‹ Le franc-parleurChapitre 19 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

194 ^^ SOrPES DE FEMMES.

l'examen de nos droits réciproques ; j'ai pris exemple sur plus d'aa grand roi , qui joDit toat juste da ponvoir absola qne j^exerce , et dont les premiers ministres se contentent des droitsde M*' Gnillanme.

Après aToir pris , comme on rient de le voir, mes ordres sonveraîns sor le sonper qn^elle avait prorisoirement arrangé , ma femme, par snile de cette déférence dont elle s>st (ait nne loi , vint m'apporter la liste des convives.

La première était M** de Connrille, jolie petite femme de dix-buit ans , mariée depuis denx ans à un receveur-général qui la laisse à Paris , chez sa mère, sans lui imposer d'autre légation que de venir annuellement séjourner denx mois dans son département, pour y £aiire les honneurs de la recette générale ; pendaitt deux autres mois de congé que son mari rient passer à Parisii il sort si peu de Tantichambre et des bureaux du ministre, que sa femme s'aperçoit à peine de sa présence. Courville économise beaucoup en province , mais il exige que madame dépense beaucoup à Paris, et elle se conforme à ses volontés avec une docilité qui fait le plus graifd honneur à son caractère : elle a réglé sa maison

UN SOUPER DE FEMMES. igS

sur le pied de trois grands dîners par semaine ; ' l'un de grands personnages dont elle fait des protecteurs à son époux; le second d'artistes, pour suivre Tusage -de la haute finance qui se croit obligée de protéger les arts ; le troisième est un tribut qu'elle paie au grand monde , et dont elle s'acquitte avec une grâce, une élégance, qui éloignent toute idée d'ostentation : en femme d'ordre, et pour faire face aux dépenses de l'hiver, elle économise pendant la belle saison , qu'elle passe à la campagne avec une vingtaine d'amis qui vont s'enterrer avec elle au fond d'un château, à quatre lieues de Paris.

La seconde personne , par ordre d'invitation, élaitM*"* Dubreton, petite espiègle de quarante^ cinq ans, à qui l'on n'en donnerait pas plus de quarante aux lumières , 6t dont un cbrset dé M""^ Coûtant redresse si bien la taille ,^â'il faut un oeil de 'femme pour y découvrît une de ce& légères imperfections que la jalousie s'aiiiusê quelquefois à relever en hosse. M** I)ubreton est l'oracle des modts ; elle en parle d'autant mieux qu'elle en fait , depuis trente ans, Tii^ nique affaire de sa vie.

M"""* Destillet , femme d'un riche négociant ,

igG UN SOUPER DE FEMMES.

est bien la plus^ drôle de chose anîmëe dont le Ciel ait jamais égayé la création. Rien n'est en place , ni dans sa Egare , ni dans ses manières, ni dans son esprit ; c'est un désordre , un décousu ^ui ne ressemble à rien : dans un quart-d'heure elle parle de vingt choses différentes ; elle avance vingt propositions qui se contredisent ; se réjouit et s'afUge des mêmes événemens ; dénigre dans le même moment, et quelquefois dans la même phrase , celui dont elle a commencé Téloge. On se demande comment une tête humaine peut fournir à cette succession d'idées incohérentes, et comment un cœur de vingt-deux ans peut loger tant d.e contrastes iniexplicables ? M"*® Destillet est jolie , mais sa physionomie est si mobile qu'il est impossible d'en assigner le caractère; ses yeux , tour-à-tour indécis, brillans, langoureux, varient d'expression aussi souvent que sa )>ouche , et U n'y a pas plus à se fier à son derliier regard qu'à sa dernière parole.

U est difBcile d'avoir des prétentions plus gothiques que M"* de Fonval, dont le mari , avant la révolution , était avocat-général près d'une cour souveraine de province. Elle est venue js'établir à Pariç , avec toute sa famille » et , e^

