‹ Le franc-parleurChapitre 18 sur 38 · DUBUISSON · texte numérisé non relu

DUBUISSON

Cette souveraineté* là n'a jamais été plu&

méconnue , ou moins respectée , que par les Jacobins ; j'en appelle à votre bonne foi , M. C . . . .

CLÉNORD.

Je soutiens que les royalistes purs allaient plus directement au même but.

FREMI^VlLIiE.

Qu'entendez- vous par royalistes purs, M. de Clénord ? car l'esprit de parti commence tou«jours par dénaturer les mob.

CLEI70RD.

J'entends , Monsieur, ces petits seigneurs de paroisse qui prétendaient avoir encore des vassaux , et les gouverner d!après le code féodal du 13*^ siècle.

FUEMIlïVILLE.

Ce code-là en valait bien un autre , et je n'ai pas entendu dire que lé peuple s'en trouvât plus mal.

Si vous appelez peuple , le clergé , la noblesse et les vilains anoblis.

FEÉMIX^VILLE.

C'est le beau peuple , du moins.

BUTERRIER.

Oui , mais ce n'est pas le bon. Le bon peuple, n^en déplaise à M. de Fréminville, est celui qui nourrit , qui défend , qui soutient l'Etat 4e son bras et de son industrie ; qui paie le quart du produit de son domaine ou de son travail , pour que les gens , qui , comme vous et moi , n'ont de revenus que ceux des places qu'ils ne remplissent pas toujours , et des charges qu'ils occupent , puissent courir en cabriolet dans les rues de Paris , et faire insérer leur nom tpus \es 2fns 4aQS VAlmanach impériqL

Nous ne voulions pas de ces gens-là dans notre république , et nous donnions le précepte et l'exemple d'un noble désintéressement. J'ai administré pendant trois ans les revenus de la république , et je me suis retiré avec un millier d'écus de rente : citez-moi un surintendant de vos rois dont on en puisse dire autant?

CLÉNORD.

Aussi ne battaient- ils pas monnaie sur la place publique» -

Ci* • • •

On ne fait point de révolution à Feaurose. Nous avions un but; nous y marchions d'un pas ferme, et malheur à Tobstacle qui se trouvait sur notre chemin !

CLÉKORI).

Il est vrai que vous ne marchandiez pas plus votre vie que la nôtre , et que , pour peu qu'on vous eût laissés fairCé.rvil n'aurait plus manqué , à la Frarfce que des Français*

Un pays a toujours assez d'hommes : c'est de liberté , d'égalité , dé gloire , qu'il a besoin.

MOUS3INOT.

Et de repos , Messieurs ; vous n'en parlez pas, et c'est tout ce que nous yolis demandons, nous autres bons bourgeois qui payons pour être gouvernés , pour être défendus ; qui nous soucions fort;peu qu'on partage la Pologne , que Gênes soit libre ou asservie,. que la Saxe soit gouvernée par Pierre ou par Paul , et qui ne nous embarrassons pas plus que ce soit Murât ou Fer^" dinand qui règne à l'extrémité de Htalie.

174 l'Es PROPOS DE TABLE.

. De mon tems, M. Moassinot, les gens de yotre espèce s^appelaient des modérés , des suspects^ des accapareurs; je les avais signalés au comité de surveillance, et nous aurions fini par les mettre au pas,

DUTËRRIER.

En leur coupant bras et jambes , n^est-il pas vrai P.. ..Elle était au moins bien impoUtique cette manie de tourmenter cette masse inerte d'honnêtes gens dont se composent en tout pays les trois quarts de la nation, et qui n'ont d'autre tort que d'attacher au mot patrie un sens un peu étroit : doit-on leur faire un crime dépenser que le règne le plus glorieux est celui où ils dorment tranquilles; de ne connaître de force militaire que celle de la gendarmerie qui les préserve des voleurs ; d'administration que celle de la police qui.veiile à l'éclairage desrue^, et d'éiat florissant pour le commerce que eelui qui leur procure le sucre à vingt -cinq sous et le café à trente?

CLÉÎîORD.

