte pour les besoins de l'église. Le succès de cette première récolte lui donna Tidëe d'en faire une seconde pour le luminaire , à laquelle succéda une quête pour les pauvres honteux , dont le produit ne fut pas moindre que celui des deux autres.
L'habileté que M. Durenard déploya dans cette circonstance , et dont il avait donné tant d'autres preuves , lui mérita Thonneur d'être nommé marguillier perpétuel. Depuis ce jour, entièrement absorbé dans les affaires de la fabrique, lien n'échappe à sa vigilante admi-' nistration« Quatre nouveau! troncs ont été placés dans l'église , avec des inscriptions en si mauvais latin , que les femmes elles-mêmes peuvent l'entendre. Au quêtes journalières il en a , par supplément , ajouté trois autres : Tune pour les âmes du purgatoire , l'autre pour les pauvres convertis , la troisième pour le reliquaire de Saint-Pierre : enfin , grâce au zèle infatigable de son marguillier, la fabrique de la paroisse de Saint-P.... sera bientôt assez riche pour créer un chapitre et pour entretenir une douzaine de chanoines»
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