UN SOUPER DE fEMMES. 197

qualité de femme de rancienne robe, elle s'est logëe au Marais , dans Thôtel d'un ancien pré'sident au parlement. Elle a passé letems de la restauration dans Tantichambre du chancelier , à solliciter pour son mari la présidence de la coût de cassation , qu'elle se flattait d'obtenir lorsque la révolution du 20 mars est yenne renverser ses espérances. Depuis ^ on a eu Tinsolence d'offrir à M. de Fonval une place déjuge dans uii tribunal de première instance ; on sent tout ce que doit avoir d'odieux un gouvernement qui déjoue d'aussi justes prétentions : aussi M*"* de Fonval s'est-elle hautement prononcée contre le nouvel otdre de choses ; ^a maison est le teti-^ dez-vous des nouvellistes de la Belgique ; c'est là que se fabriquent les bulletins officiels de la coalition , et que s'arrête le plan de campagne de douze cent mille hommes prêts à entrer en France pour rendre la simarre à M. de Fonval. M"' de la Mesnardière , veuve d'un ancien officier de la garde- robe, est affligée d'une soixantaine d'années au moins , et d'une surdité qui ne lui permet pas de suivre le fil de la conversation ; ce qui ne l'empêche pourtant pzs d'y prendre une part très-actiye , et d'y placer,

à tort et à trayers , des. obserTations qui donnent lieu, de tems en tems, à de singuliers quiproquo.

La sixième et dernière de nos convives était M*"*d^AiiibIemont, femme d'un officier de la vieille garde, qui a suivi l'Empereur à Tile d'Elbe. Sa beauté irrégulière a quelque chose de Tindépendance de son esprit : à la première vue, on est surpris de ses manières un peu trop franches , de son ton un peu cavalier ; mais on s'accoutume bientôt à des formes qu'enno* blissent un esprit cultivé, une belle ame et un noble caraotère.

Ces dames arrivèrent presque toutes ensemble.

Vous nous manque^ de parole , ma chère ; vous nous aviez promis que nous n'aurions point d'hommes.

M"* GUILLAUME

Mon mari demandé une exception en sa faveur.

M. GUILLAUME

Je me retirerai , si ces dames l'exigent.

tJN SOUPEB D£ F£MM£6 199

M"* DESTILLET.

Restez, Monsieur, restez ; un Iiomme ne gâte jamais rien.

M"** DE raKVAL.

J^arrive un peu tard , et ye craignais de vous trouver à table ; mais je n'ai pas perdu mon tems : je sors de chez ma cousine la comtesse d'Ancenille , et j'en rapporte les déclarations du congrès*

Bon gré mat gri , il falTut en entendre la lecture ; et ce fut en vain que j'essayai de prouver à cette dame ({tre la pluparit de ces nouvelles éjiai«ftt déflMntîcs pav leur date, et (pie les autres reposaient sur des suppositions d'événe-mens qui ne s'étaient poûi-t léatUés. « Il y a des gens qu'on ne persuade jamais ,.>> inJUnromrpit M°^ de Fonval , en remettant, toutes ses pièces diplomatiques dans son sac à ouvrage.

^^"« DlIBBLETO:».

Pardon, nM ehire aœce, 9 j'arrirc faite comme je sais ; j'ai paresqne l!aîr é'une vieitle femme : c'est qu'en vérité j'ai passé une suit

200 un SOUPER DE FEMMES.

afireuse. Si je n'avais pas craint de vons désobliger , je ne serais pas sortie de chez moi.

M"* DE FONVAL.

Eh ! Madame , on ne s'occnpe gnire de toilette an milieu de tant d'intérêts politiques....

M"" BESTILLET.

De la politique ! bon Dieu, quel casse-tétel je n'y entends rien et ne yeux rien y entendre ; je brouille tout dans ma tête : le congrès , les alliés , les ennemis, tout cela est la même chose pour moi.

M"* GUILLAUME

C'est raisonner très -juste que de raisonner ainsi.

M"* DE FONVAL.

Ces dames ne savent pas, apparemment, que Ton fortifie Paris F

M"* DE COURVILLE

Comment ! fortifier Paris ? mais c'est une horreur ! Nous reverrions encore ces vilains Cosaques qui m^pnt fait tant de peur l'année dernière ? '*

UN SOtD^PER DE FEIfflM^ES. 20t

' M"* BE LAMESNARDIÈRE.

Et moi aussi, je les ai vus avec un bien grand plaiisir, Tannée dernière , ces pauvres princes ! . . .

On riait de l'a-propos , lorsque M"*' d' Amblemont entra. Elle était vêtue très-simplement ; mais elle portait sur son chapeau un gros bouquet de. violette , qui parut scandaliser beaucoup M"« de Fonval.

M™® GUILLAUME

Vous voilà enfin , ma chère Adèle ! Comment se porte le général ?

M^^ d'amblemokt.

Fort bien , ma bonne amie , mais très-occupé, comme vous pouvez croire : il p^rt après demain pour Yalenciennes , où j'irai le joindre si la guerre recommence.