Je ne verrais jpourtant pas de mal à faire entendre à M. Moussinot et à toute la classe vé-

LES PROPOS'DE TABLE. lyS

îiérable qu'il représente , que la gloire nationale est , dans un grand Etat , la seule base de la prospérité publique; laquelle , en dernière analyse , se compose de toutes les prospérités particulières. Je ne désespère pas de lui faire entendre qu'un bon traité de commerce ne s^obtient jamais que par la yictoire ; que les colonies ne prospèrent qu'à l'aide d'une marine; que la paix , pour être solide, pour être durable, veut être conquise ; qu'une grande nation , pour être heureuse , doit être respectée , et que l'idée de bonheur, chez les Français^ ne s'alliera jamais avec la certitude , je dirai même avec l'apparence de r humiliation «

DUTÈRRÏE».

Ajoutez que la révolution, en dédommage-^ ment de tous les maux qu'elle a causés , nous a laissé le besoin impérieux d'une liberté sage et d'un gouvernement qui nous en assure le bienfait; nulle puissance humaine ne peut désormais régner sur la France que sous la garantie d'une constitution libérale, conforme aux vœux de la nation et aux lumières du siècle , dont rieA ne peut arrêter les progrès.

. FREMII9VILLE.

Et tout cela ne peut s'obtenir qu'avec Napoléon ; car c'est là , je le yois bien , où vous en voulez venir,

CLENORT).

N'achevez pas ma pensée; je vous la dirai tout entière : la France, désabusée des conquêtes, ne pouvait cependant consentir à descendre au rang subalterne qu'on prétendait lui assigner sous ses voh; un seul homme pouvait la tirer de cet état d^abaissement ; il ne remonte au trône que pour faire respecter la nation qui le choisit de nouveau pour son chef. Il n'a plus rien à faire pour sa gloire et pour la nôtre ; l'épée de Marengo et d'Austerlitz brille encore entre ses mains , mais seulement pour la défense de la patrie.

FRÉMINVILLE

Une agression injuste peut le forcer à de nouvelles victoires. Arrêtera-t-il l'élan de son armée? Et vous chargerez-vous alors de mettre un terme à son ambition?

CLÉKORD.

Oubliez- vous que les assemblées du Champde-Mai vont s'ouvrir, et que nous aurons une

constitution qui fixera invîariablenxent les devoirs du prince et les droits de la nation ?

Vi • • • ■

Qu'il nous garantisse la liberté publique, sous quelque forme de gouvernement que ce'soit, et je suis des vôtres et des siens.

FRÉMINVILLE

Malgré mon vieil attachement à la famille des Bourbons, si j'étais sûr qu'il nous tint parole .... Mais je le connais bien , et il n'y faut pas compter.

MOUSSINOT.

Qu'on abolisse les droits-réunis, qu'on n'aug^ mente pas la contribution foncière^ et qu'on me paie exactement mes rentes , on verra comme je crierai vive V empereur!

M™* GUILLAUME

Eh bien ! Messieurs, vous m'aviez bien promis de ne point parler de politique; voilà le souper fini : de quoi a-t-il été question!* je vous ai écoutés fort attentivement, et je ne vois qu'une chose à conclure de tous vos beaux raisonne* mens , c'est que les hommes finissent toujours par s'entendre , quand la.raison vient au secours de l'intérêt particulier.

178 LE rOYER DES THEATRES.

N^ XL. — II avril 181 5.

Strenua nos exercet inertia,

HoB. I lib. I, ep. 11.

Ub« paresie laborieiue s'empare de toutes nos facultés.

H 11 y a vingt-cinq an&que je n^ai mis le pied au spectacle ( nie disait Tautre jour , en dtnant chez moi , un vieux procureur qui s'est retire du Palais avec vingt mille livres de rente , et une réputation d'esprit et de probité qu'un demisiècle passé dans Tantre de la chicane n'a pu lui faire perdre). Comme un autre ^ et plus qu'un autre , continuait-il , j'ai été possédé de la fureur du théâtre. Je n'avais pas quinze ans , que je m'esquivais à quatre heures, de l'étude où j'étais déjà confiné , pour aller attendre , au café Procope, le neveu d'un acteur nommé Paulin , avec lequ el j'avais été en pension , et

qui me faisait entrer aut Français par la porte des comédiens. Je restais tapi toute la soirée dans un coin du théâtre, d'où je jouissais à-lafois du triple spectacle de la salle, de la scène et des coulisses. A force de me voir , les comédiens en prirent Thabitude ; Tamitié que me témoignait Préville m'attira la bienveillance de Grandval , de Dangeville , d'Armand et même de Lekain. En grandissant , je me &s également bien venir des actrices ( car il est bon que vous sachiez , mon cher Guillaume , que j'ai eu mes vingt ans comme un autre , et qu'alors je ne portais pas cette perruque dont vos enfans rient de si bon cœur).

>\ En y pensant bien, le plus beau jour de ma vie fut peut-être celui où je reçus (à la suite d'un repas que nous avions fait au Gros* Caillou) mes grandes et petites entrées à la Comédie française. Le soir même , on me fit reconnaître depuis le cintre jusqu'au trou du souffleur, dans lequel je me plaçai dans plus d'une grande circonstance où je ne trouvai point à me loger ailleurs.

» J'ai fait mes premières armes, au théâtre, sous le chevalier de la Morlière, qui jouissait,

1 8o LE FOYER DES THEATRES.

chez Procope , d'une bruyante réputation. Sa bravoure, son ton leste et moqueur, ses manières originales, m'avaient inspiré beaucoup de respect; et le dévouement que je montrai pour sa cause , le jour delà seule représentation qu'ait eue son Amant déguisé, me plaça très-avant dans ses bonnes grâces : il me présenta , comme un amateur d'une grande espérance, à tous les habitués du foyer, et me CtPhonneur de m'admettre dans sa société intime. Les démêlés fréquens qu'il avait avec la police , l'obligation où j'étais, la moitié de l'année , de lui faire mes visites au Fort-l'Evêque , refroidirent et finirent par rompre notre liaison.

» Les foyers n'étaient pas alors ce qu'ils sont aujourd'hui; on n'y rencontrait guère que des

acteurs émérites, de vieux habitués, des auteurs, et quelques hommes de cour qui confondaient , le plus souvent , l'amour de l'actrice avec l'amour de l'art. On se rassemblait autour de la cheminée, dans les entr'actes et à la fin du spectacle , pour y discuter le mérite des ouvrages que l'on venait d'entendre, et des acteurs qui les avaient représentés. Marmontel, Diderot, Duclos, La Harpe, tenaient habituel-

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lement le dé dans ces conférences , où Dubreuil^ Deschamp et laThorillière, apportaient leur contingent de vieux souvenirs , tandis que Sainte Foix égayait l'assemblée en mistifiantPoinsinet. » Vous concevez tout ce qu'une pareille réunfon pouvait offrir d'instruction et d'intérêt , particulièrement les jours de première représentation. Le jugement sur la pièce nouvelle se révisait au foyer ; on y cassait souvent les arrêts du parterre; et, comme les auteurs dominaient dans cet aréopage , on s'y montrait d'une extrême sévérité pour les succès , et d'une grande indulgence pour les chutes. Quelques financiers, qui venaient digérer en dormant au spectacle , entraient au foyer pour s'y faire une opinion sur la pièce qu'ils n'avaient pas entendue ; les journalistes y recueillaient des observations et des traits de critique dont ils assaisonnaient leurs articles jiebdomadaires;. et plus d'un grand seigneur , après avoir lâché quelques bonnes impertinences dont on se moquait avec beaucoup de liberté , sortait du foyer pour se rendre à Versailles , et y débiter contre la pièce nouvelle des bons mots qu'il n'avait eu que la peine de retenir. Les soupers du grand monde , en vogue à cette

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époque , et dont les anecdotes de coulisses et les nouvelles littéraires faisaient en grande partie les frais , notaient que Técho des foyers.

» Celui de Tancienne Comédie française per*dit ces avantages lorsque ce théâtre , en 1 782 , fut transféré au faubourg Saint-Germain, et que de nouvelles dispositions mirent la foule en possession du foyer , jusque-là réservé à un petit nombre d'amateurs. Aujourd'hui , on se promène , on chuchote dans vos foyers , et Ton n'y cause plus -, les gens de lettres qui en faisaient le charme ont eu des successeurs au mérite des* quels je veux bien croire , pour ne me faire de querelle avec personne ; mais leur caractère a je ne sais quoi d'acre, d'insociable , qui leur fait craindre de se trouver ensemble. Le Mierre avait un amour-propre excessif, Marmontel était tranchant , Champfort emportait la pièce ; mais ces défauts étaient compensés par de la franchise, de la justice et une grande sûreté de commerce : qualités- sans lesquelles il ne peut y avoir de réunion durable. On se rencontre maintenant , mais on ne se^cherche pas : on se pelotonne , an lieu de se réunir. Vous en avez conservé le nom , mais vous n'avez plus de foyer.