M"' DE' COURVILLE

Vous avez bien du courage , Madame ; pour moi , je n'entends jamais parler de guerre sans frémir.

M"» d'amblehoiït.

Vous y avez perdu sans doute quelqu'un qui vous était cher i* " ■. . .

M"« DE COUKYILLE.

Ma jolie maison de Monfermeil , que ces maudits Cosaques m'ont pillée de fond en comble . J^ai été obligée d'y faire remettre pour vingt mille francs de glaces ; et pourtant j'avais une sauve-gaiide du. général Sacken.

M"* n^AMtlIfLEMOlf.T.

On se console de ces malheurs-là, quand. on est digne d'en, éprouver d'autres.

On vint annoncer que le souper était servi j et l'on se mit à table. Quelque habitude que j!aie d'observer , et quelque fidèle que soit ma mémoire , je ne puis me flatler d'avoir retenu la dixième partie des saillies , des futilités , des choses gaies , sérieuses , folles ou raisonnablles , qui se sont dites dans une conversation de troil heures entre sept femmes d'humeurs , d'inclinations et d'opinions si différentes : je me souviens seulement que- le aouper finit par une Duptuce.

M"* DUBRETONr

Laissions la politique , et parlons de choses moins sérieuses. Savez-vous , M"''deCourviUe, que vous avez là une garniture d'un goût ex-

UN SOUPER DE F1EMME5. 20?l

quis? C'est de chez M"* Germonty n'esl-il pas yrai ? Décidément , je quitterai Leroi.

M"* DE COURVILLE

Il est toujours le premier bomme de son siècle pour les chapeaux , témoîn celui àé M^* d' Amblemont; c'est vm amonir..

Les fleurs pourrarient^trê mieux posées , et mieux choisies, si j'ose le dire.

Pourquoi pas ? Je connais beaucoup de femmes qui n'aiment point la yiolefte , c^est rembléme du retour.

M™^ DE LAMESI9ABDIÈRE.

On parle de femmes sur le retour ; celar nous regarde, madiHnedeFoinral.

M"* DE FONVAL.

Quand on entend' tout de travers , ne pour-* rait)-oii> pas se dispenser i& se mêler de la conversation f

En bit de retour , jie n'eut ecainsphis qu'un : c'est celui de nos ehers alli^

2o4 ^^N SOUPER DE FEMMES.

M"* D^AMBLEMOITT.

Vous ne les reverrez plus; soyez tranquille.

M"* DE FONVAL.

Je n'en jurerais. pas.

M"® DESTILLET..

yous , vous le parieriez ?

M™® DE COURVILLE

Comment! nous reverrions ici ce petit colonel Oursikow , qui me faisait si dràlement la c6ur , en couchant toutes les nuits sur un banc de pierre , à la porte de mon hôtel ; il était assez aimable pour un Tartare.

M"* D^AMBLEMOl^T.

Pour moi , j'ai tous ces gens-là en hori:eur ; et je ne conçois pas qu'on en parle sans indignation.

M"* DE fonval;

Le mari de madame est un des braves qui nous ont ramené Bonaparte . . . Cela se voit.

M"* d'amble^ont.

Je vous demande pardon , Madame ; mon mari est un des braves qui ne l'ont pas quitté.

M"* BE FONVAL.

Excellente raison pour haïr ses ennemis !

M™« d'amblemont.

Ses ennemis , Madame , ce sont les nôtres , ce sont ceux de la France.

M"* DE FONVAL.

Chacun voit la France dans son parti.

M™« d'amblemont.

Mon parti est celui de la gloire , de la liberté nationale.

M"»« DE FONVAIr.

En un mot celui du peuple.

M"* d'amblemoi^tt.

Et le vôtre , celui de la noblesse , peut-être ? Dans ce cas , nous faisons toutes deux preuve de désintéressement!

mme DE FONVAL.

Que voulez-vous dire , je vous prie ?

M"^*> Guillaume eut beau rompre vingt fois la conversation; parler de spectales j de mariages ,

aô& I3N SOUPER DE FEMMES.

d'anecdotes récentes , de la PU FoUuse , de la Fénus Hottènlote , la maudite politique revint toujours; les paroles s^atgrirent, Ulnrarenrs'ea mêla , les réparties devinrent de» ëpigrammes ; et ces dames se quittèrent fort mécontentes les unes des autres , et bien résolues dé ne se revoir que lorsque Thiver aurait passé sur les fleurs.