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» — De votre aveu , répondis-je à mon vieux procureur, il y a vingt-cinq ans que vous n^étes entré dans une salle de spectacle ; ainsi je puis croire que vous mettez yos préventions à la place de vos observations ,^èt^îô suis résolu de ne céder , sur ce point , qu'après vous avoir mis à même de comparer. »

Ce ne fut pas sans peine que je le décidai à m'accompagner le lendemain à la Comédie française. Le bon homme ne doutait pas qu'on ne lui eût conservé ses entrées ; et , pour lai épargner, à la porte, Taffront d'un refus qui l'au-^ rait indisposé , je m'étais muni d'avance d'un billet , que je glissai , sans qu'il s'en aperçût , dans la main du contrôleur ; mon vieux compagnon prit pour lui le salut que cet homme m'adressa : « Il me reconnaît , me dit-il avec un air de satisfaction, et j'ai moi-même quelque idée. . . • Ah ! çà , conduisez-moi , ajouta-t-il ; votre Comédie française est pour moi un vrai labyrin-* the. Il y a quarante ans , je la connaissais comme mon étude.... » Je le menai d'abord au foyer : il entra chapeau bas , regardant tout le monde d'un air tout-à-fait original; il s'approcha de la cheminée , où deux personnes piarlaient des

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débuts de Prëville. « C'était en lySo, disait l'un. — Vous ne vous trompez que de dix ans j répondait l'autre. Préville a débuté , en 1 760 f dans les Fourberies de Scapin. — Vous voulez dire dans les cinq rôfa^Sidu Mercure Galant ; ponr ce fait-là, j'en suis sâr; » Grand débat, pendant lequel mon procureur , d'un air capable et railleur que je me plaisais à observer , faisait tourner sa tabatière d'or entre le pouce et l'index de la main gauche , en fredonnant un vieux refrain ; à la fin , n'y pouvant plus tenir : « Permettez-moi , Messieurs , d'user du triste avantage que me donnent sur vous mon âge et ma qualité de témoin du fait dont vous vous entretenez. Préville a débuté le 20 septembre ï 753 , par le rôle de Crispin du Légataire UniçerseL » L'assurance avec laquelle il parlait fixa l'attention sur lui ; et , sans ajouter un mot , il alla s'asseoir sur une banquette , attendant qu'une nouvelle bévue lui donnât lieu de placer une nouvelle anecdote. Pendant que nous prêtions l'oreille à une discussion très- vive , élevée entre deux auteurs , dont l'un contestait à son confrère le droit de tomber avant lui , droit qu'il s'était acquis au moyen d'un ordre surpris au

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surintendant, pour être joué le premier, unc^ scène d^une autre nature venait de se passer au parterre : les partisans de deux actrices rivales , qui se faisaient mutuellement siiHer par des hommes à leurs gages, s'étaient pris de querelle*, et les choses en étaient au point de rendre nécessaire rintervention de la force armée.

« Messieurs , dit le procureur à quelques personnes qui faisaient le récit de ce qui venait de se passer , il n'en était pas ainsi de mon tems : jamais je n'ai vu mademoiselle Clairon faire siffler mademoiselle Dumesnil ; le parterre était alors un tribunal , et non pas une arène; il est indécent que les plaisirs de deux mille personnes soient troublés par une vingtaine de polissons qui se sont fait un métier de leur infamie. Ce droit de siffler , qn 'a la porte on achète en entrant y ne peut s'entendre que des pièces nouvelles et des débuts ; encore ne devrait-il s'exercer qu'à la fin de l'acte ou de la pièce , où , sans nuire aux plaisirs de l'assemblée , le bruit des sifilets peut avantageusement remplacer l'orchestre des Français , composé par tous mes contemporains. — Fort bien, Monsieur, reprit un jeune homme; mais , de votre tems , quand un acteur manquait au public ? — 11 était sévèrement puni; oii

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ne contestait point aux comédiens les égards et la considération auxquels le talent et la conduite ont de si justes droits ; ils jouissaient , dans la vie privée , de tous les privilèges des autres citoyens ; mais on pensait qu'une fois le rideau levé , Tacteur est Tesclave du public , au plaisir duquel il est voué par état, et qu'il doit respecter , même dans sies caprices : c'était la seule partie de l'administration théâtrale qu'entendissent bien les gentilshommes de la chambre, et la seule à laquelle vos surintendans n'ont ja-^ mais rien entendu. Je dis encore aujourd'hui ce que je disais alors : enterrez vos comédiens quand ils meurent , mais punissez-les quand ils s'oublient. Mademoiselle Clairon soupait avec les hommes , et, qui plus est , avec les femmes les plus distinguées de la cour ; ce qui ne l'empêcha pas d'aller passer huit jours au Fort-l'Evêque. » La police des spectacles est difficile à faire ; le régime des comédiens suppose la connaissance d'une foule de petites manœuvres que le public ignore , parce qu'elles se pratiquent derrière la toile ; mais qui finissent toujours par influer directement ou indirectement sur ses plaisirs. . . » Là , mon vieil amateur fut interrompu par un homme à yoix grêle , qui , d'un ton de tragique

bourgeois , où il entrait quelque peu de mëtier , lui dit, en releyant sa cravate : <c Monsieut, je vous observe — C'est , je vous fais observer, qu'il faut dire , interrompît le procureur en prenant une prise de tabac. — Eh bien! je vous fais donc observer, Monsieur , que les comédiens , dans leur foyer , sont chez eux ; que tout ce qui peut s'y faire ou s'y dire doit être considéré comme affaires de famille , comme des actions de la vie privée où l'on ne me fera jamais entendre que le public et les journaux aient le droit de s'immiscer. — Ce que vous me faites rhonneur de me dire , n'est pas absolument juste , répliqua le procureur ; j'ai passé près de quarante ans de ma vie dans votre foyer , dans ce sanctuaire oiivous prétendes être à Pabri de la censure publique ; mais où je pense , moi , qu'elle aura droit de vous poursuivre aussi longtems que le public sera aussi immédiatement int éressé aux affaires qui s'y traitent et aux abus qui s'y glissent. N'est-ce pas dans votre foyer que se trament ces petites intrigues qui ont pour but ce que vous appelez des réceptions de canapé? réceptions dont le moindre inconvénient est d'inonder le théâtre d'une foule de pièces médiocres. N'est-ce pas dans votre foyer que les

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chefs d^emploi se distribuent des congés,, pen-^ dant la durée desquels leurs râles sont abandonnés à des doubles ? N'est-ce pas là que se fait le répertoire de la semaine , qui se divise en grands et en petits jours , c'est-à-dire en bonnes et mauvaises représentations , comme si le prix des places n'était pas toujours le même ? K'est-ce pas là que s'organisent les cabales pour empêcher les débuts ? N'est-ce pas au foyer que s'élèvent ces querelles politiques qui ont tarit d'influence sur votre administration intérieure ; qui font que vous refusez de jouer dans la pièce de tel auteur , ou de paraître en scène avec tel de vos can\arades dont les opinions diffèrent des vôtres ? Vous voyez , Monsieur , que je suis initié dans les mystères du foyer , et que si j'en relève quelques-uns , c'est pour que vous me sachiez gré d'en taire beaucoup d'autres.

» Mais je né suis cependant pas injuste , et je sais aussi le bien qu'on peut en dire. Les foyers intérieurs sofit , pour les jeunes comédiens , une excellente école : c'est là qu'autour de la cheminée j où siègent les vieux acteurs , ils entendent développer et réduire en préceptes une théorie de l'art d'autant meilleure qu'elle est fondée sur une longue expérience ; c'est là

tE FOYER DES THEATRES. 189

<pie les bonnes traditions se conservent dans toute leur pureté. Une conversation de Talma , de Fleury , vaut mieux pour un jeune acteur intelligent que trois ans de théâtre. Dugazon m'a souvent dit qu'il ne jouait jamais mieux un rôle qu'après avoir causé une heure avec Préville. * » Les foyers ne sont pas inutiles aux jeunes auteurs : ils vont y étudier ce qu'on appelle au-** jourd'hui le mélier , et ce que de mon tems on nommait un peu durement le cabotinage ; cet art>là n'est point à dédaigner, et j'ai connu plus d'un auteur de mon tems qui lui a dû tous ses succès. On m'assure que ceux du vôtre y sont passés maîtres.