N<^ xuti. — . 25 am/ i8i5.

LE DËMËNA&ËMEI4T.

t . t • • • Qubfit , ut omnis

yotivd patêat «etuti detcripta taètild

nta. ..'..,

HoRAci, Mt. I, Ht. II.

II retrace dans ion livre les différentes seines de U vie y ëonim dans ee^ lablettea Tolivet ok sont représentés les divers Accidens d'un nMifrage.

« Je suisThommele plus malheureux du. mpnde, me disait un de mes amis quijejût, à. quarante, ans Y de ^5 ou 3o,ooo livres du. rente , d'une bonne santé et d^une grande considération. »

Sur Tobservation que jjs. lui. faisais de tant d'a,yantages qui semblaient donner un. démenti si formel à st& plaintes : « Vous ne faites pas en* trer en ligne de compte-,, coniinuar-t-il , les contrariétés de toute espèce , les tracasseries domestiques qui m'assiègent , et auxquelles j'ai le malheur d'être extr.iftffl6Qient senàble. Les

2o8 LE DÉMÉNAGEMENT.

grands chagrins sont rares ; ils ont un terme que Tespérance vous laisse entrevoir au moment qu'ils commencent : les peines de Tame , quelque vives qu'elles puissent être , sont des situations de la vie que vous avez prévues , aux-* quelles l'expérience des autres a pu vous pré* parer , où vous' finissez quelquefois par trouver un certain clfarme ; mais ces tribulations de toutes les heures, ces petites vexations sourdes qui s'emparent d'un homme au sortir de son lit , et le harcèlent tout le long du jour , voilà ce qui rend la vie insupportable , et ce dont je consentirais à me débarrasser au prix d'une belle et bonne infortune. »

Après m'étre un peu moqué de ses doléances , je finis cependant par convenir avec lui qu'il y avait quelque chose de très-réel dans ce malheur imaginaire auquel les hommes de lettres sont plus exposés que les autres. Combien de circonstances frivoles , d'incidens légers en apparence , se succèdent ou se réunissent pour harceler un pauvre auteur jusque dans le cabi« net où il s'enferme ! Une pensée neuve ou piquante se présente à son esprit, revêtue de l'expression la pljis heureuse ; il craint de la

perdre , et va J'ëcrirt*; mais une porte s'entr'ouvre , et crie aigrem^Atsnr ses gonds ; mais un rayon de soleil tombe d'aplomb sur ses yeux ; un orgue de Barbarie s'obstine à jouer sous s^s fenêtres ; sa cheminée fume; ses enfans crient; sa femme, sous prétexte d'arranger et de parer sa bibliothèque , s'est avisée , pendant son absence , de classer ses livres par ordre de format et de reliure , sans égard à leur division par ordre de matières , en sorte qu'il passe des heures entières à chercher le volume dont il a besoin : on ne finirait pas si l'on s'imposait la tâche d'énumérer seulement les contrariétés de toute nature qui empoisonnent la vie la plus heureuse , et dont l'habitude ne fait qu'aggraver le supplice.

Au nombre de celles que je supporte le plus impatiemment , je compte l'ennui de déménager. Je ne connais pas d'accident qui bouleverse plus complètement les idées d'un homme qui fait métier d'en avoir deux de suite , que cette ennuyeuse opération, à partir de l'oblijgation préalable de donner congé en tems utile , sous peine de payer un ou deux termes de plus d'un loyer dont vous ne jouissez plus , jusqu'à la

nécessité de payer six luob d'avance pour un logement dont vons ne jouissez pas encore;

Si jamais, comme Gnillanmc Plenn,)eiab bâtir une yille , \e veux qnc chaque halntant y soit propriétaire de sa maison ou de sa cabane, et j'abolirai , par une loi expresse , avec le sin^ gulier commerce de faire payer un asile , les trois quarts des procès civils qui n'ont pas d'autre source. Comme cette lot n'existe pas à Paris, et qu'il n'est pas probable qu'elle s'y établisse de long-tems , il Caint , à défast d'nnc maison à soi, se loger dans celle des autrea; et , pour la sixiènue fois dans. ma vie, je vient de faire la pénible épreuve de tontes les tnlrar* lations qu'entraîne un ieminof^meuL

Il y a six ans que j'habite la maison de M. Moussinot , et je m'étais si bien fHnîtiarisé avec les incommodilés dont die est amplement pourvue , qu'il esjt pvobaMe fue je n'en serais jamais sorti, s'il n'était survem ées ebangemens dans ma fiamiUe qui en ndcessittnt d'antres dams la distribution de mnn bgemenl. Ma fiUe , qui n'avait qaedix ans lorsque je suis entré dans la maison de M. Moussinot, en a seize maintenant, et ne peut plus coucher dans la chambre de sa.

LE B£M£NAG£MËNT. 211

mère; mon fils , qui était convenablement couché dans une petile chambre attenante à mon cabinet, pendant le tems des^ vacances, aimerait autant , depuis qu'il est au sernce , que je ne fusse pas aussi exactement instruit de Tbeure où il rentre ; un appartement séparé lui devient d'autant plus nécessaire f qu'il n'est pas très* convenable qu'un officier de kussacds passe par la chambre de sa soeur pour se rendce. dans la sienne : toutes ces considéràtioBS m'ont mis dans la irécessité de déménager «^

Le choix d'un nouveau logement est une af-faire d'état dans une famille : le quartier , le prix , l'expositiofn , kt di9trihutiea> la comnM>dité , sont autant d'articles à examiner séparément ; et comme chacun de.nous était intéressé dans cette rechierelire, e'e^t en famlUe que nous nous mimes en quête d'une noaveUe habitation.

Nous voilà donc, par un beau jour, ea course dans le quartier d'Antia : }e donnais le bras à M""' Guillaume.; et maon fib avec sa sœur, marchant quelques pas det^aal nous, faisaient déjà leurs petits arrangemens, sans trop s'embarrasser s'ils entraient dans les nôtres.

Nous interrogions tous les ëcriteaux, et ncfÉ enfans avaient grand soin de nous faire remar-* quer ceux qui annonçaient de jolis appartemens ornés de glaces et fraîchement décorés. Mon fils s'arrêta en face d'un hôtel sut la porte duquel on lisait en grQs caractères : Grand et bel ap^ parlement à louer , au premier, entre cour et jardin* « Ma mère , voilà ce qu'il nous faut l — Etesyous fou , mon fils ? c'est nn logement de grand seigneur. — M°* Guillaume , la vue n'en coûte rien : entrons. » Le portier qui nous avertissait par ëcrit qu'il était Suisse , nous reçut assez lestement quand il vit que nous étions venus à pied; il est même probable qu'il ne se serait pas donné la peine de nous répondre si les petites moustaches et le ruban rouge de Victor ne lui eussent imposé : « Monsieur, dit-il , à mon fils qui l'interpogeait , l'appartement est de huit pièces de plain-pied , jardin , écurie pour six chevaux , remise pour trois voitures , et six chambres de domestiques. — Et le prix ? — Cinq mille francs. « Nous nous retirâmes sans en demander davantage. Le suisse alla rejoindre en sifflant des palefreniers occupés dans la cour à laver les voitures , et qui paraissaient regar-

Ï,E DÉMÉNAGEMENT. ai3

idcr en pitié des gens hors d'état de prendre un loyer dé cinq mille francs.

Après avoir vu plusieurs autres logemens «

nous entrâmes dans une petite maison cfaac^

mante, à laquelle conduisait une allée d'arbres,

et dont la cour formait une espèce de boulin:-

grin d'un aspect très-agréable.

Une grosse portière , dont les nianières aosortes me prévinrent favorablement, nous donna 41'abord les détails dont nous avions le moins besoin : elle nous apprit que la maison était occupée par la femme d'un colonel , qui laquittait pour aller rejoindre son mari. La jeune dame .était au logis ; Victor insista pour voir l'appartement. J'étais moins pressé , et je craignais que ma fille ne f&.t déplacée dans £ette visite ; npus montâmes cependant.

Il était une heure; Madame était déjà levée.

Une très- jolie petite femme de chambre vint nous ouvrir et fronça le sourcil en apprenant le motif qui nous amenait chez sa maîtresse ; néanmoins , comme l'examen que nous venions faire e^t un des inconvéniens indispensables d'un appartement à loyer , il fallut bien, à la 9foi^ de Ja portière , nous en permettre la visite.

2l4 ^^ DÉMÉNAGEMENT.

Ce pavillon était an petit temple , et il était aisé de voir à quel dien il avait été élevé. Tandis que Victor et sa sœur admiraient la beauté , le nombre , la disposition des glaces , la fraîcheur des peintures, M™* Guillaume s^occupait plus utilement des objets de nécessité première.