» Dans le foyer , plus communément encore que dans le monde , le caractère perce à travers le costume du personnage. L'éloquent Cicéron s'y dispute avec le tailleur pour mettre une lé de moins dans sa robe de consul ; le républicain Brutus sollicite l'honneur d'aller faire antichambre chez un chambellan ; la prude Arsinoé fait les yeux douxà un receveur-général, etPasçuin traite du haut de sa grandeur l'auteur de la Méiromanie^

Je ne sais pas où se serait arrêté notre homme, dont l'éloquence allait croissant avec les audi-

iqO LU FOYER BES THEATRES^

leurs qui taisaient cercle aotour de lui , si l'iiit des garçons de théâtre s'éladl venu prévenir que le spectacle était fini depuis trois quarts d'fafure, et n'eût forcé l'auditoire à s'ëcouler en se met-r-. tant en devoir d'éteindre les qainqnets.

Comme l'amour-propre ne perd jamais ses droib, le vieux procureur , ravi de l'effet qu'il avait produit, et de l'attention avec laquelle on l'avait écouté , sortît en convenant que les foyers étaient mieux composés qu'il ne le croyait , et en se promettant bien d'y revenir quelquefois.

UN SOUPER DE FEMMES. igi

.N® XLi. — i8 ai>ril i8i5.

Les lois romaines ne permettaient auk femme« de parler qa*en présence de leurs maris ; toute curiosité sur les affaires d'état leur était expressément défendue : ces lois-là ne sont point en Tig;neur en France.

Palxssot.

Qu'est-ce donc, madame Guillaume ? pourquoi ces préparatifs de souper ? Ce n'est point aujourd'hui mon pur. — - Non, Monsieur , mais c'est le mien. Vous avez pris l'habitude de me faire souper une fois par semaine avec une demidouzaine d'amis , qui font de ma maison un club où il n'est question que de politique et d'affaires d'état ; vous voudrez bien permettre , à votre, tour , que je reçoive de tems en tems quelques amies avec qui je puisse causer d'objets plus in* téressans pour les femmes , et sur-tout moins ennuyeux. — J'entends , vous rétablissez la fête

des mystères de la bonne déesse ; prenez garde, M"*' Guillaume , qu'il ne s'y glisse quelque Clodius ; ce n'est pas pour y veiller moi-même , je TOUS prie de le croire , que je sollicite de vous la faveur d'être du nombre de vos convivies. — Tous vous ennuierez de notre commérage ; mais c'est une revanche que vous me devez ; je la prendrai avec un grand plaisir, et sans la, moindre pitié , je vous en préviens ; car nous n'aurons que des femmes. — La menace ne m'intimide pas du tout , et vous verrez , Madame, que je ne suis pas encore aussi déplacé que vous paraissez le croire dans un cercle de cette espèce. — Vous vous décidez à passer deux heures sans dire et sans entendre un mot de politique ? — D'autant plus volontiers que je ne fais aucun cas de la politique des femmes , si vous me permettez de vous le dire. — Aux sottises qu'elle fait commettre et débiter^^ux hommes , je ne vois pas trop sur quoi ils établissent le privilège qu'ils s'en réservent; quoi qu'il en soit , nous ne le leur envions pas. Attendez-vous qu'il ne sera guère question que d'affaires de ménage, d'enfans, de modes, de parure. — Le tout assaisonné d'un grainde médisance, et

UN SOUPER DE FEMMES. igS

\m\k sur quoi je me sauverai. — Vous êtes pré- Tenu ; c'est votre affaire. »

11 existe entre M"*^ Guillaume et moi une convention tacite pour maintenir entre nous la bonne harmonie ; convention sur laquelle nous ne nous sommes jamais expliqués , et qui ne s'en exécute pas moins fidèlement ) on n'en peut pas dire autant de beaucoup de traités écrits , longuf^ment discutés avant leur rédaction 9 et jurés le plus solennellement du monde.

En vertu de ce pacte conjugal , il est convenu que je serai le maître absolu chez moi , que j'^ serai investi de cette toute-puissance que Molière a conférée au côté de la barbe , et que néanmoins pour balancer mon autorité sans limite, je la soumettrai aux désirs de M"**' Guillaume, qui auront force de loi dans la maison. Il résulte de cet équilibre de pouvoirs, que celui qui m'est garanti par la charte de famille est pureqpnt nominal , et que ma femme gouverne par le fait. J'ai souvent pensé à lui proposer un acte additionnel qui modifie nos constitutions matrimoniales ; mais , après avoir bien consulté la force de ma volonté et la persévérance de la sienne , je n'ai pas cru prudent de remettre en question

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