Victor pénétra le premier dans la chambre à coucher principale , où la jeune dame , nonchalamment assise dans une bergère , prenait une tasse de thé d^un petit ait boudeur qui ne gâtait rien à sa figure véritablement séduisante ; elle nous fit , sans changer d'attitude , une in* clination de tète à laquelle mon fils répondit par un compliment , dont un sourire aimable le paya très-généreusement.

Comme il est de ma nature et de mon état d*observateur d'avoir les yeux partout , je remarquai, sans attacher la moindre importance à cette observation , que la femme de chambre, en rangeant Tappartement où régnait encore le désordre du matin, enleva de dessus le lit un madras semblable à celui que sa maitresse portait sur sa tête, mais qui paraissait avoir été noué avec beaucoup moins d'art.

Chaque pièce de ce logis fut , pour M*"^ Guil-

LE DÉMÉNAGEMENT. 2l5

laume, Tobjet d^un examen particaiier « où elle déploya un esprit d'ordre , de prévoyance, une justesse de coup-d^oeil , une connaissance des moindres détails, dont la portière elle-même ne revenait pas; déjà chaque chambce avait reçu sa destinaticin, chaque meuble avait trouvé sa place. Ces arrangemensde ménage , qui se faisaient en présence de la dame du logis , n'avaient pas Tair de Tamuser beaucoup, et elle ne me parut pas sentir le prix de Toccasion qui lui était offerte de connaître , pièce à pièce , tout le mobilier de notre maison.

Après avoir pris des mesures pour la hauteur des rideaux et des glaces , pour remplacement des canapés et des tapis , nous primes congé de la dame , qui permit à mon fils , d'une manière assez obligeante , de venir mesurer le lendemain un entre*deux de croisée, dans un cabinet qu'elle n'avait pas jugé à propos de nous ouvrir , et dans lequel ma fille avait l'intention de placer son piano. Le prix et le logement nous convenaient ; il ne s'agissait plus que de terminer avec le propriétaire ; la portière me donna son adresse, et je me rendis chez lui le lendemain.

2l6 LE DÉMEKAGEMENT.

M. H**^ est an ancien honune d'a£Eûies; je ne sais pas comment il a lait ceQes des antres , mais il a si bien fait les siennes , qn'il est anjoard^hni propriétaire de sept on hnit maisons, dans les plos beaux quartiers de Paris , dont il ne retire guère moins de quatre- yingt mille livres de rente , toutes impositi<ms payées. Si Ton est surpris, en le voyant pour la première fois , d'apprendre qu'il soit parti d'une petite étude de procureur de la rue du Harlay pour arriver au point où il se trouve, on est étonné, après avoir traité la moindre affaire avec lui , qu'il ne soit pas plus riche. 11 s'est fait , en sa qualité de propriétaire , un petit code qui me donnerait une bien haute idée de l'adresse du locataire qui parviendrait à le tromper. Nous passâmes deux grandes heures à régler les conditions du bail , et trois matinées à dresser Vétai des Ikux. Tout en me faisant valoir son extrême désintéressement, il .tira de moi une centaine d'écns pour des tringles , des cloisons , dont je n^avais aucun besoin , et qu'il m'obligea de lui acheter, sous condition de ne pas les emporter , en cas de déménagement.

de peur de dégrader les murs ; d'où je conclus que ces mêmes objets , qui ne valent pas cent francs , en passant d'un locataire à Tautre , avaient déjà dû lui rapporter une centaine de louis. Enfin , après avoir signé , contre-signe et paraphé le double d'un bail qu'il avait pris soin de rédiger lui-même , il me demanda , en riant , cinq sous pour le papier timbré de la quittance des six mois que Tusage , auquel il n'est pas homme à déroger, veut que Ton paie d'avance. « Il ne tenait pas à une pareille bagatelle , comme je pouvais croire ; mais il faut de l'ordre dans les affaires. »

Sorti des mains de cet homme de proie , ma femme s'occupa du déménagement, dont les préparatifs commencèrent mon supplice. Les ouvriers de toute espèce prirent la maison d'assaut : tapissier, menuisier, serrurier, c'était à qui ferait le plus de bruit et de dégât. Poursuivi de chambre en chambre , je m'étais retranché dans mon cabinet , d'où je bravais encore Tennemi; mais force fut de capituler : en un clind'œil , et sans égard à mes ordres , à mes prières , je vis mes livres descendus des rayons

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